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CHAPITRE I

Notre introduction traite spécialement des thermes antiques, nous compléterons ce travail en résumant rapidement l'histoire de la contrée, du XIe siècle jusqu'à nos jours.

Le Morvan prit aux croisades une part trèsactive, tel fut l'entraînement religieux, dit un historien, qu'à peine restait-il au pays un homme pour sept femmes. On sait quelles misères assaillirent ces multitudes imprévoyantes autant qu'indisciplinées , et , parmi les soldats de la croix, combien peu revirent la terre natale :

ceux-ci rapportèrent d'Orient l'horrible lèpre, et des germes contagieux qui, dans la suite, se développèrent à plusieurs reprises.

De cruelles famines , conséquence forcée de l'éloignement des hommes valides et de l'abandon des cultures, désolèrent périodiquement le pays durant cent cinquante années.

Vinrent ensuite trois siècles de guerre :

Seigneurs rivaux, Anglais, Bourguignons et Armagnacs nous pillant à l'envi , une fois de plus la solitude se fit en Morvan.

En ces temps reculés, les ressources de l'agriculture étaient des plus bornées; dans les ruines d'un prieuré incendié vers le XIVe siècle, nous avons trouvé un amas de grains calcinés, du seigle, de l'avoine, des pois. C'était le produit de la dîme, sans doute aussi c'étaient là toutes les productions du pays.

Les ossements d'animaux, si communs dans les déblais gallo-romains, ont disparu au temps dont nous parlons, nouvel indice de la misérable existence qu'on traînait alors.

De l'excès des maux naquit le remède. Les princes, les seigneurs laïques et ecclésiastiques pour réparer le désarroi de leurs finances et rappeler des colons sur leurs domaines dévastés

eurent recours aux affranchissements. Les communes, peu nombreuses chez nous, datent de la fin du XIIIe siècle , nous connaissons une charte donnée à des serfs ruraux par le baron de Laroche Milay en 1316 et une du prieur de Mazilles en 1323 ; les affranchissements deviennent très-nombreux dans la dernière moitié du XVe siècle.

A ce moment apparaissent les vieilles communautés Morvandelles; notre illustre compatriote, M. Dupin, a résumé leur histoire dans une notice consacrée à la famille des Jault. — Le Morvan, p. 82.

Ces concessions faites à des conditions généralement fort douces, mirent aux mains de simples cultivateurs jusqu'alors asservis à la glèbe, des domaines assez étendus pour que de nombreuses familles y trouvassent commodément nourriture, vêtement et abri. Des droits d'usage dans les forêts voisines procuraient tout le bois nécessaire aux besoins du ménage, et de plus le pacage et la paisson des troupeaux.

Le fils aîné héritait seul, c'était une précaution pour prévenir les partages et assurer la durée de la communauté; venait-elle à se dis-

soutire, le seigneur rentrait en possession ipso facto

Tous les membres de la famille vivaient au même pot, non à la même table ; les femmes mangeaient à part. Le Po£, vaste marmite de fer ou de bronze était le meuble capital du ménage, il avait son nom comme un chrétien ; celui que nous possédons se nomme Gros-Jean et voit le feu seulement aux jours solennels.

A cette même époque, des terres furent également concédées à des hommes de condition libre, qui plus tard parvinrent à la noblesse, leur descendance subsiste encore.

Nous venons de montrer le beau côté de la situation ; certes la geline de bourdelage, les quelques deniers de censive, une corvée à bras par chacun an, tout cela était fort supportable : mais en ces temps lointains la noblesse et le Clergé ne contribuaient guère de leur bourse aux charges publiques, pour les serfs restés sous la main-mise seigneuriale il y avait les dîmes, les indicts, les taxes de tout nom et de toute nature, les corvées à merci, le guet et garde, le logement des gens de guerre, les rapines des

soudards ; puis les mauvaises années, les pestes, les mortalités du bétail ; en somme la condition de Jacques Bonhomme était des plus misérables.

Au seizième siècle, quand l'autorité royale commençait à protéger plus efficacement le menu peuple, les guerres de religion remirent tout au pis.

La famille de Jaucourt, puissante en Morvan, avait chaudement embrassé les doctrines nouvelles et les propageait activement sur ses nombreux domaines ; un moment, dit l'abbé Courtépée , le Morvan se trouva empoisonné de huguenots. La tour de Montécot était un de leurs refuges ; de l'antique chapelle ils avaient fait un prêche , néanmoins M. de Jaucourt épargna la belle église de Semelay où se voyait son banc seigneurial.

Les sanglantes représailles de la Saint-Barthélémy, les démêlés des Valois et des Guize, les laborieuses campagnes que dut mener à bonne fin Henri de Navarre pour recouvrer son royaume, eurent aussi leur contre-coup en Morvan. Si l'on veut connaître l'état de ce pays non-seulement sous les Valois, non-seulement

sous les règnes du bon roi Henri et de son pâle successeur, mais au temps des splendeurs de Louis XIV ; qu'on lise les mémoires dé Vauban, et l'extrait suivant emprunté aux registres des Etats par M. Rossignol, dans son livre des Libertés de la Bourgogne.

Les élus s'adressent à M. de Pontchartrain :

« Jugez, Monseigneur, de la misère où sont « réduits les peuples de la province ; ils meu- « rent déjà communément de pure faim, et « principalement dans le Charolois et l'Autunois, « où il y a deux mois qu'ils ne vivent pour la « plupart que de la seule racine de fougère. Ils « sont attroupés dans les bois, d'où ils volent " tout ce qu'ils peuvent attraper ; ils mettent le « feu la nuit dans les métairies, afin que le « bétail se trouvant accablé dans les incendies, « ils puissent en dévorer les restes. » (Mars 1694.)

Les mêmes plaintes recommencent en 1720 sous le coup du système financier de Law ; en 1736, où les seigles ayant été gelés, la famine sévit de nouveau avec toutes ses horreurs.

Une épizootie, la plus terrible dont on ait gardé le souvenir, détruisit en 1745 la presque totalité du bétail ; on vit alors un homme s'atteler avec un âne pour tirer la charrue.

Nouvelle famine en 1771, puis la peste deux ans plus tard.

Louis XVI monte sur le trône : il faut voir dans les mémoires secrets et dans les innombrables pamphlets publiés de 1774 à 1789 l'inextricable réseau d'intrigues où fut enlacé l'honnête mais trop faible monarque.

On comprend alors les phases successives qui, d'une légitime aspiration à de justes réformes, tirent la plus sanglante des révolutions.

Les querelles des parlements, les rivalités de Choiseul et de d'Aiguillon, les théories de Turgot et de Necker ne furent guère connues dans nos campagnes ; mais quand se répandit le bruit, perfidement propagé , que les nobles et les riches avaient signé un pacte de famine, quand les séditions à propos de la cherté du pain, d'abord concentrées dans Paris , envahirent la province ; quand les gens partis en vendanges, rapportèrent qu'à Dijon on avait impunément mis à sac l'hôtel de M. de Sainte-Colombe, signalé, bien à tort, comme un accapareur de blé, toutes les têtes fermentèrent.

La petite bourgeoisie espérait profiter du mouvement , ses impatiences se manifestent dans

les cahiers rédigés à l'occasion des Etats-Généraux.

Cependant nos campagnes demeurèrent généralement calmes durant la crise révolutionnaire. Il n'en fut pas de même dans les villes ; en particulier à Moulins-Engilbert, qui s'appela un instant Moulins-la-République, quelques hommes égarés signalèrent les ardeurs de leur civisme en brûlant les archives de la contrée. Singulier aveuglement ! Qu'étaient ces chartes de communes, ces actes d'affranchissements, ces blasons des villes, sinon les titres de noblesse du travail, et les monuments de la victoire du droit sur la force ?

On mit à l'encan, au plus bas prix, les biens des émigrés et de ceux du clergé ; les domaines qui trouvèrent acquéreurs furent payés par la revente de quelques têtes de bétail, mais les grandes terres demeurèrent intactes.

Délégué par la convention, Fouché, le futur duc d'Otrante , envoya pour républicaniser le pays , des commissions qui profanèrent les églises aux yeux des populations muettes et consternées ; une rafle générale de l'argenterie, fut le plus sérieux exploit de ces niveleurs.

En certain lieu de nous connu, les commissaires ayant fait main-basse sur les vases sacrés de la chapelle et donné d'iceux un reçu peu correct, exigèrent en outre que le clocher fût rasé, cette flèche blessait l'égalité. Finalement ils se mirent à table, devoir qu'ils accomplissaient religieusement trois fois par jour. Un membre facétieux, ci-devant praticien, appelait cela des vacations. On servit avec le repas destiné à la famille, du pain d'orge et de seigle, le vin du crû, des couverts de fer étamé.

Corne de Belzébut ! exclama au premier morceau X...-le-Borgne qui commandait la bande, citoyenne, ton pain m'écorche le gosier.

— C'est le pain de l'égalité, répondit la personne interpellée, mes enfants, moi, mes familiers n'en mangeons pas d'autre.

— Le vin est bisaigre.

— Goût de terroir, citoyen.

— Ce fer m'agace la mâchoire, du moins astu quelque argenterie de table en réserve, on n'est pas délateur après tout.

— Plus une seule pièce.

— Prends donc alors ; et fouillant dans sa vaste poche, X... offrit galamment un beau couvert volé à Est...

Longtemps après, vers 18... un élégant visiteur se présentait à Moulins-Engilbert chez le respectable M. de V...

Fidèle aux principes royalistes de sa jeunesse, M. deV... avait en outre gardé le costume de 1785 dans toute sa pureté. La queue, la poudre, le tricorne, habit à la française, culottes courtes et bas chinés rien n'y manquait : deux siècles ennemis se trouvaient en présence.

— Qui me vaut l'honneur de votre visite, dit le vieillard au jeune homme en lui montrant un siège ?

— Je suis M. X..., je viens...

— Viendriez-vous quérir le reste de mes couverts, s'écria M. de V... retrouvant une ardeur juvénile, seriez-vous quelque chose à X...-le- Borgne? C'était un grand gueux H

On voit d'ici la stupéfaction de M. X... homme du meilleur monde, nullement informé et fort innocent des méfaits de son malencontreux homonyme.

Napoléon Ier releva les autels et rendit la sécurité au pays, il fut aimé en Morvan malgré ses incessantes réquisitions d'hommes, qui jetèrent

dans les bois bon nombre de conscrits réfractaires; toutefois l'empire s'occupa fort peu de nos pauvres montagnes. On s'en souvint aux mauvais jours, s'il est vrai qu'après Waterloo un illustre maréchal ait conçu le dessein d'organiser autour du Beuvray une suprême résistance.

En 1815 le nouvel état social, fruit de la révolution et des institutions de l'Empire, était à peine compris dans nos campagnes; la génération de 1780 dans toute sa virilité tenait le gouvernement des familles, les vieilles coutumes n'avaient presque rien perdu de leur autorité. Attaché de cœur à sa religion, tout en y mêlant de la meilleure foi du monde une foule de superstitions païennes, isolé par la nature du sol et par l'absence de routes, le morvandeau gardait son originalité native et son costume traditionnel. Le dimanche, sur la place de l'église, se voyaient les Daumères à larges basques, les culottes de poulangris , les longues guêtres de même étoffe retenues au genou par un cordon de laine rouge, et le vaste chapeau ColmeHe qui

préservait du soleil ou de la pluie, suivant qu'il ventait de bise ou de galerne.

Si l'on perdait de vue le clocher natal, c'était seulement pour conduire le bétail aux foires du voisinage ; le Galvacher (vacher Gaulois) qui descendait au printemps dans le bas-pays pour charroyer le charbon ou le minerai des usines, rentrait à l'hiver tel qu'il était parti. Point de journaux, personne ne savait lire ; peu de médecins le gougneux et le sorcier suffisaient de reste. Les facteurs ruraux sont de création récente , l'ordinaire messager c'était le mendiant.

Le vieux cherche-pain morvandeau, voilà un type! Il s'annonçait par une prière, un pater, un confitor en Diou , cette invocation en vieux langage était déjà une curiosité. Avant de recevoir la provende il baisait pieusement sa main, et par ce signe d'adoration antique il rapportait l'aumône à Dieu souverain maître de tout bien. Nul ne possédait comme lui nos légendes, depuis Saint-Martin dont le pied pétrissait le^ rocher, jusqu'à la dernière apparition du lutin. Quand abondait la recette, il faisait la part des petits et des veuves, ne gardant rien au delà de ses stricts

besoins ; dans les mauvais temps il prenait gîte sous le chaume de quelque vieille communauté, et durant les longues veillées d'hiver il contait ses intarissables histoires aux fils des Gaulois, toujours avides de nouvelles et de récits merveilleux.

Les jeunes gens lui disaient mon père, ceux de son âge l'appelaient mon parrain. Il allait par procuration aux neuvaines, aux pèlerinages, et gardait en tout temps, dans sa mallette d'écorce de cerisier, de la terre du tombeau des Saints, puissante contre une foule de maladies ; il excellait à enmacorner un mariage.

Nul n'est parfait. En ses courses, souvent lointaines, plus d'une fois on vit sa vertu chanceler à la porte du cabaret. Un surnom pris de son village ou de sa conformation physique servait à le désigner, connu de tous il était partout accueilli.

Nous parlons de lui au passé, la philanthropie a fait disparaître cette Bohême chrétienne. Son dernier représentant , celui qui parcourait les campagnes en chantant d'une si belle voix :

En revenant de my mairier l'ai intindu le coucou santer.

Dieu vos répairne Sarmante Elisabeau, Sus lai mountaine Le sant du peut ouïau !

Celui qui savait si bien les hymnes de l'église, le pauvre Champrobé ne fut-il pas trouvé mort l'autre hiver, au pied d'un poteau où l'on avait écrit : la mendicité est interdite.... De mauvaises langues ont osé dire : le brandevin l'a tué.

On nous assure qu'en vertu d'un mystérieux avatar, Champrobé revit en la personne de Jean Chopin, le sorcier des bains ; Chopin est plus savant, Champrobé buvait mieux.

Pauvres que nous étions, l'invasion pesa lourdement sur nous ; il fallut nourrir un corps nombreux de Wurtembergeois , hommes fort doux en vérité, mais victorieux et s'en souvenant à l'occasion.

D'autre part, quelques brigands de la Loire rentrés au gîte maniaient la hache dans les bois ou l'aiguillon dans les sarrères, plus d'un ennemi (en Morvan on n'a jamais su dire autre-

ment) plus d'un ennemi ne répondit point aux appels et dort encore sous la fouillée.

A la suite de la guerre vint sa sœur la famine, l'an 1817, la mauvaise année, est dans tous les souvenirs.

Du mois de mai 1816 jusqu'au 22 septembre la pluie tomba presque sans relâche, le seigle qui avait mal monté mûrit plus mal encore, le grain germait dans la javelle ; enfin les semences d'automne absorbèrent les trois quarts de cette triste récolte. Dès le printemps suivant on vit se renouveler les calamités passées ; tel donna son unique vache en échange de quatre boisseaux de blé ; mieux eut valu saler la vache et s'en nourrir. On mangea des racines sauvages, du pain de fougère, de jeunes pousses de hêtre et jusqu'à de l'herbe des prés.

Dans les maisons riches, chaque matin une soupe de pain grossier, de pommes de terre et de légumes était distribuée à tout venant , mais les bandes d'affamés se succédaient si nombreuses ! Malgré l'excès des maux on n'eut à regretter ni désordres sérieux, ni attaques contre les propriétés ; une moisson des plus abondantes vint enfin guérir toutes ces souffrances.

Les années qui s'écoulèrent de 1815 à 1848 furent bonnes au Morvan ; alors s'ouvrirent les routes, alors s'élevèrent les maisons d'école, alors furent fondés les comices, qui de plus en plus multipliés ont contribué si largement à la transformation agricole du pays.

Mil huit cent quarante-huit eut ses jours de deuil, mais formés au courage civique par trente années d'ordre et de liberté, les bons citoyens firent face au danger. Un instant entraînés par des promesses aussi creuses que sonores, nos morvandeaux revinrent promptement à la raison , et de nouveau demandèrent au travail un bienêtre matériel dont la somme s'accroît chaque jour : avec le temps Dieu nous donnera le reste...

L'anecdote est notre spécialité, celle qui va suivre a le mérite d'être courte.

C'était en juin 1848 ; certain habitant de Saint-Honoré s'envint au château, représenter au régisseur que M. le marquis avait vraiment trop de biens pour sa part; tel pré conviendrait à lui Jean-Pierre, il le demandait amicablement..

— J'en suis fâché, répondit le régisseur, tu

viens trop tard, ton voisin s'est adjugé le pré hier matin.

— Pas possible?

— Si vraiment. Comme il n'était pas régulier, on a pris du tien pour redresser la ligne ; il t'en reste encore un assez beau lopin. Un coup de crayon sur le plan cadastral acheva la démonstration.

— Il a pris cela dans mon pré ? vous dites qu'il a pris cela dans mon pré !! Ah I cré brigand, je cours charger mon fusil t!l

Laissant à ce point nos récits contemporains, nous terminerons par une étude de mœurs.

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