BEUVRAY
Beuvray , c'est notre montagne sainte , la Bibracte des anciens jours, le sanctuaire primitif des dieux, des lois et des libertés du pays. Quiconque s'arrête sur notre rude granit entend tout d'abord parler de Beuvray ; quel touriste voudrait s'éloigner sans avoir visité la Gergovia morvandelle?
Encore quelques années l'agriculture , l'industrie, les chemins de fer ces grands agents de l'activité moderne, auront emporté ce qui reste d'originalité au Morvan. Ces légendes que nous allons chercher dans les chaumières, elles seront oubliées ; nos vieux chemins étroits, encaissés , bordés de châtaigniers séculaires, coupés par de
joyeux ruisseaux, ils seront devenus des routes vicinales surveillées par M. l'agent-voyer et personne ne voudra s'en plaindre ; avec des voies meilleures et des champs mieux cultivés, le bœuf rouge bardé de blanc, cette race indigène à l'œil vif, au pied nerveux, à la corne acérée, qui se tirait des plus mauvais pas et vivait de peu, disparaîtra pour faire place au bœuf charolais ; la transformation est déjà commencée.
Nous aurions voulu montrer, au versant de nos montagnes, ces familles cantonnées depuis des siècles sur le même coin de terre ; ces maisons faites de troncs d'arbres à peine dégrossis qui rappellent l'habitation en pleine forêt, couvertes de chaume à la gauloison — more gallico. — Au cours de l'excursion nous aurions vu ces populations restées à demi sauvages, ces enfants qui s'enfuient à l'aspect d'un visage étranger, ces rudes travailleurs marchant armés du Wouze qui est le gœsum antique ; il nous eût été facile de démontrer combien sont vivantes encore les traditions du Clan. Si quelques personnes s'étant munies d'un guide, veulent gagner pédestrement le Beuvray par La Queuldre, leNiret,
Sanglier et la voie romaine, d'avance nous garantissons qu'elles ne regretteront point leur journée ; pour cette fois nous suivrons des sentiers plus frayés.
L'excursion au Beuvray est l'épisode capital d'une saison à St-Honoré. Il faut se pourvoir de voitures, songer aux provisions, l'air de la montagne aiguise l'appétit et l'on va passer douze heure's hors de chez soi ; ne point oublier les vêtements chauds pour le retour. Beuvray mesure huit cent dix mètres d'altitude, à cette élévation les soirées sont fraîches même au cœur de l'été.
Prévenu en temps utile , l'hôtel s'est chargé de trouver les véhicules indispensables, de fournir les comestibles et de les rendre à destination ; les dames comme toujours sont exactes au rendez-vous matinal ; le premier déjeûner est servi, précaution salutaire car on n'atteindra pas le plateau avant midi. Enfin, les attelages secouent leurs grelots, maître Cochet jure, nous partons.
A trois kilomètres de Saint-Honoré on tra-
verse Préporché, dont le nom latin — Petra ou pratum porcorum — rappelle une ferme principalement destinée à l'éducation des habillés de soies, sauf votre respect.
Nous ignorons si cet utile établissement date de l'époque gallo-romaine, ou seulement des fondations faites par un seigneur nommé Odilon de Chevannes. dont le Gallia Cliristiana rapporte une charte de 966. Nous ne connaissons à Préporché même aucuns vestiges antiques , bien que ce soit une très-ancienne paroisse ; l'église datait du douzième siècle, autant qu'il est permis d'en juger par quelques restes du portail : brûlée par les protestants en 1570, pauvrement restaurée au retour de la paix . elle menace ruine.
Nous avons trouvé à Montgaudon hameau peu distant, dans les ruines d'un columbarium. une large patère posée sur trois pieds décorés de masques humains ; ce vase coulé en fonte de fer fort grossière, était rempli de cendre et d'ossements calcinés.
Villars (Villaro. gui vient ensuite, marque remplacement dune autre ferme, dont l'origine
romaine est nettement accusée par les médailles et les débris d'ustensiles qu'on y découvre fréquemment.
Encore quelques centaines de mètres et l'on aperçoit le Pas de Saint Martin au-dessus de Brion, nom gaulois qui indique un passage sur la rivière ; il reste en effet des traces d'une antique voie au lieu dit : les gouttes du pont.
Quand saint Martin évangélisait le Morvan, cette montagne du Magny était entièrement boisée ; à son orient se dressait un rocher consacré de tout temps aux œuvres magiques.
Martin s'y rendit un jour d'assemblée et voulut prêcher, mais les païens ne consentirent pointa l'entendre; excités par leurs prêtres ils entassèrent des brassées de bois sec, criant qu'il fallait venger les dieux et brûler sur place le blasphémateur. Déjà les plus furieux avaient apporté des brandons , déjà la flamme et la fumée enveloppaient l'apôtre ; celui-ci frappant du pied le rocher, s'éleva dans les airs et disparut à la grande stupéfaction de l'assistance. Au même instant un grand vent rabattit les
flammes sur la forêt qui fut entièrement consumée.
Là ne devait point se borner le miracle, les premiers qui revinrent au rocher trouvèrent la trace du saint profondément imprimée dans le granit ; elle s'y voit encore aujourd'hui. Pour le bois il repoussa avec le temps, dès lors on le nomma Bos-Igny. Défunt monsieur le curé Blanc, qui avait vu la chose dans les gros livres, assurait que ces mots voulaient dire bois brûlé (Boscas-igniius).
Yénissien, village qu'on laisse sur la droite, possède également de nombreuses ruines ; des fouilles récentes ont fait reconnaître un vaste édilice où la terre battue remplace le mortier de chaux. Le toit semble s'être affaissé tout d'une pièce, beaucoup de tuiles creuses ou à rebords sont demeurées entières ; nous y avons trouvé deux haches de pierre, les premières que nous ayons rencontrées enMorvan.
Déjà nous avons nommé Onlay ; des travaux exécutés dans l'église, à deux mètres au-dessous du sol actuel, ont amené la découverte d'une mosaïque à peu près intacte, elle n'a pas été relevée ; des fragments de corniche et un beau vase de marbre blanc gisaient derrière le chœur.
Non loin de la route jaillit une source thermale assez abondante.
Tard, à deux kilomètres au sud, appartint au XVIe siècle à la maison de Jaucourt.
La tour de l'ouest servait de prêche et de sépulture aux protestants des environs ; Tard possède comme Onlay une source chaude.
La commune de Villapourçon que nous abordons maintenant est une des plus considérables du Morvan, on la cite parmi celles qui ont le mieux conservé nos vieilles coutumes. En superficie elle dépasse 5,000 hectares, elle a 2,800 habitants disséminés dans un grand nombre de villages.
Villapourçon , le nom l'indique , rappelle comme Préporché une antique porcherie, annexée à de vastes constructions dont les ruines.
occupent plus d'un kilomètre en longueur entre les hameaux de Greuzot et de Changy. Fouillées très-superficiellement en 1812, on y trouva des tronçons de colonnes, des briques et des conduits d'hypocauste, des fragments de mosaïque, un lion de bronze... Les gens de l'endroit nomment leur chef-lieu Rapourçon, ce qui se rapproche assez du villa Reporcono de la charte déjà citée d'Odilon de Chevannes.
Sous la féodalité la ferme gallo-romaine était devenue un grand fief mouvant de Laroche- Milay ; le manoir situé à La Courbasse a complètement disparu.
Non loin de l'habitation qui lui a succédé, au bas du talus, à droite, cette paisible maison encadrée dans les aulnes, c'est le moulin de Fragny de tragique renom.
Parler de brigands sur cette belle route, dans une contrée si tranquille, c'est vouloir provoquer le sourire de l'incrédulité ; aussi bien l'événement remonte à la mauvaise année.
On était donc en 1817, aux premiers jours d'avril, déjà la famine sévissait; le meunier. homme avisé, avait acheté des blés en temps
opportun et réalisait de beaux bénéfices ; suivant la commune croyance son coffre renfermait de grosses sommes d'argent.
A quelques centaines de mètres du moulin, au coin d'un bois, en un lieu appelé Croix-des- Chênes-vau, huit hommes armés de massues se trouvaient réunis; il pouvait être onze heures du soir, la neige commençait de tomber drue et grésillante. Le chef, on l'appelait Grand-Noël, donnait ses instructions : J'arrive de Château - Chinon, disait-il, j'y surveillais le meunier, il n'a fait aucun paiement, il a seulement acheté un couteau, voici les pareils ; nous avons toutes chances d'exécuter un beau coup. Maintenant écoutez bien : presque tous nous sommes connus au moulin, il faut donc que personne ne puisse témoigner contre nous un geste sinistre compléta cette péroraison.
Alors le plus jeune de la bande, un italien nommé Ignato, se leva et dit : je me suis engagé à voler, je ne tuerai point.
— Tu feras comme nous tous, ou tu mourras ici même et sur l'heure, choisis? L'italien réfléchit un instant et répondit : Marchons !
Quelques minutes plus tard on frappait à la porte du moulin.
Qui valu? cria le meunier réveillé eu sursaut.
— Des gens égarés : il l'ait grand froid , la neige nous aveugle . ouvrez pour l'amour de Dieu.
— Les chemins ne sont pas nets ; en ce temps, et à pareille heure, on n'ouvre qu'aux amis.
— Ouvre donc alors et vitement, reprit un nouvel interlocuteur , c'est moi C... avec des camarades ; nous nous sommes un peu amusés à la foire, ne nous laisse pas geler plus longtemps.
Entendant une voix connue, le meunier se leva, jeta une poignée de paille dans l'âtre et tira le verrou. Comme il ouvrait la porte, deux gourdins s'abattirent sur lui et le renversèrent; les bandits envahirent la maison .
Le fils du meunier s'élança au secours de son père ; la femme tenta vainement d'ouvrir une seconde porte et d'appeler de l'aide, en cet endroit veillait Ignato qui la repoussa rudement : ce fut, dit-on, toute la part que l'italien prit au crime.
En un instant les trois malheureux tombèrent assommés ; dans une suprême convulsion le
meunier mordit un des assassins, 1 étoile du vêtement et un lambeau de chair furent retrouvés entre ses mâchoires affreusement contractées.
Pour s'assurer si tous étaient bien morts on posa leurs pieds nus sur les charbons du foyer. Un jeune enfant qui dormait dans son berceau ne fut point découvert, ou fut sciemment épargné ; c'est le maître actuel du moulin.
Se croyant désormais assurés de l'impunité, les bandits forcèrent les meubles et se mirent en quête du trésor.
La porte avait été refermée, soudain elle s'abattit avec fracas ; un homme de haute taille, à demi vêtu, s'élança dans la maison et fit feu sur le miroir de la meunière, où se reflétait le visage d'un des bandits ; renversant aussitôt la lampe qu'ils avaient allumée, ceux-ci s'échappèrent à la faveur des ténèbres.
Une jeune servante couchée dans le moulin s'était glissée par le trou de l'arbre moteur; pieds nus, ruisselante d'une eau glacée elle était accourue jeter l'alarme à la Courbasse , alors habitée par la famille Dubosc de Neuilly. Victor Dubosc, n'écoutant que son courage, avait devancé le reste de la maison.
Le meunier ne donnait plus signe de vie : la femme et le lils reprirent connaissance sous la terrible action des charbons ardents ; quelques minutes plus tard, ils eussent été impitoyablement égorgés ; l'un et l'autre guérirent.
Le gros de la bande avait fui vers les bois, un seul homme courait dans une autre direction ; la jeune servante nomma l'individu qui s'était l'ait reconnaître, la meunière et son fils le désignèrent également : des torches furent allumées, les empreintes laissées sur la neige conduisirent à la maison de C...
Sommé d'ouvrir et personne ne répondant, on força la porte , la femme C... déclara ne savoir où. son mari se trouvait à cette heure ; au même instant une toux convulsive se lit entendre dans la cheminée, le coupable avait trahi sa retraite. Etouffé s'il persistait à demeurer dans son refuge, menacé d'une balle s'il tentait des'échap • per par les toits, force lui fut de se rendre à merci.
Les voisins accourus parlaient de justice sommaire; C... implora la vie sauve, promettant de tout révéler. En effet, quelques heures plus tard, placé sous la main de la justice, il faisait connaître ses complices qui tous furent arrêtés.
Traduits devant une cour prévôtale présidée par lecolonelcomteDu Goët..., sept s'entendirent condamner au dernier supplice ; le délateur eut par grâce vingt ans de travaux forcés. L'exécution se fit à Château-Chinon, envahi ce jour-là par des foules immenses accourues de dix lieues à la ronde. Les mères avaient amené leurs enfants, et déjà la justice humaine était satisfaite, que la place où se dressait 1 echafaud retentissait encore de lamentations prolongées. Bon nombre d'hommes actuellement âgés de cinquante à soixante ans, pourraient dire où et comment on leur grava le souvenir du crime et de l'expiation.
A Fragny commence une montée longue et rapide, le vrai Morvan avec ses cîmes arrondies et ses mille vallées qu'arrosent de frais ruisseaux. Les habitations sont rares sur cette route ouverte depuis quelques années seulement ; on trouve aux Bourbas une forge et une auberge exploitées par maître Paul, tavernier intègre
autant qu'habile ouvrier ; le chemin de gauche conduit au bourg.
Viliapourçon, qui compte à peine quarante feux, est bâti à la lisière d'une vaste forêt couronnée de hêtres séculaires appelés les Fous de la Gravelle. Altitude 633 mètres. L'église n'offre rien de curieux ; elle fut desservie jusqu'en 1823 par l'abbé Marceau, enfant du pays, entré dans les ordres longtemps avantla première révolution.
Vers 1787 par une froide nuit de décembre, comme il revenait d'assister un mourant, l'abbé trouva sur son chemin un nouveau-né enveloppé de misérables langes ; il le prit, le baptisa du nom de Jean de la Croix, en mémoire du lieu où l'enfant avait été rencontré et le fit élever.
Vingt ans plus tard, Jean partait pour l'armée ; il revint en 1814, vivant de son travail, et toujours bien vu à la cure.
Dans le courant de 1817 l'abbé Marceau âgé de 77 ans, riche de son patrimoine , habitant seul avec une vieille gouvernante , fut attaqué par les malfaiteurs qui infestaient alors le pays. L'un des bandits marchant droit au curé lui porta un coup de sabre sur la tête, la lame buta contre une poutre : vigoureux encore le vieillard saisit l'arme à deux mains, s'en rendit maître et
se mit résolument en défense. Au premier moment la vieille servante avait fui vers le village, on accourait à ses cris, les voleurs déguerpirent au plus vite ; mais l'abbé avait cru reconnaître son agresseur, il dénonça Jean de la Croix ; la gouvernante confirma cet accablant témoignage. Jean ne sut ou ne voulut pas prouver un alibi qui, dit-on, eût compromis une autre personne ; condamné aux galères, bientôt il y mourut de chagrin, protestant de son innocence jusqu'au dernier soupir. Ces événements assombrirent l'existence du digne prêtre.
Plusieurs hameaux s'échelonnent dans la vallée au sud-ouest des Bourbas ; celui de Lachaux doit son nom à d'anciens fours découverts en ce lieu à diverses époques ; quelques-uns demeurés intacts ont fait connaître le mode de fabrication usité chez les gallo-romains. Ils creusaient une forme dans un pli de terrain, des couches alternatives de bois et de pierre calcaires y étaient entassées, puis on y mettait le feu et l'opération s'achevait d'elle-même.
D'autres fois la cuisson se faisait sur une surface plane, on se contentait alors d'élever autour des matériaux un rempart de terre battue ; tel
était le tour exhumé à Saint-Honoré, dans le jardin du chalet.
À Villapourçon on employait très-probablement les marbres de Ghamprobert, dont l'exploitation vient d'être reprise.
Les montagnes de la Ruchette et de Rosé recèlent d'immenses gisements de fer en roche actuellement exploité par le Creuzot, malgré les difficultés du transport ; le chemin de fer de Chagny passant à petite distance doit assurer prochainement de fructueux débouchés à cette branche de l'industrie Morvandelle.
La voie romaine de Beuvray à Decize par Saint-Honoré traversait Rosé tout près du Dolmen cité dans notre introduction.
La roche de Quartz qui le portait mesurait dix mètres de hauteur, le monument lui-même avait trois mètres d'élévation ; le centre de la table était percé d'un trou de dix centimètres. A droite et à gauche, au pied du rocher, s'ouvraient deux galeries dont le plafond était fait d'énormes troncs de chêne , devenus avec le temps noirs comme l'ébène. Malheureusement ces roches contenaient du fer, elles ont été sapées, brisées, le dolmen a partagé leur sort. Echappé par miracle aux proscriptions des Césars et au
zèle des premiers chrétiens, il n'a pu trouver grâce devant les modernes utilitaires. Vandalisme en pure perte, les trois pierres du monument, amenées de loin sans doute, n'ont pas donné une parcelle de fer.
Leur origine au surplus est attestée par une légende ; la voici telle que nous la conta le Pierry du Gamby en descendant des écorceries, le jour des derniers votements.
Il y a longtemps de cela, on ne lisait pas encore l'évangile de Saint-Jean à la fin de la messe ; c'est pourquoi il courait du mauvais air beaucoup plus qu'aujourd'hui, quoi qu'il y en ait encore trop.
C'était par une belle nuit de mai , environ quatre heures après minuit : la rougie pointait vers le Poiré au chien, et Beuvray se dressait tout bleu à l'air du temps.
Sur la chelle à Berthaud (1) une bonne dame reposait, de blanc vêtue, un diamant au front, la baguette de queuldre à la main.
Le Gros vint à passer (2).
(1) Chelle, siège, chaise; nom d'une pierre druidique.
(2) Au Morvan, on se garde autant que possible de prononcer le nom du diable, de peur de le voir appa-
— Salut à vous clame.
— A vous pareillement messire.
— Qui vous retient en ce lieu, à cette heure matinale?
— Rien, l'œuvre de ma nuit est achevée, j'attends sur ce siège la première lueur du soleil pour retourner à l'autre vie. Mais vous, messire, qui vous appelle si matin, que portez-vous dans ce grand sac ?
— Presque rien, le petit Anséiïc, le beau page de la dame de Glenne, lequel m'appartenait en vertu de certain pacte dont 1 epieudu châtelain à singulièrement avancé l'échéance ; la chasse a ses dangers
— Pauvre entant !
— Vous vous intéressiez à lui *?
— Comme à tous ceux, qui sourirent.
— Belle dame ?
— Messire !
— Un bon marché, voyez-vous ces trois quartiers de roche ?
— Parfaitement.
— Portez-les à Rosé , dressez pour moi un siège pareil au vôtre ; que tout soit achevé au
raitre; le gros, Vautre, le peut, le vilain, s'emploient comme synonymes.
premier rayon du soleil, Anséric vous appartient.
— Tope ! marché conclu.
L'autre mit sa griffe noire dans la blanche main de la dame, celle-ci descendit de sa chelle, où le Peut s'installa tout à son aise en riant sournoisement. Bon, disait-il en soi-même, j'aurai une fameuse chelle qui ne me coûtera guères et le petit Anséric par-dessus le marché. Pour charrier ces trois blocs il faut à la chère dame trois voyages, avant la fin du second le soleil aura lui.
Mais la bonne fée étalant son devantier y posa le plus gros roc, puis saisit à belles dents le bord de l'étoffe ; plaçant ensuite un quartier sous chacun de ses bras, d'un seul bond elle s'envint en Rosé. Un coup de baguette acheva la besogne ; le vilain n'y vit que du feu.
Quand la dame réclama salaire maître Gonin voulut chicaner, parla de monter à Château- Chinon, d'en causer à maître Clairchant , de demander expertise.... Mais le premier rayon dardait sur la chelle à Berthaud, le diable, car c'était lui, bon Dieu me pardonne, laissa tomber son sac et disparut en grondant.
Alors la dame s 'élevant dans l'air, où son
diamant traçait comme une raie de feu, vint déposer la pauvre âme à la porte du paradis : et il fut pardonné à Anséric parce qu'il avait beaucoup aimé.
Rangère, Drague, sont deux humbles hameaux qui n'offrent aucune particularité remarquable ; le premier a donné son nom à une famille encore existante, la rivière de Dragne a reçu le sien du second.
L'auberge du Puy construite au point de partage des routes de Moulins-Engilbert à Autun et de Chàtean-Chinon à Luzy est souvent, en hiver, d'un grand secours aux voyageurs peu familiarisés avec nos ravousses, (amas de neige chassée par lèvent qui s'élèvent parfois à plusieurs mètres de hauteur). Tout près de là, un gisement de marbre blanc fourvoyé dans le granit appelle l'attention du géologue.
A l'Eschenault il faut changer de véhicules et prendre des voitures à bœufs; le prix ordinaireest de six francs par attelage. Tandis qu'on les prépare, donnons un coup-d'œil au bourg de Glux-en-Glenne, vieille paroisse dont le nom demi-celtique peut se traduire par la vallée creuse, ou l'Eschenault.
Sur le territoire de Glux, près du hameau des Lamberts, une modeste fontaine, l'Ycauna celtique, donne naissance à la rivière d'Yonne ;
bientôt recueillie dans un vaste étang elle aide au flottage des bois destinés à l'approvisionnement de Paris.
A Lachaize , il existe une mine de plomb argentifère qui n'est pas exploitée; Argentol, autre localité voisine semble rappeller l'existence du même minerai.
Le plateau de Beuvray, où nous allons monter, dépend en partie de la commune de Glux. A l'entrée du bois deux chemins se présentent, celui de gauche un peu plus long est aussi plus accessible aux charrettes ; nous avons enlevé 1 ecorce des arbres qui forment l'angle de cette sarrère, à l'intention des touristes qui voudraient partir en avant des attelages. Quelques personnes fout pédestrement toute l'ascension qui demande environ une heure de marche, il faut alors suivre la voie romaine facilement inconnaissable, et visiter en passant la pierre de la Wouavre. C'est un rocher long de dix mètres, haut de quatre, sur pareille épaisseur ; il se dresse à gauche de la voie, l'esplanade qui l'entoure est taillée de main d'homme.
Une Wivre. (AYouavre en idiome morvandeau)
veille sur ee peulven et garde les trésors enfouis à sa base ; dans les chaudes nuits d'été des lueurs subites illuminent la montagne, ce sont les feux du diamant qui brille au front du serpent couronné.
Tous les ans, au jour de la Pentecôte, à l'heure du Dieu-levé le rocher s'ouvre, les richesses qu'il recèle sont offertes à tout venant ; seulement au dernier mot de la consécration le caveau se referme, malheur à l'imprudent attardé dans ses profondeurs !
Plusieurs y sont allés ; un seul, un innocent devant Dieu, a revu le monde des vivants.
Coly de l'Eschenault avait épousé la Jeannedu-Bard-de-la-Croix-du-Rebout ; bon courage et bons bras c'était tout l'avoir du ménage, quand on la porte honnêtememt pauvreté n'est pas vice.
Ils vivaient de leur labeur quotidien, un bel enfant gazouillait au seuil de la maisonnette, ils s'estimaient heureux autant que M. Marceau, le seigneur de Glux : contentement passe richesse, hélas ! ils comptaient sans la famine. Vint un temps où le blé qui valait quinze sous l'année
d'avant, se vendit une demi-pistole la coupée, mesure de la Roche, et Goly gagnait douze sous par jour ! On avait un porc, une chèvre blanche lajoie de l'enfant, on vendit le porc et la chèvre blanche mais l'argent ne dura guère. Coly se tuait à la peine, vivant au bois de laines et de racines sauvages ; le soir, au retour. Jeanne lui présentait un peu de bouillie de sarrazin ou d'avoine; garde cela pour toi et pour l'enfant, disait-il, j'ai soupe au chantier. A la lin le mal l'ut le plus fort, Coly pris de mauvaises lièvres à la Chandeleur où le temps est si humide, mourut chrétiennement aux premiers jours de Mai.
De ce moment les gens du voisinage se mirent à la gêne pour assister l'orphelin et la veuve, le travail d'une femme est si peu de chose : Jeanne pleurait en son cœur, se voyant à la charge des pauvres affamés.
La nuit avant la Pentecôte elle eut une vision : Elle rêva d'une belle dame assise sur la pierre de la Wouavre, lui montrant du doigt la grotte ouverte, et tout au fond de l'or, de l'argent à mesurer au boisseau. Jeanne s'éveilla en grand émoi : J'irai, se dit-elle ; une autre mieux avisée eût premièrement consulté M. le curé : elle ne croyait point pêcher.
Prenant donc l'enfant dans ses bras et s'acheminant au plus court par la corne de lecluse, elle atteignit la pierre au dernier coup de la messe. Tirant alors son chapelet, elle en baisa la croix et se mit à prier dévotement. Mais l'air était pesant, le temps tournait à l'orage, Jeanne avait porté l'enfant d'une seule traite depuis le village jusqu'à la pierre, petit fardeau pèse à long chemin; au troisième pater elle s'endormit. Le petit allait et venait, cueillant le pain-d'oiseau dans les fentes du rocher.
Au bourg de Glux les cloches sonnèrent à toute volée, les fronts s'inclinèrent, le prêtre prosterné
éleva l'hostie sainte Jeanne avait respiré le
mauvais air, elle ne s'éveilla point. Un cri vint la frapper au cœur : l'enfant s'était avancé dans la caverne béante, oh malheur! le rocher se refermait sur lui. Jeanne pleura tout le jour, la tête appuyée contre la pierre dure ; le soir elle fut prise d'une mortelle angoisse : l'enfant devait avoir faim ! Alors elle redescendit à l'Eschenault, demanda par charité un peu de lait et revint le verser dans la fente du rocher.
Elle ne voulut plus quitter cette place qui enfermait tout son amour. Les bonnes gens lui
bâtirent une loge, tour à tour chaque domaine envoya du lait pour Tentant, des aliments pour la mère ; les clames de Concley, cette maison fut de tout temps charitable, fournirent de l'œuvre à sa quenouille : Dieu donna une abondante moisson....
Jeanne vécut ainsi toute une longue année : partagée entre le regret de celui qui n'était plus et sa tendresse pour l'enfant dont elle croyait entendre la douce voix en se penchant sur la pierre.
Elle pleurait souvent, Dieu seul eût compté ses larmes ; à la longue elles emplirent un creux du rocher, qui depuis n'a jamais tari.
Cependant la Pentecôte revint, Jeanne cette fois n'eut garde de s'endormir : l'œil ardent, l'oreille au guet, quand le rocher s'ouvrit elle entra résolument dans la caverne. Foulant sans les voir les richesses amoncelées à ses pieds elle marcha droit à l'enfant, le prit et se sauva comme si
elle l'eût volé Un peu plus tard, quelques
fidèles étant encore dans l'église, une femme haletante mais radieuse s'y précipita, pressant dans ses bras un objet immobile recouvert d'une capulette de bure. Le bon abbé Berthaud la
reconnut : Jeanne, Jeanne d'où te vient tant de joie, as-tu donc trouvé le trésor ? soulevant alors l 'étoffe qui cachait l'enfant endormi, le voici : répondit-elle.
L'an dernier, à la suite d'une longue sécheresse, en compagnie de notre cher docteur Collin, nous visitions la pierre de la Wouavre: la fontaine des larmes était pleine d'une eau froide, limpide et amère.
Au point de rencontre du chemin de l'écluse et de celui de la Come-Chaudron, le sol est jonché de poteries; à gauche, le long de la haie, se voit un ancien mur; un peu plus haut en tournant à droite, on arrive à la fontaine Saint- Pierre, la plus abondante de celles qui descendent du plateau : le droit chemin conduit à la Terrasse et à la croix du bon Saint-Martin.
Nous sommes maintenant au cœur de l'oppidum Eduen, attribution contestée, nous le savons, mais par des gens qui écrivaient à distance; question reprise il y a quinze ans et soigneusement élucidée par M. Bulliot, dont un nouveau travail, La cité-Gauloise, estappelé, croyons-nous, à lever les derniers doutes des archéologues.
Nous possédons ici des trésors ; veillons sur eux, de peur qu'on ne nous baffoue après nous avoir dépouillés.
En écrivant ce mot Oppidum, nous n'entendons nullement parler d'une ville taillée sur le patron d'un camp romain, possédant enceinte carrée avec tours et murailles, portes monumentales, prétoire, théâtre, temples et palais. Cette ville, que nous appellerons si l'on veut la cité des civilisés, elle exista sur les rives de l'Arroux, elle devint opulente sous le patronage des Césars, elle s'appela Augustodunum, nous la retrouvons dans Autuu.
Au Beuvray, il s'agit uniquement de l'enceinte de guerre de la peuplade primitive, située comme toutes ses sœurs au sommet d'une montagne dont elle suit les contours, utilisant les défenses naturelles, y suppléant ou les doublant au besoin par des entassements d'arbres et de rochers, par des escarpements qui attestent un immense déploiement de force, mais en même temps l'absence des règles de castramétation usitées chez les peuples plus avancés.
A des époques iixes, les clans des alentours
venaient au Beuvray rendre hommage à la divinité, traiter des affaires du pays et d'intérêts privés, vendre leurs produits et se procurer ceux dont la contrée était dépourvue. Il s'y voyait plusieurs lieux vénérés, une enceinte où les chefs tenaient conseil, des parcs, quelques grossiers abris pour les forains, et çà et là des groupes d'habitations, disséminés au gré des premiers occupants. C'était tout et c'était assez. Les Druides vivant au plus profond des forêts n'apparaissaient qu'aux fêtes solennelles; après le conseil, après les heures consacrées aux échanges et aux divertissements guerriers, les chefs du pays, les markis, retournaient à leurs résidences habituelles; porchers et laboureurs regagnaient ceux-ci les espaces découverts (campestria loca) et les rivières bordées de prairies, ceux-là les grands bois où leurs troupeaux s'engraissaient de glands, de faînes et de châtaignes.
Quand s'élevaient des bruits de guerre, les clans se rapprochaient de l'oppidum, emportant leurs provisions et chassant devant eux les troupeaux ; les charriots suivaient sous le fourré ces vieux chemins celtiques encore reconnaissables, où les roues de bois, à la longue, ont creusé une ornière dans le granit. Les habitations, simples
huttes faites de troncs d'arbres et de gazon, dont les matériaux se retrouvaient toujours sous la main, étaient laissées à la discrétion de l'ennemi. Les commentaires nous apprenent que César détruisait tout sur son passage ; ses lieutetants reconnaissaient son approche à la fumée des incendies. Nous avons vu quelque part Incendium traduit par feu de Bivouac* c'est une politesse: à nous, enfants du sol, lils des vaincus, il est permis d'appeler les choses par leur nom.
Dans ces retraites vers l'oppidum, chacun campait à sa guise, qui dans les clairières si sa richesse consistait en troupeaux, qui aux abords des portes s'il amenait des charriots chargés de denrées; on s'enfermait dans l'enceinte quand l'approche immédiate de l'ennemi et le retour des guerriers ne laissait plus de trêve. Tous alors prenaient part à la défense ; une fois de plus glorifions icila vaillance dont nos braves mères firent preuve en mainte occasion.
Dans les querelles des peuplades entre elles, les assaillants vivant sur le pays ne pouvaient tenir longtemps la campagne ; autrement les
populations agglomérées dans l'oppidum se seraient vues promptement réduites aux dernières extrémités ; c'est ce qui arriva quand César, suivi d'approvisionnements réguliers , enferma les gaulois dans des lignes de contrevallation comme à Alise, ou les prit par la soif comme à Uxellodunum.
On vient de voir ce que pouvait être l'oppidum en temps de guerre, il est non moins facile de se représenter une assemblée pacifique au Beuvray vers l'époque de la conquête.
Les produits du Midi, les vins, les huiles, les brillantes étoffes, les fruits secs, les poissons salés,les verroteries,les ornements d'or et de bronze, amenés par les nautes du Rhône et de la Saône, ont acquitté les péages au port de Cabillo (Châlon); puis, chargés sur les charriots tressés de branchages (bennae) des gallvachers, ils sont venus prendre place sous les abris du plateau. Les rudes forgerons du Berry étalent les produits de leur industrie, les sauniers de Séquanie ont apporté le sel qui servira à préparer du lard qu'on acheminera vers des régions plus chaudes, qui ne sauraient l'accommoder avec le même succès ; ici des jougs, des cuirs tannés, partout
des poteries destinées à tous les usages. Les jarres pleines d'eau circulent incessamment, transportées au moyen de deux bâtons passés dans leur robustes anses. Les bouviers se tiennent à portée des sources et des herbages; non loin d'eux voici les porchers, coiffés du bonnet de fourrure , appuyés sur le redoutable gesum , l'arme gauloise à lame ondulée qui se voit toujours aux mains de nos gardes ruraux, et dont le nom (géson) désigne encore dans nos campagnes l'aiguillon de l'abeille et le dard du serpent.
Autour du troupeau veillent les chiens fidèles, ces grands vautraits qui se mesurent avec le loup et qui attaquent l'homme suivant l'occasion.
On placera si l'on veut l'assemblée des chefs à la pierre de la Wivre, les cérémonies religieuses au dolmen de la Pierre-Salvée (soulevée). Le Parc aux chevaux renferme ces magnifiques coursiers si recherchés des riches gaulois; ici s'organisent les défis à la course, les combats simulés qui trop souvent dégénèrent en luttes mortelles. A la fontaine des Maires se pressent les nourrices; les jeunes filles attachent des baguettes de coudrier et des tresses rouges au tronc du chêne
sacré , ornent ses branches de guirlandes prémisses du printemps, et dansent joyeusement sous le renaissant ombrage.
Cependant César a passé ; un camp romain commande maintenant à l'oppidum ; la ville d'Auguste est la capitale officielle du pays Eduen fondu dans la province lyonnaise ; les dieux de Rome triomphent, le culte national est proscrit: mais les populations n'ont point oublié le chemin de la montagne.
Encore trois siècles et cette grande puissance romaine a vieilli et s'affaisse ; saint Martin monte au Beuvray en 376, y plante la croix au péril de sa vie, preuve que le christianisme apporté par Andochius avait fait peu de progrès hors des murs d'Augustodunum depuis le temps des Antonins.
Les barbares arrivent à leur tour, l'ère romaine finit, le moyen-âge commence; Beuvray voit toujours les peuples du Morvan, fidèles à leurs traditions, envahir périodiquement l'antique enceinte. Seulement ce sont les barons de Laroche- Milay qui parlent en maîtres , prélèvent des
droits et des fermages, passent la revue solennelle et en armes de leurs nombreux vassaux.
Le temple purifié est devenu un oratoire, la croix règne, la fontaine des déesses Maires désormais est placée sous l'invocation de saint Martin, dont la mémoire a grandi d'âge en âge.
Tenez au Beuvray un premier mercredi de mai, vous y retrouverez les mêmes foules, les mêmes offrandes, et toujours les jeunes iilles attachant des baguettes , enroulant des guirlandes autour de la croix qui remplace le chêne sacré.
Mais ne dites point à l'homme du Morvan que ces mouvements de terrain, que ces longues tranchées sont des accidents naturels ; il se prendrait à sourire, et frappant le sol de son bâton de mêlier ou de sa pique, il vous répondrait : Autun fut là!
Ici les grandes portes qui tournaient sur leurs gonds avec un bruit tel qu'il s'entendait de Nevers; là-bas le couvent et la muraille des romains.
Dans les nuits sombres ou entend des cris de guerre et des roulements de charriots, les commandements des chefs et le froissement des épées ;
ce sont nos pères qui reviennent disputer leur terre aux soldats trépassés du César.
M. Bulliot a bien voulu mettre à noire disposition le manuscrit de son nouveau travail sur Bibracle, nous en avons usé à discrétion, et nous reproduisons textuellement le chapitre suivant qui traite des fortifications de l'oppidum.
Les fortifications du Beuvray ont un caractère tranché qui les distingue de toutes les autres.
Elles embrassent quatre plateaux, de hauteur et d'étendue diverses, et suivent les contours saillants ou rentrants de la montagne. L'espace compris dans leur périmètre renferme, en y comprenant les terrassements, une superficie de cent vingt-deux hectares, dont vingt-huit en plateaux et le surplus en pentes plus ou moins inclinées. L'escarpement est taillé de main d'homme dans la montagne ; sa hauteur varie de huit à treize mètres ; mais au-dessous de lui la raideur naturelle des pentes rend l'accès à peu près impossible. Les pluies et les alluvions ont sur plusieurs points dégradé ces travaux; on peut néanmoins les suivre facilement à l'aide d'un guide du pays. De distance en distance, des rampes d'une déclivité prononcée conduisent hors de l'enceinte, sur de petites esplanades destinées probablement aux postes chargés de défendre les entrées : on s'aperçoit alors que l'es-
carpement principal d'où l'on est sorti continue dans sa première direction dominant partout les déclivités. Cette disposition permettait de couvrir d'autant plus facilement les abords, que les chemins se dirigeaient presque tous de manière à ce que l'assaillant qui portait toujours le bouclier au bras gauche présentât le flanc droit découvert. Sur plusieurs points, la ligne des terrassements est double ou triple; soit qu'on ait voulu la renforcer, soit qu'on ait voulu placer sur ces nivellements des tentes ou des habitations. La plus grande largeur du terre-plain du retranchement était de dix mètres. C'est sur l'arête extérieure de ce terre-plain qu'a dû exister la muraille gauloise en terre et en bois. On trouve, en suivant le bord, sur d'assez longs espaces, une traînée de pierre à peu près semblable à celle qu'on observe à Gergovie et à Rome-Château • c'est un dernier vestige de la muraille. Si ou donne à cette muraille la largeur admise de deux mètres, il en restait six à huit pour le chemin. Sur les pentes très- abruptes, le terrassement a moins de largeur par suite de l'absence de chemin de ronde. Son élévation variait également suivant l'importance des lieux, étant parfois de
dix à quinze mètres, et d'autres fois ne formant qu'une simple assise pour la muraille.
Il est à croire qu'Auguste ne laissa pas subsister ces grands refuges dans lesquels les populations pouvaient se retrancher ; d'un autre côté, 1 "occupation de points aussi élevés n'entrait pas dans les habitudes romaines.
La politique impériale tendait à attirer les populations dans les plaines où l'agriculture et le commerce devaient les fixer, et modifier à la longue ce caractère versatile et inflammable qui autrefois avait compromis si souvent la tranquillité du pays.
Plus tard, lorsque le christianisme fut devenu religion d'état, le plateau du Beuvray, comprenant toute l'enceinte gauloise, fut donné à l'abbaye de Saint-Simphorien d'Autun, dont la dotation par l'évêque d'Ansbert date du XIIe siècle. Les retranchements dans les titres de cette abbaye, et dans un terrier de la chapelle de Beuvray. écrit au XVe siècle, sont désignés sous le nom de' fossés du Beuvray, nom qu'ils conservent encore aujourd'hui. Un ancien plan de l'enceinte, qu'on garde au château de Glux, comparé à celui qu'a fait dresser la Société Eduenne en
1855, présente avec ce dernier la plus complète identité.
La difficulté d'embrasser simultanément les plateaux inférieurs, avait fait établir ou ménager sur chacun d'eux un point culminant. Cette espèce de redoute était disposée de manière à laisser plonger la vue sur les vallées et sur les voies- Ainsi, par exemple, le tertre de la pierre de la Wivre, dont le retranchement à dix à quinze mètres de hauteur, dominait la vallée de l'Ecluse et le versant de l'Eschenault; le tertre de la pierre Salvée domine une grande courbe comprise entre le ruisseau de l'Ecluse et celui de la fontaine Saint-Pierre.
Un retranchement spécial, partant du Theureau de la Roche au nord, semble diviser l'enceinte générale en deux portions, et aboutit à la Comme-Chaudron, dans la direction de Saint- Léger. Au-dessus de la vallée de ce nom et du retranchement dont nous venons de parler , le plateau de la Chaume, regardant Autun, s'allonge vers la partie orientale, semblable à une large chaussée qui paraît occuper le point culminant du Beuvray.
Le dernier ouvrage et le mieux conservé porte aujourd'hui le nom de Terrasse, à l'extrémité
méridionale du plateau île la Chaume; si les troupes romaines ont mis la main aux. travaux du Beuvray, c'est sur ce point seulement. La Terrasse, par sa régularité, et surtout par son fossé dont la terre est relevée intérieurement, contraste avec les ouvrages gaulois. Il est naturel d'admettre qu'une légion hivernant à Bihractc ait senti la nécessité de se créer, dans cette vaste enceinte, une sorte de citadelle qui commandai les voies. Cet espace retranché, représentant à peine un carré de quatre-vingts mètres de côté, n'est au surplus qu'un accident dans la superficie de l'oppidum dont il n'occupe pas la centième partie ; une levée parfaitement reconnaissable indique qu'il était séparé, au nord, du plateau de la Chaume par une muraille.
La terrasse, scrupuleusement orientée, présente une surface plane coupée en ligne droite au couchant et légèrement arrondie sur le reste de son pourtour. Elle était entourée au sud et à l'ouest d'un vallum dont la terre formait parapet à l'intérieur.
Au-dessous de ce fossé, trois lignes concentriques de terrassements étages descendaient jusqu'à la circonvallation générale : au midi elles
ont résisté sur quelques points aux labourages et aux pluies torrentielles du climat.
Une grande voie large de dix mètres coupait l'oppidum, du nord au sud, dans toute sa longueur. Elle gravit les flancs de la montagne sur le territoire de la Roche-Milay, traverse les retranchements à l'angle sud et longe la terrasse, en laissant à droite la croix de Saint-Martin.
Une ruine circulaire dont la muraille a plus d'un mètre d'épaisseur la couvrait de ce côté. Aux trois quarts de son parcours, à l'intersection de la vallée de l'Ecluse et de celle de la Comme- Chaudron, elle se divise en deux branches dont l'une gagne la croix du Rebout au nord-est, dans la direction de l'Eschenaut et l'autre descend par la vallée de l'Ecluse au nord-ouest, entre la pierre de la Wivre et la pierre Salvée. Deux autres embranchements se rattachent à cette voie principale à l'ouest et au sud, en passant dans le fossé ouest de la terrasse.
Cette dernière occupe ainsi le point de raccord des voies et les protège sur toutes ses faces. Celle qui descend dans la direction du hameau de Petiton sort de l'enceinte au lieu dit : les Grandes- Portes, elle paraît se détacher au-dessous de la
terrasse d'une autre branche nommée Chemin du Mois, qui coupe le retranchement au sud.
Près de la Fontaine Grenouillât, au pied du terrassement intérieur qui du Theurau de la Roche gagne la Comme-Chaudron, une sixième voie se dirige vers Saint-Léger, à l'est; la septième passe sous la fontaine Saint-Martin. Divers autres tronçons se reconnaissent sur les flancs de la montagne ; tous sont empierrés avec soin et ont généralement résisté aux eaux. La chaussée, au sortir du plateau de la Chaume , forme une voie empierrée d'un mètre d'épaisseur.
Nous allons maintenant dire quelques mots des fouilles récentes du Beuvray.
Ces fouilles exécutées par ordre de l'Empereur, sous la direction de M. Garenne, n'ont pas été poussées assez loin pour qu'on en puisse tirer des conclusions importantes; il en résulte toutefois pour nous cette conviction que tous les ouvrages mis à jour sont gaulois. Les maisons sont généralement rondes, conformément à la description donnée par Strabon ; la base seule était peut-être en pierres, le reste était en bois, car on trouve à l'intérieur une grande quantité de clous indiquant l'emploi des planches et des madriers. Le quartier exploré autour du Theu-
rau de la Roche occupait une esplanade trèsrégulière.
Les habitations sont serrées les unes auprès des autres, dans le but d'économiser l'espace. Elles ne sont pas romaines, car les murs romains, à Autun comme partout, se composent d'une masse de mortier dans lequel on jetait le moellon pêle-mêle; le revêtement seul était établi par assises régulières. Au Beuvray les constructions sont sans mortier, sans revêtement ; les pierres n'ont subi aucune taille, aucune préparation; elles sont enchâssées par leurs angles les unes dans les autres, avec assez de soin, comme les murs pélasgiques, à la différence qu'au lieu de grands blocs, il ne s'agit ici que de menus moellons.
Ce genre de construction devait opérer une forte poussée sur les angles,et cet inconvénient a dû contribuer à propager la forme ronde dans laquelle toutes les pierres se prêtent un mutuel appui. Quoique ces murailles soient sans mortier elles sont revêtues à l'intérieur d'un enduit de chaux blanche et de gros sable, n'ayant aucune analogie de fabrication avec les enduits romains.
L'aire est pavée de grandes briques épaisses
de sept à huit millimètres, dont quelques-unes avaient près d'un mètre de long. Ces briques, d'une nature défectueuse, se sont désagrégées presque partout et ont laissé à leur place une couche de sable rouge : le foyer était placé au centre. Généralement en Gaule les toitures étaient de chaume ; contrairement à cet usage et par une sorte de progrès, au Beuvray ces maisons étaient couvertes en tuiles de même forme que celles des Romains, mais d'une fabrication moins solide ; le sol en est jonché ; comme elles occupent la couche superficielle, on doit supposer qu'après la conquête romaine les habitudes de la population restée dans l'oppidum se modifièrent sur ce point. A Gergovie les tuiles à rebords sont aussi abondantes qu'au Beuvray. Toutes les constructions sont très-petites et les enduits intérieurs blancs comme à Gergovie.
Il serait hasardeux, nous le répétons, de ne pas faire de réserves touchant l'âge de certains objets avant d'avoir grand nombre de pièces de comparaison ; les oppidum, on le comprend, n'ont pas été évacués en quelques heures, les
époques subséquentes ont pu y laisser leur empreinte.
La seule médaille trouvée dans les déblais qui nous soit tombée sous les yeux était gauloise, au type attribué par M. de Saulcy à la ligue des Eduens et des Séquanes contre Arioviste. et contemporaine de la première campagne de César. Précédemment on avait découvert une certaine quantité d'autres médailles gauloises dont la majeure partie a été recueillie par les archéologues de la Nièvre ; en même temps furent exhumées quelques statuettes dont l'une représentait un sanglier. Un grand mur, d'un mètre au moins de large, sur trois mètres de hauteur qui semblait destiné à soutenir une terrasse, a été déchaussé sur quelques mètres de long, il était entièrement enfoui sous les terres, d'autres murailles s'y rattachent à angle droit ; mais le déblai est trop peu avancé pour qu'on puisse s'assurer si elles appartenaient à des contreforts, ou bien à des habitations dont on serait peut-être autorisé à supposer l'existence, vu qu'on a découvert au pied du mur des fragments de moulins à bras.
La structure est soignée, les pierres sont agencées avec une régularité remarquable ; ce point
est assurément l'un des plus intéressants du Beuvray. Les matériaux reconnus jusqu'ici proviennent tous du corps de la montagne. On assure que les domaines voisins pendant longtemps ont fait une carrière de ces constructions.
Sur beaucoup d'autres emplacements on a re trouvé de petites maisons comme au Theurau de laRoche ; le nombre dépasse cinquante à soixante , quoique on n'ait dépensé que 183 francs dans les fouilles.
Ces habitations étaient distribuées par groupes, situées à des hauteurs inégales et superposées par étages ; vu du pied de la montagne, leur ensemble ne devait manquer ni de variété ni même d'une certaine grandeur. En considérant de la route actuelle d'Autun à Moulins-Engilbert, le développement du terre-plain qui portait la muraille et les terrasses habitées sur la pente occidentale, l'expression de César, Oppidum longe maximum se présente naturellement à l'esprit.
Les mouvements de terrain et les substructions apparentes permettent d'espérer d'importantes découvertes, néanmoins tout donne à croire qu'il devait rester dans l'enceinte de grands espaces vides, comme il en existait d'ail-
leurs dans tous les oppidum, pour les retrayants et les animaux.
Ces vides se couvraient au besoin de constructions légères ; en retrouvant au moyen-âge les tentes dressées sur le cimetière , les grandes loiges de Beuvray , vastes hangars à demeure fixe, sous lesquels s'abritaient les marchands à la foire du premier mercredi de mai, et qui restaient déserts le reste de l'année , l'on se demande si ce mode de construction rudimentairc n'était pas une tradition gauloise, rappelant les abris temporaires des oppidum.
L'existence de la population de Bibracte comme celle des autres populations celtiques était des plus simples. La -parcimonie des Gaulois de la basse classe était proverbiale, au dire de Diodore de Sicile, et les mœurs de certains villages du Morvan ont plus d'analogie que nous ne le pensons avec celles que nous révèlent les maisons de Bibracte.
Suivant Diodore et Strabon, les Gaulois couchaient à terre ou sur des peaux de chiens et de loups ; ils prenaient, assis sur des bottes de paille, un repas qui consistait d'ordinaire en laitage et en chair de porc fraiche ou salée.
Les seuls objets qu'on rencontre dans leurs
demeures, sont des tessons de poteries usuelles^ noires, rouges ou blanches mais toujours grossières.
On n'y a pas trouvé un seul fragment de ces poteries artistiques par leur forme ou par les ligures dont elles sont ornées, qui sortent à chaque coup de pioche du sol des villes gallo-romaines»
C'étaient des vases destinés à contenir l'huile et l'eau, des écuelles noires usitées encore en Morvan, des bures avec un diaphragme troué pour plonger dans les fontaines et retirer l'eau filtrée ; enfin des meules de moulins à bras en granit.
Les débris d'amphores sont dans une proportion énorme. On en a découvert d'entières sous une voûte, il y a vingt-cinq ans ; d'autres dans un champ qui a reçu le nom de Champ des Ui'nes ; partout ailleurs on en trouve des fragments. Cette particularité s'explique facilement par la nécessité journalière de faire provision d'eau pour toute la population qui, en temps de guerre ou de conseil, encombrait la montagne.
Toutes les poteries du Beuvray ressemblent exactement à celles du plateau de Gergovie s ainsi que nous avons pu en juger par une com^ paraison attentive, avec cette différence que le
terrain de Gergovie, cultivé à la bêche, en fournit une plus grande quantité.
Le Beuvray étant en partie couvert de bois, à peine la charrue et les fouilles ont-elles entamé sa couche superficielle; mais partout où l'on remue le sol les mêmes débris apparaissent et prouvent que les habitudes de la vie domestique étaient les mêmes chez les diverses peuplades.