‹ St. Ignace de LoyolaChapitre 17 sur 17 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

On a beaucoup étudié dans ces derniers temps la psychologie des sociétés etla psychologie de ceux qui les conduisent. Dans les observations bien confuses encore qu'on a réunies sur ces derniers, on emploie souvent les mots de voyant, d'apôtre, de meneur, comme si c'étaient la des synonymes pouvant être pris indiflFéremment l'un pour l'autre. Que celui dont nous venons de reracer la vie fût un apôtre, il n'y a pas à en douter. Ce ne fut pas un « meneur », si l'on entend par ce mot celui qui entraîne la foule sans lui révéler tout ce qu'il veut d'elle et qui, par son seul enthousiasme, contagieux, entretient en elle des illusions que le temps et des insuccès sensibles viendront dissiper plus tard. L'auteur des Exercices ne s'adressait pas directement à la foule. Il cherchait l'élite de ceux qui paraissaient à même de le comprendre, il les invitait a l'examen solitaire de leurs consciences, h l'étude approfondie, à l'exercice réfléchi ; et c'était surtout — chose étonnante au premier abord — quand il les avait fortement trempés, qu'il leur demandait l'obéissance.

Ce n'était pas non plus un « voyant » , si l'on veut désigner par la je ne dirai même pas un halluciné, mais un homme qui, a force d'avoir désiré et ima-

ginéles choses, finit par s'en créer en dehors de lui l'apparence et se laisse prendre à cette séduction avant d'en enchanter les autres. Je sais bien que pour certaines personnes tout mystique est un voyant, tout croyant un fanatique, et que la vie d'un saint tel qu'Ignace est, comme on l'a écrit « une systématisation de toutes les visions du moyen âge ». Ceux qui viennent de suivre pas à pas les efforts de cet homme surprenant pour se connaître, pour se vaincre, pour s'ajuster aux circonstances, pour profiter de son expérience et pour en faire profiter les autres, pour comprimer en lui tout ce qui pouvait l'écarter de l'étude et l'empêcher d'acquérir des connaissances aussi nettes, aussi étendues, aussi exactes qu'il était possible à son époque — ceux-là sont suffisamment édifiés sur la légèreté de ces banales formules.

Prenons donc notre héros — non pas certes comme un homme ordinaire, mais comme un homme enfin, — et essayons de suivre, fût-ce de loin, le développement de sa destinée. Comme l'a dit un de ses meilleurs historiens, le P. Genelli, « la grâce, de même que la nature, ne fait rien par sauts ni avec violence; elle ne crée pas non plus de nouveaux éléments, elle se sert de ceux qu'elle trouve, les développe et croît avec eux. »

Pour expliquer cette croissance, est-il bon de chercher comme on l'a fait pour tant d^écrivains et d'hommes d'action, la faculté maîtresse? Oui, pourvu qu'on n'oublie pas la complexité de ces riches organisations où la nature multiplie d'abord les contrastes et où la grâce fait ensuite régner son harmonie. Or, il n'y a pas à hésiter ici, la faculté maîtresse d'Ignace était bien évidemment la volonté, volonté tout à la fois humble et fière, humble pour tout ce qui n'intéressait que son amour-propre, fière pour tout ce qu'exigeaient

l'honneur et le triomphe de la cause qu'il servait ; volonté qui d'abord ne voulut connaître ni les difficultés ni les limites, mais qui bientôt devint prudente au suprême degré, souple et par conséquent persévérante, puisqu'elle savait tourner les obstacles en sacrifiant aisément l'ombre à la réalité, le contingent au nécessaire, le passager à l'éternel ; volonté efficace enfin parce qu'elle travailla sans cesse à éliminer du moindre fragment de son œuvre tout ce qui pouvait y être une cause de division, de faiblesse et de caducité.

Cette volonté n'était donc pas de celles qui se prennent elles-mêmes pour fin et pour mesure et rejettent tout ce qui ne répond pas à leurs égoïstes exigences. En saint Ignace l'intelligence et la sensibilité sont unies à la volonté et elles lui sont soumises, comme à ses yeux la science doit être soumise à l'action. Il voulait, nous l'avons vu, que la doctrine de sa Compagnie fût aussi une que possible, parce qu'en tout l'unité est un gage de force et de succès. De sa sensibilité, qu'elle fût émue par les mouvements de la nature ou touchée par l'action de la grâce dans les exercices de la piété, il cultivait tout ce qui pouvait enflammer l'ardeur de l'action, il s'appliquait à modérer tout ce qui risquait de la refroidir. Il professait que quand on avait fait pour sauver une âme tout ce que commande le devoir, on n'avait, en cas d'insuccès, qu'à reprendre sa sérénité, et à ne pas être plus troublé que ne devait l'être l'ange gardien de ce pécheur obstiné.

Subordonner sans doute n'est pas sacrifier. On ne saurait dire sans l'inexactitude la plus grossière que saint Ignace n'ait pas tiré un peu tardivement, il est vrai, d'une belle intelligence tout ce qu'elle était capable de donner; on ne saurait nier non plus qu'il ait témoigné aux siens une amitié dont le sentiment l'inondait, comme il

récrit à saint François de Borgia, de joie et d'allégresse. On se rappelle comment il aimait à contempler, non pas seulement les images qu'il se formait des mystères, mais les splendeurs du ciel étoile. Il s'y plaisait dans les premiers temps de sa conversion ; il s'y plaisait encore plus dans sa vieillesse , car ce spectacle, dont il savait si bien tirer des comparaisons philosophiques pour expliquer les règles de l'ordre en tout système social, l'émouvait au point de lui tirer les larmes des yeux. <( La musique le transportait hors de lui-même au point de soulager les souffrances de son corps. Quelques cantiques entonnés auprès de lui par ses frères sufiisaientpour adoucir ses grandes douleurs d'estomac. Une de ses jouissances préférées était encore de voir des prairies et des champs émaillés de fleurs. Ces deux pensées l'attiraient souvent dans un petit jardin attenant a la maison, et il v était tellement ravi en Dieu que les Pères accouraient à leurs fenêtres pour l'observer et jouir de ce spectacle » (Bartoli, IV, y).

Il faut le reconnaître cependant , dans ses effusions comme dans ses pensées, la meilleure part venait de la volonté et tendait à la fortifier davantage encore. Il s'était rendu si maître de lui qu'on a dit que son tempérament primitif s'était métamorphosé (i) . Il savait, selon le caractère des gens qu'il reprenait ou consolait, prendre le ton et la physionomie de la colère, puis s'apaiser instantanément et remplacer les apparences de l'irritation par un bon sourire. Il avait pour « trouver Dieu », dit Ribadeneira, une facilité extraordinaire, et il avait,

(i) Enfui, en effet, comme en tantd^autres saints dont les corps ont pu être ouverts, Festomac et les intestins s'étaient étonnamment rétrécis. » — Voir à ce sujet la Psychologie des sautfs, ch. V.

devons-nous le redire encore? la force de suspendre en lui, s'il le fallait, et tant qu'il le fallait, les élans où se complaisait le plus sa piété. Dans ses Exercices, dans ses Constitutions, dans ses Lettres, il multiplie les avis les plus précis, il ne dédaigne aucune forme utile ou de la prière ou de l'obéissance ; mais en même temps, pour obtenir du dévouement des siens des volontés aussi actives et aussi efficaces que la sienne, il veut qu'ils sachent aussi s'affranchir à son exemple de ce qu'il peut y avoir, à un moment donné, de superflu dans les formalités, dans les scrupules dévots, dans la recherche habituellement permise ou recommandée des consolations spirituelles. Il attend un an pour dire sa première messe ; par obéissance et non par sensualité certes , il consent à manger de la chair un vendredi saint ; et enfin, pour ne pas contredire ses médecins, il se laisse priver du secours suprême du sacrement des mourants. Il est vrai que Dieu était toujours en lui puisqu'il le « trouvait » si aisément et qu'un amour comme le sien était selon le mot de l'Imitation, pour lui rendre tout facile. Les « milieux » qu'il traversa ont-ils été pour quelque chose dans ces transformations ou plutôt dans cette évolution continue et harmonieuse? On se souvient qu'il traçait lui-même à saint François de Borgia comme le programme de leur vie et de leur vocation communes, en lui disant qu'il fallait fournir des (( pensées, paroles et œuvres ardentes, claires et justes ». Ardentes, son tempérament d'Espagnol les lui faisait aisément telles ; le commerce de la France ne put que l'aider à les rendre claires; justes, elles le devinrent par l'étude sensée, droite, pratique et, dans toute la force du mot, sincère de l'exacte tradition. Il ne reste plus qu'à ajouter que le séjour de l'Italie lui communiqua encore plus de grâce, plus de finesse, plus d'habileté diplomatique,

plus de condescendance enfin pour les faiblesses des hommes.

Ce que tous ces dons ont apporté de vie et de fécondité à ses efforts, son œuvre est là pour le dire. Elle a soulevé bien des résistances, et ceux qui se sont chargés de la continuer à travers les siècles et les nations ont été assaillis par des attaques singulièrement passionnées. Quand on a pu y regarder avec impartialité, on sent ce qu'il y a de juste et de délicat dans ces lignes du Père Lacordaire, bien revenu ou tout au moins bien éloigné des préventions d'un Melchior Cano : « En voyant les Jésuites, j'ai appris à les mieux connaître, et j'ai sincèrement admiré leur foi, leur zèle, leur bonne éducation, leur facilité à tout comprendre et à se mettre au niveau de tout, qui fut toujours un de leurs caractères, enfin un détachement vrai des passions politiques, prêts à reconnaître l'ordre partout où il est et la religion avant tout autre intérêt. »

Tel est sans doute, en dépit des préjugés, l'esprit moyen et persistant de la Compagnie. Quelques-uns de ses membres ont-ils risqué delà compromettre ou delà diminuer en abusant des leçons de prudence de leur fondateur? Un catholique généreux entre tous, et dont nous regrettons la perte prématurée, Ollé-Laprune, disait que tels d'entre eux avaient abusé de la finesse au point d'aimer « les finesses... », les finesses en pédagogie, les finesses en casuistique, les finesses dans les relations avec les gouvernements et leurs lois. N'entrons pas ici dans ce débat, où les intéressés répondraient peut-être que ces finesses, trop enjolivées par l'ennemi, ont dû quelquefois servir à sauver leur existence. Combien, dirons-nous, pour terminer, n'y a-t-il pas eu de fils de saint Ignace qui ont relevé, au contraire, la réputation commune et se sont même tout à fait i*ap-

proches de la gloire de leur Père, en donnant à la chrétienté des apôtres et des martyrs, comme les successeurs de saint François Xavier et de saint Pierre Claver, en formant des théologiens comme Suarez et comme Bellarmin, des prédicateurs comme Bourdaloue et le Père de Ravignan, des érudits comme les Bollandistes, en constituant l'enseignement classique où s'est alimentée notre vieille littérature, en arrachant l'àme de la France à la dureté du Jansénisme , en envoyant celui des leurs qui devait soutenir la vocation si humaine et si sublime de Marguerite-Marie, puis, de nos jours, en s'offrant aux balles de la Commune et en servant, au péril de leur vie, soit la science, soit la puissance française, sur les plateaux de Madagascar !

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