‹ St. Jean-Baptiste de la SalleChapitre 26 sur 38 · Lettre de Ch. de la Grange déjà citée · texte numérisé non relu

Lettre de Ch. de la Grange déjà citée

ÉPREUVES ET PROGRÈS

plient. Voulant a tout prix apaiser le prélat, le saint va se jeter en larmes a ses pieds, pour affirmer encore ses sentiments d'obéissance personnelle et son désir, son espérance même de voir céder les Frères. « Mais, dit Blain, le cardinal, prêt à aller à Conflans, demeura dans un morne silence quand il vit M. de la Salle à ses pieds.... Le prêtre, sur qui se portaient tous les regards, restait à terre prosterné, devant la compagnie présente qui en avait pilié, et l'archevêque se taisait. Il partit même surle-champ, et laissa le serviteur de Dieu le visage collé sur le plancher qu'il arrosait de larmes. » L'humilité et la faiblesse devaient pourtant triompher de la puissance et du dédain. M. de la Chétardie aurait voulu éloigner M. de la Salle et garder l'Institut, mais, les trouvant inséparablement unis, il ne pouvait se résoudre à sacrifier les écoles. Il chargea donc un des prêtres de sa compagnie, M. Madot, plus tard évêque de Chalon-sur-Saône, de transiger en sauvegardant le respect dû à l'archevêque. Après des entrevues multiples et des conversations subtiles, où la diplomatie la plus raffinée est mise en œuvre pour circonvenir les Frères, surprendre leur franchise et réduire leur opposition, leur simplicité triomphe de toutes les habiletés. Ils obtiennent enfin gain de cause ; ils conservent leur règle sans changement; M. de la Salle reste leur guide aimé; ils reçoivent seulement par bienséance le nouveau supérieur, M. Bricot; ils chantent même avec lui un Te Deum, après lequel, il se retire. II revint encore une fois, trois mois après, et ensuite ne reparut plus.

La terrible épreuve, qui avait duré plusieurs mois,

était ainsi terminée (janvier i yo3) et l'Institut en sortait raffermi. Mais il ne fallait pas fournir prétexte à de nouvelles accusations. Bien qu'il fût convaincu, comme sainte Thérèse, « qu'il y a plus de grâce là où il y a moins de nature », et que les mortifications austères font la vie fervente, M. de la Salle adoucit beaucoup les dures pénitences qui avaient d'ailleurs exténué la santé des Frères attachés au labeur fatigant des écoles. A ceux qui exprimaient quel que regret, il répondit avec simplicité : « Dieu nous a fait voir qu'il ne les fallait pas continuer » . Cette prudence n'empêcha pas d'autres tourments. Ceux que leurs préjugés avaient rendus lesadversaires du saint, et à leur tête un nouveau supérieur nominal qui avait remplacé M. Bricot, changent alors de tactique. Ils entourent les Frères, affectent de les plaindre, les excitent les uns contre les autres et flattent leur vanité à propos de leurs succès. Par ces intrigues ils en détachent ainsi deux qui partent pour fonder, sans y réussir d'ailleurs, une école séparée de l'Institut. Le F. Michel, dont la dureté avait été la cause de tant de troubles, se révolte à son tour, avec un des anciens Frères ; refusé à la Trappe il revient confus et repentant. D'autres, nous l'avons vu, entraînent par leur désertion la lermeture temporaire de l'école dominicale ; car les Frères effrayés par ces exemples, refusent d'acquérir un savoir qui a fait tourner les têtes ; ils écrivent même un* mémoire sur

) le danger des écoles dominicales. En vain, M. de la Salle va trouver M. de la Chétardie, pour lui expliquer ses embarras et calmer son mécontentement. Une première lois mal reçu, il est à la seconde visite

; traité de menteur. « C'est, Monsieur, dit-il respec-

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tueusement, c'est avec ce mensonge que je vais dire la sainte messe. » Heureusement un Frère s'offrit bientôt pour étudier les sciences, et l'école dominicale put rouvrir ses portes à l'affluence de ses élèves.

Autres difficultés à propos de la maison vaste et retirée de Notre-Dame des Vertus où les Frères avaient trouvé une demeure si convenable. La communauté n'en était toujours que locataire, et M. de la Salle aurait voulu y fixer l'Institut. Un moment il crut toucher au but : un legs lui fut promis à cette intention, mais des rivalités sourdes détournèrent ce don. La maison passa en d'autres mains, il fallut se préparer à la quitter, et d'ailleurs les Frères, sans cesse harcelés, pressaient le fondateur de s'éloigner quelque temps de Saint-Sulpice, et de transporter le noviciat au faubourg Saint- Antoine. Ce fut, rue de Charonne, un pauvre foyer où tous les maîtres après tant d'orages aimaient à se retrouver dans la paix. Pourtant la misère et la détresse y furent souvent extrêmes, malgré les charitables secours que donnèrent longtemps à l'Institut les sœurs dominicaines de la Croix, établies dans une maison voisine. L'école dominicale avait suivi la communauté et fut rapidement florissante au grand profit de ces quartiers populeux. Les rares vertus du fondateur et le bienfait des écoles faisaient d'ailleurs aimer le nom de la Salle, et les exemples de sa charité étaient parfois aussi héroïques que ceux de la Légende dorée. Témoin ce fait que raconte Maillefer. Appelé un jour par le gouverneur de la Bastille afin de confesser un prêtre enfermé pour quelque délit politique, il trouve le prisonnier dans un état lamentable, avec

-des vêtements en lambeaux, sans linge et couvert de vermine ; il le réconforte d'abord avec les paroles divines d'amour et de pardon, puis, ému de sa misère, il lui donne son linge et ses vêtements pour .endosser à la place de sordides haillons que son manteau dissimule à peine. Ainsi, quand il pouvait goûter la douceur de la solitude au faubourg Saint- Antoine, .dans le court répit des persécutions, le serviteur de Dieu était toujours le serviteur des humbles, ignorants ou souffrants.

Rien n'est plus frappantque de mettre enregard du tableau de ces épreuves, sans cesse et partout renaissantes, l'expressive énumération des fondations qui se succèdent d'année en année, même dans les temps d'affliction, comme les riches moissons mûrissant à leur heure récompensent la peine et le travail. En 1699, l'évêque de Chartres reçoit enfin les Frères qu'il demandait depuis longtemps à M. de la Salle. Par un mandement spécial il explique admirablement pourquoi il a créé les écoles chrétiennes : a Nous avons cru en cela contribuer beaucoup à la décharge des pères et des mères, lesquels sontindispensablement obligés à élever chrétiennement leurs enfants, et qui néanmoins souvent ne peuvent le faire avec succès, en étant détournés par leurs occupations et leurs emplois, ou manquant eux-mêmes des qualités nécessaires pour y réussir. Qu'ils pensent néanmoins avec tremblement à ces paroles si redoutables de saint Paul, que les mères (on doit dire à plus forte raison la même chose des pères) ne se sauveront que par la bonne éducation quelles procureront à leurs enfants; faisant en sorte qu'ils de-

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meurent dans la foi, dans la charité, dans la sainteté et dans une vie réglée. » Le pieux prélat s'occupait avec sollicitude de la vie des Frères et se plaisait à visiter souvent les écoles. Il aimait en M. de la Salle un ancien condisciple et l'honorait pour ses vertus, estimant toutefois excessive la rigueur des règles de l'Institut, et priant avec instance le fondateur de les adoucir pour lui et pour les maîtres. Il eût voulu que les Frères et leurs élèves allassent aux offices des diverses paroisses pour raviver la piété par leurs exemples. Mais sur ce point, comme sur le retour à la lecture en latin qu'il eût préférée, il se rendit aux raisons de M. de la Salle, et tant qu'il vécut les écoles chrétiennes ne cessèrent de se développer à Chartres.

Désormais chaque année voit des fondations nouvelles dans quelque ville importante. En 1700, à Calais, si les Frères sont désirés, c'est à cause de l'impression édifiante produite un jour par les enfants de Saint-Sulpice sur un digne habitant de la ville de passage dans la capitale ; et leur établissement pour lequel s'employèrent et le crédit du duc de Béthune et l'infatigable dévouement d'un homme de bien, M, Gense, fut particulièrement profitable aux enfants des matelots jusque-là fort abandonnés. En 1702, les écoles chrétiennes s'organisent à Troyes avec M. Le Bé, et les années suivantes, c'est M. de Chateau-Blanc, c'est l'archevêque d'Avignon, Mgr Laurent Fiesque, qui les installent dans la vieille cité des Papes. En 1705, enfin, c'est à Darnétal, c'est à Rouen que les voudraient voir Mgr Colbert et le premier président de Pont-Carré.

L'appel arrivait fort à propos, car une persécution

nouvelle s'était déchaînée tout à coup avec violence, et les Frères chassés, dispersés, traqués, restaient sans asile. Les maîtres écrivains, en effet, sentant bien que l'appui de Saint-Sulpice, qui avait soutenu les Frères contre les petites écoles, leur manquait désormais, élevèrent à leur tour leurs revendications, notamment contre l'école dominicale de la rue de Charonne et le séminaire de la paroisse Saint-Hippolyte, car ils prétendaient avoir le monopole de renseignement de l'écriture et du dessin. Ils soutenaient, en outre, que M. de la Salle recevait des enfants dont les familles pouvaient payer la rétribution scolaire. Requête, puis saisie du matériel scolaire, assignation au Châtelet et condamnation par défaut, le tout se fit en quinze jours (février 1704); et en même temps les maîtres des petites écoles obtenaient une sentence presque identique, interdisant aux écoles de charité de recevoir des enfants non indigents. M. de la Salle, qui ne s'était pas défendu, estimant que sa cause était celle des pauvres et que les magistrats la devaient prendre en main, encouragea les Frères, fit continuer les classes, et la communauté trop pauvre ne paya point les amendes. En juin, nouvelle requête pour amener l'exécution de la sentence précédente, et bientôt nouvelle condamnation au Châtelet (29 août 1704) aggravant les amendes et faisant défense aux Frères d'habiter ensemble, de faire aucun corps de société ou commerce. Le jugement fut affiché aux écoles, mais il ne changea rien sur la paroisse Saint-Sulpice ou au séminaire de Saint-Hippolyte que protégeaient leurs curés. Tout l'orage tomba sur la rue de Charonne où les Frères étaient sans appui. Une fois encore

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leur maison est ravagée, les classes sont mises à sac, tout est brisé ou pillé. L'école de charité dut être fermée et l'école dominicale, cette création si utile, fut détruite sans retour. Errants et dispersés, les Frères se réfugient ça et là; M. de la Salle et les novices qui lui restent, se cachent d'abord rue Princesse, mais la crainte de soulever contre les écoles sulpiciennes de nouvelles violences les décide à aller sur la paroisse Saint-Roch prendre la direction de quelques classes établies rue Saint-Honoré, près le célèbre couvent des Jacobins.

C'est là que l'appel parti de Rouen les vient trouver. Invinciblement M. de la Salle est attiré vers cette ville par le souvenir de son premier collaborateur Adrien Nyel, et surtout en mémoire du P. Barré qui jadis, par sa réforme des écoles, lui montra la voie et décida de sa mission. N'était-ce pas d'ailleurs un moyen providentiellement offert pour échapper aux persécutions, asseoir définitivement l'Institut et le compléter par des créations nouvelles? M. de la Salle va y passer quelques années fructueuses, et c'est là qu'après les épreuves qui assombrissent le soir de sa vie, il reviendra mourir au milieu de ses enfants.

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