L'EXODE A ROUEN
nombreuses et dirigées parla corporation des maîtres écrivains fort jalouse de son monopole, il y avait pour les pauvres des écoles de charité, quatre paroissiales et une à l'Hôpital général. Fondées des le xvi e siècle, elles avaient été relevées par Adrien Nyel et les compagnons qu'il avait groupés; mais elles étaient ensuite tombées en désarroi, toujours pour la même cause, l'impossibilité de recruter de bons maîtres.
Aussi l'archevêque de Rouen, Mgr Colbert, les voulut confier aux Frères. Mais il avait compté sans le Bureau des pauvres valides, qui nommait les maîtres et les payait sur les ressources de l'Hôpital général, en même temps qu'il distribuait aux pauvres non malades les secours de la charité privée et des fondations pieuses. Les légitimes scrupules de la responsabilité et la crainte naturelle de s'aventurer dans l'inconnu rendaient le Bureau hésitant h se déssaisir en faveur d'une communauté vïs-à-vis de laquelle il demeurerait ensuite sans recours efficaces. L'archevêque fit appel à un homme considérable par les vertus et l'autorité, le premier président du Parlement de Normandie, M. de Pont-Carré; et tous deux, également dévoués aux Frères et à leur œuvre, se rendirent au Bureau pour écarter les réclamations, répondre aux objections et vaincre les résistances. Encore n'arriva-t-on, après de nouvelles négociations, qu'à un essai provisoire aux conditions peu encourageantes : deux Frères logés à l'Hôpital, recevant chacun 36 livres par an à charge à la fois de tenir une école et de servir les pauvres. M. de la Salle accepte et amène les deux Frères, faisant avec eux à pied un voyage qui, de Paris à
Rouen, ne fut qu'une suite de pieux exercices. Les maîtres furent installés à Saint-Maclou et à Saint- Godard, le 19 mai 1705. En quelques semaines, le Bureau les voyant à l'œuvre, apprend à les apprécier et en demande d'autres. Bientôt la confiance des familles leuramène plus de cinq cents enfants. Mais les maîtres écrivains se prétendent ruinés et obtiennent une décision du Bureau interdisant d'accueillir dans les écoles de charité les écoliers non porteurs d'un certificat d'indigence. Rien n'y fait : les écoles n'en sont pas moins pleines et les Frères moins exténués, car ils doivent servir les pauvres le matin, au repas du jour, et encore le soir pour le souper et l'instruction religieuse. En 1707, sur les conseils de M. de Pont- Carré, M. de la Salle réclame un nouvel arrangement et finit par accepter le charge des cinq écoles, desservies par dix Frères, moyennant la somme presque dérisoire de six cents livres. Encore fallait-il désormais loger les Frères, qui, dégagés des soins hospitaliers, revenaient à la vie régulière de leur communauté et durent aller vivre ensemble dans une demeure choisie pour eux sur la paroisse Saint-Nicolas.
Mais en même temps le saint avait pu faire à Rouen une fondation appelée à un grand avenir. Le noviciat, chassé par la violence du faubourg Saint- Antoine, réfugié tantôt à Saint-Sulpice, tantôt à Saint-Roch, partout traqué, avaitperdu, avec la stabilité et le recueillement, son efficacité et son attrait : il était presque déserté. M. de la Salle, en arrivant à Rouen, songea à le reconstituer, et Mgr Colbert lui donna son appui, désignant luimême la maison où il fallait l'établir. C'était au fau-