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L'EXODE. A ROUEN

bourg de Saint-Sever, une ancienne demeure seigneuriale, portant le nom de Saint- Yon, avec de vastes bâtiments enveloppés de grands arbres. Elle appartenait à la marquise de Louvois dont le beaufrère, l'archevêque Maurice Le Tellier, avait béni jadis à Reims les débuts de M. de la Salle; grâce au souvenir de ces anciennes relations, le bail fut aisément conclu. Le noviciat était installé dans l'automne de 1705, sous la direction habile et prudente du Frère Barthélémy, qui devait, après le fondateur, devenir le premier supérieur de l'Institut. Peu à peu, les novices, que tant de vicissitudes avaient rendus très peu nombreux, affluèrent de nouveau autour du saint.

C'était toujours avec eux, au milieu des Frères, qu'il aimait le mieux vivre ; et à Saint- Yon, où tant de pieux laïques, comme M. de Pont-Carré, venaient chercher près de lui le calme des choses saintes, il reprit pour tous ses disciples les retraites annuelles, comme jadis au noviciat de Vaugirard ou à la maison de Notre-Dame des Dix- Vertus. Il les réchauffait alors à sa ferveur, les animait de son dévouement, les éclairait par ses conseils dans la conversation individuelle ou les instructions générales. Le Frère Lucard dit expressément que les méditations de l'après-midi sur « l'emploi de l'école », remontent aux premières retraites de Saint- Yon. Le saint en a résumé lui-même les enseignements sous le titre de Méditations pour le temps de la retraite, faisant à la fois un livre d'apostolat et un manuel de pédagogie, montrant les moyens propres à exercer sur les enfants un ascendant moral, relevant enfin la dignité des fonctions

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du maître d'école en donnant pour but à ses efforts de former des chrétiens, a Oh ! quelle gloire ne sera-ce pas pour les personnes qui auront instruit la jeunesse, quand leur zèle et leur application a procurer le salut des enfants sera publié devant tous les hommes, et que tout le ciel retentira des actions de grâces que ces enfants bienheureux rendront à ceux qui leur auront appris le chemin du ciel. » Cette pensée, qui termine les Méditations, ramène l'esprit en face de l'idée qui inspire le saint dans l'enseignement populaire. Il ne s'agit pas tant de développer les connaissances scolaires, quelque importantes qu'elles puissent être pour la conquête du pain quotidien : il faut avant tout assurer la culture morale aux masses populaires qui en sont souvent déshéritées, et qui dans les villes grandissantes en ont de plus en plus besoin. C'est en effet par la pratique de la loi de Dieu que l'homme s'élève et prospère ; et s'il la renie, il se dégrade au-dessous du sauvage.

Une autre création, féconde entre toutes, vit le jour à Saint- Yon. L'évolution économique et l'essor de la culture intellectuelle, la naissance des manufactures et le développement des cités donnaient une importance nouvelle aux classes moyennes. L'instruction primaire, puisée aux petites écoles, devenait pour elles insuffisante. L'enseignement des collèges qui employaient neuf années à l'étude presque exclusive des Latins et des Grecs, répondait seulement aux besoins des classes libérales. Entre les deux, rien. Pour ne pas repousser la confiance des familles qui lui demandaient de se charger de leurs enfants, M. de la Salle dut chercher à combler celte

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lacune en ouvrait à Saint- Yon un pensionnat destiné à devenir le type de ce qu'on nomme aujourd'hui l'enseignement secondaire moderne. « C'est à l'abbé de la Salle, M. Duruy le proclame impartialement dans son rapport sur l'enseignement technique (2 mars 1867), que la France est redevable de la mise en pratique et de la vulgarisation de cet enseignement nouveau — Bientôt de ce premier essai sortit un enseignement qui, s'il avait été régularisé, aurait avancé d'un siècle l'organisation des études d'adultes et même de l'enseignement secondaire spécial, dont notre temps s'honore à juste titre. »

Au Pensionnat de Saint-Yon, une stricte régularité présidait à l'emploi du temps. La religion, c'està-dire le catéchisme avec l'histoire sainte, était la base fondamentale. Le programme comprenait deux divisions correspondant a peu près a ce que nous appelons aujourd'hui l'enseignement primaire supérieur et l'enseignement secondaire moderne. « L'on enseigne à Saint-Yon, d'après un ancien Tableau de Rouen daté de 1774? tout ce qui concerne le commerce, la finance, le militaire, l'architecture et les mathématiques. »* Très heureusement approprié aux nécessités nouvelles de l'époque, dirigé dans un grand esprit de foi, avec la régularité et l'habileté qui rendent les études fécondes, le Pensionnat réussit à merveille, a La plupart des enfants, dit Blain, montraient tant de modestie, de piété et de docilité

1. « Voilà bien, comment ne pas le confesser? le point de départ de l'enseignement primaire supérieur et le premier dessein de l'enseignement secondaire spécial » (Dictionnaire de Pédagogie de M. Buisson, t. I, p. 11 10).

que ceux-là mêmes qui les avaient engendrés, avaient peine à croire ce qu'ils voyaient de leurs yeux. » Aussi les élèves affluaient : « On en adressait, au dire de Maillefer, de tous païs ». N'était-ce pas remplir la fin de l'Institut que d'élever et de former dans l'innocence et la connaissance de la religion toute cette jeunesse qui venait vers lui ? Et l'enseignement populaire d'ailleurs en bénéficiait aussitôt, car les profits du Pensionnat étaient appliqués à soutenir les écoles de charité.

Ce n'est pas tout. Connaissant l'ascendant que le saint exerçait autour de lui par sa piété douce et ferme, beaucoup de parents voulurent lui confier, pour les corriger, les enfants indisciplinés et mutins, les « libertins », comme on disait alors. Il fallut réserver pour eux une division spéciale, puisqu'ils étaient enfermés par autorité paternelle ; mais ils suivaient la plupart des exercices des élèves libres, et voyaient diminuer la contrainte à mesure qu'ils s'amendaient sous l'influence de la discipline et de l'exemple. Les succès furent rapides et décisifs, et, comme toujours, ils devinrent le stimulant de nouveaux efforts. M. le premier président de Pont-Carré, qui visitait souvent l'Institut, s'intéressant au Pensionnat ou au noviciat autant qu'aux écoles, pria bientôt M. de la Salle de recevoir à Saint-Yon les enfants envoyés en correction après quelque arrêt ou enfermés par « lettres de petit cachet », le séjour de la prison étant pour eux,non point un moyen de relèvement, mais au contraire une cause de démoralisation plus grande. Après quelque hésitation, le saint accepta cette difficile mission en raison du bien certain qui en devait ré-

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sulter, et Saint-Yon devint la première des écoles de réforme, colonies agricoles, maisons paternelles, si fort développées de nos jours. Parmi les enfants ainsi envoyés en correction, les uns, les plus nombreux, participaient a renseignement de la maison ; les autres s'adonnaient au travail manuel, ce qui nécessita l'organisation de divers ateliers de sculpture, serrurerie, menuiserie, etc. Les résultats furent des plus encourageants : « Il n'est pas croyable, dit Blain, combien de gens foncièrement pervertis, ont trouvé leur conversion dans cette maison, combien d'enfants rebelles et indomptables y ont perdu leur férocité et leur impiété, combien d'autres sont rentrés dans le devoir et le chemin du salut!... Enfin la plupart de ceux qui y ont été élevés font honneur à la maison, et donnent l'exemple de leur sainte vie pour preuve de la bonne éducation qu'on y reçoit 1 . »

Saint-Yon, avec le calme et la solitude qu'il y pouvait goûter, avec l'attrait des fondations qu'il avait si rapidement fait éclore à ce foyer nouveau,

i. Qu'on nous permette de rapprocher de cet humble commencement le magnifique épanouissement d'une institution sortie de ce petit grain de sénevé dans la libre Amérique. Nous avons un jour visité à New-York le Catholic Prolectory dirigé par les Frères, et nous avons sous les yeux le 37* rapport annuel sur cet établissement modèle. En 1899, il a étendu son action sur 4086 enfants, dont en moyenne 27*0 présents dans l'établissement où ils reçoivent l'instruction scolafre, un enseignement professionnel perfectionné, en même temps que l'éducation morale qui les corrige. Ce n'est qu'un exemple, mais chacun peut le vérifier avec beaucoup d'autres en allant visiter la très belle exposition de l'Institut des Frères au palais du Champ-de-Mars

était pour le saint un séjour préféré, et le temps qu'il y passa fut peut-être le plus tranquille de sa rie. Toutefois ce ne fut qu'un court répit, et encore traversé par bien des soucis à Rouen et à Paris. Avec le curé de Saint-Sever, préoccupé d'assurer à son église des paroissiens édifiants et assidus, il fallut, par une convention, s'engager à conduire les pensionnaires à la messe paroissiale ; plus tard cette condition, impossible à remplir pour les « libertins », devint l'occasion de douloureux démêlés. D'autres difficultés surgirent : à Saint-Nicolas où le curé voulait que les Frères malgré leur pauvreté rendissent le pain bénit, ce que l'archevêque trancha en décidant qu'ils l'offriraient en effet, mais que le curé le paierait; vis-à-vis des autorités de la ville aussi, auxquelles on représentait les pensionnaires comme mal instruits et mal nourris ; accusation que suffit a réfuter une visite personnelle de l'intendant a Saint- Yon où l'amena M. de Pont- Carré. Mais a Paris où la tourmente n'avait guère cessé, elle redevint parfois violente.

Après que la maison du faubourg Saint-Antoine eut été mise a sac, M. de la Salle avait bien prévu que les maîtres écrivains, rendus plus ardents par le succès, tourneraient leurs efforts contre les écoles sulpiciennes. Ils ne tardèrent pas à en venir troubler les classes, pourchassant les écoliers et intimidant les maîtres. Au 4 août 1705, ils s'enhardissent et pillent l'école de la rue Princesse, trop tard et trop mollement soutenue par M. de la Chétardie. Au 5 février 1706, c'est une sentence du Parlement, obtenue par les maîtres des petites écoles, confirmant les arrêts du Châtelet et défendant à M. de la

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Salle ou à tous autres de tenir de petites écoles sans la permission du Chantre, et d'établir aucune sorte de communauté de maîtres. C'était, à vrai dire, revenir sur l'arrangement conclu en 1699. En apparence plus modérés, les maîtres écrivains se contentaient d'exiger que les écoles de charité ne re- «ussent que des enfants de parents indigents, mais cela suffisait pour que leurs syndics s'arrogeassent le droit d'exercer un contrôle qui entretenait le désordre.

Tout aurait été pacifié, si le curé de Saint-Sulpice avait revendiqué son droit sur les écoles de charité de la paroisse. Mais M. de la Chétardie, qui persistait à penser que l'Institut devait être autrement conduit, était toujours fort mal disposé pour M. de la Salle et laissait le champ libre à ses adversaires. Afin de l'obliger à céder, il se montrait prêt à abandonner les Frères, et n'hésitait pas à recourir à des vexations réitérées, tantôt mesquines, tantôt graves. Un jour, c'est le paiement des subsides dus aux maîtres qui est retardé ou même refusé; une autre fois, c'est Fintrigue qui cherche de nouveau à supplanter le supérieur. Pour faire cesser cette opposition toute personnelle, le saint se retire et se cache au couvent des Carmes déchaussés de la rue de Vaugirard. Une touchante dévotion l'attirait, en effet, vers sainte Thérèse près de laquelle il avait appris à pratiquer l'oraison et à aimer la souffrance. « Son attrait pour la prière, ajoute Blain, était si grand qu'elle était son élément et sa nourriture. » Aussi puisa-t-il, au dire de Maillefer, « de nouvelles forces dans une prière continuelle pour être en état de soutenir avec courage les peines

et les traverses qu'il prévoyait dès lors ». Il ne s'était pas trompé : lui disparu, les rapports entre le curé et les écoles se détendent et les traitements dus sont payés. Mais dès que le saint sort de sa retraite, les difficultés renaissent; elles vont si loin qu'à bout de courage les Frères demandent à être envoyés ailleurs, et M. de la Salle abandonne les écoles de Saint-Sulpice après les avoir dirigées pendant dix-huit ans. Les classes restèrent fermées pendant trois mois. En vain on essaya de les rouvrir et de les faire diriger par d'autres, souvent par d'anciens Frères qui avaient déserté la communauté. Les instances des familles, pour réclamer le retour des maîtres qu'elles aimaient, furent si pressantes, et les efforts tentés pour se passer d'eux échouèrent si piteusement qu'il fallut bien que M. de la Chétardie vînt prier M. de la Salle de les faire revenir. Un arrangement définitif fut d'abord conclu avec les maîtres écrivains et les maîtres des petites écoles : d'une part, M. de la Chétardie affirmait son droit et sa volonté de faire gérer les écoles de charité par les Frères qui ne devaient être en rien molestés ; d'autre part, il s'engageait à faire tenir par un vicaire, spécialement délégué à ce contrôle, un registre d'inscription des enfants et à n'admettre aux écoles gratuites que ceux reconnus comme vraiment pauvres. Ainsi se terminaient, pour ne plus se reproduire, de bien longs différends. Les Frères rentrèrent dans les écoles en octobre 1706 et y furent reçus par de joyeuses ovations.

Toujours féconde, même au milieu des plus grandes tribulations, la vie du saint, après l'apaisement des pénibles querelles suscitées par les

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maîtres d'écoles de la capitale, fut plus tranquille sans cesser d'être aussi utile. A Paris, il put enfin, en 1707, donner aux Frères, qui depuis le premier jour habitaient le logis étroit et malsain de la rue Princesse, une demeure suffisante et salubre, près de la barrière de Sèvres 1 . A Rouen, c'est a ce moment qu'il développe à Saint- Yon le noviciat, le pensionnat et l'école de réforme. Tantôt dans l'une, tantôt dans l'autre de ces retraites, il fut souvent retenu par la maladie et les infirmités qui étaient pour lui la conséquence cruelle de mortifications trop prolongées.

A Saint- Yon, une loupe au genou nécessita de douloureuses opérations supportées avec sérénité. C'est dans ces occasions qu'il donnait des exemples de patience et de résignation bien propres à se graver en traits ineffaçables dans l'esprit de ses disciples 1 . Ainsi dans cette maladie, le Frère qui était chargé de le veiller, appelé par d'autres devoirs, l'oublia une journée entière sans soins, sans nour-

1. M. l'abbé Guibert, toujours si exact, place cette maison rue de la Barouillère, entre la rue du Cberche-Midi et la rue de Sèvres.

2. « La patience, dit-il, dispose le cœur à souffrir généreusement tous les maux de l'esprit et du cœur pour l'amour de Dieu et pour imiter Jésus-Christ; estimez beaucoup cette vertu et pratiquez-la souvent, vous abandonnant entièrement à Dieu pour souffrir les choses les plus fâcheuses : i° lorsqu'elles se présentent, les agréant et les acceptant par soumission à la volonté de Dieu ; a° lorqu'elles arrivent, les recevant avec patience et humilité sans vous plaindre ; 3° les supportant en silence sans en rien dire à personne ; 4° ave c estime, les regardant comme de vrais biens ; 5° avec désir, avec joie, avec actions de grâce. (Recueils de différents petits traités, de la patience).

riture. Loin de se plaindre, le saint se garda de parler à ceux qui le vinrent visiter de la négligence de son infirmier ; sa faiblesse seule le trahit. Une autre fois, un Frère qui était près de lui, voulant lui donner à boire, se trompa et lui versa, au lieu de tisane, de l'huile à brûler. Le malade s'en aperçoit aussitôt, mais ne voulant pas se dérober à la mortification qui s'offre à lui, il boit le breuvage nauséabond. Toute sa vie, il fut ainsi, selon son désir, le martyr de la pénitence ne pouvant l'être de la foi.

Dans la solitude de ces retraites sanctifiées par la souffrance, il se décida à publier de petits livres de piété, composés jadis à Vaugirard et bien a utiles pour les maîtres et pour les écoliers ». Le plus répandu, réédité souvent et tiré à plusieurs centaines de mille exemplaires, a pour titre : Les devoirs d'un chrétien envers Dieu et les moyens de pouvoir s'en bien acquitter. Il comprend trois parties, d'abord une petite théologie, claire, facile, à l'usage de tous ; puis, sous forme dialoguée, un catéchisme pour les élèves, rédigé sur le même plan que le premier volume et, par conséquent, différent du catéchisme publié sous le même titre par Claude Joly ; enfin, la dernière partie traite du culte dû à Dieu et se termine par des cantiques bien choisis, simples et instructifs. Là, comme dans la Conduite des écoles ou dans les Méditations, on retrouve ce profond esprit de christianisme dont il s'était imprégné de si bonne heure au foyer domestique, qui avait inspiré toutes ses fondations et qu'il se plaisait à traduire pour la vie quotidienne en devoirs clairs et précis.

Dans tout le royaume, c'est la période de plus grande extension de l'Institut. Partout on appelle les Frères, et M. de la Salle, sans cesse sollicité, doit veiller avec prudence sur les conditions offertes à ces fondations demandées. Il lui faut ensuite les conduire toutes par ses avis vigilants et son active surveillance, au prix d'une correspondance de conseils intimes, régulièrement entretenue avec tous ses enfants. C'est alors que les écoles s'ouvrent: en i^o5 à Dijon, grâce aux libéralités du premier président de la Cour des comptes, M. Rigolley ; en 1706, à Marseille, où elles devaient prendre un si large développement après la grande peste ; en 1 707, à Alais, où elles étaient plus nécessaires qu'ailleurs à cause de la vivacité des anciennes luttes religieuses, dans « ce diocèse quasi tout huguenot », où l'école des Frères portait le nom d'École royale; la même année à Grenoble, à Valréas et aussi à Mende, avec Mgr de Piencourt, qui écrivait à M. de la Salle : « Je ne puis, monsieur, assez bénir Dieu de vous avoir inspiré le dessein de former des maîtres d'école pour instruire la jeunesse et la former dans la piété chrétienne. Les séminaires forment les bons ecclésiastiques, mais les bons maîtres d'école, donnant les premières impressions de la piété et de la religion, peuvent contribuer à sanctifier tous les chrétiens. » Enfin, en 1708, furent ouvertes des écoles à Saint-Denis, aux portes de Paris. C'est à l'occasion de ces créations multipliées que le fondateur ne pouvant plus, en raison de leur nombre, inspecter lui-même toutes les écoles, institua alors des « visiteurs ». Les deux premiers furent chargés, le Frère Ponce des écoles du Midi, et le Frère Jo-

se pli des écoles de Champagne. M. de la Salle se réservait celles de Chartres, Paris, Troyes, Dijon, Calais et Rouen.

En 1709, cependant, l'élan s'arrête pendant la terrible année où Louis XIV fit fondre sa vaisselle d'or. Les rigueurs d'un rude hiver et les souffrances d'une longue famine réduisent la communauté de la rue de Sèvres à une misère aussi lamentable que celle de la maison de Vaugirard en 1693. A Rouen où les Frères, a peine payés, ne pouvaient vivre que des aumônes de la charité, tout manque à la fois, et les dons des bienfaiteurs épuisés, et l'appui de l'archevêque, car à Mgr Colbert asuccédé Mgr d'Aubigné fort prévenu contre M. de la Salle. Il fallut au moins continuer à faire vivre les Frères des écoles et ramener les novices à la maison de Paris. Là aussi le pain manquait souvent. « Dussions-nous mourir de faim, répétait le saint, si Dieu nous trouve sou* mis, il couronnera au moins au ciel notre vertu et nous rangera parmi les martyrs de la patience. » Et pleinde cette confiance chrétienne, il laissait sa maison ouverte à tous, même aux postulants dont la persévérance n'était rien moins qu'assurée. De fait, la crise fut traversée sans deuil et sans dette. « Qui était plus pauvre que vous autres, leur disait-il alors, et qui a trouvé dans la pauvreté plus de secours que vous?... Sans biens, sans revenus, sans fonds, vous avez subsisté dans un temps où la famine se faisait sentir ou craindre dans les familles les plus opulentes. Plusieurs communautés, riches ou à leur aise, y ont trouvé leur ruine ou se sont trouvées chargées de dettes. Pour vous, vous voilà ce que vous étiez. Si vous n'avez rien, vous ne devez rien;

et votre nombre même s'est multiplié dans ces jours malheureux. »

Pourtant à ces maux vinrent encore s'ajouter une épidémie de scorbut dont les santés délabrées eurent peine à triompher; puis de nouveaux efforts heureusement infructueux, cherchant à exploiter le mécontentement des Frères pour les amener à trahir ou à répudier leur fondateur ; enfin des difficultés sur divers points, mais surtout à Chartres où la mort de Mgr Godet des Marais laissait les écoles sans ressources régulières pour subsister et sans protection contre les revendications des maîtres écrivains. Mais jamais les tribulations n'arrêtaient les progrès. Ce fut d'abord la réouverture à Saint-Sulpice des écoles dominicales interrompues depuis cinq années. Ensuite les fondations reprennent et se pressent: en i y i o à Versailles, a Boulogne, à Moulins ; en 171 1, enfin aux Vans, où les passions religieuses surexcitées par les succès des Frères, provoquèrent contre eux des violences auxquelles ils n'opposèrent que la prière à Dieu et la douceur envers les hommes.

Ce fut sans doute la crainte que dans ces luttes et ces contacts, la ferveur et l'intégrité de la foi n'eussent a souffrir, qui décida M. de la Salle à entreprendre en janvier 171 1 un long voyage pour visiter les écoles du Midi, celle des Vans qui était en formation, celles d'Avignon qui étaient aussi aux prises avec les maîtres écrivains. Ceux-ci élevaient, en effet, leurs revendications ordinaires, voulant exiger que les enfants admis aux écoles gratuites fussent tous de parents inscrits comme indigents. Mais les magistrats de la ville des papes, plus libéraux que ceux de nos parlements, repoussèrent

cette prétention, laissant à la libre concurrence le soin de stimuler et de perfectionner renseignement populaire*. D'Avignon, le saint alla voir aussi les écoles de Marseille, puis, au cours de cette même année 1711, il est subitement rappelé à Paris par l'aggravation soudaine des terribles épreuves qui vont le poursuivre jusque sur son lit de mort.

La fondation de l'école des Vans est, au surplus, la dernière à laquelle M. de la Salle ait mis la main, A ce moment, vingt-cinq villes sont dotées d'écoles chrétiennes, et si nous ne nous sommes pas arrêtés sur riiistoire de ces divers établissements, c'est qu'elle (ut toujours la même. D'abord, le souci de procurer aux pauvres l'éducation chrétienne et renseignement scolaire qui manquent à leurs enfants ; l'élan est donné, tantôt par des bienfaiteurs généreux, tantôt comme à Chartres par d'éloquents mandements d'évêques, tantôt comme à Dijon par une

1. Les arrêts du Cliàtelet et du Parlement interdisant au sieur de la Salle et à tous autres d'établir aucune société, de mener la vie commune ou d'ouvrir des écoles, ont été parfois cités comme des précédents ou invoqués comme des « lois existantes » dans les persécutions sectaires des vingt dernières années. II est à peine nécessaire de faire remarquer combien de telles allégations sont erronées. Les difficultés soulevées contre les Frères, il y a deux cents ans, n'étaient en aucune façon inspirées par les préoccupations de « l'esprit laïque » : elles avaient uniquement pour cause le régime fiscal des corporations auxquelles l'Etat concédait à haut prix des mouopoles qu'elles défendaient ensuite avec d'autant plus d'âpreté qu'ils leur coûtaient plus cher. Comme en terre papale, ce motif n'existait pas, la solution vraiment libérale et chrétienne a pu prévaloir à Avignon.

touchante supplique des pauvres eux-mêmes. Mais pour tenir ces écoles de charité si nécessaires, les maîtres instruits, convenables, dévoués, font partout défaut. Alors, soit par les souvenirs rapportés de Saint-Sulpice dans presque tous les diocèses, soit par la vue des fruits excellents obtenus par les Frères, de toutes parts on est conduit vers M. de la Salle. Les maîtres que, par la piété et le renoncement, il a dressés au dévouement absolu, acceptent des charges que nul autre ne pourrait assumer. Les écoles s'ouvrent ainsi de tous côtés, sauvant l'enfance ouvrière de l'oisiveté, du vagabondage et de l'ignorance. Enfin pour les paroisses rurales trop petites pour occuper plusieurs Frères, le séminaire de maîtres d'école prépare aussi des sujets capables de répandre jusque dans les hameaux l'instruction chrétienne. A travers les difficultés et les souffrances, l'œuvre de J.-B. de la Salle est désormais assise sur des bases solides et partout connue par des bienfaits éclatants. Il appartient au temps de la confirmer en faisant lentement grandir les germes féconds qu'elle renferme.

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