CONCLUSION
Au lendemain de la mort du saint, « on s'empressa, dit Blain, de se partager ses dépouilles. La difficulté fut de contenter ceux qui en demandaient, car un crucifix, un Nouveau Testament, une Imitation de Jésus-Christ, un chapelet faisaient tous ses meubles et presque ses uniques richesses. On se jeta sur ses pauvres habits, dont chacun prit à sa dévotion quelques lambeaux pour reliques, quelques-uns coupèrent même de ses cheveux »
C'est que dans sa reconnaissance et sa vénération, le peuple, devançant la décision de l'Eglise, le considérait déjà comme un saint. Aussi son œuvre a-t-elle été toujours protégée par sa mémoire. Sa fragile dépouille dort dans le tombeau, mais son âme demeure vivante parmi ses disciples, son esprit et son cœur ne cessent de les animer et de les diriger. Depuis deux siècles la vie de l'Institut ressemble en plus d'un point à ce que fut la vie de son fondateur. Ce sont les mêmes épreuves, rivalités, procès, confiscations, expulsions, calomnies. Comme lui,
pauvres et humbles, les Frères en triomphent par la patience, la douceur et la fermeté, et docilement ils accomplissent les desseins de la Providence. Car « il ne paraît pas téméraire de dire qu'en suscitant au dix-septième sièle, c'est a-dire dans un temps où le peuple était, il faut en convenir, peu de chose, un saint qui avait à cœur l'instruction du peuple, la prescience divine prévoyait l'importance que cette question de l'enseignement populaire prendrait au dix-neuvième 1 » .
Formé sous l'influence de la piété domestique et des fortes traditions de sa famille, de l'esprit de pauvreté et d'obéissance de la Compagnie de Saint- Sulpice, au milieu de ce dix-septième siècle si noblement chrétien, Jean-Baptiste de la Salle est doux et ferme, aimant la prière et la pauvreté, cherchant l'humilité et la mortification, se plaisant a la régularité, confiant avant tout dans la Providence. Il répond au silencieux appel de Dieu et, sans l'avoir prévu, peu à peu se donne à l'apostolat populaire. C'est pour les humbles vertus de son cœur, plus encore que pour les œuvres magnifiques de sa vie, que l'Eglise en a fait un saint.
Instruire les enfants pauvres, c'est se faire pauvre avec eux et c'est élever les jeunes âmes: plus la tâche est difficile, plus les ouvriers seront rares. Ce ne sont pas les intérêts du monde qui les guideront, c'est l'esprit de Dieu qui seul les façonnera. Le renoncement absolu dont il donne l'exemple sera
i. Comte d'Haussonville, Rapport a l'Assemblée générale de l'œuvre du Bienheureux de la Salle, a mars 1900.
donc la pierre fondamentale de l'œuvre de J.-B. de la Salle. A Fin verse des vaines créations du monde qui commencent avec de fastueuses richesses et un bruyant fracas, pour demeurer stériles ou devenir malfaisantes, parce que leur or n'attire que des convoitises sans dévouement, celle-ci, grâce à l'esprit de pauvreté, sera féconde et durable. A travers les persécutions et les souffrances, la misère et les larmes, elle sera comme la plus petite de toutes les graines qui devient un grand arbre, et c'est à ses fruits qu'on la jugera. Au moment de la première assemblée de l'Institut, c'étaient douze Frères, de vocation encore chancelante, et quelques écoles en Champagne, d'avenir incertain. En janvier 1900, l'Institut compte 14280 Frères ou novices en France et 5453 à l'étranger, ensemble près de 20000. Il dirige 2009 écoles, comprenant 823o classes; donne l'instruction à 35oooo enfants et jeunes gens ; élève environ 8000 orphelins; réunit 32 572 jeunes gens dans ses patronages et 2 1 000 anciens élèves dans ses associations et mutualités ; reçoit 3ooo jeunes gens dans ses maisons de famille ; et au total, exerce son action sur 4ooooo jeunes gens, dont 280000 en France et 120 000 dans le reste du monde*.
Assurément avant de réaliser cet épanouissement splendide, il a fallu passer par bien des épreuves. Après la mort du fondateur comme pendant sa vie,
1. Chiffres extraits du très intéressant rapport présenté par l'Institut à l'Exposition de 1900. Voir aussi la déposition si complète et si lumineuse du F. Justinus dans l'enquête sur l'enseignement secondaire présidée par M Ribot.
c'est au milieu des pires traverses et au prix des plus dures souffrances qu 1 ont été obtenus, grâce a une divine compensation, les plus signalés progrès. Ils furent lents d'abord. Le frère Barthélémy qui ne vécut que six ans supérieur, s'attacha surtout, à l'heure décisive où disparaissait J.-B. de la Salle, a maintenir son esprit et ses traditions. Sous le Frère Timothée, l'Institut obtint les lettres-patentes qui lui donnent l'existence légale et le droit de posséder (1724), puis la bulle d'approbation de Benoît XIII qui confirme les règles en y ajoutant les trois vœux de religion (1725). Les pensionnats et l'enseignement professionnel ne cessaient de se développer comme les écoles populaires, toujours gratuites, malgré la pression fréquente de l'administration et le dénûment ordinaire des maîtres. Elu supérieur en 1777, le Frère Agathon gouverna vingt ans, revisant et complétant les directions et les règlements, conformément a l'esprit du fondateur dont il commença à préparer la béatification. A la fin du règne de Louis XVI, l'Institut comptait 121 communautés en France et 6 à l'étranger, environ 1000 Frères et 36 000 élèves. La crise révolutionnaire brise, emporte et disperse tout. Deux communautés seules survécurent, celle de Rome et celle d'Orvieto. En quelques années l'œuvre d'un siècle est anéantie.
Mais la Révolution française, irrésistible pour tout détruire, fut naturellement impuissante à rien créer, surtout dans l'intérêt des petits et des déshérités. Il lui fut aisé de confisquer les fondations libres au mépris de la volonté des morts, et de supprimer l'éducation populaire comme la cha-
rité hospitalière au détriment des humbles : elle ne put rien édifier sur leurs ruines ! .
Après le 9 thermidor, deux écoles pourtant s'étaient rouvertes, Tune au Gros-Caillou, à Paris, l'autre à Lyon. C'est de celle-ci que l'Institut allait renaître, après le décret de frimaire an XII qui rétablissait légalement les Frères. Il s'était bien produit des objections contre a des gens ayant fait des vœux » (ou comme on dirait aujourd'hui : « ayant renoncé à des droits qui ne sont pas dans le commerce »), mais l'empereur lui-même y avait répondu devant le Conseil d'Etat: « Je ne conçois pas, disait-il, l'espèce de fanatisme dont quelques personnes sont animées contre les Frères. C'est un véritable préjugé. Partout on demande leur rétablissement. Ce cri général démontre assez leur utilité». Aussi en 1808, les Frères des écoles chrétiennes ont leur place reconnue dans l'Université. Mais tout était à refaire : le Frère Gerbaud, élu supérieur en 18 10, avait 32 maisons et 160 Frères ! A sa mort, en 1822, le nombre des Frères dépas-
i. Dans un beau livre, La Révolution et les pauvres, qu'il faudrait souvent relire, car l'expérience du passé serait le meilleur des avertissements pour le présent, si celui-ci voulait en écouter, M. Léon Lallemand, correspondant de l'Institut, a retracé, d'après les pièces d'archives, la déplorable situation de tous les établissements hospitaliers à la (in de la période révolutionnaire. Suivant le mot si juste de Taine, il ne restait plus alors de quoi donner une tasse de bouillon à un malade. Avec une multitude de preuves irréfutables, l'auteur a montré, d'après le témoignage des contemporains, la part importante qui incombe dans ce grand désastre aux utopies des constituants et des conventionnels (in-8e, Alphonse Picard, 1899).
sait 600. Sous la Restauration, ce ne sont plus des combats pour la vie, mais de grandes luttes, non moins ardentes, non moins graves, pour la liberté et les méthodes. C'est, au début, l'exemption du service militaire, accordée sous l'empire, renouvelée en 181 8 ; puis, le brevet de capacité, délivré d'abord sur le vu des lettres d'obédience (1819) et obtenu ensuite par un examen (i83i) ; enfin les méthodes pédagogiques victorieusement affirmées dans la querelle de l'enseignement mutuel et le mouvement suscité par la loi de i833 Quand au milieu de ces difficultés le Frère Philippe prit le gouvernement en 1 838, l'Institut comptait 324 établissements; il en créa plus de 1000, surtout des écoles populaires, et bientôt le nombre des Frères avec les aspirants dépassa 11000. C'est que depuis i85o la loi Falloux, que le Frère Philippe avait contribué à préparer dans la commission extra-parlementaire, vint détendre quelque peu la pression universitaire et rendre une part de la liberté d'autrefois pour le choix des méthodes et les programmes d'enseignement. Toutefois, sous le second empire, des difficultés pénibles furent soulevées contre la gratuité ; pour contraindre les Frères a exiger une rétribution scolaire, l'administration fit même fermer des écoles ; il fallut céder pour un temps. Mais ce fut
I. La plupart de ces questions sur lesquelles nous ne saurions insister ici ont été traitées par M. Alfred des Cil— leuls, dans son Histoire de l'Enseignement primaire déjà plusieurs fois citée; et surtout par M. Alexis Chevalier dans l'ouvrage capital intitulé : Les Frères des écoles chrétiennes et l'Enseignement primaire depuis la Révolution, notamment, livre III (1 vol. in-8°, Poussielgue, 1887).
avec l'essor de la richesse publique la période du grand développement des pensionnats, tels que celui de Passy, ou des établissements plus spécialement commerciaux ou professionnels 1 . L'Université qui d'abord les jalousa et les molesta fort, se décida ensuite à les imiter, etM.Rouland,M .Duruy surtout, prirent dans les pensionnats le modèle de l'enseignement secondaire spécial qui, de transformations en transformations, devait devenir l'enseignement moderne. Le progrès alors n'était pas moins sensible à l'étranger : sur les 276 maisons fondées au loin pendant cette période, 10 1 furent ouvertes en Amérique, grâce surtout à l'apostolat du Frère Facile aux Etats-Unis et au Canada Si les der-
1. Pour ne parler que de ces derniers, la simple énumération des principaux établissements actuels de formation professionnelle est des plus instructives : les Etablissements Saint-Nicolas à Paris et à Igny; l'École professionnelle et d'arts et métiers de Reims; l'École de la Salle à Lyon; l'École professionnelle de Saint-Éloi d'Aix; les Artigianellï sous le patronage de Léon XIII (Rome); l'Orphelinat impérial et royal (Vienne); l'Asile de los Huerlanas (Madrid); Y Indus triai School (Manchester), le Cathoiic Prolectory (New- York) ; l'École des arts et métiers d'Alexandrie (Égypte); le Pensionnat professionnel de Nantes; les cours professionnels de Quimper, Brest, Lambézellec, Lorient, Vannes, Paimpol, Saint-Brieuc, Saint-Malo, Rennes; ceux de Douai, Lille, Saint-Omer, Saint-Étienne, Clermont, Saint-Chamond, Rive-de-Gier, Roanne, Nîmes, Alais, Grenoble, Marseille, Toulouse, Rodez, Cahors, Fourchambault, Commentry; les institutions agricoles de Vaujours (Oise), Limoux, Clermont, Limonest, Laurac, Carlsbourg, la Santa Espina.
2. Un exemple fera saisir le développement progressif des œuvres de J.-B. de la Salle dans le monde. Dans la seule ville de New-York, indépendamment du Cathoiic Protectorjr dont nous avons déjà parlé, vaste école de réforme qui
nières années du long gouvernement du Frère Philippe virent déjà se préparer les luttes qu'eut à soutenir après lui le Frère Irlide, le saint supérieur eut au moins avant de mourir la consolation de voir Pie IX publier le décret sur Théroïcité des vertus du vénérable J.-B. de la Salle.
Alors commença une période de mauvais jours et de persécutions sectaires, mais aussi de progrès éclatants, qui vinrent déjouer une à une les prévisions des politiciens. Travaillant pour l'avenir, le Frère Irlide s'occupa surtout des petits noviciats, comme son successeur, le Frère Joseph, se dévoua aux œuvres de persévérance : tous deux dirigèrent l'Institut vers les destinées nouvelles que lui faisait la redoutable crise des laïcisations *. En les repoussant de
comprend en moyenne deux mille sept cents pensionnaires, les Frères possèdent ou dirigent (en mars 1900) : Manhattan Collège, De la Salle- 1 tu titutc, De la Salle-Academy, Sacred Heart Academy ; puis les écoles dans dix-huit paroisses de la ville ou de sa banlieue immédiate. En outre, ils ont dans l'Etat, à Amawalk, le Collège normal de Saint-Joseph pour l'éducation des membres de la commuuauté.
1. La question de la gratuité a donné lieu à bien des discussions, d'abord parce qu'elle est complexe, ensuite parce que le mensonge des formules l'a fort obscurcie. L'éducation morale et intellectuelle des enfants est, comme leur nourriture et leur entretien, un devoir des parents, et il ne peut y avoir avantage à les en exonérer. Envisagé comme l'apprentissage des connaissances utiles pour l'exercice des diverses professions, l'enseignement scolaire ne doit pas plus être gratuit que l'apprentissage de ces professions ellesmêmes; mais c'est un devoir pour les familles riches d'aider les familles pauvres; c'est l'une des formes les plus fécondes de l'assistance par le travail, dans la mesure où les enfants, par la fréquentation de l'école, seront rendus plus aptes à gagner leur vie. Si l'on considère surtout l'enseignement du
l'enseignement officiel, en les chassant brusquement des maisons d'école et en les privant de tout subside, en excitant contre eux les passions et le mépris, en les astreignant au service militaire sans leur accorder les dispenses dont jouissent les instituteurs, on s'était flatté de décourager les Frères, d'arrêter leurs vocations et de disperser leurs élèves. Une seconde fois les jacobins crurent avoir ruiné l'œuvre de J.-B. delà Salle, et avec elle l'éducation chrétienne de l'enfance populaire. Les faits ont répondu ]: presque aussitôt après les destructions, le progrès est redevenu continu. De 1886 à 1897, le
Décalogue et de l'Evangile, sa large diffusion apparaît comme un devoir de la charité chrétienne, car il éveille la conscience, fait pratiquer le bien et prépare aux destinées éternelles. C'est pour répondre à ce double devoir que les écoles de charité ont été créées et que l'Institut des Frères s'est fondé pour leur donner des maîtres. Quanta la gratuité organisée par l'État, c'est une piperie de mots. Un service rétribué par l'impôt n'est pas gratuit : il est payé par tout le monde ; or s'il convient que le riche en cette matière paye largement pour le pauvre, il est inique que le pauvre, toujours atteint par le fisc, contribue aux frais de l'instruction du riche. En réalité les lois scolaires n'ont pas établi la « gratuité » de renseignement : elles en ont « socialisé » le service pour un but politique. C'est même la plu9 grande conquête que le parti socialiste ait faite depuis trente ans. « Jamais, depuis la Révolution, l'État, dit Taine, n'a si fort affirmé son omnipotence, ni poussé si loin ses empiétements et son intrusion dans le domaine propre de l'individu, jusqu'au centre même c!e la vie domestique ». Quand, en dépouillant les parents de leur autorité, on a ainsi livré à l'État la formation de l'esprit et de l'âme de la jeunesse, comment pourrait-on refuser de lui confier des intérêts en comparaison aussi secondaires que l'exploitation des chemins de fer ou la nationalisation de l'industrie?
nombre des écoles libres congréganistes 4 s'est accru de 4375 ; le nombre des maîtres et maîtresses congréganistes a augmenté de 9766, et le nombre des élèves (écoles et classes maternelles) a monté de 570 664. Enfin le service militaire a fortifié les caractères sans supprimer les vocations, car le nombre des instituteurs congréganistes, titulaires de classes, qui était en 1889 de 9046, s'était accru en 1897 de 639, sans compter ceux qui étaient présents sous les drapeaux. Un pareil effort a imposé et impose chaque année aux catholiques un fardeau des plus lourds, mais ils le supportent parce que le sacrifice répond aux besoins et aux vœux des familles. Les statistiques officielles constatent, en effet, que depuis i885 le nombre des élèves de renseignement de l'État, au lieu d'augmenter, diminue pendant que s'accroît la population des écoles libres. Le choix des familles, qui n'est pourtant que rarement possible, se porte donc vers les maîtres congréganistes, ce qui constitue le plus éloquent et
1. Si l'Institut des Frères fournit à lui seul La moitié des maîtres congréganistes, il serait injuste de ne pas mentionner, à côté de lui, un grand nombre de congrégations, telles que les Frères de Marie, les Frères de Ploermel, les Frères de Saint Gabriel, etc.; elles ont eu leur part dans les labeurs et les persécutions, leur part aussi dans les mérites et les succès. Quelques-unes remontent au siècle dernier; la plupart sont écloses sous la Restauration, du besoin de multiplier les écoles populaires auxquelles l'Institut ne pouvait suffire à donner des maîtres. Mais on peut dire que toutes se sont constituées sous l'influence de ses idées et dans le rayonnement de ses exemples. Au milieu de conditions diverses et sous des formes variées, elles ont été suscitées et dirigées par l'esprit, les méthodes, les règles de J.-B. de la Salle.
le plus sincère des plébiscites, tout à l'honneur des Frères des écoles chrétiennes et des Filles de la Charité. Ainsi, une fois encore, la persécution et 1? souffrance ont grandi l'œuvre de J.-B. de la Salle et plus largement étendu sa mission d'éducation populaire.
A la milice qui devra accomplir cette tâche d'obscur et incessant dévouement, J.-B. de la Salle a prescrit une règle qu'il a lentement élaborée par 1& pratique quotidienne et toujours défendue avec une douce fermeté. Elle a donné à ses fils, qui la gardent inviolable, l'unité d'action, la ferveur d'apostolat et surtout une admirable facilité à se modifier sans se perdre afin de s'adapter aux besoins nouveaux, à devancer, pour la guider, l'évolution de leur temps. « Vous êtes anciens, leur peut-on dire, et vous êtes modernes. Vous datez du temps de Louis XIV et vous êtes du nôtre. Vous avez précédé, dans la voie du progrès, ceux qui se considèrent comme les précurseurs et les hérauts du xx e siè cle 1 , » Pédagogie transformée par le mode simultané, écoles normales, cours professionnels, industriels et agricoles, cours d'adultes, enseignemen! moderne ou spécial, œuvres de patronage et de jeunesse, écoles de réformes, maisons de famille, sociétés amicales et mutualités, ils ont ouvert les grandes routes et jalonné toutes les autres. Partout d'ailleurs lesrésultats ont mis en lumière la valeur de l'enseignement, attestée par les témoignages les plus compétents, par les succès les plus ré-
i. Brunetière, discours cité.
J pétés 1 . Et, précurseurs éclairés, c'est aussi avec 1 une rare sagacité qu'ils ont, depuis quinze ans, J commencé à donner un enseignement social, bien J. avant les universités populaires et même les docto- J rats en sciences sociales. Avec le concours des ' Unions de la paix sociale, ces leçons ont débuté aux écoles d'Annonay et à l'Ecole professionnelle de la Salle, a Lyon, pour s'étendre peu à peu aux pensionnats de Lyon, de Saint-Étienne, de Bordeaux, de Roubaix, etc. Aux générations nouvelles qui n'ont plus, pour se guider, le respect de la coutume, les disciples de la Salle ont estimé qu'il est grand temps de faire entendre au moins les leçons de l'expé rience. Les notions simples, les vérités essentielles
i. Nous ne rappellerons ici qu'un témoignage, celui de M. Buisson, qui fut longtemps directeur de l'enseigne* ment primaire et qui, on le sait, a pris une grande part à la a laïcisation ». Dans son rapport sur l'Exposition de Vienne, il s'exprimait ainsi : « les Frères sont arrivés à éle ver le niveau de l'enseignement, à en régulariser la marche, à en faire profiter la masse et non plus seulement l'élite des élèves. » Et plus loin, il faisait honneur au Frère Alexis a d'avoir le premier osé faire pénétrer dans l'école populaire un ensemble de procédés rigoureusement scientifiques ». Quant aux succès, il suffit de mentionner avec le Dictionnaire pédagogique que : « dans une période de trente années, de 1848 à 1878, sur i44& bourses, mises au concours pour les écoles primaires d'enseignement supérieur par la Ville de Paris, n48 places (environ 80 pour 100) ont été données aux élèves des Frères. En 1878, année du dernier concours auquel ceux-ci ont pu prendre part, sur 339 concurrents déclarés admissibles, 242 appartenaient aux écoles de l'Institut, et sur les 5o premières places, les Frères en obtenaient 34 ». Depuis 1878 les élèves des Frères ne sont plus admis à concourir (Voir pour plus de détails le rapport déjà cité du Frère Justinus).
ne sont-elles pas parmi nous oubliées et méconnues ? Les âmes honnêtes, abandonnées sans direction, rebutées parl'égoïsme économique, ne risquentelles pas de subir les entraînements chimériques de la sentimentalité ou même de s'égarer dans les utopieshaineuses du socialisme? Alors il faut apprendre , par l'observation méthodique des faits, c'est-à-dire par les procédés scientifiques qu'exige l'esprit moderne, comment les peuples qui observent le Décalogue prospèrent ; ceux qui le violent, déclinent ; ceux qui le renient, disparaissent. Ce n'est pas introduire dans les programmes une science nouvelle : c'est défendre contre l'oubli les vérités fondamentales qui, n'étant plus transmises par la tradition, doivent être maintenues par l'enseignement.
Les fils de J.-B. de la Salle ne sont pas seulement des éducateurs dévoués et des maîtres habiles : ils font aussi aimer la patrie. — Chaque jour, dans les contrées lointaines, avec la connaissance de sa langue, ils propagent la lumière de sa foi et le rayonnement de son génie, a formant partout, disait à Alexandrie M. le vicomte de Vogué, des légions d'honnêtes citoyens, de jeunes gens instruits et capables de répandre dans toutes les classes de la société les vrais principes qui font l'homme de tout pays, de toute langue, de toute nationalité. » — Aux heures sombres, ils ont montré comment on meurt pour la patrie en deuil sur les champs de bataille.
Quand l'illustre auteur de la loi de i833, reconnaissant le haut mérite des Frères avait offert la croix de la Légion d'honneur au supérieur général, le Frère Anaclet, le fils de J.-B. de La Salle répondit
simplement : « En consultant l'esprit des règles tic notre saint fondateur, qui tendent toutes à nous inspirer le renoncement aux honneurs et aux distinctions, nous croyons devoir vous remercier humblement de l'offre si honorable que vous avez daigne nous faire, et vous prierd'agréer nos excuses et nos actions de grâce, en même temps que notre refus. » Mais trente-huit ans plus tard, au lendemain des désastres de l'invasion (1871), l'Académie française eut à disposer d'un prix exceptionnel qu'elle était priée, par la grande ville de Boston, de décerner à qui elle jugerait digne de cet honneur pour services rendus pendant le siège en présence de l'ennemi. L'Académie déféra au jugement de l'opinion en choisissant la corporation qui, pendant toute la durée de la guerre, avait jeté cinq cents infirmiers sur les champs de bataille, et dont un des membres, le frère Néthelme, était tombé sous les balles prussiennes au milieu des blessés du Bourget. Cette fois, le supérieur général ne fut pas consulté, et le premier corps littéraire du monde put attacher « la croix d'honneur au drapeau du régiment » des Frères des écoles chrétiennes (1).
Voués à l'éducation chrétienne du peuple, J.-B de la Salle et ses fils ont servi et servent la vraie démocratie, celle qui resserre les liens de la fraternité entre les hommes et facilite l'ascension des humbles vers la lumière. Déjà Benoît XIII, en approuvant solennellement l'Institut, déplorait « les
x. Dictionnaire pédagogique^ article déjà cité de M. Eugène Rendu.
scandales qui naissent de l'ignorance, source de tous les maux, surtout parmi ceux qui, accablés de misère ou pratiquant, pour vivre, les travaux manuels, sont privés de toute science». Mais par quelle inspiration divine le fondateur de l'Institut a-t-il pressenti combien la diffusion plus large de l'instruction deviendrait de jour en jour plus nécessaire à mesure que les applications des sciences se multiplieraient, faisant moins étroite la part de l'intelligence de l'ouvrier ; à mesure qu'à un niveau moyen les écoles secondaires, rendues simples et pratiques, conviendraient à un plus grand nombre ; à mesure que l'accession progressive des masses à la vie politique exigerait impérieusement l'éducation de leur jugement ?
Il y a plus. Une profonde transformation économique et sociale marquera dans l'histoire le siècle de la houille et de la vapeur. Une production inouïe de richesses a été achetée au prix de souffrances que le passé n'avait point soupçonnées. Les populations, jadis agricoles, deviennent industrielles; elles abandonnent leurs foyers ruraux pour s'entasser dans les taudis urbains, avec l'excitation de toutes les tentations et la facilité de tous les désordres. Les salaires montent, mais les prix s'élèvent et les besoins décuplent. Déracinée, la famille est détruite par la précarité des gains et l'instabilité du foyer. Un chômage, une maladie la réduisent au dénuement ; en aucun temps elle ne peut ni soigner ses malades, ni protéger ses orphelins, ni garder ses vieillards. Même quand elle subsiste, absorbée par l'intensité du travail, et dispersée entre divers ateliers, elle ne peut remplir sa
mission providentielle en réprimant chez ses enfants le vice originel et en les dressant au respect de la loi morale. Nulle part, ces souffrances imméritées, rançon des progrès dont nous sommes si fiers, n'ont été plus aiguës et plus dangereuses qu'en France, car chez nous les sophismes du dix-huitième siècle ont presque anéanti la tradition et la foi. Contraire a l'expérience universelle, la croyance a la perfection originelle, qui caresse agréablement l'orgueil humain, fait regarder comme inutiles ou même nuisibles et les contraintes de l'autorité et la discipline de l'éducation. Elle entrave ainsi le rôle nécessaire de la famille et fait de l'arrivée des jeunes générations une invasion de barbares que rien ne plie de bonne heure à la civilisation et qui exigeront plus tard une évangélisation plus difficile que celle des sauvages. Elle ne tolère dans les rapports des hommes que le libre jeu des instincts et des intérêts, et substitue à l'austérité du devoir la séduction de la jouissance. S'inspirant des mêmes sophismes l'économie politique a longtemps prêché le commode abandon des obligations sociales et recommandé l'unique souci des profits matériels. La Révolution de 1 789 et ceux qui, depuis cent ans, en professent les erreurs, ont ainsi déchaîné l'égoïsme sous les euphémismes honnêtes de liberté et d'individualisme ; et ils ont provoqué une poussée de passions socialistes qui les débordent. On commence par les chimères de la liberté et l'harmonie par la concurrence ; on continue par les utopies de la science et le combat pour la vie ; on meurt de la haine des classes dans le déchaînement de l'anarchie internationale. C'est ainsi que cent ans d'er-
reurs et de révolutions, en ruinant la foi et la famille, ont rendu particulièrement redoutables, en France, les transformations du régime du travail.
Dociles instruments de la Providence, Vincent de Paul et Jean-Baptiste de la Salle ont eu le pressentiment confus des besoins de l'avenir prochain, et ils ont à l'avance préparé leurs milices pour soulager ces maux inconnus du passé. Il fallait, pour les atténuer, suppléer la famille défaillante auprès de ces délaissés dont elle ne peut plus abriter et consoler les douleurs à son foyer désorganisé, auprès de ces enfants qu'elle ne peut plus dresser au respect du Décalogue par la correction et l'éducation. Qui donc le saurait faire mieux que les Sœurs de charité et les Frères des écoles chrétiennes ? Filles de Saint Vincent de Paul et fils de Saint Jean- Baptiste de la Salle, tous ont été poussés à cette mission par la main de Dieu : pauvres, ils soulagent les humbles ; doux, ils sèchent les pleurs des vieillards et font sourire les orphelins; croyants, ils relèvent les âmes par les espérances éternelles.
Comme la terre féconde élabore, dans la germination mystérieuse de l'hiver, la floraison du prin temps et la moisson de l'été, eux aussi, dans l'obscur accomplissement de leur tâche journalière, travaillent pour l'avenir inconnu. Ils refont, sur des couches plus larges et plus fermes, les fondations de l'édifice social dont les assises supérieures ont été rongées par le temps. Les générations chrétiennes qu'ils élèvent restaureront des foyers stables et des familles fortes pour la gloire de Dieu et le salut de la patrie française. Et dans les âges futurs, nos
neveux, comme nous, béniront l'œuvre sainte de Jean-Baptiste de la Salle.
Quelque grand que soit devenu l'arbre planté parle pieux chanoine de Reims, quelque excellents que soient les fruits que ses fils font mûrir chaque jour, ce n'est pourtant ni l'habileté, ni les succès qui font les saints. Si le Pontife suprême, interprète de l'Eglise universelle, a placé Jean-Baptiste de la Salle sur les autels, c'est pour ses vertus admirables de renoncement et de foi, de patience et d'humilité, c'est pour sa confiance inébranlable en la Providence et son abandon docile à la volonté de Dieu. A ces titres, il a pris rang parmi les intercesseurs que, dans la communion des âmes, l'Église militante peut invoquer près du Tout-Puissant.
Introduite par le Frère Agathon, interrompue par la Révolution, la cause de la canonisation fut reprise en i835. Après les enquêtes faites à Reims, à Paris et à Rouen, J.-B. de la Salle fut, en 1840, déclaré vénérable. Alors commença « l'Information apostolique » sur les vertus et les miracles. Avec la scrupuleuse impartialité et la rigueur minutieuse de ces procédures romaines, tout fut examiné et discuté : l'orthodoxie des écrits, l'héroïcité des vertus, enfin les faits miraculeux qui apparaissent comme la confirmation divine des jugements humains. En 1888, le titre auguste de Bienheureux fut décerné au fondateur de l'Institut, et après douze ans encore de prières instantes et de grâces miraculeuses, d'enquêtes patientes et de rigoureux contrôles, le 24 mai 1900, le pape Léon XIII l'a
solennellement admis au culte que l'Eglise accorde aux plus saints de ses enfants.
Celui qui avait tout quitté, les honneurs de ses charges, la richesse de son patrimoine et jusqu'au foyer de sa famille, pour se donner humble et pauvre à l'éducation du peuple, malgré les épreuves et la persécution, a reçu ainsi la glorieuse couronne. La vie de Saint Jean-Baptiste de la Salle et son œuvre continuée à travers les temps par les fils qui gardent ses exemples et imitent ses vertus, rendent ainsi vivantes parmi les hommes les paroles du livre sacré : « Si quelqu'un laisse son père, sa mère, ses frères, ses sœurs.., et tout ce qu'il possède pour me suivre, il recevra, dès ce monde, le centuple, et par surcroît, la vie éternelle ».