I. Règles communes , XVI, a
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manqué et je n'aurais osé le toucher du bout du doigt, loin de m'en charger. En butte à la contradiction, je me suis vu persécuté de plusieurs pré* lats.... Mes propres enfants se sont élevés contre moi.... Les magistrats se sont unis à nos ennemis.... Comme notre fonction offense les maîtres d'écoles, nous trouvons en chacun d'eux un adversaire dé-, claré et irréconciliable.... Cependant l'édifice s'est soutenu, quoique si souvent sur le penchant de sa ruine; c'est ce qui me fait espérer qu'il subsistera, et que, triomphant enfin des persécutions, il rendra à l'Église les services qu'elle est en droit d'en attendre. » Cédant à leurs vives instances, M. de la Salle, malgré ses infirmités croissantes, se décida en 1716a leur rendre visite à son tour, afin de fortifier par sa présence les écoles de Calais et de Boulogne. Il fut reçu dans ces deux villes et à Saint-Omer avec des honneurs exceptionnels, auxquels il avait peine à se soustraire, car les grands et le peuple se pressaient également pour voir l'homme dont le nom était partout béni à cause de son dévouement pour les humbles.
Rentré à Saint- Yon, le saint fondateur voulut plus que jamais préparer sa retraite, et par humilité pour lui-même, et par sollicitude pour l'Institut dont il voulait de son vivant voir confirmer la règle et assurer la direction. A force de persuasion, invoquant tantôt les difficultés traversées naguère par la communauté, tantôt l'épuisement graduel de ses forces délabrées, il parvint à faire accepter autour de lui l'idée de sa retraite. D'ailleurs, depuis l'absence de 17 12, le Frère Barthélémy avait, en fait, rempli les devoirs de direction; il était ainsi pré-
paré à en assumer le fardeau entier, en même temps que tous s'étaient accoutumés à le voir a cette place et à suivre ses avis. Il semblait donc pouvoir sans secousse devenir supérieur, et ainsi serait sauvegardé le maintien des traditions. Mais M. de la Salle voulait qu'un chapitre général fût appelé à choisir librement. Une première assemblée des principaux Frères de Rouen décide, au début de décembre, que le Frère Barthélémy ira visiter toutes les maisons de la Société, pour en connaître le personnel et les besoins, et alin de concerter la tenue d'une assemblée solennelle a Saint-Yon au printemps de 1717, pour « établir, conserver et maintenir l'union et l'uniformité dans l'Institut, arrêter et fixer les règlements, et pourvoir en même temps au gouvernement général. » Au cours de cette longue pérégrination, accomplie pendant un hiver pénible, à travers les vingt-deux maisons de la Société, le pieux voyageur recueillit des adhésions et proposa les grandes assises qui s'ouvrirent en effet à Saint-Yon, le 16 mai 171 7, jour de la Pentecôte.
La ferveur de la retraite, des oraisons multipliées, une ardente invocation à l'Esprit saint, les instructions répétées du fondateur, tout fut mis en œuvre pour obtenir les lumières du ciel et faire un bon choix. « Comme ce n'est pas vous qui devez choisir, mais Dieu en vous et par vous, disait M. de la Salle, tenez votre esprit toujours élevé vers lui, et ne vous faliguez point de lui adresser cette prière des Apôtres : Ostende quem e/cgcris.... Donnez votre suffrage a celui qui est le plus propre à gouverner l'Institut, qui en possède plus parfaitement l'esprit, qui en est l'exemple et le modèle, qui est le plus
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capable d'y maintenir la régularité, d'y faire régner la ferveur et de vous sanctifier.... En ce choix ne regardez ni les talents, ni la naissance, ni l'âge, ni l'ancienneté dans la société, ni la figure, ni la taille; en un mot, ne regardez point l'homme, mais Dieu même. » M. de la Salle ne voulut pas présider les délibérations, ni même y assister, afin que les Frères eussent bien le sentiment qu'ils se gouvernaient eux-mêmes. Le 18 mai, le Frère Barthélémy fut élu supérieur général, et à sa demande deux assistants lui furent adjoints, le Frère Jean, directeur des écoles de Paris, et le Frère Joseph, directeur de celles de Reims.
Ainsi se trouvait consacrée, par une pieuse et solennelle application, après bien des traverses, la constitution donnée à l'Institut par M. de la Salle. Chose rare, elle plaçait une communauté qui rayonnait dans le royaume entier, sous l'autorité unique d'un supérieur général, étranger aux ordres sacrés, librement choisi par elle entre ses membres. Beaucoup de bons esprits avaient eu quelque peine à ne pas s'étonner d'allures si indépendantes, à ne pas s'en inquiéter même. Le temps a justifié la pensée du saint; il avait regardé l'avenir et pressenti les besoins nouveaux : en montrant sa grande association, il eût pu dire, lui aussi: « Je suis une liberté.»
Ayant pourvu au gouvernement général, l'assemblée tint plusieurs séances pour réviser et amender la règle soumise depuis trente-cinq ans à l'épreuve de la pratique dans l'Institut. Là aussi M. de la Salle s'effaça entièrement, afin que toutes les observations pussent être émises et discutées sans contrainte. Il les examina ensuite avec un soin scrupu-
leux, et s'inspira aussi des constitutions de la Compagnie de Jésus pour donner à la règle sa forme définitive. Un point entre autres avait arrêté quelques hésitants. Les prescriptions de 1694, destinées, on s'en souvient, à conserver aux récréations un caractère recueilli, étaient parfois jugées un peu austères. Fallait-il les modifier? On résolut de s'en rapporter a des arbitres, et ceux-ci, parmi lesquels le P. Baudin, supérieur du Noviciat des Jésuites, conclurent a leur maintien. La règle ainsi adoptée en 17 17, contresignée par le Frère Barthélémy, fut envoyée à toutes les maisons; elle est demeurée la charte de l'Institut et n'a subi que de légères modifications. Convaincu que le directeur d'une maison l'édifie ou la détruit suivant qu'il observe ou néglige la régularité, M. de la Salle voulait que chaque directeur entretînt sa fidélité stricte en relisant la règle deux fois par semaine, le dimanche et le jeudi. Il rencontra quelque tiédeur qu'il ne voulut point brusquer, mais à la révision de 1726, qui suivit la délivrance de la Bulle de Benoît XIII, cette recommandation devint une obligation expresse.
En fait la règle, profondément imprimée dans le cœur de tous, scrupuleusement maintenue par chaque directeur, placée sous la sauvegarde vigilante du supérieur général et de ses assistants, est la véritable autorité de l'Institut. Comment s'étonnerait-on de l'importance que le saint a toujours accordée à la régularité ? C'est la règle qui forme le novice dans son esprit et dans son âme, et par l'effort quotidien l'accoutume à l'obéissance volontaire. C'est elle qui fera ainsi de lui le « Frère »,
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c'est-à-dire le religieux maître d'école qu'elle dirige à chaque heure de sa journée, dans chaque détail de sa tâche. L'éducation du peuple à laquelle il se donne, est un apostolat dévoué qui ne peut trouver son soutien et puiser sa force que dans une intense vie religieuse. La communauté seule la lui procure et la lui garde. Aussi, oubliant son nom, revêtant l'habit, aimant la pauvreté, quittant les siens, il s'at* tache à elle par des vœux annuels d'abord, triennaux ensuite, perpétuels enfin. En retour de son obéissance, elle le défend contre lui-même, elle redresse ses penchants, elle lui rend possible la pratique des vertus que le monde ne comprend pas. Ainsi les fils de Jean-Baptiste de la Salle, tels que leur saint fondateur les a préparés pour l'éducation du peuple, seront de bons maîtres parce qu'ils seront d'abord de bons religieux.
Tandis que le Frère Barthélémy prend effectivement le gouvernement de l'Institut et en visite les principales communautés, trouvant partout la plus touchante adhésion aux votes de l'assemblée de Saint- Yon, M. de la Salle déchargé de toute prérogative d'autorité, se complaît dans l'humilité de l'obéissance, heureux de se faire petit parmi les petits. Bientôt, il lui faut entreprendre le voyage de Paris pour aller recueillir un legs de deux cent soixante livres de rente, par lequel son ancien ami, devenu son persécuteur en 1712, M. Rogier, lui a restitué en mourant la somme autrefois détournée. « A quoi bon, disait-il, faire des testaments en ma faveur? Ne sait-on pas que j'ai renoncé à tous les biens de la terre? » Mais le Frère Barthélémy lui fait un devoir d'accepter cette restitution. C'est à
cette occasion que le saint séjourna, au milieu des traditions d'Adrien Bourdoise, au séminaire de Saint- Nicolas du Chardonnet, où sa piété fervente, ses longues oraisons, son humilité douce, ont laissé d'admirables souvenirs d'édification. « Sa mortification, écrivait à son sujet le supérieur du séminaire, nous confondait en nous édifiant. Une voulut jamais accepter de chambre à feu ; et au lieu de se chauffer avec les autres, au moins pendant le temps de la récréation, il aimait mieux s'entre tenir dans les salles ou dans le jardin, avec quelques séminaristes, pour avoir l'occasion de leur inspirer quelque sainte maxime et le détachement des choses de la terre.... On ne saurait exprimer le fruit qu'il a fait dans ce séminaire. » Un autre prêtre de Saint-Nicolas écrivait un peu plus tard : « Je crois que Dieu l'avait envoyé pour prêcher notre jeunesse et nous retirer nous-mêmes de notre relâchement; sa vie était des plus humbles et des plus mortifiées, il dormait peu et priait beaucoup. ... Il faisait tous les jours au moins trois heures de méditation ; il s'était rendu plus régulier que le moindre des séminaristes. Il acceptait si volontiers les prières qu'on lui faisait, pendant les récréations, d'assister aux convois de charité, ou de faire des enterrements d'enfants, qu'il semblait que cela lui fût un sujet de grande satisfaction; en un mot, la retraite, l'oraison, la charité, l'humilité, la mortification, la vie pauvre et dure, étaient toutes ses délices. »
Pendant ce séjour à Saint-Nicolas, la maison de Saint-Yon, à la suite de la mort de Mme de Louvois, fut mise en vente et, à Tétonnement des Frères, M. de la Salle dit qu'il la fallait acheter. Les héritiers consentirent à la céder au prix fort modéré de i5oooli-
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vres; quelques réserves placées sur les octrois de Rouen, le capital libéralement donné de la rente Ptogier en firent plus des deux tiers, et pour le reste de généreux donateurs vinrent en aide. Avec son humilité ordinaire, et aussi par crainte prudente de ses anciens adversaires, M. de la Salle se tint à l'écart, et la vente fut consentie au Frère Barthélémy et au Frère Thomas. C'était l'Institut définitivement assis. Pourtant la propriété resta incertaine jusqu'à la délivrance, en 1724, des lettres patentes autorisant les Frères à posséder légalement.
Retiré dans sa modeste obscurité de Saint-Nicolas, J.-B. de la Salle aurait voulu y vivre inconnu, dans le silence, en servant l'œuvre de ses prières. Mais son absence laissait un grand vide dans sa chère maison à laquelle manquaient le constant exemple de ses vertus et le chaud rayonnement de sa sainteté. En outre les Frères s'inquiétaient de le voir si loin d'eux, chez des étrangers, alors que l'amoindrissement de ses forces pouvait tout faire redouter. Pourtant il résistait à leurs sollicitations; il fallut que le supérieur parlât avec autorité. Le 7 mars 1718 le saint revenait à Saint- Yon après s'être arrêté chez les Frères de Paris. Il était vraiment arrivé au soir de sa vie, et les heures qu'il avait encore à passer parmi les siens ne devaient plus être qu'une préparation à la mort par la prière et le recueillement, par la souffrance et la persécution.
De plus en plus, il se détache de tous les intérêts matériels, même de ceux qui concernent la communauté, et il s'efface au plus humble rang. Mais c'est pour se donner sans partage à Dieu et aux âmes. Par l'oraison incessante il délivre son esprit et son cœur
de tous les liens du monde, et les remplit de la pensée de l'Éternel. Souvent retiré au fond de l'enclos, dans un petit oratoire solitaire qui longtemps est resté pour ses fils un pèlerinage béni, il médite et prie. C'est là qu'il compose son Explication de la méthode doraison. Toujours doux et affable, il est recherché de tous : des novices qu'il édifie par des entretiens fréquents; des enfants de la maison de force parmi lesquels il sait faire naître même des vocations religieuses; des pensionnaires aussi qui l'aiment pour la bonté sereine avec laquelle il se fait petit avec eux. Fuyant la vénération pieuse qui de tous côtés vient à lui, il veut la mortification et accepte avec joie même les propos déplacés de quelque frère servant qui un jour ose le tancer sur sa négligence pour la règle, et une autre fois lui reproche de se faire nourrir par charité à ne rien faire.
Mais pour ce qui regarde la foi, rien ne lui coûte et il sait élever la voix. Non seulement on l'a vu blâmer son frère préféré, le chanoine Louis, qui s'était rangé parmi les a appelants », et pour ce fait laisser tomber les relations fréquentes qu'ils entretenaient ensemble; mais en outre, le doyen de Calais s'étant autorisé pour son « appel » contre la bulle du nom de la Salle, le saint fondateur, au risque d'attirer des représailles contre les écoles de cette région, rompt le silence par une déclaration solennelle. « Il me suffit, dit-il, que Celui qui est assis aujourd'hui sur la chaire de saint Pierre se soit déclaré par une Bulle acceptée par tous les évêques du monde, était condamné les cent et une propositions du livre du Père Quesnel; après une décision si authentique de
TÉglise, je dis avec saint Augustin que la cause est finie. »
Malgré cette respectueuse soumission à TÉglise et le rare prestige de sa vertu, une épreuve suprême lui était réservée : l'archevêque de Rouen allait le poursuivre jusque sur son lit de douleur et lui retirer presque a son heure dernière ses pouvoirs de confesseur pour cause d'indignité. Le bienheureux Grignon de Montfort et à Rome même saint Philippe de Néri furent l'objet de rigueurs pareilles, comme si la Providence voulait par ces exemples rappeler aux hommes qu'en dehors des choses de la foi, les jugements ou les conseils les plus augustes demeurent toujours contingents et faillibles. Il est vrai que l'archevêque de Rouen n'était pas un personnage ordinaire. Saint-Simon en a buriné un portrait, dont on sent l'implacable ressemblance, mais qu'on ne saurait reproduire sans en adoucir les traits. En 1701, Tévêque de Chartres, P. Godet des Marais, « avait trouvé à Saint-Sulpice un gros et grand pied-plat, lourd, bête, ignorant, esprit de travers, mais très homme de bien, saint prêtre pour desservir, non pas une cure, mais une chapelle — C'était un homme de bonne et ancienne noblesse d'Anjou qui s'appelait d'Aubigny. Ce nom le frappa encore plus : il le prit ou le voulut prendre comme parent de Mme de Maintenon qui était d'Aunis et s'appelait d'Aubigné; il lui en parla et à ce pied-plat aussi, qui, tout bête qu'il fût, ne l'était pas assez pour ne sentir pas les avantages d'une telle parenté dont on lui faisait les avances... M. de Chartres, qui voulut décrasser son disciple, le prit avec lui, le fit son grand vicaire, et ce bon gros garçon, sans avoir pu
rien apprendre en si bonne école que des choses extérieures, fut nommé évêque de Noyon, où sa bonté et sa piété le firent estimer, et ses travers et ses bêtises détester ».
Ce n'était pas assez d'en avoir fait un comte et pair de France; après la mort de M. deColbert, ou le bombarda archevêque de Rouen, avec des lettres patentes qui par une exceptionnelle faveur lui conservaient sou titre et son rang de pair du royaume. Il eut justement en 171 8 une affaire qui ne trouva son dénouement que dans le cabinet du régent. « La mort du roi, dit Saint-Simon, et la chute de l'autorité qui lui donnait celle de faire tout ce qu'il voulait, ne put le rendre plus traitable et ne fit que lui procurer du dégoût sans le corriger dans ses entreprises. Il en fit une très violente contre des curés fort estimés, qu'il poursuivit à son officialité, par laquelle il les fit interdire. Ils se pourvurent à la chambre des vacations du parlement de Rouen, qui cassa l'interdiction etles renvoya à leurs fonctions. Elle tança l'official et mit l'archevêque en furie. Il accourut à Paris pour faire casser l'arrêt et réprimander la chambre des vacations qui l'avait rendu 1 . » Avec l'aide de Pontchartrain qui
1. Si la physionomie de Monseigneur d'Aubigné a un relief singulier en raison du portrait qu'en a laissé Saint- Simon, il ne faudrait pas croire que ce prélat ait été une exception rare. On sait, au contraire, que les hommes les plus saints du siècle, Vincent de Paul comme M. Olier, eurent plus d'une fois comme J.-B. de la Salle à lutter contre le haut clergé mondain et courtisan. Pour s'en convaincre, il suffirait de relire, dans la collection des Saints, le Saint Fincent de Paul de M. Emmanuel de Broglie, notam-
ne développa au conseil de régence que les motifs de l'archevêque, il eût réussi à surprendre le vote; mais Saint-Simon demanda qu'on exposât également les motifs du parlement. L'intrigue s'effondra, l'affaire fut classée et l'interdiction oubliée. C'est au lendemain de cette « entreprise » que Mgr d'Aubigné en fit une autre contre M. de la Salle et les Frères, qu'il avait connus déjà a Chartres et qu'il n'avait jamais aimés.
Par un arrangement de 1706, il avait été convenu avec le curé de Saint-Sever que, pour ne pas priver les fidèles de salutaires exemples, les Frères conduiraient leurs enfants à la messe paroissiale et à divers offices. Mais, depuis lors, la maison de force avait été créée, et pour ses élèves l'exception s'imposait, car ceux-là étaient enfermés par décision judiciaire ou autorité paternelle, et il ne fallait ni s'exposer à des évasions, ni montrer au dehors des enfants dont le passage par l'éducation correction-* nelle devait, dans leur intérêt, demeurer ignoré. Mais le curé de Saint-Sever ne voulut rien entendre, protesta et dénonça les Frères à l'officialité pour violation de la convention. M. de la Salle, tournent le chapitre si instructif consacré à « Vincent de Paul au Conseil de conscience ». Composé du cardinal de Mazarin, du chancelier Séguier, des évêques de Beauvais et de Lisieux, et de M. Vincent, ce Conseil avait la charge d'éclairer la régente pour la collation des bénéfices ; le serviteur de Dieu et des pauvres s'y fit une grande place par le courage humble et droit avec lequel il lutta pour atténuer les abus, et surtout pour faire choisir les titulaires d'évêchés parmi les prêtres dignes de ces charges par leur science, leurs vertus et la dignité de leur vie.
jours pressé de revendiquer les missions pénibles, se présente devant l'official croyant que ses humbles explications vont dissiper cet étrange malentendu. Il n'en est rien : à peine l'écoute-t-on ; brutalement il est accusé de fourberie, et, quelques jours après, une sentence de l'archevêque, pour cause de mensonge, lui retire le pouvoir de confesser. En vain un chanoine, Blain a coup sûr, intervient, multiplie les éclaircissements et les instances, mettant en regard l'inanité de l'accusation et la sainteté de l'accusé. Implacable, l'archevêque le charge de notifier lui-même la sentence. Il hésite, il retarde encore, caria mort est déjà au chevet et l'agonie imminente; un autre alors est envoyé et accomplit sa mission auprès du moribond dont la résignation douce ne se laissa pas troubler à l'heure suprême par cet outrage immérité
Depuis quelques mois, en effet, les attaques rhumatismales qui à tant de reprises lui avaient infligé de cruelles souffrances, étaient devenues plus aiguës, et ses forces affaiblies ne pouvaient plus supporter
i. Toute cette affaire a parfois été mise en doute, car le livre de Blain est le seul qui la mentionne. Mais l'auteur avait été mêlé aux faits qu'il raconte, il écrivait sous les yeux des supérieurs de Saint-Yon, quelques années seulement plus tard, alors que les témoins existaient autour de lui. Il est donc impossible de récuser son récit, qui d'ailleurs semble moins étrange quand on connaît le caractère de Mgr d'Àubigné. Si les archives du diocèse, encombrées de pièces relatives aux nombreuses interdictions prononcées alors par l'archevêque, ne conservent pas de traces de l'affaire de la Salle, c'est qu'il ne s'agissait que d'un retrait de pouvoir, qui ne donna lieu à aucune protestation et auquel la mort ne laissa qu'une bien éphémère durée.
les barbares traitements qui en atténuaient jadis F acuité. A la fin de février 1719, survient une terrible crise d'asthme: il étouffe, et malgré les supplications des Frères il veut s'astreindre à toutes les austérités du carême : a La victime, dit-il, est près d'être immolée ; il faut bien travailler à la purifier. » Deux accidents viennent coup sur coup aggraver son état : un jour, il tombe dans la cour des pensionnaires et se blesse profondément à la tête; une autrefois, il se heurte le front contre une porte, et la violence du coup amène un dangereux abcès. C'était la fin : le médecin qui connaît son pieux courage, ne lui cache rien. D'abord, par obéissance, le saint accepte encore les remèdes prescrits, mais bientôt, les sachant inutiles, il les repousse doucement et ne veut plus songer qu'aux espérances éternelles. Une amélioration inattendue et sans lendemain lui permet, à la fête de saint Joseph, de remonter pour une fois à l'autel. Ce fut la dernière : la faiblesse s'accrut subitement, le dénouement approchait.-
Le lundi saint, il fait son testament, exhortant les Frères « à s'acquitter de leur emploi avec zèle et avec un grand désintéressement, età avoir entre eux une union intime et une obéissance aveugle envers leurs supérieurs, qui est le fondement et le soutien de toute perfection dans une communauté. »
Le mardi saint, le curé de Saint-Sever vient le visiter, s'étonne de le trouver si calme et croit qu'il ignore l'approche de la mort : a Je sais, répond le malade ; je suis très soumis à la volonté de Dieu; mon sort est entre ses mains : que sa volonté soit faite. » Ému de tant de sérénité, le curé se hâte de
terminer au moins le différend entre la paroisse et les Frères.
Le mercredi saint, il veut se lever, et revêtu de l'étole et du surplis, dans sa cellule parée, il reçoit a genoux le Viatique. Mais l'effort le laisse épuisé.
Le jeudi saint, le curé de Saint-Sever lui vient donner l'Extrême-Onction; il converse avec les siens et donne aux uns et aux autres des conseils d'une pénétrante lucidité. Vers le soir, la parole s'embarrasse. Le Frère Barthélémy lui demande de bénir, au delà des membres présents, la communauté tout entière: « Que le Seigneur, dit-il, vous bénisse tous. » Et un peu plus tard, péniblement, d'une voix entrecoupée : a Si vous voulez vous conserver et mourir dans votre état, n'ayez jamais de commerce avec les gens du monde; car, peu à peu, vous prendrez goût à leur manière d'agir, et vous entrerez si avant dans leurs conversations que vous ne pourrez plus vous défendre, par politique, d'applaudir à leurs discours, quoique très pernicieux ; ce qui sera cause que vous tomberez dans l'infidélité, et, n'étant plus fidèles à observer vos règles,' vous vous dégoûterez de votre état et enfin vous l'abandonnerez. » L agonie commença vers minuit. Une fois encore, il murmura : « J'adore en toute chose la conduite de Dieu à mon égard, » et un peu après quatre heures il expira, le vendredi saint, 7 avril 1719.
A la nouvelle de la mort de M. de la Salle, la .'ille de Rouen fut en deuil : c'était de toutes parts
un élan de douleur et de vénération. Ceux mêmes qui le persécutaient trois jours avant, s'écriaient : « C'était un saint ; le saint est mort ! » Les rangs se confondaient dans un universel regret, et la foule recueillie voulut défiler devant sa dépouille exposée dans l'oratoire de Saint-Yon. Le samedi saint, porté par les Frères, escorté de prêtres et de religieux, entouré d'un immense concours de peuple, le cercueil fut inhumé à Saint-Sever dans un « monument de pieuse gratitude, élevé à son très pieux paroissien par Louis du Jarrier-Bresnard, curé de cette paroisse ». Quand la chapelle de Saint-Yon sera terminée, en 1734, les Frères obtiendront d'y transporter le corps de leur fondateur, et le saint reposera en paix jusqu'au jour où la Révolution viendra profaner la tombe du bienfaiteur des pauvres, de l'éducateur du peuple. Les ossements toutefois ne furent pasjetés au vent. On les retrouva presque au complet en i835, et depuis lors, dans la chapelle des Frères à Rouen, ils attendent la résurrection éternelle.