CHAPITRE Vil
A ne considérer que par les dehors la destinée si brusquement interrompue de Jean Berchmans, voici ce que devait amener le cours ordinaire des choses : le tribut de regrets une fois payé a sa mémoire, son souvenir devait ne point tarder à s'effacer, comme celui de tant de jeunes gens, enlevés à la fleur de l'âge, et qui, après avoir donné de grandes espérances, n'ont eu^le temps d'en réaliser aucune. A peine la génération qui les a connus et pleures a-t-elle disparu, que déjà personne ne se souvient plus de ceux qui n'ont fait dans la vie qu'une brillante mais éphémère apparition. Il devait en être ainsi de Jean Berchmans, dont la vie a été simplement la préparation à un travail qui n'a jamais été commencé, un grand 'effort sans résultat, une série de sacrifices qui n'ont pas atteint leur but.
Et pourtant qui oserait dire que cette vie a
été stérile? Qu'une longue carrière passée dans l'enseignement, dans la recherche scientifique, dans le saint ministère eût été plus féconde ? Voilà trois cents ans que ce jeune homme a disparu de la scène du monde. Pourrait-on affirmer que depuis lors il s'est passé un seul jour sans que son exemple ait fait naître dans les âmes de saintes pensées et de généreux désirs, encouragé quelque bonne volonté, excité de saintes émulations? Sa mémoire, loin de tomber en oubli, n'a cessé de grandir et de s'étendre dans le respect et là vénération des fidèles.
Lorsque, selon Tusage, la cloche du Collège Bomain annonça que Jean venait de quitter ce monde, les professeurs et les élèves étaient en classe. Ce fut une vive émotion, non seulement parmi ses compagnons d'âge, mais dans la maison entière, où il était aimé et admiré de ceux-là même qui n'avaient guère eu de relations directes avec lui. Les professeurs s'interrompirent pour faire l'éloge du défunt, et bien des larmes coulèrent. Entre tous le futur patriarche d'Ethiopie, le père Diego Seco, alors professeur de théologie, se distingua par l'accent ému qu'une douleur vraie lui inspira. Dans le témoignage qu'il laissa, en quittant Rome pour aller rejoindre sa mission, on relève ces paroles : « Quand
après la bienheureuse mort de Jean, j'ai dû célébrer les trois messes prescrites pour les défunts de la Compagnie, je les ai dites en Thonneur de la Sainte Vierge, pour remercier Dieu d'avoir appelé au ciel un serviteur si digne d'Elle. Je suispersuadé que je ne pouvais, sans faire injure aux promesses divines, prier pour l'âme de celui dont la vie innoôente avait été couronnée par une si heureuse mort, et dont toute la conduite m'avait paru comme entièrement conforme aux lois de Dieu et à nos règles. Je suis aussi sûr qu'il jouit au ciel d'une grande gloire que si je l'y voyais de mes yeux. »
Ceux qui n'étaient point retenus en classe, accouraient auprès du lit funèbre, pour baiser les mains du saint jeune homme et se recommander à ses prières. Tous, en se retirant, voulaient emporter quelque souvenir. Leur dévotion n'était pas aisée à satisfaire. Il y avait trois jours que la cellule de Jean avait été complètement dévalisée, et l'on en venait à se disputer, comme des reliques, des lambeaux de vêtements ou de chaussures. Après la classe, les étudiants du Collège accoururent à leur tour pour rendre les honneurs à la dépouille mortelle de leur saint condisciple. Il ne fut pas possible de les admettre, mais c'est par eux que se répandit dans Rome la nouvelle qu'un saint venait de mourir.
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Ces manifestations réclamaient des mesures de prévoyance. Le recteur du Collège convoqsaa son conseil, et il fut décidé que le corps ne serait pas déposé dans la sépulture commune; qu'à l'église, durant les funérailles, quatre pèr^s seraient cliargés de garder le catafalque contre toutes les tentatives d'une dévotion indiscrète, et enfin, qu'un peintre serait appelé pour reproduii^ sur la toile les traits de Berchmans. C'est ce qui fut fait. On nous apprend à cette occasion que, malheureusement, l'artiste chargé du portrait se trouva inférieur à sa tâche.
Le corps fut exposé à Téglise, qui resta provisoirement fermée. Des religieux et des séculiers furent d'abord introduits par une porte latérale. En un instant les fleurs <jui couvraient le corps saint disparurent, pnis le crucifix et le chapelet, la barrette, les souliers. Lorsqu'au moment de la cérémonie, la porte principale fut onverte, un flot de peuple se précipita dans l'église. L'office des morts commença dans le recueillement. Mais peu à peu les assistants s'approchèrent, se mirent à baiser les mains du défunt, à le toucher de leurs chapelets, à eouper des lambeaux de ses vêtements. Il s'ensuivit Mn tumulte, dont la piété un peu instinctive de ces âges de loi ne sentait pas toute l'inconvenance. Les quatre gardiens furent débordés. Six autres pères, venus
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kleuT secours, ne suffirent pas à rétablir l'ordre, La foule mit en pièces le drap mortuaixe dont on avait essayé de couvrir le corps et peu s'en fallut quetîelui-ci ne glissât d^a catafalque.
L'office terminé, on s'empressa de fermer l'ég'lise, et les confrères de Berchmans puren>t s^approcher à leur tour. On regrette de devoir dire que, chez eux aussi le respect fat moins fort que le désir de s'assuTer quelque souvenir de leur saint compagnon. Si l'on en croit le frère infirmier, les vêtements du mort qu'il avait déjà fallu remplacer, durent être renouvelés une seconde fois. Cet entraînement général, même ea ce qu'il a d'un peu excessif et indiscret, montre combien fortement la croyance en la sainteté de Jean s'était déjà emparée de tous les esprits.
Au cours de la nuit suivante, après que le visage entêté moulé, on procéda à l'autopsie. Le cœur fut mis à part et embaumé. Puis on reporta le corps à l'église. Le lendemain, dès que s'ouvrirent les portes, les scènes de la veille furent sur le point de recommencer. Il fallut transporter le catafalque dans une chapelle fermée par une grille, puis à la sacristie, où l'on n'admit qu'un public de choix. Le soir le cercueil fut déposé dans la chapelle de Saint-Lonis, et de làdans la chapelle de la Sainte-Croix, où le corps^ de saint Louis avait reposé durant quelques
années. En présence des communautés de Rome, réunies au Collège, le père Piccolomini prononça l'éloge du défunt.
Le P. Corneille a Lapide raconte l'impression qu'il rapporta des funérailles de son regretté compatriote. « On continue, dit-il, à demander des reliques, et beaucoup de personnes assurent avoir obtenu par elles diverses faveurs. Mais j'estime davantage le parfum de piété que depuis la mort de Jean on respire au Collège Romain et que Dieu semble y avoir répandu pour attester ses mérites. Pour moi, qui suis dur aux larmes, je n'ai pu contenir les miennes à l'église, en voyant son visage, et je fus obligé de détourner les yeux pour pouvoir continuer l'office des morts. Souvent son image se présente à mon esprit. Le jour comme la nuit, je crois le voir devant moi, et loin d'éprouver de la frayeur, je me sens animé à la joie spirituelle et à mieux servir Dieu. Il m'est impossible de prier pour lui, c'est à lui que je demande de prier pour moi et d'obtenir que mon âme soit réunie à la sienne. Puissé-je vivre de la vie de Jean et mourir de sa mort. Il en est beaucoup qui ne peuvent se rassasier de parler de lui. Que Dieu nous accorde de ne pas l'oublier et d'avoir toujours en lui un modèle et un sujet d'émulation. »
Cependant l'exubérance assez imprudente de
ces démonstrations avait dès l'abord attiré l'attention du père Mutins Vitelleschi, général de la Compagnie. Il résolut d'y couper court pour éviter toute espèce d'empiétement sur une décision qui appartenait à l'Eglise. Par lettre du i5 août, il prescrivit au recteur du Collège Romain d'imposer à tous ses subordonnés la plus extrême réserve dans leurs paroles et dans les manifestations de leur pieux souvenir. Il défendit de donner aux séculiers aucune relique ou rien de ce que le frère Jean avait eu à son usage.
« Je prie du reste la divine Majesté, dit en terminant le père Général, de prodiguer ses bénédictions à tout le Collège, de sorte qu'en chacun de ses habitants resplendissent la modestie, la régularité et les autres vertus du frère Jean ; qu'ils soient comme ses portraits et ses reliques vivantes. »
Mais l'élan était donné, et rien ne réussit à l'arrêter. Un mois et demi après la mort de Jean, le P. Grassi constatait que sa tombe n'avait pas cessé d'être ornée de fleurs, et l'année suivante, il en était encore de même : « On a toujours continué, dit-il, à répandre des fleurs sur son tombeau, et d'y placer des ex-voto. Moi, par ordre des supérieurs, je faisais enlever et porter ces ex-voto à la sacristie. Mais il en venait toujours d'autres ; la dévotion s'est maintenue et se
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tnaintienteneore. Lejour de son anniversaire, de braves gens ont envoyé des cierges pour Tautel de la chapelle où il repose, avec des fleurs, comme s'il s'agissait de l'auteli d'un saint. Tout cela en dépit des efforts que je me suis imposé, en qualité de préfet d'église,, pour modérer la ferveur €t la dévotion de ces personnes. »
La nouvelle de la mort de Jean parvint bien.tôt en Belgique. Elle y produisit d'abord une douloureuse émotion, suivie, comme au Collège Romain, d'un renouvellement extraordinaire de l'esprit religieux, non seulement parmi ses anciens compagnons, mais parmi tous les membres de la Province Flandro-Belge. Le jeune saint <ju*elle avait perdu commençait son apostolat d'outre-tombe.
Ua peu plus tard le père Marc Van Doorne, qui avait assisté Jean dans sa dernière maladie., a^evenait au pays. Outre ses souvenirs personnels <et ses récits de témoin, oculaire, qui étaient écoutés partout, aveic une pieuse avidité, il rappartait une relique insigne,, le cœur de Berch.mans, qu'il avait reçu dupère Cepari, il fautle dire, un peu en fraude des instructions du père Vitelleschi. Ce précieux trésor, convoité par le noviciat de Malines, qui se croyait un droit spécial à le posséder,, fut déposé au Collège de Louvain, ■oit il se trouve encore. La contestation qui s'en-
suivit fut portée devant le père Général , qui eut ainsi le déplaisir d'apprendre qu'on avait contrevenu à ses ordres. Il en exprima son mécontentement dans une lettre, on il se plaignait de ce que la relique eût été portée en Belgique à son insu, et reçue avec des démonstrations telles qu'on n'en eût pas fait davantage pour un saint canonisé
Comme s'il devait être prouvé encore une fois que les hommes essayeraient inutilement de tenir sous le boisseau la lumière que Dieu voulait manifester, rien ne réussit à comprimer l'élan de la piété publique. Ceux qui, par obéis^ sance, tâchaient de le contenir, furent obligés de le suivre.
En Belgique, comme à Rome, la dévotion à Jean Berchmans n'avait pas tardé à se répandre au dehors, et dès 1624 le père Guillaume Bauters pouvait écrire au père Cepari : « Depuis si peu de temps qu'il nous a quittés, déjà douze de nos meilleurs graveurs d'Anvers ont publié son portrait. Il s'est vendu plus de trente mille de ces belles gravures, et je ne parle pas de la multitude des images d'un moindre prix qui se trouvent dans les mains du peuple. »
Il était impossible que la cause d'un serviteur de Dieu, canonisé par la voix populaire dès le lendemain de sa mort, ne fût promptement iutro>
duite en cour de Rome. Rien ne semblait s'y opposer, car, dès Tannée 1622, le procès ordinaire fut commencé. A Rome on entendait trentesix témoins ; l'année suivante une enquête analogue fut ouverte à Anvers; en 1625 le P. Virgile Cepari fut établi postulateur de la cause.
Survinrent les décrets d'Urbain VIII, qui exigeaient un intervalle de cinquante ans entre la mort d'un serviteur de Dieu et l'introduction de sa cause. Lorsque, ce long délai passé, on voulut reprendre celle de Jean Berchmans, une question de forme, conséquence d'un décret d'Innocent XI, amena un nouvel ajournement. Plus de soixanteans s'écoulèrent jusqu'à ce que, sous Benoît XIV, qui revisa la législation d'Innocent XI, la commission d'introduction de la cause, pût être définitivement signée, en 1745.
Lès diverses enquêtes, dont celles qui concernaient la validité du procès de 1622, traînèrent en longueur. Puis la suppression de la Compagnie de Jésus interrompit les discussions.
Mais le souvenir du saint jeune homme était dé ceux que nul événement ne saurait éteindre, et dès i83o, la cause fut reprise, et aboutit enfin. Le bref de béatification du vénérable Jean Berchmans fut signé par Pie IX le 9 mai i865, et la cérémonie d'usage eut lieu à Saint-Pierre le 28 du même mois. Restaient les honneurs suprêmes
que l'Église réserve aux saints. Notre bienheureux ne les attendit pas longtemps. Le 1 5 janvier 1888, le pape Léon XIII procéda à la canonisation solennelle du bienheureux Jean Berchmans,, de deux autres bienheureux de la Compagnie de Jésus, Pierre Claver et Alphonse Rodriguez, et des bienheureux fondateurs de l'Ordre des Servîtes.
Cinq ans après la mort de notre saint, le cardinal Ludovisi fit commencer la construction de la grande église de Saint-Ignace qui remplaça l'ancienne église du Collège Romain. Après avoir visité les grandes basiliques de la Ville éternelle, celles où tout le peuple chrétien se donne rendez-vous, il n'est pas un jeune homme qui passera devant ce temple somptueux sans en franchir le seuil. Ses regards y seront attirés, par deux autels magnifiques qui se font face de part, et d'autre du transept : sous l'autel de droite repose Louis de Gonzague, prince du Saint- Empire; sous l'autel de gauche, Jean Berchmans, fils d'un artisan de petite ville, presque un enfant du peuple. Le pèlerin ne s'arrêtera pas au vain problème de se demander lequel des deux est aujourd'hui plus grand devant Dieu et plus vénéré par la piété des fidèles. Tous deux ont mérité également de lui être proposés en
-exemple, par l'héroïsme de leur innocence et Tardeur de leur piété. Mais si Louis de Gonzague rétonne et peut-être l'intimide par l'éclat un peu altier des grandeurs dont un reflet lui est rest® dans l'humilité religieuse, qu'il se tourne vers Jean Berchmans. Là il trouvera une vertu simple et modeste, qui n'est sortie de la condition commune que par sa fidélité surhumaine à en accepter tous les devoirs. Il l'invoquera comme il demanderait secours au plus aflfectueux, au plus simple, au plus accueillant des compagnons de sa jeu* nesse.Etil se relèvera meilleur de sa prière parce qu'il aura reconnu quelque chose de lui*même dans la vie et dans l'âme d'un saint.