CHAPITRE VI
Jean avait abusé de ses forces pendant la dernière année de ses études. A peine avait-il terminé, en mars 1621, son examen sur toute la philosophie, qu'il avait dû se mettre à la préparation d'une soutenance publique, et durant ce rude travail, il ne s'était relâché en rien, bien au contraire, de ses exercices commandés et des pratiques de surérogation. Sa santé, encore florissante en apparence, était gravement compromise. Soit par l'effet de ce dépérissement, soit par une sorte d'avertissement intérieur, la pensée de la mort était entrée dans son esprit. Au lendemain d'un de ces succès dont s'enivrent si volontiers les ambitions juvéniles, il sentait plus fortement que jamais le néant des choses de la terre. Durant le mois de juillet on l'entendit à diverses reprises exprimer son désir
d'aller à Dieu. Un de ses professeurs lui ayant
demandé s'il ne craignait pas la mort, il répondit : « Si j'en avais le choix, je voudrais faire d'abord une retraite de quelques jours; mais même sans cela je mourrais volontiers. »
Le 3i du mois, recevant suivant la coutume le billet où étaient inscrites, avec le nom du patron du mois suivant, quelques sentences pieuses, il y trouva ce verset de saint Marc (xiii, 33) : Videte, vïgilate et orate ; nescitis enim quando tempus sit. Ce fut pour lui un avertissement du ciel, et il alla annoncer joyeusement au père Piceolomini et à quelques autres que bientôt Dieu l'appellerait à lui.
On était dans la période des grandes chaleurs-. Le 5 août, Jean eut une- légère atteinte de dysenterie. Il n'y attacha aucune importance et partit avec les autres pour la maison de campagne. Après le dîner, il eut avec le père Octave Lorenzini, qu'il savait très versé dans rilistoire dés origines de la Compagnie, un long entretien. Le sujet était de ceux dont il ne pouvait se rassasier de parler, et il multiplia ses questions sur l'es vertus des premiers pères.
Le lendemain, une soutenance de thèses devait avoir lieu au Collège des- Grecs. Le préfet des études, qui ignorait l'indisposition du frère Jean, trouva tout naturel' de déléguer, pour représenter le Collège Romain, le jeune lauréat qu'on avait
applaudi quelques semaines auparavant. Sans s'excuser, Jean, bravant la lourde chaleur de la saison, se rendit à la réunion. Il y prit la parole. La solidité et la clarté de son argumentation, relevée, comme toujours, par son exquise modestie, cliarmèrent à ce point l'auditoire, qu'on lui laissa la parole une heure durant. Cette séance le fatigua beaucoup, et le soir il ressentit les premières atteintes de la fièvre.
Le lendemain dans l'après-midi, le père recteur du Collège rencontra Berchmans. Frappé de sa pâleur et de son air défait, il l'envoya à l'infirmerie. Jean obéit aussitôt, sans prendre le temps de retourner à sa chambre.
L'infirmier lui trouva si mauvaise mine, qu'il le fit mettre au lit sur-le-champ. Puis, comme pour faire parler son malade, il lui demanda ce qui allait arriver. Berchmans sourit : ce Tout ce qu'il plaira à Dieu, répondit-il ; nous sommes entre ses mains, »
A la nouvelle que Jean était sérieusement indisposé, l'inquiétude commença à se répandre dans la maison. On put voir alors à quel point il était aimé et vénéré de tous ses confrères. Dans ce grand collège, où se pressait une si nombreuse population, ce n'était malheureusement pas un spectacle rare que la mort d'un jeune homme emporté à l'entrée de la vie. Mais
Berchmans avait conquis une telle place dans l'affection et dans l'admiration de tous, que la seule pensée qu'on pourrait le perdre mit toute la maison en émoi. Les progrès de sa maladie, et les moindres incidents furent notés jour par jour et heure par heure, avec le même soin pieux que s'il se fût agi d'un personnage du plus haut rang.
Lorsque son professeur de philosophie vint le voir, Jean lui rappela d'un air joyeux le texte de son patron du mois : « Prenez garde, veillez et priez ; vous ne savez pas quand viendra le moment, » Il espérait bien que le moment ne se ferait pas longtemps attendre.
La nuit fut agitée. Le lendemain, qui était un dimanche, la sainte communion fut apportée au malade. Jean voulait quitter sa couche et se prosterner à terre. On le lui défendit, et il se contenta de se mettre à genoux sur son lit. Il éprouva quelque soulagement, et passa une journée relativement tranquille, parlant de Dieu et des choses spirituelles avec ceux qui venaient lui rendre visite. Par crainte de la contagion, on avait recommandé de ne point s'approcher du lit des malades. Jean était le premier à avertir les visiteurs de se tenir à distance. Le soir, suivant le pieux usage du Collège Romain, des pères et des frères se présentèrent pour lui
refaire son lit. Jean appela l'infirmier, le pria de ne pas le permettre et de vouloir lui et son aide le faire lestement. C'était pour éparg-ner à ses charitables confrères une besogne que la nature de son mal pouvait rendre désagréable.
Malgré ses efforts pour obéir à l'infirmier, qui lui recommandait de chercher à dormir, il n'y réussit point. Le jour suivant, d'après l'ordonnance du médecin, on lui apporta un médicament. Il le prit aussitôt, et se tournant vers un prêtre de ses compatriotes qui se trouvait alors près de son lit, il le pria de dire les grâces, comme après le repas.
La journée se passa péniblement; la maladie suivait son cours, et le soir il y eut un redoublement de fièvre. C'était la veille de saint Laurent, un des grands patrons de Rome ; Jean demanda à l'infirmier s'il pouvait communier le lendemain. L'usage d'alors voulait que l'on portât la sainte communion aux malades le dimanche seulement. Tout en le lui faisant remarquer, l'infirmier ajouta qu'il obtiendrait sans peine une exception pour lui. « Non, répondit Jean, ne vous inquiétez pas de ce que je vous ai dit ; faisons comme tout le monde. » Et il sacrifia ce saint désir avec la simplicité qu'il mettait h toute chose. En considération de ceux qui avaient la charité de venir le voir, il pria
l'infirmier de ne rien négliger pour entpetenir la propreté ; il voulait qu'on renouvelât l'air, dût-il lui-même en être incommodé.
Le danger ne paraissait pas imminent, bien que des traces d'inflammation pulmonaire eussent été constatées. Mais le lendemain, fête de saint Laurent, après une nuit pénible, Jean se trouva plus mal. Il était tellement affaibli qu'on fut obligé de recourir à des fortifiants toutes les quatre ïieures. Il ne cessa pas pour cela d'accueillir les visiteurs avec sa grâce habituelle, et, dit l'infirmier,, c'était lui qui les consolait. Le soir de cette journée, le père recteur étant entré avec quelque pères, Jean les salua cordialement, puis se mit à parler des joies du paradis. Lorsque les autres se furent retirés, le père recteur lui demanda si, au cas où Dieu voulait le rappeler à lui, il y avait quelque chose qui pût le chagriner. « Non, mon père, r^pondit-il, si ce ja'es.t peut-être la crainte que la charité entre la province de Rome et la nôtre ne s'en trouve un peu refroidie. Mon compagnon et moi, morts tous deux, on n'osera plus envoyer ici d'étudiants belges. Et ces relations, si conformes à l'esprit de la Compagnie, risquent d'être interrompues. Pourtant s'il plaît à Dieu que je meure, Lui sait bien ce qu'il fait. Quant à moi, je suis entièrement
résigpné à la volonté divine ; mais si je consultais mes préférences, j'aimerais mieux partir que de rester. » Le recteur fut aussi édifié de cette réponse que désolé de la perspective de perdre un pareil trésor.
Vers minuit, ne pouvant dormir, Jean se mit à parier de Dieu, L'infirmier lui tâta le pouls, et le trouva très faible. « Je crois, dit-il, que vous ferez bien de communier demain matin. »
• — « En viatique ? » reprft le malade. — « Oui, répondit le hère, car il me semble qu'il y a peu d'espoir. »
Jean, comme transporté d'une joyeuse surprise se jeta au cou de l'infirmier et l'embrassa. Le bon frère ne put dominer son émotion et éclata en sanglots.
« Allons, mon frère, dit Jean gaiement, préparons-nous. Je vous assure que vous ne sauriez me donner une plus agréable nouvelle, ni me faire un plus grand plaisir. » Et saisissant son crucifix et son chapelet : « Seigneur, dit-il, voilà ^out ce que je possède et tout ce que j'ai possédé en cette vie; ne m'abandonnez donc pas, mon bon Jésus. » De plus en plus ému, l'infirmier se recommanda à ses prières, tout en l'engageant, par devoir, à modérer cette ardeur qui épuisait ses forces. Jean répliqua que rien ne lui faisait plus de bien à l'âme. ^Ensuite, il
le pria de prendre la plume, et lui dicta ce qui suit :
« Je demande pardon à mon très bon père général , et je me repens d'avoir été un si indigne fils de la Compagnie. Je remercie ma bonne mère la Compagnie de Jésus des grands bienfaits dont, malgré mon indignité, elle m'a comblé. Je remercie le père recteur et mes professeurs, le père François Piccolomini, le père Tarquin Galluzzi, le père Horace Grassi de toutes les peines qu'ils se sont données pour moi. Je remercie le père ministre et les frères infirmiers pour leur extrême bonté à mon égard. Je remercie ceux qui pendant cette courte maladie m'ont rendu visite. Je désire que mon matelas soit étendu à terre lorsque je recevrai la sainte Communion, et je voudrais que mes plus jeunes frères y assistent de loin ou de près. Comme je ne puis embrasser mes chers pères et frères, je prie le père Recteur de charger quelqu'un de le faire à ma place selon la coutume de la Compagnie. Je désire mourir revêtu de l'habit de la Compagnie. »
Ayant prié l'infirmier de remettre ce billet sau père Recteur, comme il songeait à tout, il lui demanda encore de lui laver les pieds, par respect pour l' extrême-onction qu'il allait çecevoir; puis il reprit ses affectueux colloques
avec Dieu. Vers trois heures il fit appeler le père recteur, qui arriva aussitôt. Jean lui parla longuement des affaires de son âme et demanda s'il convenait de faire une confession générale de tout le temps passé en religion. Ce ne fut pas l'avis du supérieur, et il fit simplement sa confession ordinaire.
I^e recteur prit ensuite connaissance du billet écrit sous la dictée de Jean, lui accorda tout ce qu'il demandait, et donna l'ordre que les jeunes religieux fussent avertis à l'heure du lever d'avoir à se réunir à l'église pour escorter le Saint-Sacrement. Lorsque à quatre heures, au signal du lever, la communauté apprit la nouvelle, ce fut une désolation universelle, et tout le monde s'empressa de se rendre soit à l'église soit à l'infirmerie. Le père Corneille a Lapide qui portait une vive affection à son jeune compatriote, voulut le voir seul, et lui demanda si aucun sujet d'inquiétude ou de tristesse ne troublait son âme à ce moment. Le front radieux, et ouvrant les mains, Jean répondit en souriant : « Absolument rien. » Ceux qui virent l'angélique jeune homme, couché par terre sur un matelas, revêtu de sa soutane, et entendirent les ferventes invocations qui sortaient de sa bouche, ne purent retenir leurs larmes. A quatre heures et demie, le père Recteur, entouré d'un
m SAINT JEAN BERCHMANS.
grand nombïe de pères et de tous les jeunes scolasliques, entra dans la chambre du malade, portant le Saint-Sacrement. Au moment où, après avoir récité les formules rituelles, le recteur s'avança avec la sainte liostie, Jean se dressa ■vivement, se mit à genoux, et soutenu par deux assistants, il prononça ces paroles d'une voix qui trahissait l'ardeur de son âme : a Je proteste qu'ici présent est le Fils du Dieu tout-puissant et de la bienheureuse Vierge Marie ; je proteste que je veux vivre et mourir véritable enfant de ma sainte mère l'Église catholique, apostolique et romaine; je proteste que je veux vivre et mourir véritable enfant de la bienheureuse Vierge Marie; je proteste que je veux vivre et mourir véritable fils de la Compagnie. »
Lorsque le malade eut achevé cette émouvante protestation, le père Recteur prononça les paroles du rituel : Accipe, f rater, viaticum corporis Domini nostri lesu Christi. A ce moment, tous les assistants prenant tout à coup conscience que le dernier espoir avait disparu, éclatèrent en sanglots. Ce fut, dit Un témoin, une scène dont on ne peut se faire une idée à moins d'y avoir assisté.
Après avoir reçu la sainte communion, Jean inclina la tête, croisa les bras sur la poitrine et demeura quelque temps en action de grâces;
EA MORT. m
puis il exprima le désir* de recevoir l'extrêmeonetion. On lui fit coniprendïe que rien ne pressait, et il se montra satisfait. Un peu plus tard le père Recteur lui demanda quand il désirait recevoir le sacrement. « Tout de suite, dit-il, tout de suite. »
La chambre se remplit encore une fois, et le père Hecteur avait à peine commencé les prières, que de nouveau les larmes se mirent à couler; l'officiant, gagné par l'émotion, ne put proférer que des paroles entrecoupées. SeulJean demeurait calme. Les mains jointes, les yeux fixés au ciel et tout entier à l'action sainte qui allait s'accomplir, il répondait d'une voix ferme aux prières.
Après la cérémonie, il demanda aupère Recteur la permission de dire sa coulpe, c'est-à-dire de s'accuser publiquement de ses manquements et défauts . Il le fit suivant l'usage de la Compagnie-, eV très humblement. Le père Recteur lui ayant demandé s'il avait quelque autre désir à exprimer, il se pencha et lui dit à l'oreille : « Si votre Révérence le juge bon, dites a mes pères et frères que la plus grande consolation que j'éprouve en ce moment c'est que, depuis mon entrée dans la Compagnie, je ne me souviens pas d'avoir commis un péché véniel de propos délibéré, ni d'avoir volontairement transgressé
aucune règle ni aucun ordre de mes supérieurs. Mais je m'en remets à votre Révérence. » Il dit cela, ajoute le recteur qui raconte lui-même le fait, avec grande humilité et une entière indifférence, dans une pensée de zèle, pour inspirer l'estime de l'exacte observation des règles.
Dans la même pensée le père Recteur n'hésita pas à répéter ces paroles à tous les assistants. Ceux-ci en furent profondément édifiés; mais ils sentirent surtout très vivement que ce candide aveu était l'adieu suprême. Si Jean n'avait pas été certain de mourir, jamais il n'aurait songé à parler ainsi.
Alors pour lui épargner la fatigue, le père Recteur voulut lui donner l'accolade au nom de la communauté; mais Jean obtint de faire approcher au moins ceux qui étaient là. Il fit d'abord signe au P. Piccolomini, s'entretint quelque temps avec lui, et toujours souriant, l'embrassa affectueusement; puis ce fut le tour de Jean-Paul Oliva et de tous ses jeunes condisciples ; il parla à chacun comme s'il avait été en pleine santé, reçut leurs messages pour le ciel et avec beaucoup de simplicité leur donna divers avis spirituels. Son professeur de mathématiques, le P. Grassi, était resté le dernier. Jean se jeta à son cou et lui dit : « Mon père, cette nuit je me suis souvenu de la charité de
Votre Révérence, comme vous le prouvera le billet que j'ai dicté. Je vous remercie de la peine que vous vous êtes donnée pour m'instruire. » Vivement ému, le P. Grassi se mit à genoux, et demanda pardon à son saint élève de ne pas lui avoir témoigné toute la charité qu'il aurait dû et de ne pas avoir profité de ses exemples, le priîint, lorsqu'il serait au ciel, de lui obtenir le don d'oraison. L'humilité du saint s'alarma de voir dans cette attitude un prêtre, son professeur. Il le pria instamment de se relever, lui promettant de porter sa demande auprès de Dieu.
• Comme le P. Cepari l'avait quitté pour aller dire la messe, Jean se tourna vers le P. Piccolomini, qui était resté à son chevet, et lui dit : « Le père Recteur lutte pour moi comme Jacob. » A un autre moment il reprit : « Le père Recteur me fait la guerre ; mais il n'aura pas le dessus. J'ai peur que le père Recteur ne s'oppose à la volonté divine. » Et en effet, en revenant, le père Cepari lui dit : « Frère Jean, je me suis plaint un peu à Notre-Seigneur qui veut vous enlever si tôt. » Jean sourit et baissa les yeux sans répondre. Un second médecin fut appelé, le docteur Angelo Bagnarea qui, a la vue de tant de joyeux abandon et de sérénité, ne put cacher son émotion. « C'est, dit-il, un
M6 SAINT JEAN BEKCHMANS.
autre saint Louis. Il faut à tout prix le sauver, Que \ou8 êtes heureux, vous religieux, de pouvoir si allègrement attendre la mort. C'est un bonheur peu commun. »
Cependant les soins dont il se voyait l'objet causaient à Jean un autre sujet d'inquiétude. Four un pauvre comme lui, tous ces remèdes étaient bien dispendieux. « Celte maladie coûtera cher, » disait-il, ajoutant que sa vie ne valait pas toute cette dépense. Il fallut calmer ses scrupules.
Ce jo(ur-là le père Général vint également le visiter. Jean lui dit qu'il avait souhaité obtenir sa bénédiction; il le remerciait de ses soins paternels, et lui demandait le pardon de ses fautes. Le père Général eût été fort en peine de dire ce qu'il avait à lui pardonner. Son émotion le disait pour lui. Il bénit le malade et se hâta de sortir pour cacher les larmes qui le suiFoquaient.
Pendant toute cette journée, la chambre ne désemplit pas, et l'on dut prendre des mesures pour restreindre le nombre et la durée des visites. Le mercredi soir, comme on s'attendait qu'il ne passerait pas la nuit, personne ne voulait se retirer. Sauf quelques-uns qui furent autorisés à veiller le malade, le père Recteur donna l'ordre à tous d'aller prendie leur repos; mais
ils se firent promettre par rinfirmier d'être avertis en cas de danger imminent.
Toute la nuit s'écoula dans une pénible insomnie. D'heure en heure l'affaiblissement augmeBitait. Le malade lui-même ein suivait les progrès sans l'ombre d'émotion, accueiliaat, d'une répartie joyeuse^ les réponses attristées de l'infirmier, qu'il inteurogeait de temps ea temps.
Un de ses compatriotes, le père Marc Van Doorne, était présent. Il proposa à Jean de faire un voeu à Notre-Dame de Foy : c'était une madone très vénérée en Belgique, où son sanctuaire attirait de nombreux pèlerins, Jean avait confiance en Notre-Dame de Foy, mais il ne désirait pas qu'elle le retînt sur la terre. Il accueillit, la proposition sans enthousiasme et n'y consentit finalement que pour ne pas afEige» son. compatriote.
Comme on lui offrait de lui faire une lecture spirituelle, il indiqua lui-même le récit de la mort de saint Louis de Gonzague. A l'endroit où il est rapporté que saint Louis,, durant sa dernière, maladie n'avait donné aucun signe d?impalienee, il se tourna, vers son crucifix : « Seigneur, dit-il, si j'ai manqué en ce point, sans le savoir, pardonnez-moi. » Puis, entendant qu'à l'annonce de sa mort prochaine, saint
Louis avait dit le Te Deum^ il voulut faire de même et pria les assistants de réciter avec lui l'hymne d'action de grâces.
L'infirmier lui ayant tâté le pouls, Jean demanda comment il le trouvait : « Nous approchons de la fin, » fut la réponse de l'infirmier. A partir de ce moment le saint malade ne voulut plus être servi de la main d'aucun prêtre, s'imaginant — à tort — qu'un prêtre, qui par inadvertance hâterait sa mort, encourrait par le fait l'irrégularité.
Alors il demanda son crucifix, et le livre des règles, qu'il se mit à feuilleter. Comme il n'y trouvait pas les règles des scolastiques, il pria qu'on lui donnât un exemplaire qui les contînt. Quand il l'eut reçu, il l'enlaça de son chapelet, le porta à ses lèvres avec son crucifix et serra ce faisceau précieux sur sa poitrine en disant, avec une ferveur extraordinaire : « Haec sunt tria mihi carissima; cum his libenter moriar. Ces trois objets sont ce que j'ai de plus cher; avec eux je mourrai volontiers. »
A sa demande on lui lut ensuite, par intervalles, quelques-unes des sentences du petit livre où il avait collé, mois par mois, les billets lui désignant ses patrons mensuels, notamment celui qui avait paru lui annoncer sa mort prochaine. On récita encore ks psaumes graduels. Le reste
de la nuit se passa sans autre incident, mais non sans souffrances.
Le jeudi, de grand matin, le père recteur vint prendre des nouvelles du malade, et lui ordonna de demander sa guérison, si c'était pour la plus grande gloire de Dieu. Jean obéit. « Frère Jean, ajouta le recteur, en récitant mon office — c'était l'office de saint Laurent — j'ai rencontré ces paroles qui semblent écrites pour vous : Puer meus, noli timere, quia ego tecum sum, dicit Dominus. Si tî^ansieris par ignem, flamma non nocehit tibi, et odor ignis non erit in te; liberabo te de manu pessimorum et eruam te de manu Jortium, Mon enfant, ne crains rien, car je suis avec toi, dit le Seigneur. Si tu passes par le feu, il ne te nuira point et tu ne garderas même pas l'odeur de la flamme. Je te délivrerai des mains des méchants, et je t'arracherai aux mains des puissants. Tout cela, j'espère, se vérifiera en vous. » — « Moi aussi je l'espère, répondit Jean, mais par les mérites de la sainte Vierge. »
Laissé quelque temps à peu près seul, il ne cessa de s'entretenir avec Dieu par de courtes prières; on l'entendait répéter cette invocation qui lui était familière : « Ne me deseras, Maria, ne me /'allas; filius enim tuus sum, tu sois quia iuravi. Ne m'abandonnez pas, ô Marie, ne me trompez pas; je suis votre fils, vous savez que je
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l'ai juré. » Mais bientôt l'afEueiMîe r€Oomtn«:nça auprès du malade. Une des visites qu'il reçut ce jour-là fut «elle du P. De Lugo — plus tard cardinal — qui, plein de cojafiance dans les .prières de Jean, venait lui recommander une affaire qu'il avait fort à cœur.
Le bruit s'éiant répandu en ville qu'un religieux d'une grande sainteté se mourait au Collège Romain, il fallut défendre la porte de l'infirmerie contre les étrangers j Des exceptions durent être faites en faveur de quelques amis ou insignes bienfaiteurs. Ils furent reçus avec l'exquise affabilité dont Jean ne se départait jamais, et ses réponses furent d'un à-propos étonnant. Parmi les étrangers que lui amena le P. Recteur se trouva un jeune rhétoricien qui venait de se présenter à la Compagnie et qui devait entrer au noviciat de Saint-André le jour de l'Assomption. « O que je suis beureux, dit Jean, d'avoir un nouveau frère. » Et lui prenant affectueusement la main : ce Père Recteur, dit-il, voilà celui qni me remplacera. »
Ces visites continuelles fatiguaient le malade, et les supérieurs voulaient qu'on le laisaât reposer. Mais lui, sacbant que beaucoup de pères et frères attendaient à la porte et désiraient vivement le voir, demanda qu'on voulût bien les laisser entrer an à un. C'était la dernière fois qu'il les verrait
el pourrait leiH' paTler. Cette consolation ne lui fut pas refusée. Alors commença le défilé de ceux qui voulaient lui dire adieu, se recommander à ses prières et lui demander quelque avis. Son extrême faiblesse ne l'empêchait pas d'écouter tout le monde et de répondre aux questions, A la plupart il faisait des recommandations d'une portée générale : la dévotion à la sainte Vierge, l'amour de l'oraison, l'observation des règles. Quelques-uns reçurent des conseils particuliers, conformes à l'état de leur âme, et s'étonnaien^t de l'extraordinaire clairvoyance que ces avis supposaient. D'autres reçurent quelque mandant spécial, tel que celui de défendre l'Immaculée Conception, de travailler au culte des saints de la Compagnie.
Ce qui frappa tout le monde c'est que ce jeune homme si humble, si modeste, si réservé, si plein de respect pour tous, grands et petits, et qui jamais ne s'était permis de donner des avis à n'importe qui, sauf quand il en était prié dans l'intimité, parla ce soir-là à tous avec une grande liberté, tanquam potestatem habens, et un tel accent d'antorité, que l'on avait le sentiment d'entendre Dieu parler par sa bouche.
Restait en dernier lieu ce jeune Hongrois, Nicolas Radkaï, son condisciple, qui lui confiait les secrets de son âme. Voulant donner à cet
ami, qui lui était particulièrement cher, une dernière marque d'afiFection, Jean le pria d'attendre que tous les autres fussent partis. Quand il le vit entrer, il le serra dans ses bras et lui dit : « Mon cher Nicolas, cette fois c'est mon dernier salut, je ne vous parlerai plus en ce monde. Vous savez que je vous ai toujours aimé ici-bas, je vous aimerai dans le ciel. » Radkaï le supplia de lui venir en aide et de lui obtenir plusieurs grandes grâces dont il avait besoin. Après quelques instants de réflexion, Jean leva les yeux au ciel et répondit : « Oui, mon cher Nicolas, je vous obtiendrai l'esprit d'oraison, l'esprit de chasteté et l'esprit de mortification. » Puis il l'embrassa deux fois et lui dit adieu. Le jeune homme ne pouvait s'arracher à cet entretien, et pria Jean de lui dire simplement s'il allait vraiment mourir. « Oui, mon cher Nicolas, dit Jean; demain matin certainement je mourrai ». — « Pourrai-je être présent? » — « Tâchez d'y être, » répondit Jean, et il lui donna une dernière fois l'accolade. « Je le suppliai alors, dit Radkaï, puisqu'il s'en allait ainsi, de me donner sa bénédiction. Il s'y refusa d'abord; mais j'insistai au nom de notre amitié déjà ancienne. Il céda, éleva la main, me bénit deux fois en souriant, et me remercia de lui avoir prêté, durant sa maladie, un reliquaire de nos saints ; il désira le garder, pour
y trouver force et consolation jusqu'à la fin. » Voyant ce concours extraordinaire, et le respect que tous, y compris les prêtres, témoignaient au malade, le père Recteur craignit qu'il ne fût tenté de vaine complaisance. Il fit donc sortir tout le monde et lui dit : « Mon cher frère, vous pouvez être exposé, en ce moment, à deux tentations du démon : l'une contre la foi, l'autre contre l'humilité. Il faut vous armer contre l'une et l'autre ». — « Mon père, répondit Jean, grâce à Dieu je me sens assez armé du côté de la foi. Contre la vaine gloire, le père spirituel vient de me prémunir excellemment, pour le cas où la tentation se présenterait. »
Ce n'est point de ce côté qu'il eut à soutenir le combat qu'il appréhendait, car il était persuadé que le démon viendrait le tenter. Le soir, quand tout le monde se fut retiré, il pria le P. Gaudt qui était resté auprès de lui de l'assister cette nuit encore, « quia hac nocte agitur de summareî, ajouta-t-il, cette nuit, toute l'afiaire doit se décider ». Et il avait dit à d'autres : « Cette nuit j'aurai à lutter. »
A 9 heures du soir, les corridors et les chambres voisines étaient pleins de monde. Tous voulaient assister aux derniers moments du saint. On croyait qu'il ne passerait pas la nuit, mais • il
assura qu'il ne mourrait que dans la matinée.
Le supérieur renvoya les assistants et promit de les réveiller en cas d'alerte. En se retirant, son professeur lui dit : « Allons, frère Jean, attendez-nous, et ne partez pas en mon absence. »> — **. N'ayez aucune crainte, répondit Jean, vous assisterez à mon départ. »
Quelqu'un ayant dit que, vu la nature du mal, Jean mourrait probablement en parlant, le ma* lade l'entendit : « Il en sera ainsi, dit-il, car j'ai demandé à Dieu ou de mourir sur les champs de bataille au service des soldats qui, en Flandre, combattent les hérétiques, ou bien,, avec toute ma présence d'esprit, en parlant. Je ne doute pas que cette seconde grâce ne me soit accordée. » On lui donna du bouillon. Il en goûta : « Mon frère, dit-il, c'estassez. Ce n'est plus le moment de manger, mais de prier. »
Vers dix heures, à % demande de Jean, on récita les prières de la recommandation de l'âme ; il voulut qu'aux litanies on ajoutât les noms des bienheureux de la Compagnie, ceux du P. François de Borgia, du P. Joseph Ancliieta et du frère Alphonse Rodriguez, qui devait arriver aux suprêmes honneurs le jour où Jean fut canonisé lui-même.
Après avoir essayé en vain de prendre un peu de repos, il se mit à chanter joyeusement VJve maris Stella, et après la première strophe il passa
aiis&itôl; au Manstra te esse matrem. L'infirmier lai recommanda de ne pas se fati|[u«r, mais il répondit que cela ne le fatiguait point et qu'il fallait y aller Joyeusement. Et il demanda de moiiveau des prières, car il redoutait les tentations du démon.
L'épreuve ne se fit pas attendre. Vers une heure de la nuit, le P. Gaudt qui s'était retiré un instant dans la chambre Voisine, entendit la voix du malade. Il entra aussitôt, et trouva Jean, assis sur son Ht, le visage altéré, agitant les bras et s'écriant : « Non, je ne ferai pas cela. Moi vous offenser, Seigneur? Marie, jamais Je n'offenserai votre Fils! Arrière; je ne le ferai pas. J'aime mieux mourir mille fois, dix mille fois, cent mille fois, un million de fois. » Puis encore : « Arrière, Satan, je ne te crains point. »
Les assistants se mirent à prier et à asperger son lit d'eau bénite. « Voilà mes armes j), s'écria Jean en saisissant son crucifix, son chapelet et ses règles. Il ouvrit le livre et se mit à en parcourir les titres. Arrivé à la formule des vœux de scolastique, il la récita pieusement, et, ce qui montre que sa présence d'esprit était entière, il passa, comme n'ayant plus de sens pour lui, ces mots ut vitam in ea perpétua degam.
Vers deux heures, le danger parut imminent et l'on courut avertir le père Recteur et quelques
autres pères. Le père Recteur lui suggéra quelques pieuses invocations ; Doleo Domine. Credo Domine. Spero Domine. Anio Domine^ et lui fit répéter plusieurs fois : paratum cor meum^ Deus, paratum cor meum. Il lui donna une dernière absolution, et rejoignit les autres pères dans la chambre voisine, où on lui rendit compte des incidents de la nuit. En rentrant dans la chambre du malade, il le trouva privé de la parole. Jean était étendu immobile ; il avait relevé les genoux, et y appuyait, aOn de mieux le voir, le trophée des trois objets chers à son cœur. On se mit en prières, et lorsqu'on lui suggérait quelque sentiment pieux, il montrait sa satisfaction par le mouvement des paupières.
L'assurance donnée par Jean qu'au dernier moment il parlerait encore allait-elle être démentie? Quelques-uns le craignaient. Mais vers 5 heures' le père Piccolimini, ayant remarqué chez le malade un léger mouvement des lèvres, demanda s'il désirait quelque chose. Jean répondit avec effort : « Je voudrais pouvoir parler. » Le père lui dit de prononcer mentalement le nom de Jésus, s'il ne pouvait le faire de vive voix. Jean redoubla ses efforts et parvint k prononcer et à répéter le nom de Jésus. A partir de ce moment il recouvra la parole.
« Jean, lui dit le père Recteur, il est temps que
j'aille dire la messe ; mais attendez, pour mourir, que je sois revenu. » Il répondit qu'il ferait ainsi.
Mais à peine le recteur était-il sorti, qu'on vit reparaître sur le visage de Jean et dans ses mouvements le trouble qui l'avait agité quelques heures auparavant et on l'entendit crier : Hoc non Jeci çoluntarie, non feci volenter ! çeniamus domum,veniamus domum.
— « Jean, lui dit le P. Piccolomini, écoutezmoi, et ne dites que ce que je dirai moi-même : Credo, Domine. Spero Domine. Amo Domine. »
Jean répétait ces paroles mais d'un air visiblement distrait, et se remit à dire, d'une voix pleine d'angoisse : Veniamus domum l non feci volenter, eamus domum! Le père alors éleva la voix : « Jean, dit-il, jusqu'ici vous m'avez toujours obéi; écoutez-moi donc comme vous avez toujours fait, ne prêtez attention qu'à mes paroles, et n'en dites pas d'autres. » Chose étonnante, dit le père Cepari, à l'instant sur cet ordre, le saint jeune homme retrouva la tranquillité, et d'un visage épanoui et serein, sans plus s'arrêter à ces pensées troublantes, il répéta les pieuses invocations qui lui étaient suggérées.
On. ne devina pas d'abord la cause de son trouble. Mais lorsque, après la mort du saint,
lo8 SAINT JEAN BERCHMANS.
on connut l'histoire du reîig΀ux tenté de se retirer chez les Oiartreux et sauvé par Berchmans, on ne douta point qu'il n'y eût une connexion entre le pénible incident de la nuit et «et acte de cfearité dont l'ennemi du salut chercha sans doute à lui faire un sujet <îe remords. Après cette lutte, son regard sembla chercher quelqu'un. Le père Piccolomini lui demanda :
« Jean, qui voudriez-vous? le père Recteur ?
votre confesseur? » — « Le révérend père lecteur, répondit -il » Celui-ci arriva bientôt. Jean avait à lui dire qu'il était heureux d'avoir obéi en l'attendant, et combien il désirait l'avoir à ses côtés au moment de la mort qui approchait. Il demanda qu'on récitât les litanies de la sainte Vierg^e, auxquelles il répondit : ora pro me, inclinant la tête aux invocations sancta Firgo nrginuniy et Mater castissima. Ensuite ce furent les litanies de ses patrons du mois, dont il s'efforça de répéter exactement les noms. Peu à peu ses réponses anx prières s'espacèrent; les noms de ïésus et de Marie furent les derniers qui sortirent de sa bouche, et tandis que [ses yeux fixaient l'image] du crucifix, qu'il n'avait cessé de tenir en main, avec son rosaire et son livre de règles, il rendit son âme à Dieu.