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d'entreprendre ce travail. Le concours d'une main amie le rendit possible. L'auteur a de grandes obligations à celui qui l'a déchargé en partie de la rcvision du texte. C'est avec regret qu'il s'interdit de citer le nom de ce collaborateur charitable, pour déférer à une volonté formellement exprimée.
Bruxelles, i3 mars 192 1.
Si l'honneur suprême de la sainteté est d'être proposé en exemple à l'imitation des âmes chrétiennes, jamais il ne fut mieux mérité que par saint Jean Berchmans,
Les hagiographes d'autrefois ont placé si haut leur idéal, que beaucoup l'estiment exagéré ou désespèrent de l'atteindre. Souvent ils se sont plu à mettre surtout en lumière les manifestations éclatantes de la puissance divine, au point de transporter dans un monde merveilleux ceux qu'ils ne mettent pas en défiance.
L'héroïsme chrétien tel qu'ils le montrent, apparaît sous des formes si hiératiques et convenues, que, de bonne foi, il nous est impossible d'y reconnaître les conditions ordinaires de nos luttes et de nos épreuves.
On n'élèvera pas la même objection contre les exemples que nous oflFre la vie de Jean Ber-
2 SAINT JEAN BERGHMANS.
chmaus. Elle ne nous dépasse que par l'excellence suréminente d'une vertu appliquée à de modestes devoirs, qui sont ceux de tous les religieux, je dirais presque, de tous les chrétiens.
Par son origine, Jean Berchmans est un humble enfant de la masse obscure. Dans l'histoire de sa famille on ne retrouvera rien qui puisse intéresser la postérité. Aucun de ses ancêtres n'a laissé trace dans les annales de leur époque, et les siens doivent à lui seul de n'être pas complètement oubliés. L'érudit qui, à grand renfort de recherches, a entrepris l'histoire généalogique de la famille Berchmans, s'est laissé guider, c'est certain, par sa dévotion autant que par sa curiosité de chercheur. Il s'est trompé s'il a cru ajouter un fleuron à la couronne du jeune saint.
L'obscurité de son nom n'est point compensée par ces faveurs éclatantes qui ont illustré la vie de tant d'autres saints, ou par ces interventions extraordinaires qui portent le sceau de la puissance divine. Dans cette courte carrière il n'y a trace ni de ravissements, ni de visions, ni de miracles, et rien n'y a trouvé place de ce qui passait autrefois pour caractériser l'homme de Dieu, en communication sensible avec lui, et disposant, pour, ainsi dire à son gré de la toutepuissance divine.
Chose plus rare encore, ce jeune saint n'est amené sur aucun théâtre où sa vertu trouve Toccasion de briller aux yeux du monde. Les principaux épisodes de sa vie se passent à l'intérieur d'une famille bourgeoise, dans les classes d'un collège, dans la cellule d'un novice, ou d'un étudiant en philosophie. Et dans la simplicité de ce décor, aucun événement marquant ne vient mettre en saillie l'excellence de sa personnalité. Point de crise d'âme, point de grandes luttes ni de grands travaux d'apostolat, nulle action inspirée par les saintes folies de la pénitence. A première vue rien ne distingue ce jeune homme de ses camarades et un regard superficiel ne sera attiré vers lui que par le charme souverain de sa candeur aimable et rieuse.
Et pourtant il est peu de vies où aient éclaté avec plus d'évidence le prestige et l'influence de la sainteté en elle-même dégagée de ce que l'on appellerais ses accessoires. L'action pénétrante qu'elle a exercée autour d'elle, lui vient de son rayonnement propre et n'emprunte rien à ce prestige extérieur, auquel s'attachent ordinairement le respect et l'admiration des hommes.
Nulle part on ne comprend mieux ce que c'est qu'une âme élevée et transformée par la grâce. Nulle part non plus n'apparaît avec la même clarté par quel moyen, par quel effort,
avec quel secours l'âme se transfigure et devient capable d'atteindre la perfection.
Cette courte existence dans laquelle on chercherait en vain l'action héroïque, au sens ordinaire du mot, jette autour d'elle un éclat sans pareil. Mais cette splendeur de la sainteté n'est pas aveuglante. Elle est faite pour attirer le regard de ceux qui ne se sentent pas soulevés par des grâces de choix à des hauteurs inaccessibles au vulgaire. Elle montre que ce sentier simple et uni des plus humbles devoirs mène haut et loin ceux qui le suivent au jour le jour, sous le regard de Dieu. C'est la leçon de cette courte vie, dont l'héroïsme resta ignoré du monde et de lui-même.
D'autre part, les faits d'où se dégage cette leçon n'appellent d'aucun côté un effort d'érudition ou de critique. Là aussi tout est simple, clair et à la portée de tous les esprits.
L'époque où il parut est peu éloignée de nous, et rien n'est plus aisé que de la reconstituer minutieusement dans tous ses détails et de la faire revivre. L'histoire, la vie sociale, les mœurs du temps, tout cela nous est aussi familier que peuvent l'être pour nous les choses du passé. Nous pouvons, presque sans effort d'évocation, suivre notre saint dans les divers milieux qu'il a traversés et qui n'ont pas corn-
plètement cessé d'être les nôtres, et cet ensemble concret de circonstances parmi lesquelles se déroule sa vie, rappelle aussi peu que possible l'atmosphère irréelle et vaporeuse où les hagiographes du passé aimaient à faire mouvoir leurs personnages.
Enfin, sur son caractère et ses actions les témoignages abondent : témoignages de toute première main, émanant de ceux qui l'ont vu de près, ont vécu dans son intimité, et dont un bon nombre étaient des personnages distingués et peu suspects de s'être laissé entraîner par un enthousiasme irréfléchi.
Les premiers maîtres de son enfance, ses protecteurs, ses hôtes, ses professeurs et ses directeurs au collège, ont presque aussitôt après sa mort écrit leurs souvenirs. Ainsi firent également, en Belgique, les supérieurs de son Ordre, ses maîtres des novices Antoine Sucquet et Guillaume Bauters. Une mention spéciale est due à ce dernier, qui fut, on peut le dire, le premier biographe du saint, car c'est sur le mémoire qu'il envoya au P. Cepari que celui-ci composa les chapitres de la vie relatifs aux années que Jean passa en Belgique. A Rome, sa sainteté fut remarquée et, peut-on dire, contrôlée par de plus grands personnages, des cardinaux illustres comme Bellarmin et de Lugo, des
savants de notoriété universelle comme Corneille a Lapide, des hommes graves et expérimentés, dont trois futurs généraux de la Compagnie de Jésus : les pères François Piccolomini, Alexandre Gottifredi, Jean-Paul Oliva.
Non moins importantes à enregistrer sont les attestations des témoins qui vécurent avec le saint côte à côte, et purent à loisir l'observer dans le détail de ses actions journalières. Ses compagnons de noviciat à Malines, ses condisciples à Rome, de simples frères coadjuteurs notèrent minutieusement tout ce qui, dans la conduite du frère Jean avait attiré leur attention. L'ensemble de leurs témoignages, dont le nombre est considérable, ne nous laisse ignorer aucun détail de quelque importance, ni même quantité de circonstances insignifiantes, s'il convenait de prononcerce mot lorsqu'il s'agit d'un saint. C'est vraiment comme si, attachés à ses pas, nous le suivions partout, épiant ses moindres mouvements, écoutant ses paroles, cherchant à lire sur son visage les sentiments qui remplissaient son cœur. Et l'on constate qu'à cette manière de surveillance indiscrète la sainteté ne perd rien de son prestige, et que les saints, au rebours de la plupart des grands hommes, gagnent à être vus de près.
Tout le fond de notre récit est emprunté ex-
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clusivement aux témoignages qui viennent d'être énumérés; mais nous sommes loin de les avoir épuisés. Le lecteur qui aimerait à remonter aux sources et à recevoir toute vive l'impression du document contemporain, aura plaisir et profit à parcourir le texte original des éloges et des relations qui ont fourni toute la trame de cette biographie comme de toutes celles qui l'ont précédée.
On en a publié une série notable dans les Analecta Bollandiana, à l'occasion du troisième centenaire de la mort du saint en 192 1 1, Cesî en quelque manière l'hommage de Boîlandus à son compatriote et à son contemporain par les mains de ceux qui continuent son œuvre à l'ombre d'une belle église dédiée au jeune saint brabançon.
D'autres voudront apprendre à le connaître dans des biographies plus détaillées que celle que nous offrons au lecteur. Il faut leur recommander la Vie du P. H. Vanderspeeten, celle du P. L.-J.-M. Gros en français, celle du P. N. Angelini en italien. Mais aucune de celles-là, ni aucune de celles qu'on pourra écrire, et la présente moins que toute antre, ne feront oublier le livre du P. Cepari, publié en 1627, souvent
I. A. PoNCELET, Documents inédits sur saint Jean Berchmans, Analecta Bollandiana, t. xxxiv-xxxy, p. 1-237.
réimprimé et traduit, et dont la traduction latine par le P. Herman Hugo a été rééditée en i853 par le P. Carpentier, bollandiste, avec d'utiles annotations. L'œuvre de Cepari est une des meilleures vies de saints que l'on puisse citer, et Ton éprouve quelque satisfaction à rencontrer, dans un genre cultivé par trop de talents insuffisamment mûris, un modèle aussi soigné, un travail aussi habilement et aussi consciencieusement composé. Et puis Cepari n'est pas seulement un biographe; il est de plus un témoin.
Pendant les dernières années, il fut, comme supérieur, le confident des plus intimes pensées du jeune saint, et il l'assista à ses derniers moments. Si quelqu'un a compris cette âme d'élite, c'est assurément lui^.
I . On a pourtant essayé de faire croire que ce biographe si bien informé aurait, contrairement à toutes les traditions de l'hagiographie, passé sous silence certains faits qui supposent chez Berchmans un e'tat mystique. Bien à tort. Les faits dont il s'agit sont connus par les notes de Cepari lui-même. Il n'y a là rien qui soit de nature à modifier le moins du monde le portrait qu'il a tracé d'une main si ferme, et qui permette de l'adapter à la mode qui paraît aujourd'hui prévaloir dans certains milieux.