‹ St. Jean Berchmans [microform]Chapitre 4 sur 11 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

l'adolescent

Diest est une petite ville du Brabant, à lo lieues de Bruxelles, à 5 lieues de Louvain, bien paisible et gardant encore quelque chose de son aspect des anciens jours, avec des édifices religieux remarquables, Saint-Sulpice, ancienne collégiale, du xv" siècle, Notre-Dame du xiii®, l'église du Béguinage, et la chapelle de Tousles-Saints, lieu de pèlerinage qui n'a cessé d'être fréquenté, bien que l'édifice ait été déplacé lors de la construction de la citadelle.

C'est dans cette ville que naquit saint Jean Berchmans, d'une famille honorable, mais peu favorisée des biens de ce monde. Il était fils de Jean-Charles Berchmans, maître corroyeur, marguillier de Saint-Sulpice, et qui fut deux fois échevin de Diest. Sa mère, Elisabeth Van den Hove, eut cinq enfants, dont Jean était l'aîné; puis Adrien, qui entra chez les Augustins et mourut missionnaire aux Philippines ; Marie, qui

épousa Henri De Rouck, procureur au parlement de Malines ; Charles qui remplaça son aîné dans la Compagnie de Jésus; Barthélémy, qui suivit la carrière militaire. Après la moi'tde sa femme, à laquelle ilne survécut paslongtemps, Jean-Charles Berchmans entra dans les ordres, fut ordonné prêtre et devint chanoine de Saint-Sulpice.

Celui qui devait illustrer à jamais cette modeste famille naquit le samedi i3 mars i5gg, et fut baptisé le lendemain dans la Collégiale. Dès ses premières années, l'enfant annonça les dons exceptionnels qui feraient de lui le modèle de la sainteté aimable et gracieuse. Jamais il ne fut à charge à personne. Il savait, sans gémir, supporter les petites épreuves de son âge, et les atteintes d'une de ces maladies d'enfant, qui rendent les meilleurs difficiles et irritables, ne lui arrachèrent jamais une plainte. Jamais non plus les contrariétés ne provoquaient chez lui ni une parole ni un geste d'impatience. Il arrivait parfois, que, revenant à la maison, il trouvât la porte close. L'enfant se souvenait alors d'une maison où il était aussi chez son Père : il entrait a l'église et récitait son chapelet.

Ce fut la récompense des religieux parents de Jean de voir s'épanouir sans effort les germes de piété qu'ils travaillèrent à déposer dans l'âme de leur enfant. Tous les matins il se rendait à l'é-

L'ADOLESCEiNT. Il

glise paroissiale pour assister au saint sacrifice, et lorsque, à l'âge de sept ans, il commença de fréquenter l'école, il avança spontanément l'heure de son lever pour ne pas entrer en classe sans avoir servi deux ou trois messes.

Il était dans sa dixième année quand il aborda les études latines sous la direction de Yalère Van Stiphout, alors recteur de l'école de Diest. « Je l'initiai, dit celui-ci, aux premiers exercices de la grammaire, qu'il s'assimila avec une telle ardeur et une telle promptitude, grâce à son heureuse nature, qu'il atteignit bientôt ceux qui avaient commencé avant lui et laissa loin en arrière ses premiers compagnons d'étude. Son esprit était prompt à saisir tout ce qui lui était proposé; il lui suffisait de lire ou d'entendre, pour le réciter de mémoire, ce que les autres, péniblement, parvenaient à peine à comprendre. Ce fut là le principe de l'affection que je conçus pour lui. Mon estime, mon admiration grandirent et je me mis à le considérer comme un enfant merveilleux, à le proclamer tel, et à le proposer comme un modèle, pour exciter l'émulation de mes élèves. Du reste, c'eût été là peu de chose si l'entant n'eût eu une ardeur au moins égale pour l'acquisition des vertus. »

Jean fréquentait l'école de Van Stiphout comme externe, sans habiter toutefois la maison

paternelle. Sur ses instances, ses parents l'avaient confié aux soins du chanoine Pierre Ëmmerîck, prémontré de l'abbaye de Tongerloo et curé de Notre-Dame. Ce vénérable ecclésiastique avait réuni dans sa maison quelques jeunes aspirants au sacerdoce, qu'il formait à la piété, à la discipline et aux vertus que réclame une si sainte vocation. Heureux de soustraire leur enfant à toute influence dangereuse, dont la clientèle assez mêlée qui fréquentait leur maison pouvait fournir l'occasion, les parents de notre saint n'hésitèrent pas à faire ce sacrifice. Quant à Jean, il n'avait dès lors d'autre pensée que de se consacrer au service de Dieu, et ce fut avec la plus vive joie que, suivant l'usage de l'époque, il revêtit l'habit ecclésiastique.

L'excellent prêtre ne fut pas longtemps à découvrir le trésor dont Dieu lui confiait la garde. Une piété angélique, une maturité au-dessus de son âge, une modestie et une réserve extrêmes faisaient de cet enfant le modèle des écoliers. Très appliqué à l'étude, il trouvait le moyen de donner beaucoup de temps à la prière, il avait recours à de saintes industries pour contenter l'attrait qui le portait vers Dieu. Il se cachait, pour prier, dans les coins les plus retirés de la maison, et un jour on le surprit sortant d'une sorte de bahut, où sa petite taille lui permettait

de se blottir. Il y avait passé deux heures en prières. Comme ratteste son professeur, Jean ignorait jusqu'au nom des vices qu'il aurait pu connaître à son âge. Il se montrait sévère dans le choix de ses compagnons, dont un petit nombre était admis dans son intimité. La douceur de son caractère lui faisait éviter toute occasion de dispute. Quand l'humeur querelleuse de ses petits camarades prenait le dessus, lui, toujours si sociable, les laissait à leurs contestations : il s'en allait seul jouer aux billes. Il aimait à rendre service ; et dans la distribution des charges qu'on avait à se répartir entre condisciples, il s'était offert pour les plus assujétissantes, comme celles de portier et de lecteur à table.

Lorsque Jean entra dans la pension du chanoine Emmerick, il n'avait pas encore fait sa premièr^e communion. Le bon curé de Notre- Dame n'hésita pas à lui accorder une faveur qui était le grand objet de ses désirs; et Jean se disposa à la recevoir par une confession où son maître trouva à peine matière à absolution.

L'usage des sacrements n'était point réglé alors par les principes qui ont prévalu de nos jours. A partir de sa première communion, le saint enfant prit l'habitude de se confesser toutes les semaines et de communier deux fois par mois, ainsi qu'aux jours de fêle.

La dévotion à la Sainte Vierge, qui fut toujours comme la caractéristique de la piété de Jean, lui fut inculquée dès l'enfance. A une petite lieue de Diest s'élève le sanctuaire de Montaigu, le plus célèbre des pèlerinages de Belgique, dont Juste Lipse a écrit l'histoire. Jean s'y rendait fréquemment en compagnie de ses parents ou de son directeur. Ce lieu de prières, où il vit commencer les travaux de l'église que de nombreux pèlerins visitent encore, garda toujours dans son cœur un souvenir de prédilection ; et chaque fois qu'il avait quelque grâce à demander par l'intercession de la sainte Vierge, il faisait dire des messes à Notre-Dame de Montaigu.

Après trois ans passés dans la maison du chanoine Emmerick, le saint jeune homme eut à subir une rude épreuve. Sa mère malade ne quittait plus le lit; son père voyait s'accroître tous les jours les charges du ménage et redoutait le moment où il ne pourrait plus faire honneur à ses affaires. Jean fut rappelé et, en présence de sa mère, mis au courant de la détresse de la famille. Le père se déclara hors d'état de subvenir désormais aux frais de son éducation et lui proposa d'apprendre un métier.

Ce fut pour notre saint comme un coup de foudre. Il voyait ses rêves d'avenir anéantis, un

obstacle insurmontable à suivre l'appel de Dieu qui se faisait entendre toujours plus clairement. Se jetant à genoux, il conjura ses parents de ne pas lui fermer la carrière ecclésiastique, mais de lui permettre de continuer ses études. Pour ne pas être à charge k sa famille, il se contenterait de pain et d'eau. Ses instances répétées touchèrent vivement ses pieux parents, qui avisèrent au moyen de satisfaire de si saints désirs.

A la grande joie du jeune homme, ils réussirent à trouver une heureuse solution. Le curé du Béguinage de Diest, Aymon Timmermans^ proposa de le prendre à son service, s'engageant à subvenir aux frais de son entretien et de son éducation. Le digne prêtre fut récompensé d& sa bonne action, par l'édification profonde qu'il reçut de son petit domestique : « Ce jeune enfant est un ange, » avait-il coutume de répéter.

Malgré tout, la situation faite au jeune étudiant n'était qu'un pis-aller. Heureusement la Providence se chargea de l'en tirer. Un pieux ecclésiastique de Malines, le chanoine Froymont, grand chantre de la cathédrale, consentait à le recevoir chez lui. Jean fréquenterait les cours du collège connu sous le nom de Grande École» Cet établissement était protégé par l'arche-

vêque Mathias Hovius, qui le considérait un peu comme son ^etit séminaire. La nouvelle combinaison fut agréée avec reconnaissance.

Jean quitta donc sa ville natale, regretté de tous. Son maître, Valère Van Stiphout, fut inconsolable. « Son départ, disait-il, m'a causé une telle douleur, que depuis lors la vie m'a paru amère. »

Jean arriva à Malines vers le début de i6i3.

La maison du chanoine Froymont était une sorte de pension où étaient accueillis quelques enfants de bonne famille. Mais notre saint n'y entra pas comme pensionnaire. C'est bien à titre de serviteur qu'il fut agréé, et jamais il ne montra la moindre répugnance à remplir les offices qui semblaient le rabaisser au-dessous de sa condition, allant bien au delà des ordres reçus et même des intentions de son maître, qui n'entendait pas le mettre au même rang que les autres domestiques de la maison.

Le chanoine se rendait bien compte de la valeur intellectuelle et morale du jeune homme, et appréciait la délicatesse de ses sentiments. Il le chargea spécialement de surveiller l'éducation de trois jeunes gens de noble famille, les frères Van Roon. Jean s'acquitta de cette mission avec l'ardeur et le soin qu'il mettait à toute chose. Il allait le matin éveiller les enfants, leur faisait

dire les prières, les menait à la messe, leur enseignait le catéchisme, les conduisait en promenade. Le jeune précepteur se fit adorer de ces enfants réputés difficiles et acquit sur eux un véritable ascendant.

On aime à se le figurer dans cette première fleur de la jeunesse, gracieux, confiant, épanoui, et pourtant déjà marqué de la gravité sereine des âmes qui ont senti le néant de toutes choses. En toute occasion, au milieu de son travail, au jeu, devant le spectacle le plus simple, sa pensée remontait vers Dieu, d'un élan naturel et spontané qui rappelle saint François d'Assise. Le chanoine Froymont possédait un épagneul d'eau dont il avait confié le dressage à son petit domestique. Les bonnes gens de Malines qui, sans doute, s'arrêtaient pour voir ce jeune garçon occupé à faire plonger son chien dans la Dyle, pouvaient le croire uniquement attentif aux prouesses de l'animal. Or dans le même instant Jean songeait tout haut : « Pour un petit morceau de pain, cet animal se jette à Feau, sur un signe de moi. II. est toujours prêt à recommencer sans se lasser jamais. Ne faut-il pas que nous aussi soyons encore plus dociles aux ordres de Dieu, qui nous récompensera au ciel? » Et cette leçon était donnée d'un ton si convaincu et si pénétrant qu'après des années les jeunes compagnons à

qui elle était adressée, ne l'avaient pas oubliée. Souvent le chanoine priait Jean de l'accompagner dans ses voyages et dans ses visites, et l'on eut bientôt remarqué en ville combien la vertu du jeune serviteur l'élevait au-dessus de la classe sociale à laquelle son emploi semblait le rattacher. Il suivait aussi son maître, le vendredi, à la réunion du chapitre; mais, au lieu de s'amuser dans le Ycstibule avec les domestiques des autres chanoines, Jean se retirait à l'église et passait le temps à prier. Dans la maison il servait à table, et il s'acquittait de cette humble fonction avec tant de dextérité et de bonne grâce, que les collègues du chanoine Froymont voulurent l'avoir chez eux quand ils donnaient à dîner. D'une complaisance sans limites, Jean était toujours prêt. Il regardait le chanoine comme son bienfaiteur, et usait envers lui de la plus grande délicatesse. Il était content de tout et prenait un soin extrême de tout ce qui lui était confié, se chargeant lui-même de raccommoder ses habits en cas de besoin, afin d'épargner toute dépense à son maître. Un jour celuici l'envoya de Malines à Louvain porter un message. Jean parcourut à pied les vingt kilomètres qui séparent les deux villes et revint le même jour sans avoir rien dépensé pour sa nourriture.

On devine que ce n'est pas sans beaucoup d'énergie et de constance qu'il parvint, dans^ une vie si laborieuse, à se ménager le temps nécessaire à ses études.

Il ne perdait pas un moment, et passait souvent une partie de la nuit, assis sur son lit, à lire et à étudier. Les joursoù il fallait accompagner son maître dans ses visites, il n'oubliait pas dese munir d'un livre pour donner à la lecture lesheures d'attente. Aussi fut-il à Malines ce qu'il avait été à Diest, un excellent élève en même^ temps qu'un ange de piété.

L'année i6i5 fut signalée par un événement qui devait donner à la vie de Jean une direction nouvelle. Le provincial de la Compagnie deJésus, Charles Scribani, accepta la proposition qui lui fut faite par le magistrat de Malines d'ouvrir un collège dans cette ville. Berchmans désira y achever ses études. Son dessein rencontra desoppositions très sérieuses de la part des maîtres qu'il quittait. Il sut, avec autant d'énergie que de douceur, briser tous les obstacles, et les témoins reconnurent dans ce résultat l'actioB de la Providence, qui voulait engager le saint jeune homme dans le chemin de la vie parfaite à laquelle il était prédestiné.

Sans quitter le service du chanoine Froymont, Jean fut admis à fréquenter le collège, et entra>

d'emblée en rhétorique. Il eut comme professeur de latin le P. Paschase Van der Straeten, comme professeur de grec le P. Antoine De Greeff, qu'il choisit pour son confesseur. Celui-ci le dépeint tel qu'il le voyait en classe, au milieu de la troupe souvent turbulente de ses condisciples, toujours égal à lui-même, se signalant par sa modestie, son attention, son application au travail, et par une amabilité souriante qui, non moins que sa vertu, lui conciliait l'estime et l'affection de tous.

Ses succès furent remarquables. Ni à Diest, ni à la Grande Ecole on ne lui avait enseigné le grec; il en étudia les éléments au commencement de sa rhétorique Malgré cette infériorité et les conditions défavorables où le plaçaient les exigences de son service, Jean sortit premier d'une classe où les bons talents ne manquaient point.

L'effort intense que suppose pareil résultat ne diminua en rien sa ferveur, et plus que jamais, on vit que son avancement spirituel était au premier plan de ses préoccupations.

Dans ses conversations avec le P. De Greeff, il l'interrogeait sur ce qu'il y avait de plus parfait à dire ou à faire dans les diverses circonstances de sa vie. La prière remplissait le temps que lui laissaient ses devoirs et ses études. On le trou-

vait derrière une porte ou dans un coin retiré de la maison, priant ou méditant, et souvent son oraison se prolongeait dans la nuit jusqu'à ce qu'il tombât de sommeil. Son action de grâces après la communion durait parfois deux ou même trois heures, et il n'était pas rare qu'il assistât à deux ou trois messes.

Dévoué, comme ill'était, au culte de Marie, il fut un des premiers à se faire inscrire parmi les membres de la Congrégation du collège et, inaugurant dès lors un apostolat qui lui fut toujours cher, il décida un grand nombre de ses compagnons à le suivre. Congréganiste fervent, il ne se contenta pas des pratiques assez simples imposées par le règlement. Le samedi et la veille des fêtes, il jeûnait en l'honneur de la sainte Vierge, et s'imposait, par humilité, de laver la vaisselle. Chaque mois le directeur de la congrégation lui indiquait sur sa demande, les défauts à corriger, les pénitences à s'infliger et les exercices de piété qui pouvaient être particulièrement agréables à la souveraine du ciel.

Au cours de cette année d'études se posa pour lui, comme pour tout jeune homme de son âge, la question décisive de l'orientation de sa vie. Dans quelle voie allait-il s'engager? Quelles étaient sur lui les vues de Dieu? Sa pensée n'avait point cessé de se tourner vers le service

des autels. Mais dans la milice ecclésiastique plus d'une arme s'offrait à son choix, et Jean éprouva d'abord quelque hésitation. Il avait appris à connaître la Compagnie de Jésus, son esprit, ses travaux, les fruits de son apostolat ; il la voyait à l'oeuvre, et commençait à entrevoir de ce côté l'idéal rêvé et à ressentir les attraits de l'appel divin. Ce jeune homme, qui devait devenir bientôt comme l'incarnation vivante de la règle de saint Ignace, ne céda pas, comme on pourrait le penser, à un élan d'enthousiasme. Sa détermination fut mûrement réfléchie et comme il l'avoua à un de ses compagnons de noviciat, ce ne fut pas sans peine qu'il se décida à entrer dans la Compagnie. Il fallut, pour achever de le décider, les encouragements bienveillants d'un de ses maîtres.

Rien ne fut négligé par le saint enfant pour reconnaître la voix de Dieu. Ce fut désormais l'objet principal de ses prières. A cette intention furent offertes ses communions du dimanche et des jours de fête, auxquelles il ajouta la communion du jeudi, et ces jours-là il allait entretenir son confesseur de la grande affaire qui le préoccupait. Et voici un détail touchant. Toute la richesse de Jean montait à une somme de ^5 florins. Il en fit trois parts, dont la première lut pour les pauvres, les deux autres furent

destinées à faire dire des messes à l'autel de la sainte Vierge dans l'église Saint-Pierre de Louvain et dans l'église de Montaigu, afin d'attirer la bénédiction du ciel' sur le choix qu'il allait faire.

De jour en jour l'appel de Dieu devenait plus distinct et l'attrait du jeune rhétoricien pour la Compagnie de Jésus plus décidé. Les lettres de saint Jérôme lui avaient révélé les excellences de l'état religieux; la Vie de saint Louis de Gonzague l'avait fait pénétrer plus intimement dans l'esprit de l'institut de saint Ignace. « Dès qu'il comprit, dit un témoin, à ne pouvoir en douter, les desseins de la Providence sur lui, rien ne put l'arrêter et ni caresses, ni menaces, ni promesses de l'archevêque et d'autres personnes influentes ne purent le faire hésiter un instant. » Il s'engagea par vœu à répondre le plus tôt possible à cette vocation et, sur le conseil de son confesseur, il fît connaître à ses parents la détermination qu'il venait de prendre. Il leur écrivit en ces termes :

« Mon vénéré Père et ma très chère Mère,,

« Voilà trois ou quatre mois environ que Notre- Seigneur frappe distin«tement à la porte de mon cœur et que pour ainsi dire je la lui tiens fermée. Mais quand je me suis aperçu que partout et toujours, à l'étude, au 'jeu, à la promenade

ou ailleurs, il ne se présentait d'autre idée à mon esprit que celle du choix d'un état de vie, j'ai résolu, et après beaucoup de communions et de bonnes œuvres, j'ai fait vœu de servir, moyennant sa grâce, Notre-Seigneur en religion.

« Qui peut en effet, sans horreur, voir les misères, les dangers, et les affreux péchés des hommes dans tous les genres de vie; au contraire, qui peut, sans désirer de s'y vouer, considérer la régularité, l'humilité, les autres vertus, et par-dessus tout, l'ardent amour de Dieu et du prochain dont on fait profession dans l'état religieux?

« Il est dur, j'en conviens, pour des amis, pour des parents de se séparer d'enfants qu'ils chérissent; mais que feraient-ils — Dieu leur épargne cette affliction ! — si Notre-Seigneur les appelait à lui?

« Et puis je réfléchis parfois à ceci : Si je voyais devant moi, d'un côté mon père, ma mère, ma sœur... de l'autre Dieu Notre-Seigneur avec sa mère, qui je l'espère, est aussi ma mère bénie, et que les premiers me parlassent ainsi : Cher enfant, nous t'en prions par les peines et les fatigues que nous avons endurées pour toi, viens avec nous ; — Et Jésus-Christ de son côté : C'est moi qui pour loi me suis fait homme, qui

ai été flagellé, couronné d'épines et enfin crucifié. Voici mes cinq plaies sacrées ; n'est-ce pas pour toi que je les ai reçues ? Ignores-tu que de mon très saint corps j'ai nourri ton âme et que mon sang adorable l'a abreuvée? Et toi tu te montrerais ingrat? Très chers parents, quand je considère ces choses, mon cœur s'enflamme tellement que, s'il m'était possible, je volerais aussitôt en religion et mon âme et mon cœur n'auraient point de repos qu'ils n'eussent trouvé leur bien-aimé.

(c Mais, direz-vous, c'est trop tôt, attends d'avoir pris tes grades. — Je vous le demande, s'il venait à votre porte un mendiant demander l'aumône, et que, vous voyant disposés à lui donner quelque chose, il vous disait : Je viendrai chercher cela dans un ou deux ans — sans savoir si vous le lui donneriez alors, ne le regarderiezvous pas comme un malavisé, comme un fou ? — Or, devant le Dieu tout-puissant, ne sommesnous pas tous des mendiants ? Voilà qu'après les suppliques nombreuses que je lui ai présentées, il lui plaît de me faire une de ses précieuses aumônes, celle de m'appeler à la vie religieuse et cela dans la Compagnie de Jésus, que l'on peut appeler le marteau de toutes les hérésies, l'asile de toutes les v&rtus; et moi je méprisBrais ce don, et je le repousserais du pied ? je ne sais si

Notrer-Seigaeur voudra, après deux ans, me l'offrir encare : bien plutôt dois-je appréhender qu'il ne me jette à la face (oh! malheur!) ces paroles : « Je ne te connais pas ».

« Aussi, je m'offre de tout cœur à Jésus- Chrit, et je désire combattre dans sa Compagnie. Vous n'aurez pas, je l'espère, la pensée déra/ sonnable de vous opposer au Christ. J'ai lu dans l'histoire que les Égyptiens immolaient leurs enfants à leur dieu, le crocodile, qui devait les déchirer. Et que les voyant démembrés par l'animal, les parents se réjouissaient bruyamment. C'est ainsi que vous vous réjouirez, que vous louerez et remercierez Dieu d'être appelés à l'hon neur, non de lui donner un fils, qui n'est pas à vous, mais de lui rendre celui qu'il vous a donné.

« Je me recommande à vos bonnes prières, afin qu'il plaise à Notre-Seigneur de m'aceorder la persévérance jusqu'à la fin de ma vie et puis à vous et à moi la vie éternelle. »

Les parents de notre saint s'étaient faits à l'idée de voir leur fils entrer dans les rangs du clergé séculier. La nouvelle que leur apportait cette lettre si pleine de grands sentiments les affecta péniblement. Le père accourut aussitôt à Malines, et essaya de faire revenir le saint enfant sur sa détermination. Ce premier assaut fut afiFectueusement mais énergiquement re-

poussé. Alors le père s'en prit au confesseur de Jean, le P. De GreefF, qui s'entendit reprocher d'avoir inspiré au jeune homme l'idée d'entrer dans la Compagnie, sans égard àja détresse de la famille, et aux sacrifices supportés en vue de lui ouvrir la carrière ecclésiastique. Le P. De GreefF n'eut pas de peine à se justifier. C'était Jean qui le premier s'était ouvert à lui de son projet, et lui en qualité de directeur, l'avait encouragé à suivre la voie tracée par la volonté divine. Sa justification fut si complète, les sentiments auxquels il fit appel étaient si bien en harmonie avec les religieuses pensées du pauvre père, que celui-ci ne put répondre que par ses larmes.

Pourtant, il ne voulut pas se rendre encore, et jugea nécessaire de faire examiner par des personnes désintéressées une décision qui n'était peut-être pas assez mûrie, A sa demande Jean se rendit chez les Capucins de Malines, exposa l'état de son âme et la genèse de sa vocation. Ces religieux l'écoutèrent et lui représentèrent toutes les conséquences de sa résolution. Après avoir entendu ses réponses, ils ne purent que l'encourager à la suivre. L'un d'eux pourtant, parent des Berchmans, fut d'un autre avis et se crut permis de revenir à la charge. A plusieurs reprises il alla trouver notre saint chez lui et

essaya par tous les moyens d'ébranler sa constance. Les premières fois Jean l'écouta avec déférence; mais sentant bien qu'il n'y avait qu'un geste énergique pour mettre fin à de dangereuses importunités, il finit par lui montrer la porte. Ses parents encore essayèrent de gagner du temps en le priant de différer de ■quelques mois l'exécution de son dessein. Le saint jeune homme répondit par une lettre très ierme, où il rappelait les paroles sévères de Notre-Seigneur à l'adolescent qui hésitait à le suivre sur l'heure. Ils n'insistèrent point, mais demandèrent que Jean vînt leur dire adieu à Diest avant d'entrer au noviciat. Le chanoine Froymont, nous ignorons pour quelle raison, s'opposa à ce voyage. Voici en quels termes Jean s'excusa. On aimera à lire, dans leur simplicité, les détails familiers dont cette lettre est remplie. « Mon vénéré Père et ma très chère Mère, « Je suis heureux d'apprendre que vous êtes en bonne santé. Je prie Dieu de vous la garder longtemps.

« Je dois vous faire savoir que, pour plusieurs motifs mon maître n'approuve pas que je vienne à Diest, comme vous le désirez. Je vous prie donc bien humblement, vénéré Père et bien chère Mère, par notre commune affection, de venir vous-mêmes à Malines, mercredi soir au

plus lard, par la voiture qui fait le trajet de Montaigu à Malines ou par la voiture d'Etienne, pour nous souhaiter mutuellement la bienvenue et nous faire nos adieux; vous me donnerez à Dieu Notre-Seigneur, qui m'a donné à vous.

« Il est une autre chose que je désire de vous, mes vénérés parents, et que vous ne me refuserez pas; je ne puis le faire moi-même, et chaque heure de délai me semble un jour. Je vous prie donc d'aller à Notre-Dame de Montaigu, avec mes tantes béguines, mon frère et ceux de nos bons amis qui veulent bien le faire pour le salut de mon âme. Approchez- vous de la sainte table et présentez-moi à Notre-Dame et à son Fils béni avec cette allégresse de cœur que la bienheureuse Yierge ressentit quand elle offrit Jésus-Christ à son divin Père. Si cependant le pèlerinage devait retarder votre venue à Malines, vous le feriez après votre retour.

« Je vous recommande vivement l'ami qui, pour obliger mon maître et moi-même, me rend le service de vous porter cette lettre. Traitez-le bien et logez-le, je vous prie, ou chez ma grand' mère ou chez nous.

« Recommandez-moi cordialement à mon grand-père, âmes grand'mères, et surtout à mon excellent bienfaiteur, M. le chantre Groenen-

donck; qu'il daigne parfois se souvenir de

moi dans ses prières. Je n'oublie pas mon oncle Pérégrin et ma tante Catherine.

« J'ai encore quelques petits souvenirs que vous voudrez bien, j'espère, emporter avec vous.

« Tous de cœur priez pour moi, afin que le Seigneur daigne m'accorder la persévérance jusqu'à la fin de ma vie. Veuillez faire à tous mes amis cette même recommandation, et qu'elle leur soit comme mon dernier adieu. »

Cette lettre est du 19 septembre 16 16. L'entrevue désirée eut lieu et fut l'occasion, pour notre saint, de montrer une fois de plus sa force d'âme, son père s'obstinant à ne point prendre son parti d'une détermination qui dérangeait tous ses projets d'avenir. Peu de jours après Jean entrait au noviciat. Il avait dix-sept ans et demi.

Ces années Jean les avait passées dans le calme d'une vie pure et laborieuse, embaumée par la piété. Il pouvait dire au divin Maître : Haec omnia custodwi a iaventute mea. Plus heureux que le jeune homme de l'évangile, il répondit à l'appel qui lui demandait davantage. Il donna tout, et dans la nouvelle carrière qui s'ouvrait devant lui, il se proposa d'être ce qu'il avait toujours été, fidèle à toutes les inspirations de la g^râce.

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