‹ St. Jean Chrysostome considéré comme orateur populaireChapitre 1 sur 22 · INTRODUCTION · texte numérisé non relu

INTRODUCTION

Selon quelques historiens ecclésiastiques, l'empereur Julien, blessé à mort, reçut son sang dans ses mains et le lança vers le ciel en s'écriant: Tu as vaincu, Galiléen! («1) — Le mot ne fut pas dit, mais il était vrai. Julien est le dernier représentant du polythéisme sur le trône des Césars. Il meurt; et la religion chrétienne, un instant arrêtée par lui dans son expansion, reprend possession du monde et de l'avenir. Le paganisme n'est pas anéanti; mais il commence à languir. Il attaquait , il est réduit à se défendre. De persécuteur , il va bientôt être persécuté. Depuis longtemps son crédit était ébranlé dans les esprits , son autorité presque nulle sur les âmes. « Il n'avait jamais eu un système de croyances 9 uniformes , immuables , exprimées dans un texte pré- 9 cis, et maintenues par une autorité souveraine et in- » faillible (2). » Le christianisme, si jeune encore, possédait tout cela , et s'organisait partout où il se propageait. Du jour où la faveur des princes se retira du polythéisme, du jour où la cité , avec laquelle il s'était identifié , vint à décliner et à périr , il ne garde plus qu'un semblant d'existence. Bientôt les empereurs répudient le titre et la dignité de souverains pontifes (582). Les revenus des prêtres et des vestales , les fonds destinés par le trésor

(1) Sozomène, livre vi, chap. 2. — Théodoret, livre iv.

(2) Vacherot, Histoire de l'école d'Alexandrie, tome U, p. 69.

aux sacrifices , rentrent dans les coffres de TEtat. Od grave sur les monnaies le labarum , la croix et le nom du Christ (!)• Les temples de Jupiter, d'ÂpoUou, de Sérapis s'écroulent au milieu des rires de la foule» ou s'ouvrent au Dieu nouveau.

Le christianisme n'a plus à redouter qu'un seul ennemi , terrible il est vrai , sorti de son sein , toujours écrasé et toujours renaissant ; je veux dire les hérésies. Cependant l'arianisme, quoique puissant encore, est vigoureusement combattu par les Athanase et les Hilaire, qui suscitent les Basile et les Grégoire de Nazianze ; et Pelage attend saint Augustin. Entre ces deux grandes manifestations de l'esprit philosophitjue se placent une foule d'hérésies moins importantes , dont la fortune est passagère , dont la mémoire garde à peine les noms. Ces luttes intérieures ont même leur avantage. Elles entretiennent une agitation féconde qui préserve les esprits de ce sommeil funeste qui suit souvent la victoire, et retarde la corruption des mœurs, fruit le plus commun de l'oisiveté et du bien être.

Une ère nouvelle commence. Non-seulement les chrétiens entrent au sénat , gouvernent les provinces , occupent les hautes dignités de l'empire ; non-seulement les ecclésiastiques sont exemptés des charges publiques, obtiennent une juridiction particulière ; mais, ce qui est bien plus important, l'esprit du christianisme pénètre dans la société, et fait entrer avec lui un peu de miséricorde dans les cœurs , un peu d'humanité dans les lois. Les monstres de l'Afrique et de l'Asie , dont la conservation était si chère à Néron , à Domitien , à Commode, ne trouvent plus de victimes dans l'arène. Bien plus, c'est à peine si l'on ose encore donner au peuple des

fl) Code Théodos., livre xvi.

combats de gladiateurs. Un pauvre anachorète aura bientôt la gloire de les détruire à jamais (401) [1]. Grâce aux loisirs de la paix, une littérature nouvelle grandit et se développe. Aux évêques confesseurs succèdent les grands théologiens, les orateurs éloquents. La doctrine chrétienne, consacrée par le sang des martyrs, est élevée à la hauteur d'une science par de puissants génies et d'illustres écrivains. Elle ne s'adresse plus seulement aux humbles d'esprit ; elle devient une philosophie sublime, digne d'attirer l'attention des intelligences les plus cultivées. Des églises s'élèvent partout ; les cérémonies du culte , si longtemps ensevelies dans les ténèbres, se déploient au grand jour dans toute leur majesté. Les chrétiens sont préférés aux païens dans toutes les fonctions publiques. Leurs écoles, fermées par un édit injuste de Julien , se rouvrent à un nombreux auditoire. Les écoles des sophistes sont délaissées. Libanius adresse une supplique aux habitants d'Antioche en faveur des professeurs de rhétorique qui meurent de faim. Il conjure Théodose d'arrêter la démolition des temples. Sa voix se perd dans les cris de triomphe et les railleries des chrétiens.

Mais la victoire même pouvait devenir dangereuse à la nouvelle religion. Déjà , pendant le repos dont avait joui l'Eglise entre Décius et Dioclétien, le zèle s'était refroidi, les mœurs s'étaient relâchées. N'était-il pas à craindre qu'à la faveur d'une paix assurée, et dans l'eni-

(1) Un anachorète, nommé Télémaque, quitte sa cellule et vient à Rome. Il entre dans l'amphithéâtre , il descend dans l'a-

rêne pour séparer les gladiateurs qui sont aux prises. Mais les spectateurs irrités s'arment de pierres et le mettent à mort. (Théodoret, livre v, eh. 26).

De ce jour, Honorius abolit les combats de gladiateurs. (Cod. Théod . , livre xv , titre 12.)

vrement du triomphe , les caractères perdissent de leur énergie, les anciennes vertus fussent oubliées? C'était surtout la pureté de sa morale qui avait fait la force du christianisme : qu'arriverait-il le jour oii ce prestige tomberait? Or, comme dit Fleury (1), « le monde devenu » chrétienne laissait pas d'être monde.... Lie commun Tf> des fidèles commença à ne plus tant craindre les bon- 3 neurs , les richesses et les commodités de la vie : ainsi j» Tamour des plaisirs sensibles, l'avarice et l'ambition se » réveillèrent. » Les pasteurs eux-mêmes ne furent pas toujours exempts des passions qui emportaient le conin mun des fidèles. Car Fleury ajoute : « Il faut avouer » qu'il y avait des pasteurs trop sensibles aux grands i> honneurs qu'on leur rendait, et que quelques-uns y> étaient accusés d'abuser des grands biens dont ils avaient » la disposition. »

L'oubli de Tancienne discipline, le relâchement des mœurs, tel fut le premier danger qui menaça le christianisme.

Une alliance trop étroite des chefs de l'Eglise avec les empereurs , tel fut le second. Et enfin les pasteurs du peuple , en pénétrant dans la cour des empereurs , en s'asseyant à la table des grands, furent exposés à ne plus voir, à dédaigner les misères et les besoins des classes inférieures. L'Eglise échappa en partie à ce triple péril. Elle dut cette nouvelle victoire à la protection divine qui était sur elle ; mais elle la dut aussi au génie, à la vertu, à l'intrépidité de deux hommes qui , l'un en Occident, l'autre en Orient , conservèrent au péril de leur vie le dépôt sacré de la morale et de l'indépendance. J'ai nommé saint Ambroise et saint Jean Chrysostôme. Elevés malgré eux sur le siège épiscopal , ils y remplirent

(1) Fleury, Mœurs des chrétiens (quatrième partie).

avec une inflexible énergie le double rôle de réformateurs et de conservateurs. Grâce à leurs eflbrts, quand les barbares pénétrèrent dans l'empire, ils s'inclinèrent avec vénération devant la majesté et la pureté de l'Eglise, qui, parmi tant de ruines, resta seule debout, et guida de nouveaux peuples à de nouvelles destinées.

Dans l'âge des persécutions , le rôle d'un évèque était simple. Instruire les fidèles , relever leur courage , les exhorter à mourir, mourir soi-même , telle était la tâche que l'Eglise imposait à ceux qu'elle chargeait du soin de ses destinées ici-bas. La pensée de la mort toujours présente détachait de la terre ces hommes qui n'aspiraient qu'au ciel. Richesses, dignités, puissance, bien-être ; les satisfactions de l'orgueil ou les jouissances de la vie , ils ne pouvaient rabaisser à ces misérables objets une âme possédée de la soif du martyre. Mais quand la victoire du christianisme fut assurée , d'autres devoirs furent imposés à l'évêque ; d'autres dangers le menacèrent. La corruption se glissa non-seulement dans le troupeau des fidèles ; mais le clergé lui-même en fut atteint. La dignité épiscopale, que fuyaient avec terreur ceux qui en étaient les plus dignes, fut recherchée au moyen de basses intrigues et de honteuses flatteries par des prêtres sans talent et sans vertu (1). Les biens de l'Eglise, fruit de l'aumône, trésor des pauvres et des malades , furent dilapidés en fastueuses constructions, ou livrés en proie à la famille de l'évêque (2). Sous prétexte de protéger des vierges sans défense, des prêtres se faisaient leurs hôtes, leurs

(1) Chrysost. de Sacerdotio liber m. — Pailadius, Dialogus de vita Chi^sost., page 42. — Gregor. Nazianz. Carmen de vita sua.

(2) Sozom., livre vra , chap^. 16, — Socrate , livre vi, eh. 15.

intendants, leurs complaisants ; la médisance disait, leurs amants (1).

En Orient surtout , la facilité des mœurs , l'habitude de la servilité, commencèrent bientôt à ébranler dans l'esprit de la multitude l'autorité morale des ecclésiastiques. Plus ils se rapprochaient de la cour, plus ils se corrompaient ; plus le peuple s'éloignait d'eux. Il gardait son admiration et son amour pour ces hommes austères , indépendants, tendres aux petits , durs aux grands , sans pitié pour les excès des puissants, pour les vices du clergé. Bientôt une sorte de ligue se forma, d'un côté entre la cour et une partie du clergé, de l'autre entre le peuple et certains évêques ; et l'Eglise fut déchirée par la guerre civile.

Quant au reste des fidèles, ils réclamaient aussi tous les soins de l'évêque. — La multitude ne pouvait s'arracher aux représentations indécentes du théâtre, aux jeux du cirque, aux orgies des tavernes. Habituée à vivre d'aumônes, maintenue dans sa paresse et sa lâcheté par la politique des empereurs, la plèbe, en devenant chrétienne, avait gardé les misères et les vices qui avaient miné la cité et la religion païennes. Pour disputer à ces fléaux un peuple ignorant et dégradé par la servitude , il fallait à l'évêque d abord un zèle infatigable, une persévérance opiniâtre, une éloquence nouvelle et victorieuse. Qu*étaitce que des transports de colère, des anathèmes, des menaces? Il fallait que dans les paroles de blâme et de correction, l'auditoire sentît vibrer une pitié sincère pour ses souffrances, un amour profond, un dévouement capable d'aller jusqu'à la mort. Plus ceux qui désertaient cette sainte tâche étaient nombreux, plus le peuple exi-

(l)Chrysost., Contra eos qui subintroductas virgines habent , tome I«% p. 248.

geait d'abnégation et de tendresse de ceux qui osaient raccepter. Il fallait, enfin, queTévêque ne fût, pas seulement un interprète de la parole divine, mais un consolateur, un protecteur. En se donnant un évêque, le peuple imposait à son élu une double charge : celle de l'éclairer et de le défendre. Cette investiture de la multitude en faisait un tribun. Qu'on se représente, en effet, le déplorable état de la société en dissolution, avec l'esclavage pour base, le despotisme pour sommet. D'un côté, un prince, maître de la vie et des biens de ses sujets ; ne connaissant d'autres bornes à l'exercice de son pouvoir que celles qu'il lui plairait de s'imposer à lui-même ; à l'ombre du trône, une armée de ministres et d'agents , décorés de noms magnifiques , yéritables sangsues, insatiables de sang et d'or (1). De l'autre côté, des peuples accablés d'impôts et de vexations de toute nature, livrés en proie aux agents du fisc, régis par des lois sans force et sans équité, souvent assaillis par les barbares qui ravageaient les campagnes et incendiaient les villes , aigris par le ressentiment de leurs misères , exposés à de continuelles tentations de révolte contre un pouyoir incapable de les protéger et ne sachant que les pressurer, châtiés enfin d'une si horrible façon par un Théodose, prince aussi bon cependant que le comportait l'exercice d'un pouvoir sans contrôle et sans mesure. En présence de tant de souffrances d'un côté , de tant d'arbitraire de l'autre, quel était le rôle d'un évêque? Se rangerait-il du parti des oppresseurs contre les opprimés ? Mais il trahissait ses devoirs et reniait son origine. Quelques-uns ne craignirent point de le faire; mais l'Eglise, représentée par les plus illustres d'entre les évêques, fut fidèle à

( 1 ) Major esse cœperat numerus aeeîpientium quam dantium. (Lactanee, de Moribus persecutorum, eh. 7.)

la mission qu'elle avait reçue de son divin fondateur, et, sans ébranler les trônes, ne trompa point les ardentes espérances des faibles et des déshérités.

Elle ne se borna point à défendre ses enfants ; elle revendiqua les droits de l'humanité, et s'en fit comme la dépositaire. Car aile osa se placer entre le maître et les esclaves, désarma le premier, consola, releva les autres. Par ses conseils, par ses menaces, elle força les princes à reconnaître une autorité plus haute que la leur. Par son active et ingénieuse sympathie, elle reconforta les opprimés, et les vit accourir en foule dans son sein, seul refuge que respectât la brutale violence d'un pouvoir tyrannique. Les histoires du temps sont pleines du récit de ces r&istances courageuses , qui seules nous consolent dans ce spectacle douloureux de la dégradation humaine, et font ressouvenir que la liberté ne meurt jamais.

Par une juste et heureuse conséquence, il arriva qu'en défendant les droits de l'équité, l'Eglise servit en même temps ses intérêts. Que si elle se fût faite l'alliée du despotisme, elle eût pu être entraînée dans sa ruine; et en tout cas elle eût perdu ce fondement inébranlable de justice et de courage, sans lequel tout édifice tombe en poussière, et eût été emportée à toutes les fluctuations des choses humaines. Qu'était-ce que la faveur ou la haine d'un empereur, auprès de la confiance et de l'amour des peuples? L'empereur passe, les peuples sont éternels. Constantin protège le christianisme ; ses successeurs, ariens ou païens, le persécutent. Quelles eussent été les destinées de l'Eglise, si elle n'avait pas cherché un appui plus solide et plus sûr que la faveur de princes assis pour quelques jours sur un trône que tant de flots venaient battre? En s'alliant aux oppresseurs du monde, elle tombait avec eux dans la haine et le mépris. Sa véritable force, elle devait la trouver dans l'amour de ces grandes multi-

tudes qu'elle eut le courage de défendre, qu'elle eut la gloire d'éclairer, de nourrir, de moraliser. Dès que les peuples furent avec elle, elle fut bien autrement puissante que les empereurs ; elle leur dicta ses lois, elle les protégea. On put prévoir dès lors que, dans un avenir peu éloigné, la seule autorité morale qui existât alors, serait la seule autorité réelle , et que sur ce trône d'Occident d'où une chute si rapide précipitait des princes sans intelligence et sans cœur, s'assiéraient les véritables dominateurs du monde. Peut-être en eût-il été ainsi en Orient, si les contemporains et les successeurs de Jean Chrysostôme avaient été ses imitateurs et non ses ennemis. Mais l'Orient est voué à la servitude. S'il refuse de s'incliner devant l'autorité du chef de la chrétienté, il abandonne la religion et la liberté à l'arbitraire d'un autocrate.

La constitution de l'Eglise, essentiellement démocratique dans le principe, fut bientôt profondément altérée, en Orient surtout. Les empereurs s'immiscèrent dans l'administration des diocèses ; ils nommèrent , déposèrent les évêques. Le clergé, en perdant son indépendance, perdit les vertus dont elle est la source, perdit son prestige auprès du peuple. Celui-ci vit avec élonnement et scandale ses pasteurs mendier les faveurs de Is^ cour, flatteurs et parasites des grands, cupides, ambitieux, prêts à approuver , à justifier toutes les violences , toutes les rapines , prêts à en prendre leur part. Mais ces déserteurs d'une cause sainte , ces prélats superbes , portés sur des chars dorés , et devant qui s'écartait la foule comme devant des bêtes féroces (1), faisaient briller d'une plus vive lumière la vertu de ces véritables serviteurs de Dieu qu'on voyait pauvrement vêtus , sans esclaves , à pied, partageant aux malheureux tous les biens de l'église,

(1) Greg. Nazianz.^ hom. 32.

donnant jusqu'aux vases du temple, parce que Dieu, disaient-ils, ne boit ni ne mangé {\), se donnant eux-mêmes pour racheter un de leurs frères de la servitude. — Mais la plupart enveloppaient leurs vertus de modestie et de silence ; ils semblaient redouter quelles ne devinssent la condamnation de ceux qui ne les imitaient pas. Ghrysostôme n'eut ni ces scrupules , ni cette mansuétude. Il vit les abus , les dénonça , les combattit, et mourut en exil. C'est le dernier évêque indépendant qu'ait produit l'Orient. Photius n'est qu'un révolté.

L'indépendance à l'égard du pouvoir temporel , la réformation des mœurs, le soulagement des pauvres, l'administration des sacrements , ce n'était pas encore là toute la tâche de l'évêque. Il était avant tout le ministre de la parole divine , l'interprète des livres samts. Ici", un nouveau danger se présentait. L'Eglise était devenue riche et puissante. L'évêque était donc forcé de consacrer une partie de son temps à l'administration des biens de son diocèse ; souvent aussi son intervention était nécessaire soit pour arrêter les empiétements du pouvoir impérial, protéger les privilèges accordés à l'Eglise, fléchir et désarmer les barbares. N'était-il pas à craindre que ce rôle nouveau et si important lui fît oublier ou dédaigner l'humble devoir de l'enseignement? C'est ce qui arriva en effet. Les évêques , assis sur des sièges considérables , chargés d'intérêts temporels , abandonnent à des prêtres le ministère de la prédication, s'éloignent du peuple, dont bientôt ils n'auront plus nul souci. — La politique succède à l'éloquence. Chrysostôme est le dernier orateur, le seul parmi ses collègues dans l'épiscopat. — Mais quel devait être le caractère de cette éloquence? Que de prédicateurs apportent dans la chaire les préoccupations de

(1) Socrate, livre vii, eh. 21. — Ambrosius, de Ofl&ciis, n, 18.

la vanité , le désir d'éblouir plutôt que de persuader ! Instruits, diserts , habiles logiciens , ils ne peuvent se résigner à faire aux besoins de leur auditoire le sacrifice de tous ces trésors si longs à acquérir. C'est aux intelligences d'élite qu'ils s'adressent : il leur faut un auditoire capable d'apprécier les ressources et l'éclat du talent. Ils oublient les humbles d'esprit accourus dans le temple, non pour admirer un orateur , mais pour entendre les simples et fortifiantes paroles dont leur âme a soif. — Entre tous , Jean Chrysostôme fut l'orateur du peuple. Et quelles difficultés inouïes présentait la prédication de la parole divine à un auditoire inquiet , turbulent , grossier, tout entier aux représentations matérielles des objets, enveloppé et comme assiégé des superstitions, des cérémonies , des fêtes brillantes du paganisme , incapable de monter son esprit aux hautes abstractions du dogme nouveau et d'incliner son cœur à cette loi du renoncement et de la charité qui faisait la guerre aux convoitises et à l'égoïsme? Ces néophytes, païens ou juifs la veille, qu'un caprice de curiosité peut-être ou l'appât d'une aumône avait jetés dans le christianisme, il fallait les y retenir, mesurer dans les premiers temps l'enseignement à la faiblesse de leur esprit, à la tiédeur de leur zèle, ne point trop exiger d'abord pour obtenir quelque chose ; combattre et déraciner uueft une les inclinations perverses et les vieilles habitudes : les jurements, l'ivrognerie, la passion du théâtre; éviter surtout, dans l'explication du symbole chrétien , les termes abstraits et l'obscurité ; n'offrir la vérité qu'insensiblement, et la présenter dans un langage simple, familier, analogue à celui qu'avait voulu employer Jésus-Christ, semé de paraboles et d'images sensibles. Aux intelligences plus élevées, la métaphysique du dogme exposée dans de nombreux ouvrages par les docteurs de relise, les controverses avec les hérétiques, offraient un

enseignement plus philosophique et un aliment à la curiosité de Tesprit. Les classes inférieures de la société étaient plus avides de consolations que de raisonnements, de foi que de science. L'orateur sacré devait donc se rabaisser au niveau du plus grand nombre, et donner ainsi l'exemple du renoncement, en substituant aux spéculations métaphysiques qui attiraient son esprit, l'humble mais plus salutaire explication des livres saints. A ce prix seulement, l'évêque se rendait maître de son auditoire et conquérait cette douce et puissante autorité qui était toute sa force. I^s pasteurs à qui manqua cette éloquence populaire exercèrent sur leurs contemporains une influence bien moindre. Le peuple ne s'attacha pas aussi étroitement à eux , et leur existence fut comme incertaine et manquée. Tel fut Grégoire de Nazianze , esprit délicat , subtil , âme de poëte, ombrageuse, haïssant le bruit et la foule , éprise de loisir et de solitude et la créant partout autour de soi.

Mais cet auditoire tumultueux et peu sûr, en se dispersant au sortir du temple, se trouvait exposé aux sarcasmes des païens , aux objections subtiles et embarrassantes des hérétiques , principalement des juifs , dont le nombre était considérable à Alexandrie, à Antioche, à Constantinople. Souvent des doutes s'élevaient dans l'esprit de ces convertis de la veille, ^op ignorants pour soutenir une discussion contre des philosophes ergoteurs, des juifs opiniâtres, des Anoméens présomptueux. Que de fois il leur arrivait de confondre l'Ancien Testament avec le Nouveau , d'aller faire la Pâque avec les juifs , ou de célébrer les calendes de janvier avec les païens ! A la tâche déjà si pénible de faire entrer la vérité dans des esprits sans culture et attachés à de vieilles erreurs , s'ajoutait la nécessité pour l'évêque de répondre victorieusement à toutes les objections que soulevaient

tant d'ennemis conjurés contre le dogme et l'attaquant sur tous les points à la fois. Grâce aux nombreuses apologies du christianisme publiées par Origène, Tertullien, Lactance, pour ne parler que des plus considérables, il était facile de réduire au silence les représentants attardés du polythéisme. Mais ce que la multitude comprend et accueille le plus aisément , ce ne sont point d'habiles et savantes réfutations composées et déduites avec tout l'appareil et les ressources de la dialectique. Les qualités qu'on admire dans un ouvrage seraient déplacées dans une homélie. Le peuple n'apprécie point l'érudition et la science. Entre deux adversaires, celui-là lui semble avoir raison qui a le plus d'esprit, de verve, d'à-propos, qui tourne le mieux une difficulté, et répond à une objection par une autre. Le peuple aime les arguments ad hominem, et les emploie de préférence à tout autre. Il était donc de bonne guerre de répondre aux attaques par des attaques; de raconter d'une façon plaisante les exploits équivoques d'un Mercure ou d'une Vénus ; d'égayer l'auditoire au sujet de ces fables , dont ne se dégageait pas assez clairement un sens moral, si toutefois elles en renfermaient un. Des philosophes raisonneurs on avait raison en raillant leur longue barbe, leur manteau, leur bâton, et, le cas échéant, leur lâcheté (1). On bafouait les héritiers de Diogène, et Diogène lui-même et ses bons mots. Aux juifs qui niaient les miracles de Jésus-Christ, l'orateur opposait les miracles de Moïse, et forçait ses adversaires à accepter l'Evangile ou à rejeter l'Ancien Testament (2). Mais le prédicateur devait surtout insister sur l'incontestable supériorité morale de la religion nouvelle (3). C'était porter le débat sur un terrain où la

(1) Chrysost. hom. 10 ad popul. Ântioch., tome II.

(2) Chrysost. Adversus Judaeos , neuf homélies, tome 1er.

(3) Chrysost. hom. in Genesim, vn, tome IV.

victoire était certaine. L'influence salutaire du christianisme éclatait aux yeux les plus prévenus : mœurs plus pures, charité universeUe, hôpitaux fondés et entretenus, miracles continuels de zèle et de dévouement même envers des ennemis, quels éloquents arguments en faveur d'une religion qui avait en outre l'avantage d'être reconnue et protégée par l'Etat! Comme il était aisé, en plaidant une si belle cause, de calmer les inquiétudes des fidèles, de leur inspirer une fierté modeste! Mais combien il était difficile d'accepter le poids de tous ces labeurs, de faire face à tant d'exigences, sans oublier jamais que le ministre de l'Evangile se doit à tous ; que l'élévation du génie , la profondeur de la science , la subHmité de l'éloquence, sont des dons inutiles, si les plus faibles esprits, les derniers d'entre les chrétiens, ne peuvent en profiter !

Tels étaient les devoirs imposés à l'évêque. Qu'il en négligeât un seul , et il était infidèle à sa mission , à la tradition de l'épiscopat; ses vertus et son génie, s'ils étaient demeurés stériles, tournaient à sa condamnation. Résistance aux empiétements du pouvoir impérial , défense des droits de l'Eglise qui étaient alors ceux de l'humanité , protection des faibles , correction des mœurs, explication des livres saints, réfutation des systèmes philosophiques et des hérésies, quels labeurs ! Quelle intrépidité, quel dévouement , quelle intelligence ne fallut-il pas aux hommes que l'Eglise chargea de la représenter dans ces temps difficiles! Comme l'on comprend bien cette parole de Chrysostôme : Il y a peu d'évêques certains d'être sauvés! Tant de devoirs, et si divers, imposés à un seul homme! Qu'un seul soupçon, s'élevât contre la pureté de sa vie, il perdait avec son autorité morale tout pouvoir de faire le bien. Il semble que ces chrétiens si humbles se soient promis à eux-mêmes de

s'élever auniessus de la nature humaine , et de réaliser, en le complétant par une charité phis vive, cet idé^l rêvé par les stoïciens , mais aussi déclaré par eux impossible à atteindre. Quelle terreur les saisit , lorsque , à la mort d'un évêque , les yeux du peuple se tournent vers eux, quand l'estime et l'amour de la multitude les menacent de cette dignité si haute et si périlleuse ! Les uns , éperdus, fuient au désert; les autres essayent de calomnier eux-mêmes une vertu dont l'éclat les a trahis (1). Il en est même dont l'humilité va chercher un refuge jusque dans la mort (2). Mais tous enfin , après ces naturelles défaillances, se courbent sous le fardeau qui leur est imposé, et commencent à gravir, sans regarder derrière eux , ce chemin si étroit et si rude qui conduisait si souvent à l'exil ou au supplice. Il faut quitter pour les orages et les amertumes de la vie publique la douce retraite, les loisirs pieux, les études aimées, ces contemplations, ces entretiens avec Dieu. Plus de repos, plus de trêve. Evêque, il devra peut-être braver en face un pouvoir sans bornes et sans équité ; évêque, il devra nourrir une multitude affamée , distribuer aux ignorants et aux humbles la lumière qui éclaire l'esprit , les consolations qui raffermissent le cœur ; faire de sa vie une continuelle immolation. Il le sait , il accepte.

De tous ceux qui acceptèrent cette tâche si laborieuse et qui en furent dignes, nul n'en fut plus digne que Jean Chrysostôme. D'autres peut-être eurent une science plus profonde, une aptitude plus grande aux spéculations de la philosophie , une habileté plus heureuse dans le maniement des affaires ; nul n'eut plus de courage et d'inflexibilité dans le bien , une vie plus pure , une âme plus compatissante, une charité plus active ; nul, enfin,

(1) Saint Ambroise.

(2) Saint Nilammon. — Sozom., livre vm, ch. 19.

n'eut à un plus haut de^é ce caractère d'évéque et d'orateur populaire , qui ressort à la fois de tous les actes de sa vie et de tous ses ouvrages. En effet, il est nonseulement le défenseur infatigable du peuple , mais il est aussi par excellence son orateur. Grégoire de Nazianze est surnommé le Théologien. Saint Basile est appelé le Grand. L'un, par le caractère philosophique de ses écrits et la pompe de son éloquence, se trouve porté au-dessus de la multitude , et loin de la terre ; l'autre , par l'élévation de ses pensées , sa vaste science , son zèle rigide et sa sévérité, semble planer avec majesté au-dessus de son auditoire , plutôt que se communiquer intimement à lui. L'archevêque de Constantinople est salué du nom de Bouche d'or par la foule, qu'il ne peut empêcher de l'applaudir. Jamais, en effet , la chaire chrétienne n'avait entendu orateur plus facile, plus élégant, dont l'éloquence entraînante se trouvât sans efforts plus natureUement à la portée des plus ignorants comme des plus instruits. Mais peut-être aussi jamais évêque ne fut plus familier et plus abandonné. Homme simple et austère dans ses mœurs , il est intempérant et diffus dans son langage. Controversiste peu habile , il est moraliste profond , passionné surtout. Sévère aux grands , indulgent aux petits dont la misère seule cause souvent les vices, haïssant rinjustiee et Thypocrisie, incapable de trahir la vérité, ou de se plier à aucune transaction, il est un de ces hommes qui, par rinflexibtlité de leurs principes, la bonté de leur âme, la sineérilé hardie de leurs discours, semblent nés pour soulever contre eux la haine et les persécutions des grands et des puissants , tandis qu'ils excitent Ten- Ikousiasme et rauK>ur des grandes multitudes.

Cesl ce double caraolère dVvèque et d'orateur populaire que je voudrais mettre en lumière dans cette étude sur la vie et les œuvres de saint Jean Chrvsostome.

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