CHAPITRE PREMIER
De la Batasaiiefi de Chrjnomtùnte h sa promotion an «lége
de Constantlnople (S49-S99).
c Je suis persécuté, non parce que je possède des » biens terrestres. S*il en était ainsi , je devrais en gémir » le premier. Je suis persécuté , non parce que j'ai com- » mis quelque crime, mais parce que je vous aime(l).
Telles sont les paroles que Jean Chrysostôme adressait à son peuple en partant pour son premier exil. Déposé par des évoques calomniateurs et simoniaques, condamné par un empereur imbécile, tour à tour le jouet d'un eunuque et d'une femme, il voit se soulever en sa faveur tout le peuple de Constantinople. L'émeute le ramène triompbant sur son siège. Banni une seconde fois , il refuse d'obéir, parce que, dit-il, i/ a reçu de Dieu seul son Eglise, et que Dieu seul peut Ven chasser (2). » — Pendant dix mois il résiste aux ordres de l'empereur, accomplissant tous les actes de son ministère d'évêque, protégé par la multitude qui veille autour de sa demeure (5), et se livre enfin volontairement, mais à l'insu du peuple, aux soldats qui doivent l'emmener. D'affreux désordres suivent son départ. Ses partisans, qui prennent le nom de Joannites , sont poursuivis d'asiles en asiles et massacrés. La plupart d'entre eux refusent pendant longues années de recevoir Arsacius , son successeur , et
(1) Chrysost. opéra., éd. Bernard de Montfaucon, t. III,
Néander. Chrysostôme et son siècle, eh. 4.
(2) Palladius. Dialogus de vita Chrysostomi, p. 81. — Opéra Chrysost., t. XIII.
(3) Sozomène, livre vni, ch. 22.
de communiquer avec lui (1). Deux édits impériaux sont nécessaires pour les y contraindre (2).
Lui-même, entraîné dans les solitudes du Pont, mené de bourgades en bourgades , succombe aux mauvais traitements et aux fatigues , sans que son courage faiblisse un seul instant , sans que Texil et la mort lui fassent perdre un ami ou un ennemi. Pourquoi le même homme fut-il en proie à la haine si profonde , si persistante des uns , tandis que par les autres il fut aimé, défendu jusqu'à la mort? — Il fut dans une cour corrompue, parmi des évêques prévaricateurs et serviles , le hardi représentant de l'indépendance et de la dignité de Tépiscopat , l'intrépide défenseur des pauvres et des opprimés. Homme d'une vertu sévère, d'un zèle ardent, d'un caractère violent et inflexible , il se trouva naturellement l'ennemi des puissants, dont il attaqua les excès et les vices; du clergé, dont il réforma les abus. Sa pitié pour les pauvres , les écarts de sa charité, le caractère de son éloquence, en firent par excellence un orateur populaire.
Sa vie se divise en deux parties : la première comprend les années qui s'écoulèrent de sa naissance à sa promotion au siège de Constant inople (347-397). Peu d'événements la signalent , elle est comme la préparation de la seconde; j'y glisserai assez rapidement. La seconde ne comprend que neuf années (398-407); mais ce court espace de temps est en réalité toute la vie active de Chrysostôme. Les cinquante années qu'il passa à Antioche furent comme une retraite laborieuse , où il forma et enrichit son esprit, tandis qu'il nourrissait son âme aux grandes pensées et l'exerçait aux courageuses actions. On verra
(1) Chrysost. opéra, t. Ill, p. 659.
Soerate, livre vi, eh. 19.
(2) Cod. Theod., lib, xvi, de his qui super religione contendunt, tit. m -VI.
quelle force il y puisa pour les épreuves qui lui étaient réservées.
Jean Ghrysostôme est né à Àntioche en 347* Ses ^.parents étaient de noble naissance. Son père, Secundus, commandait les armées de Syrie; sa mère s'appelait Ânthuse : tous deux étaient chrétiens (1). Le christianisme n'était plus alors la religion des pauvres et des opprimés. Les païens avaient vu avec étonnement Àmbroise et Paulin de Noie, tous deux d'une haute naissance, renoncer aux honneurs et à la fortune pour embrasser une religion qui enseignait aies mépriser (2). Le même exemple fut donné en Orient par Basile , Flavien, Ghrysostôme, saint Nil. Ces conquêtes brillantes donnaient une autorité nouvelle à une religion naguère persécutée et méprisée; el les hommes illustres qui l'embrassaient , étaient acèueillis par le peuple avec plus de respect, et comme avec reconnaissance. Oa leur savait gré de leur humilité, comme d'un sacrifice fait à leurs frères. Le peuple choisira toujours de préférence ses favoris ou ses protecteurs hors de ses rangs et au-dtessus de lui.
La mère de Ghrysostôme , laissée veuve à vingt ans , avec deux enfants, ne voulut point se remarier (3). Elle consacra tous ses soins à leur éducation avec un dévouement que Libanius ne put s'empêcher d'admirer. Dieux immortels, s'écria-t-il , quelles femmes il y a chez ces
(1) Socrate, livre vi, ch. 8.
Ménart, docteur en théologie. La Vie de saint Jean Ghrysostôme, livre I, ch. 2.
(2) Ambroise, epist. 30.
Lenain de Tillemont. Mém. eeclés., tome XIV. •— Saint Paulin, art. 10.
(3) Chrysost. op., t. I, de Sacerdotio, 1. 1.
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: C*r. v-H^ 'v;, . t. L Exhortatio ad viduam juniorem. i w-w. „ rt n, ch. 8.
t V//.vw*^î,^. jj-.re %-iii. ch. 2.
laissaient mourir de faim. On quittait les rhéteurs pour les prédicateurs, l'école pour l'église. Cbrysostôme profita.peu, selon toute apparence , des leçons d'Âpdragadiius. Il n'y avait en etrel rien de philosophique dans la tournure de son esprit; la science des abstractions ne Tattira jamais, et il traita toujours avec un grand dédain Pythagore, Platon, Aristote, et même Socrate. La philosophie|lui { sembla vaine dans son but et stérile dans ses recherches. Cette prévention injuste, qui ne cachait peutêtre que la faiblesse de l'esprit, explique le caractère presque exclusivement moral de sa prédication. Mais en revanche, il aima l'éloquence. Entré d'abord dans la carrière du barreau, il plaida avec succès. Il composa même en l'honneur de Valentinien V^ un discours panégyrique que Libanius trouvait admirable (1). Singulier début oratoire, qui fut aussi celui de saint Augustin (2). Tous deux alors cherchaient leur voie. Ils ne s'arrêtèrent pas longtemps à cette éloquence fade , mensongère et servile , la seule à peu|près qui existât alors en dehors du christianisme. Cbrysostôme en sortit le premier, comme ces hommes dont parle saint Augustin, qui se lèvent et ravissent k ciel. Siirgunt indocti, et cœlum rapiunt (3).
En 569, il reçut le baptême ; il avait vingt deux ans. Mélèce, évêque d'Antioche, le nomme lecteur. Il est entré dans l'Eglise, il n'en sortira plus. Il laisse là Démosthènes, la rhétorique , le barreau, et s'enferme dans l'étude des livres saints. Mais il vivait encore dans le monde , et la solitude l'appelait. C'est au désert qu'il voulait fuir, pour s'y trouver seul avec la pensée de Dieu, et y fortifier son âme en élevant son esprit. Les prières, les larmes de sa
(O Isid. Pelus. ep. 49, 1. n.
(2) August. Confess., 1. vi, c, '6.
(3) Id., îbid., 1. vin, c. S.
mère, eurent le pouvoir de le retenir (1). Mais il se fit dans le monde la rude vie du désert avec toutes ses austérités. Deux amis, Basile et Théodore, qui furent plus tard Tun évêque de Séleucie , l'autre évêque de Mop-' sueste , avaient embrassé avec lui cette réclusion et ces travaux. Le dernier, plus faible dans sa volonté, défaillit, et retourna se mêler aux agitations des hommes. La belle lettre que lui écrivit Chrysostôiiie le rendit à l'Eglise (2).
L'année suivante, Fexil de Mélëce et de ses partisans créa plusieurs vacances de sièges épiscopaux. Une grande terreur saisit Basile et Chrysostôme : plus d'un solitaire avait été arraché à sa retraite pour remplir les fonctions d'évéque, si périlleuses dans ces temps de troubles. Une pieuse fraude de Chrysostôme fit tomber cet honneur redoutable sur la tête de son ami , tandis qu'il y échap* pait lui-même. Nul mieux que lui cependant ne comprenait les devoirs d'un tel ministère ; mais il ne se crut pas digne de les remplir. Son Traité du Sacerdoce, qui parut en 372, le plus pur, le plus parfait des ses ouvrages (3), ne renferme pas un précepte, pas une règle qu'il ne suivît lui-même plus tard. Il s'indigne de ces brigues honteuses par lesquelles on sollicitait des fonctions qu'on devait déshonorer (4).
« Transportez-vous à quelqu'une de ces assemblées solennelles qui ont lieu pour les élections épiscopales: autant d'hommes, autant de langues acérées pour déchirer la réputation du prêtre. On se divise en factions; personne ne s'entend ; chacun veut sa créature. Ce d(mt
(!) De Sacerdotio,]t. {I, 1. i. Cette éloquente supplicstioD d'Ânthuse est si connue, que je m'abstiens de la citer ici.
(2) Epist. ad Theod. laps., t. I.
(3) Isid. Pelus., 1. I, ep. 156.
(4) De Sacerdotio, 1. 1, 1. m.
on s'occupe le moins , quand ce devrait être là Tunique objet de la délibération, c'est de savoir si le candidat que Ton propose a les qualités requises. On donne sa voix à Tun parce qu'il a de la naissance, à l'autre parce qu'il est riche et peut se passer des revenus de l'Eglise , à celuilà parce qu'on a avec lui des liens de parenté ou de société, à cet autre parce qu'il a su capter votre bienveillance par ses flatteries. Mais a-t-il les vertus et les talents nécessaires? C'est ce dont on s'embarrasse le moins, t
Il était réservé à assister dans Gonstantinople à bien d'autres scandales, et à réformer de plus tristes abus. Il exige du futur évêque non-seulement une solide piété, des mœurs pures , mais une science profonde , l'expérience, l'éloquence. C'est déjà l'orateur tant de fois applaudi qui parle. Il veut aussi que l'évêque soit le premier ami des pauvres , le protecteur éclairé des veuves et des vierges. On reconnaît déjà ici l'infatigable apôtre de l'aumône , le fondateur des hôpitaux , laustère réformateur des mœurs du clergé , l'ennemi de toutes les injustices.
La solitude à Antioche n'était pas assez profonde pour Chrysostôme. Sa pensée se tourna de nouveau vers le désert. 11 avait hâte de fuir le déplorable spectacle que présentait alors le monde : partout anarchie, confusion, désordre. Les barbares se précipitent de tous côtés à flots pressés sur l'empire. Ce ne sont plus seulement les Francs et les Goths, avec leur terrible roi Hermanric, qui combattait encore à l'âge de cent dix ans (1) : les hordes sauvages des Huns traversent les Palus-Méotides et inondent .rOrient. L'Eglise elle-même portait la guerre dans son sdn. Damase et Ursin se disputaient à main armée le siège de Rome, et le sang coulait (2). L'arianisme, con-
(1) Jornandes, eh. 22.
(3) Amm. Mareell., livre xxvn, eh. 3.
damné à Nicéc , mais protégé par les empereurs Constance et Yalens, luttait énergiquement en tous lieux, convoquait des conciles, déposait les évêques orthodoxes, leur donnait des successeurs, entretenait une perpétuelle et souvent sanglante agitation. Â Ântioche même, un schisme avait éclaté ; Mélëce avait été dépossédé de son siège. Enfin, les asiles où s'étaient retirés les moines étaient envahis par les soldats de Tempereur, et les cénobites enrôlés de force dans les armées. Yalens, chassé de Constantinople par le mépris public , arrêté dans sa route par le solitaire Isaac, qui lui prédit la défaite et la mort, périt misérablement à Ândrinople, après avoir vu massacrer ses légions (1).
En présence de ces bouleversements, on comprend que les âmes fatiguées, avides de paix, allassent la chercher jusqu'au fond des déserts. Chrysostôme s'y renferma pendant quatre ahs (374-378). 11 avait été témoin des persécutions dirigées par Valens contre les moines , et il appréciait lui-même le bonheur de cette existence consacrée au travail, à la prière, à la méditation. Il se fit donc l'avocat de la vie monastique. Il se complut à tracer un tableau fidèle des occupations des cénobites et de leurs vertus. Libres des misérables intérêts où se consume toute l'activité des autres hommes, sans patrie, sans famille, sans biens, ils ne vivent que pour Dieu et le salut de leur âme. Y a-t-il une existence plus fortunée? Non, pas même celle d'un roi. Un roi ne s'appartient pas : il se doit à ses sujets. Mille occupations l'arrachent à lui-même; mille ennuis le tourmentent, et les tentations qui naissent d'un pouvoir sans bornes l'exposent à des chutes continuelles. Ces deux ouvrages (2),
(1) Sozômène, livre vi, eh. 39,
(2) Adversus oppugnat. vit. monast., t. I. — Comparatio régis et monachi.
fruit de la solitude, sont plutôt une aspiration vers cette quiétude où le moine endort trop souvent son indifférence, qu*un traité sérieux sur la vie monastique. Les tableaux en sont agréables; le style respire une douceur pleine de diarme : c'est une sorte de plaidoyer descriptif. L'auteur vante les délices d'une existence qu'il vient de goûter ; il ne comprend point encore les joies souvent amères d'une vie active, orageuse, dévouée à de pénibles devoirs, joies plus nobles mille fois et plus relevées que cette apatUte béate et égoïste où l'âme n'a que soi pour objet. Et d'ailleurs, cette tranquillité à laquelle tous les biens de la terre, les affections les plus légitimes étaient immolés, souvent elle échappait au malheureux qui portait au désert toutes les défaillances de Tesprit, les regrets, le désespoir. Il y en eut en ce temps même un terrible exemple.
Stagire, jeune homme de naissance noble , avait renoncé au monde , et, malgré sa famille, avait embrassé la vie monastique. Mais les habitudes d'orgueil et de mollesse le suivirent au couvent. Peu d'application à la prière, une grande indocilité aux reproches de ses supérieurs, le malaise continuel d'une âme qui n'est pas d'accord avec elle-même. Dans ce misérable état, Stagire fut possédé du démon : telle est du moins l'explication qu'on donnait alors de cette étraYige maladie morale qui devint plus tard vraisemblablement la mélancolie. Ses souffrances devinrent intolérables ; le mal de l'esprit atteignit bientôt le corps. En vain il se livrait avec emportement aux plus rigoureuses pratiques de l'ascétisme : ni jeûnes, ni mortifications, ni prières, ne pouvaient adoucir sa peine. Chrysostôme adressa à Stagire les trois Livres sur la Providence (1). Dans cet
(1) De Providentia, 1. 1.
ouvrage, qui n^est qu'une longue consolation, l'éloquence de Chrysostôme a déjà ce caractère d'utilité pratique qui la dislingue particulièrement. C'est un long développement oratoire de deux idées : Dieu éprouve ceux qu'il aime; — Les souffrances sont le salut de l'âme. Une sorte de stoïcisme attendri soutient cette parole douce et pénétrante. On y trouve déjà ces longs récits, ces exemples heureusement choisis, et qui sont une des principales sources des arguments de Chrysostôme. Mais ces pages respirent surtout une émotion vraie, sympathique, une grâce familière, une sérénité qui s'allie avec bonheur à la plus sincère compassion. Ce n'est ni un traité, ni une dissertation : c'est une suite de discours sur le même sujet. La forme est oratoire , non philosophique, ni didactique. Telle elle sera toujours ; telle elle se montrera jusque dans le traité composé par Chry« sostôiiie à la fin de sa vie, dans l'exil, traité tout stoïcien , mais sans raideur, sur le mépris de la souffrance , et jusque dans les lettres qu'il adresse à Olympias et aux évêques restés fidèles à sa cause (1).
Cet ouvrage fut composé à Antioche en 380. Chrysostôme avait été forcé de quitter le désert : des mortifications excessives avaient ruiné sa santé. Il parle à Stagire de violentes douleurs de tête qui l'obligeaient à garder la maison (2). Il ne devait pas jouir longtemps du repos. Mélèce , évêque d'Antioche , l'éleva , la même année, au diaconat. On sait quelle était dans la primitive Eglise l'importance de ces fonctions si humbles en apparence. Le diacre était le serviteur des pauvres , le dispensateur des aumônes , lé surveillant et le gardien de l'enceinte de l'église. La prédication lui était interdite ; il n'administrait pas non plus les sacrements: l'évêque se
(1} T. in. Quod nemo laeditur, nisi a se ipso. fî) De Provid., c. 1, 1. 1.
reposait en partie sur lui des soins qu'exigeait le temporel. Tâche pénible, qui demandait un dévouement obscur de toutes les heures; mais la -meilleure préparation à l'exercice de l'épiscopat, et l'apprentissage des devoirs de la charité. Etre le soutien naturel des pauvres , étudier toutes les misères , reconnaître de ses propres yeux retendue et l'urgence des besoins , en trouver souvent l'origine dans l'avarice et la cruauté du riche, dans les vexations d'un gouvernement sans pitié comme sans justice, apparaître aux indigents, aux infirmes comme la Providence visible de l'Eglise , prendre la douce habitude d'être aimé , béni par ceux qui souffrent : quel rôle pour un homme dont le coeur était si tendre, et qui haïssait rinjustice avec passion ! Pendant cinq ans Chrysostôme remplit les fonctions de diacre. La solitude oii il avait passé quatre années eût pu refroidir, par l'étude exclusive de soi-même et l'application à la sainteté , la chaleur de son cœur et l'amour pour les autres hommes. Il est si facile d'oublier les malheureux, quand on ne les voit point! Le diaconat le reporta brusquement au milieu de la vie réelle, et fit éclater à ses yeux tout ce qu'elle renferme de souffrances et d'injustices. 11 eut ainsi cette double éducation du désert qui élève l'esprit et le fortifie ; de la vie publique , qui montre l'homme à l'homme , et Vinitie à la connaissance des passions, des intérêts, des misères et des vices. Triste science, mais indispensable à cdui qui veut excercer quelque influence sur ses semblables. Le premier argent que Chrysostôme distribua aux pauvres, ce fut le sien : dès ce jour, jusqu'à sa mort, 3 ioe posséda plus rien ; il fut le premier pauvre de l'E- ^se d'Ântioche.
En 386 , Jean Chrysostôme est élevé à la prêtrise par
Flavien, successeur de Mélëce (1). Il avait alors près de quarante ans.
Ses longues études , ses vertus , l'éclat de son talent, ne lui permettaient pas d'exercer plus longtemps les humbles fonctions de diacre. Flavien , doux et modeste vieillard, se*reposa sur lui du ministère delà prédication. Ëusèbe, archevêque de Césarée, avait accordé le même honneur à Basile, simple prêtre; mais il n'avait pu voir sans envie les triomphes d'une éloquence qui faisait oublier la sienne. Flavien ne connut point cette basse passion ; et la modestie de Chrysostôme épargna au vieillard la douleur de se voir remplacer vivant auprès de ces Grecs d'Orient , si légers , si amoureux de beau langage. Le premier sermon que prononça le prédicateur (2) n'est qu'un ingénieux et touchant éloge de l'évêque. Si l'auditoire, sous le charme de la parole entraînante du nouvel orateur, semble près d'oublier le timide vieillard, silencieux sur son siège épiscopal , Chrysostôme montre à ceux qui l'applaudissent le chef spirituel de la cité, et force le peuple à s'ineUner avec lui devant la double autorité de l'âge et de la vertu (3). Si Flavien eût ressemblé à Eusèbe , Chrysostôme n'eût peut-être supporté ni cette hauteur, ni cette jalousie ; mais son âme généreuse et dominatrice se pliait sans effort au respect , quand ce n'était point la vanité ou Torgueil qui l'exigeaient. 11 faut l'avouer aussi, il ne[^connaissait point encore alors cet enivrement de la]popularité auquel il s'abandonna si souvent, ni les haines qui veillent autour de toute gloire éclatante , et qui aigrissent celui qui en est l'objet. Jeune, plein d'ardeur, confiant dans son génie, admiré, applaudi,
(1) Palladius, p. 41.
(3) T. II, Cum presbyter esset designatus.
(S) T. II, de Pœnit., p. 373.
tout lui sotiriait au début de cette carrière où il devait rencontrer plus tard tant de périls , tant d'ennemis et de tentations.
Pendant onze années il prêcha à Âutioche , sans autre interruption que celle de la maladie. Le nombre des homélies qu'il prononça est incalculable, et un grand nombre n'a pas été recueilli ; presque toutes étaient improvisées. H est impossible de déterminer exactement quelles sont celles qui appartiennent à sa prêtrise et à son épiscopat* Mais on sait qu'il prêchait souvent tous les jours , et d'ordinaire trois fois par semaine. Quelle activité! Quel zèle! Quels hommes suscitait alors l'énergie du christianisme! Comme la critique est faible et désarmée devant ces œuvres de foi et de génie jetées dans le monde avec tant de puissance et de rapidité ! .
Il est impossible ici de séparer l'orateur de l'auditoire : un lien étroit les unit. Chrysostôme est né , a été élevé parmi ceux auxquels il s'adresse; il connaît leurs mœurs, leurs habitudes , leurs goûts , par bien des points il leur ressemble. Si le ministère dont il est chargé, l'autorité qui est en lui, le génie, relèvent au-dessus da la multitude qui se presse dans le temple, il ne s'isole pas d'elle cependant ; il s'en rapproche sans cesse au contraire pour mieux la connaître, pour mieux saisir les ressorts capables de l'attacher, pour la dominer plus sûrement.
La ville d'Antioche était une des plus considérables de l'empire. Elle comptait près de deux cent mille habitants , dont les deux tiers environ étaient chrétiens. Métropole de la Syrie, ancienne résidence des rois successeurs d'Alexandre, qui, suivant une tradition, en avait jeté les fondements (1), placée dans une situation avantageuse et charmante, florissante, riche en monuments, en
(l) Libanios. Panégyrique d'Antioche. — Am. Marcel, livre iv.
écoles, en théâtres, elle était déjà célèbre dans les fastes du christianisme. Saint Pierre y avait établi son siège; saint Paul y avait longtemps prêché. C'est à Antioche que les disciples de Jésus-Christ avaient reçu le nom de chrétiens (1). De nombreux martyrs, entre autres saint Ignace et saint Babylas, y avaient versé leur sang pour la foi, et comme effacé par une gloire nouvelle les illustres souvenirs de la ville païenne. Objet de la haine de Julien , qui composa contre elle la satire duMisopogon , elle renfermait une population légère d'esprit et de mœurs , passionnée pour le cirque et les théâtres , et généralement assez corrompue (2). Mais cette corruption d'une cité grecque de l'Orient n'était pas celle de Rome ou de Milan. L'effet du christianisme en Occident fut surtout d'adoucir les mœurs; en Orient, de les épurer. La société romaine fut foujours sans entrailles, dure à l'esclave, dure à la femme, à l'enfant. Ces âmes farouches voulaient des plaisirs violents et cruels , des combats de bêtes , des combats d'hommes. Les populations helléniques, au contraire, repoussèrent avec horreur ces sanguinaires voluptés : il
(1) Actes des Apôtres, ch. 11.
(2) » La chaleur du climat disposait les habitants à tous les plaisirs du luxe et de Toisiveté; et ils unissaient la corruption joyeuse des Grecs à la mollesse efféminée des Syriens. Ils ne suivaient d'autres lois que la mode ; le plaisir était leur seule occupation , et l'éclat des vêtements et des meubles , la seule distinction qui excitât leur envie. Ils honoraient les arts du luxe; ils tournaient en ridicule les vertus mâles et courageuses, et le mépris de la modestie des femmes et de la vieillesse annonçait une dépravation universelle. Les Syriens aimaient passionnément les spectacles ; ils appelaient tous ceux qui s'y distinguaient par leur adresse. Us employaient aux amusements publics une partie considérable du revenu de la ville, et la magnificence des jeux du théâtre et du cirque était regardée comme le bonheur et la gloire d' Antioche >' (Gibbon, ch. 24.)
n'y eut jamais de gladiateurs à Athènes. La corruption était plus élégante, et peut-être plus profonde. La mollesse naturelle des habitants , Athéniens dégénérés, était encore entretenue parla douceur du climat, la facilité de vivre presque sans travail dans un pays fertile, une sorte d'indulgence universelle pour le vice poli , un abandon extraordinaire à se livrer à tout ce qui plaisait. L'Orient était aussi la patrie des superstitions : c'était de la Syrie et de l'Egypte que le polythéisme avait tiré ces étranges divinités qui, dans les derniers temps de l'empire, vinrent s'établir à Rome, pour y périr avec les vieux dieux du Latium. Àntioche possédait encore un certain nombre de temples païens : à ses portes s'élevait, dans le bocage de Daphné, un temple consacré à Apollon (1). La magie, la sorcellerie , y comptaient une foule d'adeptes et de croyants. Chrysostôme raconte que dans sa jeunesse l'empereur Valens y fit brûler tous les livres de magie (2). C'était un bizarre mélange des superstitions les plus diverses. Chrétiens, païens, juifs, se prêtaient, s'empruntaient les pratiques et les cérémonies de leur culte. En sortant de l'église , on courait à la synagogue , sous prétexte que les livres de la loi y étaient déposés (3). Le jour des calendes de janvier, on s'abandonnait à toutes les voluptés imaginables , dans l'espérance que l'année commencée ainsi continuerait de même (4). Les rapports entre les deux sexes étaient bien assujettis à la loi civile ; mais la loi tolérait le concubinat (5). Le luxe des habits,
(1) Libanius. 'T'jU Ispav, — Chrysost. Liber in Babylam, t. II.
(2) Gbrysost. bom. in Act. apost. 39.
(3) Chrysost. Adversus Judœos, t. I.
(4) Ibidem, In calendas, t. I.
(5) De Libelle repudii. — In illud, propter fomicationem,
des meubles, des festins, y était extrême; la passion pour le théâtre, les jeux du cirque, les courses de char, aussi effrénée qu*on la vit plus tard à Gonstantinople. Et cependant cette population désœuvrée, avide de plaisirs, tempérait la corruption de ses moeurs par une naïveté qui désarmait presque la censure, et par une admiration très-vive pour les œuvres de l'esprit.
Ce fut le caractère constant du génie grec. Le peuple se passionnait pour un cocher adroit ; mais il applaudissait avec enthousiasme les vives et saisissantes peintures qu'un Chrysostôme traçait de ses vices. Il aimait le beau, malheureusement il ne savait pas toujours le distinguer du bien. D'unfe imagination vive, d'une âme ouverte à toutes les impressions, il comprenait vite, se laissait vite persuader*, et vite aussi retournait à ses anciennes habitudes. Qu'un missionnaire fougueux fût venu tonner contre les vices de cette population légère et l'épouvanter des éclats de son éloquence emportée , elle se fût détournée tranquillement et eût laissé là l'orateur irrité pérorant seul dans l'église. Elle exigeait du prédicateur cette indulgence sensée qui n'exclut pas la justice : il fallait qu'en étant contre elle il fût cependant avec elle, désireux de se faire écouter, de plaire, de persuader. Ces chrétiens ne voulaient être sauvés que d'une certaine manière, sans violence, peu à peu , lentement, qu'où leur laissât le temps de se détacher d'habitudes longtemps chères. Ils suivaient la voie tracée; niais ils ne voulaient point qu'on les y poussât de force. Et surtout ils se refusaient à admettre que la vérité, pour être la vérité, fût dispensée du soin de se rendre aimable, et que la vertu dût paraître morose et renfrognée.
C'est devant un tel auditoire que Chrysostôme prêcha pendant onze années consécutives ; voilà le milieu dans lequel naquit et se développa cette éloquence dont rieu
dans les temps modernes ne saurait nous donner une idée. Image fidèle d'une société disparue sans retour, elle nous semble aujourd'hui étrange, désordonnée, maladive, tant elle a des transports subits , des abattements inattendus. Qu'on n'y cherche point cette beauté sereine et impassible qui marque les œuvres parfaites : inspirée, nourrie par les événements de chaque jour , les besoins de chaque heure , les caprices d'une multitude mobile , elle court sans transition et brusquement du sublime au familier, du terrible au comique, du calme à l'orage. Ce n'est point l'œuvre d'un rhéteur oisif, igi^orant la vie et les hommes, et qui développe en phrases sonores des lieux communs stériles; mais la peinture passionnée d'une époque ou les hommes et les événements semblent emportés à tous les hasards de l'instabilité : désordre dans la société civile, dans la société politique, dans les croyances, et, par suite, dans les mœurs ; aujourd'hui la guerre civile , demain les barbares , les divisions parmi les Eglises , l'incertitude du lendemain , les misères , l'incurie où tombent si aisément les hommes dont l'existence et les biens sont sans cesse menacés ; une sorte de résignation fataliste et lâche en présence de calamités inévitables; voilà les temps, voilà les hommes parmi lesquels l'orateur chrétien élève la voix. Cette société à laquelle il vient apporter l'enseignement de la parole divine , voit diminuer chaque jour le nombre de ses membres. C'est l'instant où les villes se dépeuplent, où les solitudes s'emplissent. Le dégoût, la lassitude, une soif immense de psôx, précipitent jusqu'au fond des déserts des milliers de malheureux trop faibles pour supporter les angoisses et les devoirs de la vie active. Ceux qui restent sont des malades qui cherchent à s'étourdir sur leurs souffrances. C'est pour eux que Chrysostôme a quitté la paix de la
solitude ; c'est pour les fortifier et les guérir qu'il les rassemble autour de lui.
Mais, pour remplir une mission si bienfaisante, il ftUait non pas prêcher par hasard devant un auditoire de cour, ou dans une église où la curiosité attire aujourd'hui une foule d'oisifs , demain d'autres oisife , multitude qui se renouvelle au gré de la mode et de la fantaisie , qui nW tend qu'une fois un prédicateur dont elle est inconnue et qui ne la connaît pas. Il fallait vivre en étroite et perpétuelle communion avec les mêmes hommes , leur parler tous les jours , savoir leurs noms , leurs habitudes, leurs penchants secrets et le faible de leurs cœurs. U fallait» au sortir du temple, les suivre jusque dans leur vie privée, I savoir ce qu'ils faisaient avant de venir à l'église, ce qu'ils faisaient en sortant, et quand ils ne venaient pas; ne pas ; les perdre de vue un instant, sans que cette opiniâtre surveillance de la charité pût blesser aucun d'eux et passer pour un espionnage hypocrite. Il fallait, enfin , que toute cette foule, et surtout les misérables dont nul n'avait pitié, se sentissent profondément aimés; que tous euss^t confiance en l'homme qui se chargeait de toutes ces âmes ; qu'on le crût bon , sincère , dévoué , qu'on eût reconnu en lui un ami , un père , un protecteur.
Ce devoir de la protection des faibles, que Chrysostôme eût rempli jusqu'au sacrifice de sa vie , il s'en acquitta une seule fois à Antioche , avec quel succès on le sait , à l'occasion de la révolte des habitants contre Tbéodose.
Je ne raconterai pas les divers incidents de cet épisode si (îonnu : une lâche insulte (1) inspirant d'abord à l'em-
( 1 ) Le peuple avait renversé les statues de l'impératrice Flaceilla, la mère des pauvres et des malades, qu'elle nourrissait et soignait de ses propres mains ( voir Théodoret, livre v, eh. 28). Grégoire de Nysse a prononcé Toraison funèbre de Flacdlla. Elle était morte alors, ce qui rendait encore Tinsulte plus vile.
pereur Tidée d'uoe tengeance atroce, la destruction totale . de la ville et de ses habitants. Quel fut le rôle de Ghrysostôme dans cette circonstance? Simple prêtre , il n'avait d-autre autorité que celle de la parole ; et si Thistoire a gardé le souvenir de cette révolte sans grandeur , c'est que Téloquence de Ghrysostôme Ta sauvée de Toubli. La harangue de Flavien à Théodose , voila tout ce qu'il reste , d'un événement qui faillit être le sinistre, précédent du ^ massacre de Thessalonique. C'est dans de telles calamités que le rôle de l'Eglise était admirable : elle était le seul obstacle que rencontrassent les fantaisies violentes des despotes. Non-seulement son heureuse influence désarmait un Théodose ou lui infligeait une. éclatante expiation , mais elle faisait pénétrer dans la législation barbare un esprit de justice et d'humanité inconnu jusqu'alors (1). Seule elle sauva Ântioche ; elle la sauva par la généreuse intercession de ses solitaires , par l'ambassade de Flavien, par l'éloquence de Ghrysostôme. Les solitaires descendirent des montagnes, entrèrent dans la cité livrée déjà aux exécutions rapides de la justice impériale , et ne craignirent point d'arrêter les commissaires dans leur œuvre de sang (2). L'un d'eux leur adresse ces paroles hardies :
« Les statues de l'empereur ont été renversées; mais on les a relevées aussitôt ; et la faute a été aussi promptement réparée que commise. Mais vous, si vous détruisez les images vivantes deDieu, comment pourrez-vous jamais ^ réparer une telle perte? Pourrez-vous ressusciter ceux qui sont morts? Pourrez-vous faire rentrer les âmes dans les corps dont vous les aurez fait sortir (3) ?»
(1) Voir le Code Théoddsien, et notamment les livres xvi
et IX.
(2) Ghrysost., t. Il, ad pop. Antioch., hom. 10.
(3) Théodoret (livre v, ch. 19) prête à ce solitaire, qu*il
A cette courageuse intervention, Chrysostôme oppose la lâcheté des philosophes, qui des premiers avaient abandonné la ville.
« Où sont maintenant ces prétendus philosophes qui n'ont que le costume du philosophe, qui traînent de longs manteaux, qui font parade de leurs longues barbes, qui portent un bâton dans leur main droite^ Où sont ces méprisables cyniques, ces hommes plus vils que les chiens qui guettent un os sous la table de leur maître, ces hommes qui ne songent qu'à assouvir leur sensualité? Le danger venu, il ont tous abandonné la ville , ils ont fui avec rapidité , ils sont allés se cacher au fond des cavernes (1). »
Voilà un exemple de cette violence de langage, de ces images énergiques et basses qui plaisent tant au peuple. Faire Téloge des solitaires, ce n'était rien ; opposer à leur courage la lâcheté des philosophes, mettre à nu le vide de ces théories morales qui amusent l'esprit sans pénétrer l'âme, c'était faire éclater aux yeux les moins clairvoyants la supériorité de l'Evangile sur tous les systèmes philosophiques, et enfermer une démonstration dans un mouvement oratoire.
Flavien était parti pour Constantinople ; il avait devancé les magistrats qui s'empressaient de porter à Théodose la nouvelle et les détails de la révolte (2), comme si Dieu eût voulu que la charité eût le pas plus rapide que la vengeance. Admis en présence de l'empereur, il avait versé des larmes , et prononcé quelques-unes de ces simples paroles que trouvent les moins éloquents, lorsqu'un sen-
appelle Macédonius, uu langage bien plus hardi : « Mes ajiiis, aUez de ma part faire cette remontrance à Tempereur. Dites-lai : Vous êtes empereur, mais vous êtes homme, etc. «
(1) Chrysost. ad pop. Antioeh., t. II, hom. lo.
(2) Ibid., hom. 6.
aiment jH^fond remplit leurs àmes(l). Théodose avait pardomié, se souvenant de Jésus-Christ, qui, du haut de sa croix, avait imploré pour les hommes la miséricorde de son père*
QueUe part fut laissée à Chrysostôme dans cette œuvre <ie salut? Les solitaires adoucirent les rigueurs des magistrats (2) ; Flavien désarma la colère de l'empereur ; Chrysostôme, resté seul chef spirituel d'Ântioche, coii^la le peuple, le fortifia ; c'est peu : il le sauva, du désespoir d'ahord : on ne peut savoir où le délire de l'épouvanteraurait emporté ces esclaves qui ne comprenaient plus leur hardiesse de la veille. Eperdus, prêts à fuir la ville, à tout abandonner, il les ramena dans l'église, au seuil delaqi^elle expirait le pouvoir des juges ; il tourna vers Dieu, vers la peqsée du salut, ces esprits mobiles et excessifs. Triste ressource, dira-t-on, faibles consolations pour des homihes qui d'heure en heure attendent leur arrêt de mort. Mais le prédicateur pouvait-il autre chose? Garder le silence, abandonner dans leurs angoisses des concitoyens , des frères, c'eût été un crime. Il resta donc auprès d'eux ; il les entretint d'espérance, et surtout leur rappela les devoirs dont l'oubli avait en partie causé leur faute^ £n6n, il sut à la fois les reconforter et les corriger. Sans leur laisser oublier que la mort était suspendue sur leurs têtes, il leur persuada de vivre comme s'ils étaient sûrs du lendemain , il leur montra par delà les horreurs du châti-
(1) Sozomène (livre tu, eh. 23) raconte que Flavien fit chanter, pendant le dîner de Fempereur, des vers où Antioche exprimait son désespoir et son repentir. 11 n'y a là évidemment qu'une réminiscence de Plutarque. Celui-ci raconte, en effet (Vie de Lysandre ), qu'après la bataille d'iEgos-Potamos , Athènes, que les généraux alliés voulaient détruire, fut sauvée par les vers d'Euripide où Electre retrace sa misérable condition.
(2) Gibbon, ch. 27.
ment b récompense du repentir. Ptat-étre anjourdliiiî de telles consobtions seraient-elles sans effet, soit par Tattiédissement de b foi, soit parte que les Qurjsosttaie ne se ro^mitrent pas aisément ; mais alms ellâ étttent eflficaces. La gravité da péril, Tépoofanle, fiMit songent édater des conversions inattendues; en présence de h mort, b rriigion reprend ses droits; les plus indifiéraits, les plus criminels ont des attendrissements et des retours soudains. A Tapprocbe de l'an mil, le monde, persuadé de sa fin prodiaine, se mit à être vertueux.
Teb furent les chrétiens d'Antioche. Le danger passé , ik redevinrent sans doute ce qu'ib étaient auparavant; mais le beau rôle que celui de changer si complétemmt, ne fut-ce que pour quelques jours, une multitude jusque-là si légère et si indifférente aux dioses du safait!
Antioche fiit donc épargnée ; c'est-à-dire qu'on ne b détruisit pas. On lui rendit son titre et ses privilèges àd métropole, ses distributions annuelks de grains (I). Ses théâtres, ses cirques, ses bains furent rouverts. Ibîs que de citoyens avaient été «nprisonnés , dépouillés de irârs tNcns, torturés, misa mort! La clémence impériale avait Eût marcher devant elle b terreur et les châtimœts; quand ils furent épuisés, elle agit.
Y a-t-ildans 1^ vingt et unehomâiesdeChrysostônie au peuple d' Antioche qudques-unes de ces harÂesses de langage contre les grands , contre les princes si prompts à se courroucer, à se venger, et d'une si terrible façon ? Sous le prêtre d'Antioche voit-on déjà parcer l'intrépide adversaire d'Eutrope, de Gainas, d'Arcâdius? Non. Antioche était coupaÛe ; l'empereur absent, le peuple consterné. Chrysostôme ne pouvait entretenir son auditoire que de ses craintes, de ses espérances, de ses devcûrs.
(i) GiMmi, eh. 27.
Mais le souvenir de cette crise terrible , les menaces dé Théodose, la consternation de ses concitoyens, il ne les oublia jamais, et plus d'une fois il y fit allusion. Plusieurs années après révénement, les atroces velléités d'un pouvoir sans limites lui inspiraient les paroles suivantes : < Autrefois, Antiocfae ayant offensé l'empereur, il résolut de la détruire de fond en comble, maisons , hommes, enfants. Telles sont les colères des rois. Tout ce qu'ils peuvent faire, ils veulent le faire : tant est funeste une puissance sans bornes (1)! »
La fameuse harangue de Flavien à Théodose est l'œuvre de Cbrysostôme (2). C'est le plus remarquable monument de l'éloquence dans ce siècle. La célèbre homélie sur Eutrope n'en approche pas. Ce discours est du nombre infiniment petit de ceux qui furent écrits ou du moins entièrement composés avant d'être prononcés. La gravité des circonstances, l'importance du sujet, la majesté du personnage, ont donné au style de l'orateur cette élévation soutenue, cette suite dans les idées et le raisonnement qu'on ne retrouve dans aucun de ses autres discours. Ce jour-là, Cbrysostôme se souvint des leçons de l'école, et ne craignit point d'appeler l'art au secours de la religion ; il fut habile et resta chrétien. Heureuse harmonie , bien rare chez les pères, qui trop souvent sacrifient l'art à l'utile, et ne se croient chrétiens sincères que lorsqu'ils sont diffus , négligés ou bassement familiers dans leur langage. Il y aurait un rapprochement intéressant à faire entre cette homélie et le discours composé par Libanius sur le même sujet. Zosime attribue à la harangue du sophiste (3) le salut d'Antioche. On peut en
(1) T. Xî, Ep. ad Coloss., hom. 7.
T. XI, Ep. ad Ephes., hom. 10.'
(2) T. 11, hom. 21 ad pop. Ântioeh.
(3) Zosime, livre 4.
douter, sans rabaisser pour cela le mérite de la bonne action de Libanius. Mais de bons sentiments ne suffisent pas pour faire de bons discours; il faut ajouter au vir bonus le dicendiperitus. Non assurément que l'illustre sophiste ne sût parler ; mais en cette circonstance, il parla faux pour ainsi dire. Sa harangue eût pu charmer Julien ; elle dut sembler froide et insignifiante à Tbéodose , pnnee chrétien. En ce moment, toute vérité, même la vérité oratoire, était dans le christianisme. Une religion nouveOe avait changé avec tout le reste, non les préceptes de Tart, qui sont étemels, mais les arguments, qui changent avec les hommes. La harangue de Libanius est un tissu d'anachronismes et un recueil de maladresses. C'est une longue, très-longue supplique (deprecatoria oratîo) avec tout l'appareil des divisions ordinaires , exorde , proposition, narration, confirmation, etc.. Le chef-d'œuvre de gaucherie est la narration. Rappeler à un prince irrité les outrages qu'il a reçus, les analyser, en faire l'inventaire, et chercher ensuite à les atténuer, quelle ignorance da cœur humain, et surtout du cœur d'un roi! Avec combien plus d'art Chrysostôme commence par avou^ le crime d'Àntioche , par l'exagérer même , pour ne faiire appel ensuite qu'à la clémence ! Le rhéteur grec instruit une cause, établit des preuves; l'orateur chrétien frappe droit au cœur, et arrache des larmes avec le pardon.
La sédition d'Antioche arriva la deuxième année de la prêtrise de Chrysostôme. C'est le seul événement considérable dont il ait été témoin dans sa ville natale. Les neuf années qui s'écoulèrent ensuite jusqu'à sa promotion au siège de Constantinople, furent tout entières amsacrées à la prédication. Plus loin, j'étudierai l'orateur : c'est l'homme que je considère en ce moment.