‹ St. Jean Chrysostome considéré comme orateur populaireChapitre 22 sur 22 · MEURTRE DE SAINT JEAN-BAPTISTE · texte numérisé non relu

MEURTRE DE SAINT JEAN-BAPTISTE

a Hérode ayant épousé la femme de son frère , bien qu'elle eût des enfants , Jean le lui reprocha avec modération, mais aussi avec liberté.

» Regardez maintenant : voici le théâtre où Satan va paraître. D'abord il a excité Torgie et enflammé Tivresse, qui n'ont jamais produit que le mal ; en second lieu, il a gâté les âmes des spectateurs, celle de Thôte surtout ; en troisième lieu, la joie touche au délire ; en quatrième lieu, la jeune fille, celle-là même qui rendait cette union contraire aux lois, celle-là même qu'il eût fallu cacher à tous les regards , comme un vivant affront pour sa mère , la jeune fille entre magnifiquement parée, et par son immodestie rejette dans l'ombre toutes les courtisanes , elle vierge. Et la circonstance ne contribue pas peu à rendre le crime plus horrible. C'est le jour même où Hérode aurait dû remercier Dieu d'avoir rendu Jean à la lumière du jour ; c'est ce jour là qu'il ose violer la loi ; lui qui devait faire tomber les chaînes de Jean , il le retient en prison : c'est peu, il l'égorgé. — Ecoutez, vierges, écoutez , femmes , vous qui ne rougissez pas de profaner la solennité des noces par des chants, par des danses ; vous qui déshonorez ainsi la nature humaine. Et vous aussi écoutez, hommes, vous qui recherchez les festins somptueux où triomphe l'ivresse : tremblez devant l'abîme que Satan ouvre sous vos pieds. Car Satan saisit l'âme du misérable Hérode si puissamment, qu'il jura de donner à la jeune fille la moitié de son royaume. C'est ce que dit

saint Marc : « Il lui dit avec serment : Tout ce que tu me » demanderas, je te le donnerai, fût-ce la moitié de mon » royaume. » — Il était tellement l'esclave de sa passion, que, pour une danse de jeune fille, il donnait une partie de sa puissance. Et vous étonnez- vous qu'il en ait été ainsi , quand aujourd'hui même , après tant d'enseignements de la sagesse divine, pour le plaisir de voir danser des enfants efféminés , il y en a tant qui ont perdu leurs âmes sans y être contraints par un serment? Esclaves de la volupté , ils sont emportés, comme des moutons, là où le loup les entraîne. Tel fut le sort de cet insensé. Son égarement le précipita dans une double honte. Il accorda d'abord un tel empire à cette femme en déhre , ivre de volupté , ne reculant devant rien ; ensuite il se lia de la chaîne du serment. Mais, quelle que fût l'iniquité d'Hérode, cette misérable femme fut encore plus inique que le tyran et que sa fille. C'est elle qui élabora tous ces crimes, qui composa toute cette tragédie; elle qui eût dû, avant tout, rendre grâce au prophète. C'est d'après ses conseils que sa fille étala sa honte, dansa, demanda le crime. C'est elle qui enlaça Hérode dans ses filets. Voyez comme Jésus- Christ a raison de dire : Celui qui aime son père et sa mère plus que moi , n'est pas digne de moi. Si elle eût écouté cette loi, elle n'eût pas violé tant d'autres lois, elle n'eût pas accompli ce meurtre. Y a-t-il une férocité comparable à celle-là? Demander pour faveur un meurtre, un meurtre injuste, un meurtre dans un festin, un meurtre en présence de témoins , et sans pudeur ! Elle n'alla point le trouver en particulier pour le lui demander : elle le fit en public, sans masque, la tête nue, ayant le diable pour patron. Ce fut lui qui lui souffla ses paroles. Car c'est l'œuvre du diable, qu'elle ait dansé, qu'elle ait -*armé Hérode , qu'elle l'ait pris : où il y a danse il y a )le. Dieu ne nous a pas donné des pieds pour en user

honteusement y mais pour marcher avec modestie; non pour bondir comme des chameaux ( s'il est désagréable de les voir sauter, à plus forte raison les femmes), mais pour participer aux chœurs des anges. Si le corps , en dansant, se déshonore, à plus forte raison Tâme, C'est ainsi que dansent les démons; c'est ainsi que les instruments du démon séduisent les âmes.

»Mais voyez la demande : Donne-moi, dit-elle, dans ce plat la tête de Jean-Baptiste. Voyez-vous l'impudente? — La voilà tout entière livrée au démon. Elle se rappelle bien le nom glorieux de Jean, et cependant rien ne l'arrête ; mais, comme si elle parlait d'un mets quelconque, elle demande qu'on lui apporte dans un plat cette tête sacrée et bienheureuse. Elle ne donne pas même une raison, elle ne le pouvait; mais tout simplement elle cherche sa gloire dans la mort d'autrui. Elle ne dit point: Amène-le ici , et égorge-le ; car elle n'eût pu supporter la libre parole de Jean près de mourir. Elle redoutait même d'entendre après son supplice cette voix terrible ; car il eût crié au moment d'être égorgé. Aussi dit-elle : Donne-moi sa tête sur un plat; car je désire voir cette langue enfin silencieuse. Elle ne voulait pas seulement se soustraire à jamais à tout reproche de sa part; elle voulait encore marcher sur son cadavre, et l'insulter dans la mort. Et Dieu le permit! Et Dieu n'envoya pas son tonnerre pour consumer cette face impudente ! Il n'ordonna pas à la terre de s'ouvrir pour engloutir ce monstrueux festin, pour mettre sur la tête du juste une plus brillante couronne, et laisser une éternelle consolation à ceux qui devaient un jour souffrir pour la justice. Ecoutons donc, nous tous qui sommes persécutés par les méchants pour notre vertu. Dieu permit alors que l'homme du désert, à la ceinture de peau, au vêtement de poil de chèvre, le prophète plus grand que les prophètes , celui qu'aucun

enfant né de la femme ne surpassait, fût égorgé, et pr ' une fille débauchée, et par une courtisane dépravée » et pendant qu'il défendait les lois divines. Pensons à cette mort, et supportons courageusement toutes les épreum Alors, en effet , cette femme sanguinaire et odieuse pat se venger autant qu'il lui plut de celui qui l'avait offoisée; il lui fut permis d'assouvir son ressentiment; Dieaj consentit. Et cependant il n'avait rien dit contre elle; il ne l'avait point accusée, il avait seulement adressé des reproches à son mari. Mais sa conscience était pour dk un amer accusateur. Aussi se laissait-elle aller à tout l'emportement du mal, mordue par la douleur : ausâ elle semait la honte autour d'elle, sur elle , sur sa fille, sur son mari mort, sur son adultère vivant et renchérissait sur ses premiers crimes. Tu te plains, dit-elle, qu'il soit adultère : eh bien , je vais le faire meurtrier, je le fia meurtrier de son accusateur. Ecoutez, vous tous qui vous abandonnez sans mesure aux caprices de vos femmes. Ecoutez, vous tous qui jetez au hasard les serments, qui donnez à d'autres le pouvoir de vous damner, qui vous creusez à vous-mêmes un abîme. C'est bien ainsi qu'il se perdit. Il s'attendait à ce qu'elle allait lui demander ce qu'on demande dans un festin ; ce que peut demander une jeune fille un jour de fête, de banquet, de plaisir : quelque objet de luxe ou de fantaisie, et non pas cette tête! Et il fut déçu. Mais toutes les excuses ne lui serviront de rien. Bien qu'il ait eu la férocité d'ufl combattant de bêtes sauvages, il ne devait pas ainsi se laisser surprendre, ni se faire l'esclave de ses désirs frranniques. — Et d'abord, qui n'eût pas frémi d'horreur en voyant placée sur la table cette tête sacrée, toute dégouttante de sang? — L'inique Hérode ne frémit pas; elle ne frémit pas, cette femme cent fois plus inique. Wles sont les femmes prostituées : elles sont ce qu'il jflde

plus effronté et de plus féroce. Si nous, à ce seul récit, nous frissonnons d'horreur, quelle impression n'eût pas dû produire le spectacle même? Que durent éprouver ceux qui virent au milieu de la table le sang qui dégouttait de cette tête fraîchement coupée ? Mais la femme sanguinaire, plus sauvage que les furies , n'éprouva rien à cette vue : bien plus, elle était ivre de joie. Et cependant cette vue seule eût dû soulever Tâme de dégoût : mais elle ne ressentit rien, la femme meurtrière , altérée du sang des prophètes. Telle est la prostitution : elle fait non-seulement des débauchés , mais des meurtriers. Celles donc qui rêvent l'adultère, sont prêtes aussi à verser le sang de leur époux qu'elles outragent ; elles sont prêtes à oser un meurtre , deux, mille. Combien n'y a-t-il pas d'exemples de tels forfaits! Or celle-ci agit ainsi dans Tespérance qu'elle ensevelirait à jamais son crime daps : l'oubli. C'est tout le contraire qui arriva; car Jean cria d'une voix encore plus haute. Mais le scélérat ne voit que le présent; comme le fiévreux quand il demande l'eau froide qui doit le tuer. Si elle n'eût pas égorgé son accusateur, elle n'eût pas divulgué son crime. Car les disciples de Jean n'avaient rien dit quand il avait été jeté en prison; mais quand elle l'eut tué, ils se mirent à publier la cause de sa mort. Ils voulaient cacher le crime de la femme adultère, laisser dans l'ombre les misères du prochain ; mais ils furent ainsi forcés de tout dire, et ils racontèrent tout le forfait. Pour qu'on n'attribuât point une cause honteuse à cette mort, ils furent contraints à tout divulguer. Ainsi, plus on fait d'efforts pour cacher un crime , plus on lui donne d'éclat. On n'efface point un crime par un crime : on l'efface parla confession et le repentir.

' »Mais voyez comme l'évangéliste est modéré dans son . rédt, comme il atténue le forfait autant qu'il le peut.

11 plaide pour Hérode : Hérode, dit-il, avait juré. U } avait des témoins^ il en fut affligé. Et pour la jeune iillo : Elle fut poussée par sa mère; elle apporta la têu à sa mère. — Comme s'il disait : Elle accomplissait Tor dro qu'elle avait reçu. Car les justes pleurent non sur les victimes, mais sur les auteurs de l'iniquité : ceux-là soulâ, on effet, sont vraiment malheureux. Celui qui fut à plaindre, ce n'est pas Jean, mais ceux qui tuèrent Jean. Imitons cet exemple : n'insultons pas notre prochain parce qu'il est coupable ; mais cachons sa faute sek» notre pouvoir ; faisons-nous un cœur vraiment chrétien. L'éN'angéliste a bien parlé avec douceur d'une courtisane, d'une femme sanguinaire. Il ne dit pas : La femme sanguinaire et scélérate h poussa; mais : Sa mère k pouss;i ; il emploie à dessein les termes les plus doux. \\i toi , tu acc^ibles de reproches et d'outrages ton prochain ; lu ne peux même parler de ton frère qui t'a offensé, avix' la modération de l'apôtre envers une courtisane: tes expivssions sont cruelles, sanglantes : Scélérat, pnrcvfi. artiliciaix, sot, voilà les termes dont tu tesers. No\is avons Pair de Ivtes sauvages; on dirait que nous irions à \m éln^ d'une autre nature que nous; nousent:^ssons les outrages, li^ insultes, les malédictions. Ce n*est point niuM que font les saints ; ils pleurent sur les p«\'heuiN au lieu de li^ maudire : imitons-les. Pleurons sur néî\vli;>de , ple;îrons sur ceux qui lui ressemblent. vU A n enev^re niyourd'hui bien des festins semblables à eelui là. On ir> i^^or^iv point JcAn , mais les membres mêmes de Jli^ns-Ohrisî, et cent fois plus cruellement Ce n\>it ]VKN une ww sur un plu. que demandent ceux qui dansent à ees fî\NUns : eo sont les âmes des convives. Efl )(-^ enrhaiuanî à eux , en les p.-^ussiint à des amours illéjjiùm^^ on intnviuisnnt des coii^tisanes, ce n'est pa« i«r W*o qu'ils leur rnleveni . mais ils égorgoït

âmes; car ils en font des débauchés , des adultères, des prostitués. Et ne venez pas me dire que , quand l'ivresse du vin vous a appesantis , et que vous voyez une èourtisane mêler à sa danse des propos obscènes, vous n'éprouvez rien pour elle ; que, vaincus par la séduction, vous n'êtes pas poussés à la débauche. Vous éprouvez du moins ceci, qui est horrible : les membres de Jésus- Christ deviennent les membres d'une courtisane. La ' fille d'Hérodiade n'est pas là : mais le diable qui dansa en sa personne, danse aussi dans la personne de ces femmes; il prend les âmes des convives; il les prend, et s'en va.

1 Mais supposons que vous évitiez Tivresse : vous participez à un autre péché bien plus grand. Ces festins, c'est le fruit d'une foule de rapines. Regardez non point les plats qui sont sur la table, non point les mets : mais d'où viennent toutes ces choses? Pensez-y : elles viennent de

- Tavarice, de la rapine, du vol, de la violence. Telle n'est -. pas leur source , dites-vous. Tant mieux ; je le souhaite.

- Mais si de ce côté le festin n'a rien de honteux , ce luxe :^ do moins est chose honteuse. Ecoutez en quels termes le ^ prophète condamne ces festins , quand même la source ^ if en serait pas impure. « Malheur à vous qui buvez du ::J^iiù précieux et qui vous parfumez des premiers par-

fcms! » Voyez-vous comme il s'élève contre ces délices?

Ce qu'il attaque, ce n'est point l'avarice, c'est la dé-

;he. Quoi ! tu manges outre mesure , quand le Christ

pas même le nécessaire ! On te sert à profusion une

lie de mets : lui n'a pas même du pain sec ! Tu bois

vin de Thasos , et tu ne lui as pas même donné un

d*eau quand il avait soif! Tu t'étends sur un lit

lUx et riche, et lui grelotte à l'air froid de la nuit !

que tes festins ne soient pas le fruit de ton avarice,

it encore coupables; car ils ne sont pas nécessaires :

et à Jésus-Christ tu ne donnes pas même le nécessaire, quand c'est lui qui te donne de quoi vivre dans les délices. Si tu étais le tuteur d'un enfant; si, en administrant ses biens, tu le laissais dans la dernière misère, combien de gens t'accuseraient ! Les lois mêmes te puniraient. Et tu as pris les biens de Jésus-Christ , et tu les prodigues follement, et tu penses qu'il ne t'en demandera pas compte? Je parle ainsi, non pour ceux qui introduisent des prostituées dans leurs festins : à de telles gens je ne parle pas, pas plus qu'à des chiens ; ni à ceux qui ont dépouillé leur prochain pour engraisser des convives; je n'ai rien de commun avec eux, pas plus qu'avec des porcs ou des loups. Il s'agit de ceux qui jouissent de leurs propres biens , et n'en font point part à d'autres; de ceux qui dépensent follement Théritage paternel : ceux-là non plus ne sont pas innocents. Pouvez-vous échapper aux reproches et aux accusations , quand un parasite se gorge à votre table , comme le chien qui est là, et que Jésus-Christ ne vous parait pas digne de s'y asseoir ; quand le misérable qui vous fait rire est comblé de présents , et que celui qui vous offre en récompense le royaume des cieux n'en reçoit pas la moindre parcelle ; quand l'un n'a qu'à dire un bon mot pour s'en aller le ventre plein, et que l'autre, qui nous enseigne des choses sans lesquelles nous ne différons en rien des chiens, ne vous semble pas digne du même bienfait? Frémissez donc de ce que vous faites , vous qui frémissez à mes paroles. Chassez les parasites , faites asseoir à votre table Jésus-Christ. S'il partage avec vous le sel et les mets , il vous sera un juge miséricordieux : il a égard à l'hospitalité de la table. Si les brigands le font , Dieu ne le fera-t-il pas ? Rappelle-toi comment il justifia à table la prostituée ; les reproches qu'il fit à Simon , lui disant : — Tu ne m'as pas donné un bai-

ser. — S'il te nourrit , bien que tu ne fasses pas ainsi, à plus forte raison te récompensera-t-il si tu es bienfaisant. Ne dédaigne pas le pauvre parce qu'il se présente sale et en haillons ; mais dis-toi que c'est Jésus- Christ qui se présente en sa personne dans ta maison. Ne lui adresse donc plus de dures paroles, qui te sont si ordinaires, envers les pauvres qui viennent à toi, et que tu traites d'importuns, de paresseux, et d'autres noms plus amers encore. Pense , quand tu parles ainsi, à ce que sont pour toi tes parasites. A quoi te sont-ils utiles dans ta maison? Ils rendent le festin plus agréable, dis-tu? En quoi donc plus agréable? Par les soufflets qu'ils reçoivent ? par les obscénités qu'ils débitent? Quoi de moins agréable que de voir frapper celui qui a été fait à l'image de Dieu ; que de trouver du plaisir à un tel abaissement , de faire de sa maison un théâtre, d'encombrer un festin de mimes , d'imiter les désordres de la scène, quand on est noble et libre? Qu'y voit-on, en effet? Des soufflets et des farces. — Voilà ce que tu appelles un plaisir. Quand il faudrait en gémir, en sangloter, en pleurer; quand il faudrait ramener ces malheureux à une vie honnête, au sentiment de leurs devoirs, tu les convies aux blasphèmes , aux propos obscènes : et voilà ce que tu appelles un plaisir ! Ce qui te conduit à la géhenne, tu le crois un plaisir! Quand le parasite, en effet, ne trouve pas de bon mot, il se tire d'embarras par des blasphèmes et des juremeats. Y a-t-il là matière à rire? N'y a-t-il pas plutôt matière à larmes et à sanglots? Quel homme sensé oserait parler ainsi (i)? »

(\) T. VU, in Matth., p. 557 et sqq.

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