‹ St. Jean Chrysostome considéré comme orateur populaireChapitre 21 sur 22 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

Le Style.

Le style dépend de trois choses principalement : du caractère de l'homme, du caractère du temps, du caractère de la langue. Or, par une coïncidence qui n'a rien de fortuit, mais qui est presque une loi de l'esprit humain, ici le trait dominant du caractère de l'homme se retrouve dans les temps , c'est-à-dire dans les hommes auxquels il s'adresse, et dans la langue qu'il emploie pour communiquer ses idées et ses sentiments : ce caractère, c'est la sensihilité et l'imagination. Il est rare qu'un écrivain qui représente à un degré éminent l'esprit et les tendances de son siècle , ne soit pas fort admiré des contemporains, n'exerce pas sur eux une influence considérable ; mais il est rare aussi que sa popularité lui survive entière , et qu'avec le progrès des siècles, les transformations nécessaires des hommes , des idées , des mœurs et des goûts, sa gloire ne subisse pas un déclin inévitable : le nom reste entouré de respect , les œuvres dorment dans l'oubli. Or nul ne représente plus parfaitement que Chrysostôme un siècle, une société, une langue déjà en décadence.

La langue grecque est bien l'inétrument que devait inventer pour son usage un peuple plus spirituel que spiritualiste , plus sensible que raisonnable. Sensuelle entre toutes, elle ne se conforme pas à Tordre métaphysique, suivant lequel le sujet tient la première place , et l'objet la dernière , tandis que le verbe , destiné à exprimer le rapport qui les unit, se trouve entre eux. Elle place d'à-

bord Tobjet/ qui a le premier frappé les organes y puis le sujet qui a perçu la sensation, et enfin le verbe, qui est l'intermédiaire entre le sujet et Tobjet. Jusqu'à Platon , disciple en cela surtout de Socrate , ' la philosopbie grecque, dérivée de l'Orient , fut toute naturaliste et matérielle : le monde extérieur plus que l'homme même fut le sujet sur lequel elle s'exerça. La formule si simple et si profonde du yvoôSt aeocuzTj lui ouvrit un ebamp nouveau dont elljB ne soupçonnait ni l'étendue ni la fécondité. C'est aussi à cette époque si importante dans l'histoire de l'esprit humain que la religion passe du naturalisme à l'anthropomorphisme , et que, dans la société politique, la démocratie pure , c'est-à-dire la prédominance accordée à l'individu , prévaut définitivement sur la ploutocratie et l'aristocratie , qui n'étaient que la supériorité affectée à l'argent et à la naissance. Mais ces révolutions , si profondes qu'elles soient , n'altérèrent pas le génie primitif de la langue depuis longtemps constituée , ni celui du peuple grec. Il fut toujours conduit par ses facultés dominantes , la sensibilité et l'imagination ; et Platon pouvait dire avec raison : Les Grecs sont toujours enfants ; il n'y a pas un vieillard en Grèce.

Ce qui est vrai des Grecs du Péloponèse et de l'Attique, l'est à plus forte raison des Grecs d'Orient. La victoire d'Alexandre, la fondation d'Alexandrie, furent suivies de l'introduction dans cette vieille patrie du despotisme des idées politiques et des symboles religieux de la Grèce; mais ce fut là plutôt une tentative du génie qu'une conquête sérieuse de l'Orient par l'Occident. Les successeurs d'Alexandre ne furent pas des Périclès , mais des despotes : chacun d'eux, en prenant la place, prit aussi les mœurs du satrape ou du roi détrôné. Les dieux se transformèrent plus facilement encore que les hommes :

cérémonies, fêtes, sacrifices, tout redevint orientaK Là religion avait retrouvé son berceau ; le peuple vaincu séduisit le vainqueur, et, en semblant se livrer, resta ce qu'il était. Cependant la langue grecque fut adoptée , et r^a bientôt presque seule : de toutes les importations étrangères, elle était la moins contraire au génie de l'Orient. Riche , souple , harmonieuse , capable de rendre les plus délicates nuances de la poésie , comme de se plier aux exigences de la métaphysique la plus subtile, à la fois abstraite et concrète , si éclatante , si abondante dans Içs poètes , si grave , si nerveuse dans les historiens et les orateurs , si exacte dans les philosophes , c'était le plus admirable instrument que la pensée humaine pût souhaiter pour se manifester à l'intelligence. Les côtés par lesquels elle séduisit les Orientaux ne furent , on le sait , ni la précision , ni la force : un peuple ne peut exprimer que les sentiments qu'il possède. Richesse, éclat, grâce , voilà les traits qui , dans cette littérature nouvelle, dominèrent bientôt jusqu a effaeer tous les autres. Un nom particulier fut donné à cette dernière efBorescence du génie grec , enté sur le génie oriental : du temps de Cicéron déjà on opposait aux grâces austères de l'atticisme l'intempérance et l'affectation de l'éloquence qu'on appelait asiatique. La révolution opérée dans le monde par le christianisme ouvrit une source nouvelle d'inspiration aux arts ; mais cette révolution, si complète qu'elle fût , était trop tardive. La décadence avait commencé depuis longtemps : des œuvres d'un génie tout nouveau apparurent, mais la forme que ces œuvres revêtirent fut imparfaite. Les misères du temps , la ruine de toute apparence de liberté , l'inclination invincible de ces peuples pour tout ce qui frappe les sens et l'imagination , le goût des subtilités et des rêveries métaphysiques , achevèrent rapidement d'enlever à la langue le

caractère de sobriété et de précision que lui avait doimé le génie des Thucydide , des Démostbènes , des Aristote. Elle conserva néanmoins , pendant que la langue latine s'altérait chaque jour, une partie de sa pureté première. La métaphysique , la théologie , purent , sans la violenter , la plier à rendre les plus insaisissables nuances de Tidée. Elle se subtilisa , mais la rouille de la barbarie la respecta longtemps encore , et tant de siècles après les grands écrivains qui l'avaient formée, si loin des lieux où elle s'était développée, dans une société civile et politique si différente de la cité de Selon ou de Lycurgue , sous l'influence d'une religion austère , rigoureuse , dont le spiritualisme ascétique contrastait si impitoyablement avec le sensualisme du culte des anciens Hellènes, elle; put encore parer de son vêtement gracieux et riche des symboles nouveaux , une éloquence, une poésie nouvelles. Ce fut un dernier rayon de jeunesse et de beauté. On put croire à une renaissance ; mais l'illusion fut courte ; et , comme le monde ancien dont elle était la plus noble et la plus pure représentation , la langue grecque s'éteignit, ou alla languir sur les rives du Bosphore avec un fantôme d'empire dont de nouveaux barbares devaient dix siècles plus tard disperser les derniers débris.

Chrysostôme est un des derniers représentants de l'éloquence chrétienne ; c'est avec lui qu'elle jette son dernier éclat : après lui commencent les ténèbres, et la barbarie est proche. Il n'appartient pas à la génération puissante des Basile, des Grégoire de Nazianze, des Grégoire de Nysse : ils ont cessé de vivre ou sont près de la

tombe, quand la ?oix<le leur dernier successeur éommence à retentir. Si haute que soit leur éloquence , si considérable qu'en ait été Teffet , on ne peut comparer leur style à celui de Démosthënes ou de Lysias. Ce sont des Grecs, il est vrai ; ils ont étudié à Athènes : mais ce sont des Grecs d'Orient. Orateurs admirables, ils sont aussi et surtout des maitres qui enseignent. Dans leurs écrits ils expliquent et défendent la métaphysique du dogme; dans leurs discours ils commentent l'Evangile et enseignent les devoirs nouveaux qu'il commande. Cette nécessité de l'enseignement , et de l'enseignement qu'on peut appeler primaire, car il s'adresse à un auditoire généralement peu cultivé, est un obstacle invincible à l'expansion libre du génie oratoire ; c'est en outre un écueil pour le style. S'il acquiert la clarté, il perd la sobriété , la mesure, la concision. S'il s« pare d'un vif éclat, c'est au détriment du naturel et du goût ; s'il est abondant, il tombe dans la diffusion et l'intempérance. Ces nécessités, qui furent celles du temps et de la situation des orateurs instituteurs du peuple, pesèrent plus lourdement sur Chrysostôme que sur tout autre. Il réunit incontestablement plus de qualités que tous ceux qui le précédèrent, mais ses défauts sont plus saillants. Le caractère de l'homme suffit à l'expliquer. Grégoire de Nazianze et Basile ne se sacrifièrent pas , le premier surtout , aussi complaisammentaux besoins du peuple que le fit Chrysostôme : ils conservèrent une partie de leur liberté, de leurs goûts; ils ne se livrèrent point sans réserve; ils eurent, même aux jours les plus agités, une retraite où ils retrempaient par l'étude et la méditation leur esprit fatigué et rabaissé par cette communication trop incessante et trop étroite avec un public trop au-dessous d'eux. Il n'en fut pas ainsi de Chrysostôme. Une fois qu'il eut monté les degrés de la chaire, l'exil seul et la mort purent l'en arra-

cher ; il ne connut plus ni retraite ni repos ; et telle était Tardeur de son zèle , tel l'amour qu'il portait à cette foule tumultueuse , tel et si impérieux le besoin de remuer par la parole ces âmes qui se tournaient vers lui, que faible, souffrant, exténué, il n'eut ni le désir ni l'idée de s'arrêter, fût-ce un jour, dans cette carrière si longue et si laborieuse. Il ne voulut , il ne put être que l'orateur du peuple. On a vu quelle influence son auditoire exerça sur la tournure de ses idées , sur ses sentiments, et aussi sur les principaux événements de sa vie: son style subit la même influence. C'est la sensibilité et l'imagination , caractères dominants de l'orateur et de l'auditoire, qui constituent son originalité, expliquent les qualités et les défauts qui le distinguent.

Buffon parle de ces premières vues et principales idées dont émane tout le reste, autour desquelles tout le reste vient se grouper. C'est comme un immense foyer de lumière qui projette dans tous les sens une infinité dé rayons : tels sont les grands monuments de la philosophie, des sciences, de l'éloquence ; ainsi procèdent Descartes, Bossuet, Cuvier. Le Discours sur la Méthode, le Discours sur l'Histoire universelle , l'Histoire des Variations, ne sont qu'une déduction savante et animée qui tire d'un principe toutes les conséquences qu'il renferme: une vérité d'un ordre général devient mère d'une foule de vérités accessoires. Mais les esprits puissants rencontrent seuls ces conceptions sublimes et fécondes dans leur simplicité. Le style qui les exprime est admirable surtout par renchaînement des idées, la construction, l'ordre lumineux, le mouvement animé et régulier. Dans un tel style, la partie intellectuelle a la prédominance sur la partie sensible : il éclaire et satisfait la raison plus qu'il ne charme l'imagination; il s'adapte à la pensée avec une précision parfaite , sans jamais l'atténuer ou

Texagérer. Comme elle, net» simple et vrai , il est bien réellemeDt la seule forme sous laquelle elle puisse se produire. Entre elle et lui, il ne saurait y avoir ni égalité, ni disproportion ; et cette harmonie entre la chose signifiée et le signe, est bien plus importante que la misérable délectation des oreilles, où aspirent ceux qui sont impuissants à conquérir les esprits.

Tel ne peut être , on le comprend , le style de Chrysostôme. Aucun de ses ouvrages ne présente une de ces conceptions puissantes qui créent à Tinstant même le style qui doit les exprimer. Son chef-d'œuvre même, le Traité du Sacerdoce, n'est qu'une série de préceptes et d'observations judicieuses sur les devoirs de l'épiscopat; mais ces préceptes sont isolés les uns des autres, ils ne découlent point d'un principe général qui en soit le centre et la force. C'est un recueil de dissertations éloquentes et sensées qui ne se rattachent point à une vérité générale dont elles reçoivent l'unité et l'autorité. Dans les homélies, ce défaut capital , c'est-à-dire la faiblesse de la conception, est encore plus frappant. L'orateur est livré à tous les hasards de la sensibilité, de l'imagination , de la mémoire : aussi le style f)otte-t~il comme la pensée, incertain, sublime, trivial, poétique, familier. Ce qu'il exprime de préférence, ce sont des rapports entre le monde moral et le monde extérieur. J'ai montré que Chrysostôme s'était surtout attaché à la partie des mœurs , et j'ai indiqué les raisons de cette préférence; j'ai montré aussi que ses arguments favoris consistaient surtout en peintures, en descriptions animées. Il ne faut donc pas demander à ce style la rigueur du langage philosophique, ni même la précision de la langue politique, telle qu'on la trouve dans Démosthènes. Ce qui domine , en effet , dans ce style , c'est la partie matérielle, c'est-à-dire ce qui remue la sensibilité et

charme rimagination : les tableaux. N'est-ce pas là ce qui fait le poète? Il saisit les rapports entre le monde moral et le monde extérieur, et les traduit jmr des images. La poésie et l'éloquence se touchent par bi^ des points ; en Orient , elles arrivent presque à se confondre. Mais dans l'œuvre du poète , c'est l'imagination seule qui agit : elle invente le sujet, les personnages, les événements, les passions. Le poème n'est pas soumis aux lois de la vérité, mais seulement à celles de la vraisemblance : Forateur, au contraire, puise dans la réalité le sujet de ses discours. Le poète n'a d'autre but que de plaire : l'orateur doit persuader, et persuader la vérité et la vertu. Nul plus que Chrysostôme ne poursuivit ce but de tous les efforts d'une âme honnête et passionnée; mais nul aussi ne porta dans une œuvre si sérieuse plus de fantaisie et d'imagination. Moraliste exact, sévère, il n'a dans son langage ni sévérité, ni exactitude. Spbritualiste, ascète, plein de mépris et (}e dégoût pour cette fugitive et vaine apparence des biens et des joies d'ici-bas, il est dans son style matérialiste et charnel. De tous les Pères , peut-être , il est celui en qui on rencontre le moins de ces réminiscences des fables helléniques, de ces fictions agréables des poètes, dont la grâce troublait encore saint Jérôme jusque sous le poids de la vieillesse ; mais de tous aussi il est le plus possédé de ce besoin de peindre les objets, de personnifier les idées et les sentiments. Si Ton en croit Néander (4), il voulut bannir toute représentation matérielle de la Divinité , et devança ainsi les iconoclastes; et cependant il n'est pas une vérité de l'ordre spirituel et de l'ordre moral qu'il n'ait revêtue d'une forme sensible. Etrange contradiction, inexplicable si l'on ne se rappelle le temps et le pays dans lesquels il

(1) Néander. Chrysostôme et son siècle, ch. 2, notes.

a vécu, l'auditoire auquel il s'adresse, et enfin le naturel éloignement que les hommes ont pour les abstractions. Ghrysostôme a lui-même expliqué cette nécessité de passer aux choses immatérielles par les matérielles; et Fénelon n'a-t-il pas dit : « Depuis le péché originel, » l'homme est tout enfoncé dans les choses sensibles ; » c'est là son grand mal : il ne peut être longtemps atten- » tif à ce qui est abstrait. Il faut donner du corps à » toutes les instructions qu'on veut insinuer dans son » esprit, n faut des images qui l'arrêtent (1). »

C'est par des images, en effet, que Ghrysostôme arrêta et captiva ces légers esprits de l'Orient. J'ai rappelé plus haut comment il se plaisait à raconter dans les moindres détails, à développer les récits gracieux ou dramatiques de l'Ancien Testament et les paraboles de l'Evangile. La narration oratoire est son triomphe ; elle est à la fois peinture et action ; c'est un tableau et c'est un drame. L'historien est assujetti à la loi de la vérité ; l'orateur ne prend du fait que le fait en lui-même avec les personnages : dans l'exposition, dans les péripéties, dans l'analyse des sentiments , le choix des détails, il se donne libre carrière ; suivant l'effet qu'il veut produire , il laisse dans l'ombre ou jette en pleine lumière tel ou tel incident que l'historien n'a que le droit de rapporter. Sur une simple légende nationale , Tite-Live a imaginé les détails si dramatiques et si vrais du combat des Horaces et des Curiaces. D'un souvenir héroïque et probablement fabuleux il a fait un drame où chaque personnage vit et agit sous nos yeux; la passion, l'intérêt, croissent à chaque ligne; ledénoùment, habilement caché audébut et dans le cours du récit , éclate enfin quand l'émotion du lecteur est à son comble : Tite-Live est à la fois historien et orateur.

(1) Fénelon. 2^ dialogue sur rEloquence.

Mais ce style grave, majestueux, antique comme les hommes et les faits qu'il peint, ne pouvait être celui de Ghrysostôme. Par Tbabileté de l'exposition et l'art de ménager l'intérêt, il égale peut-être Tite-Live; mais la sobriété, la précision, la mesure, lui font défaut. Il veut tout peindre; et le tableau, trop cbargé de couleurs, fatigue les yeux plus qu'il ne les charme. Sans doute il faut attribuer en partie cette intempérance et ce manque de proportion à la nécessité de l'enseignement. Pour le prédicateur , le récit est comme une matière dont il doit le développement à son auditoire : il faut que des moindres incidents il dégage un sens moral, qu'il mêle ainsi la dissertation à la narration , qu'il instruise en charmant. Mais l'imagination de l'orateur s'échappe de ce cadre, si vaste qu'il soit; et le brillant élève de Libanius abuse de l'invention, et glisse dans la déclamation, qui n'est autre chose qu'un manque de proportion entre le sujet et le style. J'en veux citer un exemple curieux. Il ne s'agit point ici de l'histoire de Job , de celle de Daniel ou des enfants hébreux jetés dans la fournaise ; ce n'est pas non plus une parabole comme celle de Lazare ou des Vierges folles. C'est le récit d'un fait qui, suivant Chrysostôme, se serait passé du temps de nos pères. Or ce fait est tout entier de l'invention de l'auteur. Aucun historien ne le mentionne : c'est une de ces calomnies que l'esprit de parti seul sait inventer et propager, et dont l'origine est impossible à découvrir, imposture grossière qu'on voudrait ne pas imputer à Chrysostôme (i). Mais laissons le fait en lui-même, bien qu'il soit assez curieux, et voyons la mise en scène, la peinture des personnages, les détails du récit, et saisissons sur le vif les procédés

(1) Voir la savante et judicieuse dissertation de Bayle sur ce fait. (Bayle. Dictionnaire, art. Babylas.)

de ce style oîi triomphent si exclusivement l'imagination et la sensibilité.

« Du temps de nos pères vivait un prince dont je ne vous tracerai pas le portrait : un seul crime de lui vous révélera toute sa férocité. Ce crime le voici : Une nation qui combattait contre lui , voulut en finir avec la guerre et ses rudes alternatives, les embarras, les inquiétudes , les dangers de toutes sortes ; se renfermer dans ses droits, sans rien exiger au delà : une médiocrité paisible n'estelle pas préférable aux frayeurs, aux tourments perpétuels de l'ambition, aux/ruelles représailles? Décidés à déposer les armes et à vivre en repos , ils voulurent donner à la paix une sanction durable , des garanties solides. Le traité conclu et juré de part et d'autre, ils engagent donc leur souverain à mettre son fils encore enfant entre les mains de l'ancien ennemi : ce serait un gage, une sûreté de plus, une preuve que de sa part la paix était sans arrière-pensée. Le roi se laissa convaincre, donna son fils à des alliés, à des amis , il le croyait du moins : l'événement fit voir qu'il le livrait à la plus cruelle des bêtes féroces. Le monstre reçut l'enfant sous la foi de l'amitié et des traités, et ne craignit pas de violer et promesses et serments, de mettre sous ses pieds l'opinion publique , les lois divines et humaines , de faire taire en lui cette compassion qu'inspire toujours le jeune âge. L'innocence ne sut le désarmer, ni le châtiment attaché à de semblables méfaits , l'effrayer ; il ne se redit point les paroles que sans doute lui adressait le père au moment de lui confier son fils. C'était la prière d'en prendre mille soins, d'être un père pour lui, de le nourrir, de l'élever, comme s'il lui avait donné le jour, de le rendre digne de 3es aïeux. Tout en parlant , le malheureux mettait la main de son fils dans la main du meurtrier, et il s'éloignait baigné de larmes. Rien de tout cela ne fait impression

sur le monstre : il bannit de son cœur tout souvenir àe cette scène , et accomplit de touâ les meurtres le plus atroce. Car le crime est moindre à tuer son propre enfant Je vous en prends à témoins , si je dois juger de YOtre émotion par la mienne : n'est-il pas vrai que vous auriez été moins affligés de m'entendre raconter que cet homme avait versé son propre sang. Ceût été violer la loi de la nature, mais dans des conditions ordinaires : ici tant de circonstances accumulées Faccusent encore plus haut que ne ferait la voix du sang. Quand je songe à cet être qui ne lui a fait aucun mal, remis par son père, enlevé au palais de ses ancêtres, aux douceurs de la maison paternelle, à la gloire, aux hommages, allant se faire élever chez un étranger, pour que le scélérat veuille bien calmer ses défiances ; et alors maltraité par lui, par lui privé de tout l'éclat dont il s'est vu jusqu'alors entouré , par lui enfin égorgé , je me sens le cœur tout à la fois serré et gonflé : d'une part, c'est de la colère ; de l'autre , c'est de l'angoisse. Quand je pense à ce scélérat, avec ses armes, avec son épée nue, prenant l'enfant à la gorge , et de cette main qui le reçut en otage , y plongeant son glaive , je me sens éclater, suffoquer de rage. Et puis, quand je vois ce jeune garçon tremblant, exhalant ses plaintes, appelant son père, l'accusant de tout, imputant sa mort non pas à la main qui le frappe, mais à l'auteur de ses jours, ne pouvant échapper, ne pouvant se venger, mais proférant contre son père d'inutiles reproches, recevant le coup fatal, palpitant, se débattant sur le pavé, l'inondant d'un ruisseau de sang, mes entrailles se déchirent , ma pensée se trouble , un nuage s'étend sur mes yeux. Mais le monstre n'est pas autrement ému que s'il s'agissait d'un veau ou d'un agneau. Et l'enfant gisait, mort de sa blessure; le meurtrier fier du succès de son crime, en préparait un second pour ca-

cher le premier. Vous croyez peut-être qu'il s'agit du cadavre de l'enfant, auquel il n'accordera même pas un peu de terre...... (1). »

Voilà la narration oratoire et déclamatoire. C'est à peu près en ces termes que Cicéron, dans sa première cause, dépeignait le parricide (2) ; mais Cicéron devait plus tard réprouver cette déclamation de jeune homme ; Chrysostôme y persista. Ce long morceau n'est à vrai dire qu'une hypotypose : ainsi procèdent les dramaturges vulgaires qui mettraient sur la scène l'horrible cuisine d'Atrée, ou les cadavres des enfants de Médée palpitants aux pieds de leur mère. L'affreux pathétique que voilà ! et quand le peuple en prendra-t-il dégoût?

Combien Chrysostôme est plus heureux quand il veut bien rester dans la réalité et le naturel ! Son livre et son homéUe sur saint Babylas renferment des beautés oratoires du premier ordre. Dans ses invectives passionnées contre l'empereur Julien, il n'a, il est vrai, ni l'élévation , ni la pureté de goût de Grégoire de Nazianze, bien injuste pourtant envers son ancien condisciple d'Athènes : Julien est pour Chrysostôme ce qu'il était aux yeux des dévots imbéciles du temps , une sorte de loupgarou ou d'antechrist ; et, comme dit Chrysostôme, « un y> chien furieux, qui, les pieds sur la terre, se met » à aboyer contre le ciel. j> Mais quelle heureuse hardiesse dans les expressions! Quelle vivacité énergique et méprisante dans la description des temples païens, « dont » les murs sont tapissés de toiles d'araignées. La statue » du dieu , dit-il , est couverte d'une poussière épaisse, » sous laquelle on ne distingue ni le nez, ni l'œil, ni auj> cun des traits du visage. Il ne reste plus que des mor-

(1) T. 11, hom. in sanctum Babylara.

(2) Pro Sexto Roscio Amerino. *

9 ceaux de l'autel ; et Therbe y pousse si épaisse, que si 9 Ton ne savait que c'est un autel , on croirait voir un » fumier (1). »

Ces termes crus me plaisent ; cette trivialité énergique est i«i bien placée : ainsi doit penser et parler un chrétien du iv*" siècle.

La peinture de la restauration du culte païen et des cérémonies ridicules qui l'accompagnèrent n'est ni moins vive ni moins éloquente. Il n'y a là ni déclamation , ni fausse chaleur : c'est d'un superbe et écrasant mépr^ ; les détails abondants sont vrais , et produisent l'effet qu'a cherché l'orateur.

« Devins, sorciers, magiciens, aruspices, augures, fabricants de sorcelleries , tout cela accourt. Le palais regorge d'esclaves fugitifs , d'hommes infâmes. Tous ceux qui mouraient de faim , qui avaient été condamnés pour maléfices et empoisonnements; tous les habitués depri-^ son, tous les criminels jetés dans les mines; et ceux que des métiers honteux nourrissaient à peine, sont transformés sur-le-champ en pontifes, en devins sacrés , et les voilà comblés d'honneurs. — Quant aux généraux, quant aux préfets des provinces , l'empereur les renvoie , les méprise. Mais de vils débauchés, mais les courtisanes tirées des lieux de prostitution, voilà les gens dont il s'entoure , qu'il traîne à sa suite par la ville et dans les rues. — Cependant le cheval impérial et les doryphores suivaient par derrière à une grande distance. »

Tout est tableau dans Chrysostôme : mais rarement il peint avec cette sobriété ferme , rarement il a cette qualité exquise des grands écrivains qui, avec peu de mots, et des mots simples, produisent une profondeim pression. Il vaut surtout par l'abondance , la richesse des équiva-

(l) T. H, in sanct. Babylam.

lents : on trouve en lui toujours deux , quelquefois trois et quatre synonymes pour rendre la même idée. Que si cette idée est trop simple pour ce luxe d'expressions , ce qui .arrive souvent, le bavardage de Tauteur fatigue : on supprime par la pensée tous ces synonymes parasites, et le style, dépouillé de cette élégance factice , se revêt de simplicité et de concision. Chez un orateur vulgaire, ces développements excessifs et souvent monotones seraient insupportables : chez Chrysostôme même ils produisent plus d'une fois la fatigue et l'ennui. Mais un mouvement rapide, l'inspiration , précipite ce flux de paroles : dans tous ces détours on est entraîné , soutenu par l'enthousiasme de l'auteur ; et cette multitude même de détails donne à la pensée plus d'éclat et de majesté. Quel orateur, quel historien a présenté un tel tableau de la révolution que la prédication de l'Evangile opéra dans le monde? Quelle langue que celle qui pouvait exprimer en deux phrases tant de choses et de si grandes choses ! — Saint Paul console les chrétiens persécutés en leur montrant les récompenses qui les attendent : voilà toute la pensée. — Voici le tableau qu'en tire Chrysostôme.

a Dès que le Verbe divin eut été annoncé par les apôtres , et qu'ils se furent répandus sur toute la terre , semant la parole divine, arrachant l'erreur dans ses racines, détruisant les lois antiques de l'impiété, chassant devant eux toute iniquité, purifiant la terre, ordonnant aux hommes de fuir les idoles, les temples, les autels, les réunions, les cérémonies du paganisme, leur commandant de reconnaître au lieu de tous ces dieux un seul Dieu, d'espérer dans une vie future , leur parlant du Père, du Fils et du Saint-Esprit, leur enseignant la résurrection, et leur montrant le royaume des cieux : alors une guerre terrible éclata, la plus violente de toutes les guerres. Tout était plein de troubles, de tumulte, de divisions : des vil-

les entières, des peuples entiers, les maisons des particuliers, la terrehabitée ou déserte. Caries anciennes coutumes étaient bouleversées, les préjugés si longtemps puissants, étaient ébranlés; de nouveaux dogmes entraient dans le monde, que personne n'avait jamais entendus ; et contre eux les rois se déchainaient , les magistrats s'indignaient, les simples particuliers étaient dans le trouble, les places publiques étaient pleines de tumulte, les tribunaux s'armaient de rigueur, les épées étaient tirées, les armes toutes prêtes, et les lois préparaient leurs sévices. Châtiments , supplices, menaces, tout ce que les hommes regardent comme effrayant, tout était mis en mouvement. Semblable à la mer en furie qui enfante de terribles naufrages , telle était la face de la terre. Le père déshéritait son fils à cause de la religion ; la bru se séparait de sa belle-mère ; les frères étaient divisés ; les maîtres, pleins de colère contre leurs serviteurs; la nature,' comme en désaccord avec elle - même ; la guerre civile, la guerre de famille pénétrait dans toutes les maisons : car le Verbe entrait dans les âmes comme un glaive, et, retranchant ce qui était malade de ce qui était sain, répandait partout la division, les luttes, et soulevait contre les fidèles de tous côtés les haines et la guerre. Alors on voyait ceux-ci jetés en prison, ceux-là traînés devant le tribunal, les autres dans le chemin qui conduit à la mort ; à ceux-ci on enlevait leurs biens ; ceux-là étaient privés de leur patrie, et souvent de la vie ; et les tribulations tombaient de toutes parts plus serrées que la neige. Au dedans combats, au dehors terreur, terreur des amis, terreur des étrangers, terreur de ceux qui étaient unis par les liens du sang.

» A ce spectacle, le bienheureux Paul, le précepteur du monde, l'interprète des dogmes sacrés , sentant que les tribulations étaient visibles, et comme sous les mains

des fidèles, tandis que les félicités n'étaient qu'une espérance et une promesse : d'un côté les cieux , la résurrection, la possession de ces biens que la parole et la pensée ne peuvent atteindre; d'unautrecôté les fournaises, lesépées, les châtiments, les supplices de toute nature, la mort, non pas en espérance, mais présente, réelle ; considérant que ceux qui devaient lutter contre tous ces ennemis avaient quitté la veille seulement les autels des idoles, les plaisirs, une vie d'enivrement et de délices , pour embrasser la foi , et qu'ils n'étaient pas encore accoutumés à nourrir dans leur âme ces idées sublimes de vie éternelle, mais qu'ils étaient encore attachés aux choses présentes ; que beaucoup d'entre eux , selon toute vraisemblance, chancelleraient, laisseraient défaillir leur confiance et leur courage sous ces attaques continuelles : voyez ce qu'il fait, lui qui avait été initié aux secrets du ciel, et admirez sa sagesse, — Il ne cesse de les entretenir de la vie future ; il place devant leurs yeux les récompenses, il leur montre les couronnes, il les relève, il les console par l'espérance des biens éternels. Que leur dit-il? — Toutes ces souffrances ne sont rien auprès de la gloire qui vous sera révélée. Que me parlez-vous de blessures, de bourreaux, de supplices, de faim, d'exil, de pauvreté, de prison, de chaînes ? Imaginez tout ce que les hommes regardent comme des supplices : tout cela ne mérite pas d'entrer en comparaison avec ces prix, ces couronnes, ces récompenses. Toutes ces misères finissent avec cette vie : ces félicités n'auront jamais de fin. Les unes sont de courte durée, elles passent : celles-là ne vieillissent jamais, elles sont éternelles (1). »

Voilà un des plus beaux triomphe^ de l'imagination oratoire : elle reconstruit un monde évanoui , et le place

(1) T. III, p. m.

vivant sous les yeux. Ces souvenirs héroïques du christianisme naissant étaient comme l'idéal vers lequel se tournaient sans cesse la pensée et les vœux de Chrysostôme : il était comme altéré de persécution et de martyre. L'image de saint Paul couvert de chaînes, jeté dans un cachot, le poursuivait comme une tentation. Un jour même, comme il expliquait au peuple l'épître aux Ephésiens , ces paroles de Tapôtre : Obsecro vos itaque ego vinctus in domino (1), lui firent oublier et l'auditoire, et le lecteur, et le commentaire : il fut comme saisi d'un de ces ravissements d'imagination dans lesquels plus d'un solitaire perdit le sentiment du monde extérieur et de sa propre existence pour s'abîmer dans une contemplation muette. Mais pour lui l'extase fut une splendide effusion d'éloquence; l'enthousiasme du martyre déborda en un torrent de lyrisme; il n'y eut plus ni prédicateor, ni orateur : il y eut un poète , ou plutôt un prophète transporté par le souffle impérieux de l'inspiration jusqu'aux plus inaccessibles régions de l'idéal (2). Ces élans de l'âme sont aussi imprévus qu'irrésistibles; mais ceuxlà seuls ont été ainsi soulevés violemment de terre, qui n'y ont point attaché leurs pensées et leur cœur, et n'y appuient leurs pieds que pour s'élancer plus aisément vers les lieux d'en haut. Mais, condition misérable de la nature humaine ! si l'esprit est emporté à ces hauteurs, il ne peut s'y maintenir : trop faibles sont les ailes de l'âme , elle retombe.

Chrysostôme ne retrouva pas cette brûlante inspiration ; et même, chose étrange, dans les sujets où elle eut dû renaître, dans les éloges des chrétiens qui suivirent saint Paul dans la sanglante arène du martyre, la pensée

(1) Ep. ad Ephes., c. 4.

(2) T. XI, in Epist. ad Ephes., hom. 8 et 9.

et le style languissent, i)u, s'ils s'dniment, c'est d'une fausse chaleur qui semble venir des sens plus que du cœur. C'est le côté matériel du supplice , les détails hideux, qui frappent l'orateur. La sensibilité est toute charnelle : il ne voit que le corps torturé, le sang qui coule, et le gril ardent, et ( faut-il le dire? ) la graisse fondante, la fumée qui s'élève ! J'aurais honte à citer de tels passages, s'il ne fallait montrer les écarts de l'imagination et de la sensibilité dans un écrivain qui ne connut jamais d'autres guides. — Il s'agit des Macchabées, au supplice desquels assiste la mère.

«Tout était plein de fumée et de graisse. Par tous les sens la mère pouvait éprouver le courage de ses enfants : par les yeux, elle voyait; par l'oreille, elle entendait leurs chères paroles ; par le nez , elle recevait la fumée des chairs, fumée agréable et désagréable à la fois, désagréable aux infidèles, on ne peut plus agréable à elle et à Dieu ; cette fumée qui troublait l'air, mais qui n'a pas troublé le cœur de la femme (1). »

Il se réjouit d'avoir choisi un sujet aussi riche que celui du supplice des sept Macchabées , parce que c'est là une fontaine à sept bouches , si abondante qu'on ne peut craindre de l'épuiser. Enfin, dans ce sujet héroïque, il trouve l'occasion d'un jeu de mots. Il représente les martyrs sur un gril de fer ; or le mot grec zXt/juz^ signifie en même temps gril et degré, échelon. L'imagination de l'orateur oriental ne va-t-elle pas lui remettre en mémoire à ce propos Féchelie de Jacob? « Par l'échelle » de Jacob , dit-il , descendaient les anges ; par l'autre » ( c'est-à-dire le gril des Macchabées ) , montaient les » martyrs. »

Qu'il est triste d'avoir de l'esprit hors de propos! et

(1) T. II, hom. de Macchabeis.

que le goût est chose rare! Ce o'est point par de telles images que Fénelon voulait que le prédicateur arrêtât son auditoire. Mais quoi! telles sont les époques de décadence : poésie, éloquence, arts plastiques , tout va se matérialisant. Ces horribles détails plaisaient sans doute au peuple : ne se rue-t-il point autour des échafauds? ne va-t-il point chercher des émotions d'horreur et de peur jusque dans les Ueux où gisent des cadavres sans nom? Enfin, ces légendes terribles des martyrs étaient alors dans toutes les mémoires : un siècle à peine s'était écoulé depuis les derniers supplices , et plus d'une famille rappelait avec orgueil et épouvante la mort saih glante d'un de ses membres. Toutes ces circonstances extérieures exercèrent leur empire sur Chrysostôme. Il n'est point de ces esprits puissants et dominateurs qui élèvent leur éloquence au-dessus du goût corrompu de leur temps, et conservent à leur génie sa fière indépendance. Sa force fut dans une étroite union avec le peuple de son siècle : il en eut les goûts, cet amour du brillant, du clinquant même , ce besoin de donner un corps à la pensée, d'unir sans cesse la matière à l'esprit. De là ces étranges peintures où la psychologie cède la place à la physiologie la plus crue ; de là ces exhortations à la sobriété, qui ne sont le plus souvent qu'un tableau détaillé de tous les accidents qui accompagnent l'indigestion (1); de là, enfin, ce luxe fatigant de comparaisons qui éblouissent les yeux et troublent l'intelligence par leur fantastique miroitage. L'idée ne se présente à lui qu'avec un brillant cortège d'images sensibles. L'infinie variété des objets qui remplissent la création se presse et entoure d'une lumière resplendissante la pensée la plus simple, la plus claire par elle-même. L'orateur saisit toutes les

(1) T. XI, in Epist. ad Timoth., hom. 13.

analogies qui relient le monde moral au monde extérieur ; il ne choisit point les plus frappantes : on dirait qu'il les veut toutes montrer aux yeux. Tel est le langage cher aux Orientaux : la sagesse elle-même ne marche point sans cette magnifique parure.

« Que nous a servi Torgueil? De quelle utilité nous a été la vaine ostentation des richesses?

» Tout cela a ])assé comme une ombre , comme un messager qui court,

» Gomme un vaisseau qui glisse sur Fonde agitée ; et quand il a passé, on ne peut trouver sa trace, ni le sillon de sa carène sur les flots ;

» Ou comme un oiseau qui traverse Tair , et dont aucune trace ne marque la route : on n'entend que le bruit de ses ailes qui frappent l'air léger, et le divisent pour se frayer un passage rapide, et l'on ne trouve ensuite aucune trace de sa route ;

» Ou comme une flèche lancée vers son but : l'air qu'elle a divisé s'est aussitôt refermé sur elle , et l'on ignore où elle a passé (1). »

Images gracieuses plutôt que fortes. Elles amusent ' l'esprit plus qu'elles ne le saisissent ; elles semblent se jouer autour de la pensée , et ne l'impriment point en traits énergiques dans l'esprit. Qu'est-ce que l'ombre, et le vaisseau , et l'oiseau , et la flèche qui glisse dans l'air? Faibles et communes images toutes décolorées et languissantes , pour exprimer la rapidité qui emporte les choses de l'homme! Ce sentiment amer du néant veut des images d'une tristesse éloquente. — L'homme né de la femme vit peu de jours et est rempli de nombreuses misères. — Comme Bossue t sait bien trouver dans les versets poétiques de l'Ancien Testament les expressions et

(1) Liber Sapientiœ, c. v, 8, 9, 10, il, 12.

les traits énergiques qui laissent dans Tâme un long ébranlement ! Ce n'est point à Ghrysostôme qu'il faut demander cette forte sobriété. Il rencontre l'image vraie, firappante même : il la saisit , mais elle ne le satisfait pas; une seconde se présente , plus faible ; il l'ajoute à la première ; et son style surchargé de toutes ces couleurs qui se heurtent resplendit d'un éclat factice. Le plus souvent aussi la comparaison énerve la pensée , ou la rabaisse ; elle est ingénieuse, non éloquente. S'il rappelle aux chrétiens les rudes devoirs de la pénitence » il se compare à un berger qui conduit son troupeau aux aidroits où le gazon est le plus épais , et ne l'en retire que quand tout le pâturage est épuisé (1) ; ou bien encore, il assimilera les répétitions du même enseignement à des mets de la veille qu'on ressert ; mais ce sont des mets spirituels qui ne se gâtent point (2).

Mais c'est trop insister sur des défauts que l'orateur n'a pu éviter , tant ils étaient communs alors , tant ils étaient chers à son auditoire , et que lui-même croyait nécessaires et utiles. Avec cette naïveté touchante qu'on lui connaît, il explique et justifie cette intempérance d'images , et d'images empruntées aux plus familiers détails de la vie ordinaire. Un jour il montrait combien d'obstacles rencontre la prière, et comment il faut écarter ces obstacles; il employa, pour se faire mieux comprendre , une double comparaison :

< Quand on veut adresser une prière à un magistrat , les satellites qui l'entourent repoussent le suppliant : ainsi le diable nous repousse quand nous nous appi'ochons de Dieu pour lui adresser nos prières.

» Le vent éteint souvent le flambeau qu'on vient d'al-

;l) T. Il, de Pœnit., hom. 4.

■1) T. VI, p. 14J.

lumer : ainsi le diable éteint la prière , qui est le flambeau du cœup. « Et il ajoute : — « Vous rappelez-vous ces deux exemples : les soldats du magistrat et le flambeau? — Nous employons de tels exemples empruntés à la vie de tous les jours, afin que, sortis du temple et rentrés chez vous , ces objets que vous rencontrez sous vos mains vous remettent en mémoire les paroles que vous avez entendues (1). »

Acceptons cette excuse , bien que Torateur semble un peu trop s'effacer ici derrière son auditoire. Que s*il oublie pour un instant cette foule grossière qui tyrannise son génie , sa pensée s'élève , son langage acquiert une noblesse et un charme souverains ; les plus belles images de la création viennent y resplendir. L'orateur n'est plus courbé du haut de sa chaire sur la multitude qui l'attire vers elle : c'est un poète qui perçoit les secrètes harmonies du monde et de l'homme , échos mystérieux qui résonnent dans les âmes les plus tendres, les plus éprises d'idéal. C'est alors qu'il dépeint « l'harmonieuse succession des saisons, qui, semblables à un chœur de vierges dansantes, passent et repassent dans un ordre parfait, et glissent insensiblement, sans bruit, comme les vierges que le mouvement de la danse montre et cache tour à tour (2). »

C'est alors que le souvenir des nuits splendides et silencieuses du désert revient en son esprit. Que de fois il avait contemplé la grâce mélancolique que revêt la nature quand les ténèbres l'environnent ! Que de fois, dans ce silence universel , en présence de ce ciel semé d'étoiles, son âme s'était élevée jusqu'à ces régions mystérieuses où d'impérieux désirs l'emportent sans cesse!

(1) T. III, p. 414, 416.

(2) T. II, ad popul. Antioch., hom. 9.

Et à ces hommes charnels, qu'un lourd sommeil ragourdit jusqu'au jour, il disait :

« La nuit n'est pas faite pour la passer tout entière dans le sommeil et dans le repos. Les artisans , les commerçants , les marchands en sont une preuve , et enfin TEglise de Dieu, qui s'éveille au milieu même de la nuit. Eveille-toi .comme elle ; contemple le chœur des étoiles, le silence profond, l'ordre de la création. Pendant la nuit, l'âme est plus pure, plus légère, plus dégagée ; elle monte en haut , et sans effort ; les ténèbres mêmes et h profondeur du silence la disposent mieux à la méditation. Si tu contemples le ciel semé d'étoiles comme d'autant d'yeux, une joie profonde et calme te pénétrera, quand ta pensée saisira directement Dieu. En faisant réflexion que les hommes qui, pendant le jour, crient, dansent , rient , font le mal , se livrent à l'avarice , aux menaces , accomplissent mille iniquités , ne différent alors en rien de ceux qui gisent dans les tombeaux, tu mépriseras toute la vaine arrogance du siècle. Le sommeil vient , et leur rappelle ce qu'ils sont : c'est l'image de la mort, c'est l'image du néant. Regarde dans les rues : tu n'entends pas une voix. Regarde dans ta maison : tous sont gisants comme dans le sépulcre. Ce spectacle est bien propre à éveiller l'âme, à la plonger dan§ la méditation du néant....

» Pendant la nuit respirent les plantes ; et ton âme aussi, mieux qu'elles, reçoit la rosée céleste (1).»

Imagination, sensibilité, voilà tout Chrysostôme. Mais à la différence des grands orateurs de l'Occident, des nôtres surtout , il ne dirige point ses facultés dominantes : il en est l'esclave, elles l'entraînent où il leur plaît. Cette soudaineté d'inspiration , cette facilité de parole,

(t) T. IX, in Act. apost., hom. 26.

qu'une improvisation de chaque jour ne put épuiser; cette chaleur, que ni l'âge ni Texpérience ne refroidirent un instant ; tous ces dons merveilleux , les plus riches peut-être qu'aucun orateur ait jamais reçus de la nature , sont obscurcis par des défauts si nombreux , si choquants , que ce grand génie reste enfoui dans les bibliothèques. Quelques rares lecteurs, conduits par la curiosité et l'éclat de ce grand nom , vont tourner froidement, et froidement analyser ces pages brûlantes où respire l'âme la plus généreuse et la plus pure , oii vibre l'éloquence la plus puissante et la plus désordonnée. Ces défauts, un seul mot les résume : l'intempérance. — L'intempérance n'est que l'excès de la sensibilité et l'abus de l'imagination. Rien ne rassasie un esprit intempérant. Toutes les fantaisies de la passion, tous les écarts de la pensée , les détails infinis , les images incohérentes et forcées, les digressions, le désordre enfin, tout lui est bon.

Tel est Ghrysostôme. Que de belles choses il gâte pour les vouloir rendre plus belles! Que de vérités il obscurcit pour les vouloir rendre plus claires ! — Quelle éloquence dans le contraste qui suit , s'il était permis de retrancher quelques traits d'un tel tableau !

U combat l'affliction immodérée des mères qui perdent un enfant : suivant sa coutume , c'est un exemple qui rendra sa pensée ; il choisit celui de Job.

« Tu ne penses pas à Job, ô femme; tu ne te rappelles pas ses paroles dans le malheur de ses enfants, paroles qui ont ceint cette tête sacrée plus que dix mille couronnes , et ont retenti plus éclatantes que les trompiettes ? Tu ne réfléchis pas à la grandeur de cette infortune, à ce nouveau naufrage, à cette tragédie étrange et imprévue? — Toi, tu n'as peut-être perdu qu'un seul enfant, ou deux, ou trois ; lui, tant de filles, tant de gar-

çons ! Lui , Thomme riche en enfants , est resté soudain sans enfants : et ce n'est pas peu à peu que ses entraille» furent déchirées, mais tout à coup tout le fruit en fut Sffraché. Et ce n'était pas selon la loi ordinaire de la nature qu'ils étaient morts : ils n'étaient pas arrivés à la vieillesse; mais une mort prématurée, violente, les emporta, les emporta tous en même temps. Et il n'était pas là, il ne les assista point, il n'eut pas cette consolation d'entendre leurs dernières paroles ; mais à Timproviste, sans qu'il se doutât de rien, ils furent tous ensemble écrasés, et la maison fut pour eux un filet de mort. Et non-seulement leur mort fut préniaturée ; mais bien des circonstances la rendaient encore plus amère : tous étaient en fleur d'âge , tous vertueux , aimables , et tous en même temps périrent ; et des deux sexes il ne lui en resta pas un. Enfin, ce n'était pas d'après la loi ordinaire de la nature. De plus, il avait déjà été si cruellement éprouvé, et il ne se sentait coupable d'aucun crime, et eux n'avaient rien fait pour mériter une telle ruine. Chacune de ces choses par elle-même est capable de bouleverser ; mais quand on les voit toutes réunies , pense à la hauteur des flots et quel est l'excès de la tempête. — Et le plus cruel , le pire, dans ce deuil , c'est qu'il ne savait pourquoi cela arrivait. Aussi, ne pouvant assigner aucune cause à ce malheur, il monte au bon plaisir de Dieu. — (sTTî To ry 6-'i) So/ovy orjaQotoei) , et dit : Le Seigneur me les a donnés , le Seigneur me les a enlevés : que le nom du Seigneur soit béni dans les siècles (1). >

Mais tous ces détails sont froids et morts. Ces citations même, si nombreuses qu'elles soient, ne donnent que la plus misérable idée de cette éloquence si puissante, jusque dans ses défauts? Qu'est-ce qu'une analyse

(I) T. X , in Epist. prim. ad Corinth., hom. 2S.

et des extraits? Qu'est-ce même que la lecture? Il faudrait entendre le monstre lui-même. Triste destinée des orateurs ! Ils ne lèguent à la postérité que des livres ; ils emportent avec eux cette voix puissante , ce geste souverain , qui étaient la part vivante jde leur parole \ la communication animée de leur génie. L'action, l'action, Taction, disait Démosthènes , le plus sobre des orateurs. Combien puissante elle devait être chez Chrysostôme! Ces cris d'enthousiasme, ces sanglots qui éclataient tout à coup , ces pleurs , ces mains qui frappaient les poitrines, ces appels désolés et suppliants qui troublaient l'âme du prédicateur, est-ce sa parole seule qui les excitait? Non : les yeux, les mains, tout le corps de l'orateur parlait. Et quelle véhémence dans l'action ne suppose pas un langage si passionné ! Et tout cela est mort pour nous.

Si l'on désirait avoir une idée exacte de cette éloquence , si l'on voulait en trouver réunis les caractères les plus saillants , l'éclat , le pathétique , le désordre , le long fragment qui va suivre suffirait. Je l'ajoute à cette étude, que je sens incomplète, quoique bien longue : peutêtre l'intempérance et le désordre de mon auteur ont-ils été pour moi contagieux. Il est si difficile de réunir et de 'condenser les éléments épars d'un génie si désordonné , où le bien et le mal sont toujours mêlés et confondus ! Mais ce que je rçdoute plus encore, c'est de n'avoir pu mettre en lumière tout ce qu'avait de grand , de noble , d'héroïque , cette âme d'un évêque et d'un saint égaré dans une cour corrompue d'Orient ; tout ce qu'il y a de sincérité, de passion , de tendresse, dans cette éloquence que le monde a perdue et ne retrouvera jamais.

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