LIVRE III
Les Longs-Frères. — Leurs rapports avec le patriarche d'Alexandrie, Théophile. — Caractère de ce dernier, sa tyrannie, son avarice. — Il entre en ■ lutte avec le grand hospitalier Isidore, que les Longs-Frères soutiennent. — Théophile accuse les Longs-Frères d'origénisme. — Expédition du patriarche contre les couvents de Nitrie; pillage et incendie de ces couvents; les moines sont dispersés. — Les Longs-Frères vont demander justice à Constantinople. — Ils sont poursuivis sur leur route par les intrigues de Théophile. — Leur entrevue avec Chrysostome, qui demande leur grâce au patriarche. — Le patriarche la refuse. — Les Longs-Frères dénoncent à l'empereur les violences du patriarche. — Procès en calomnie. — Chrysostome les désavoue : l'impératrice prend leur défense. — Arcadius convoque un synode à Constantinople. — Épiphane, évûquc de Salamine, est circonvenu par Théophile. — Son attitude à Constantinople vis-à-vis de Chrysostome. — Il y prêche contre Origène ; Théotime , évêque de Scythie, le réfute. — Entreprises d'Kpiphane contre la juridiction de l'archevêque ; Sérapion lui interdit l'entrée de l'église ; découragement du vieil évêque. — Il reçoit la visite des Longs-Frères. — Sou départ, sa mort. — Discours de Chrysostome contre l'impératrice. — Fureur d'Eudo-iiio et de toute la cour.
Dans ce monde monastique qui comprenait le nome de Nitrie et ses annexes de Scélé, entre la vallée du Nil et la chaîne des montagnes libyques, monde peuplé de cénobites et d'anachorètes, où les yIIIos étaient des couvents et les laboureurs des ermites, vivaient quatre hommes bien connus de toute l'Egypte sous le sobri quet des Longs-FrèresK Ce sobriquet bizarre, ils le devaient à leur haute taille efflanquée, que relevait encore
1. Ob proccritateiii corporis vulgo Longi appellabaiitur. Socr., vi, 7. — Ob staturse proceiitatem Magni vocabantur. Sozom., vi, 30.
une maigreur excessive, fruit de leurs dures austérités. Une simplicité presque enfantine n'empêchait pas chez ces fils du désert la distinction de l'esprit et même un savoir assez profond. Disciples de cette grande école d'Alexandrie, où Didyme l'Aveugle continuait les enseignements des Clément et des Origène *, ils s'étaient essayés dans les lettres ecclésiastiques par quelques traités d'exégèse estimés. Une touchante unanimité liait d'ailleurs ensemble ces enfants de la même mère et de la même profession qui ne pouvaient vivre séparés. On eût dit qu'ils pensaient, voulaient, respiraient en commun, tant leurs sentiments et leur conduite se trouvaient d'accord en toute circonstance, et, comme s'ils n'eussent formé qu'un en réalité, on se plaisait à les confondre tous les quatre sous cette dénomination collective, « les Longs-Frères. »
De tout temps, les patriarches d'Alexandrie les avaient eus en grande estime. Athanase, partant pour l'exil en 3/|l, avait tiré du monastère de Scété Ammonius, l'aîné d'entre eux, qui le suivit à Rome, et l'on se rappela longtemps dans la ville éternelle le bon moine, qui, rêvant le désert au milieu de ses splendeurs, ne voulut visiter de tant de merveilles que les tombeaux des apôtres ^ L'exil d' Athanase fini, Ammonius acheva le sien; il dit adieu au monde pour s'ensevelir de nou-
1. Tum vitœ sanctimonia quum eruditione excellebant. Socr., vi, 7 Origenis, Didymi et aliorum ecclesiasticorum scriptorum libres dillgenter evolvebant. Sozom., vi, 30.
2. Qui quidemadeo parum coriosus exstitit, ut cum Romani venissct una cum Atiianasio, ex magnificis nrbis opcribus luiUum videre desideraverit, sed solas Pétri et Pauii Basilicas viderit. Socr., iv, '23 Voir Saint Jérôme, 1. 1, p. 23 et suiv.
veau dans Taffreuse solitude qui était pour lui le paradis. Théophile, troisième successeur d'Athanase, avait, à l'instar de ses prédécesseurs, recherché l'amitié des Longs-Frères, qui étaient la gloire des monastères de Nitrie, de même que ces monastères étaient celle de l'Egypte chrétienne. Il eût voulu les fixer près de lui comme un moyen de popularité et un instrument d'action, et persécuta particulièrement Ammonius pour en faire un de ses évoques. Rebuté dans sa poursuite par les scrupules et la simplicité de ce moine, qui s'était sauvé dans le désert au premier mot d'épiscopat, il envoya des gens pour l'enlever afin de l'ordonner de force : ces procédés n'étaient pas rares à une époque où, malgré la corruption du clergé séculier, beaucoup de désintéressement régnait dans le clergé monastique. Ammonius, qui s'attendait à cette résolution violente du patriarche, avait pris d'avance ses précautions, et, quand les agents de Théophile arrivèrent, il leui" fit voir son oreille, qu'il avait coupée lui-même, et dont la cicatrice était à peine fermée. « Votre voyage est sans objet, leur dit-il, car je suis un mutilé volontaire; or ces hommes-là ne peuvent être admis dans le corps ecclésiastique, les canons le défendent ^ » Cela dit, il rentra dans sa cellule, aussi fier que s'il eût gagné une victoire. C'est ainsi qu'Ammonius avait échappé à l'épiscopat. Le troisième frère, Euthymius, attiré sons quelque prétexte dans Alexandrie, fut attaché à l'administration épiscopale par commandement exprès du
1. Cum vero aliquando capiendus esset ut episcopus ordinaretur, ncc rogando persiiadere potiiisset iis qui ad ipsum capiendum vénérant, ut abirent, abscissa sibi auricula : Abite, inquit... Sozoni., vi, 30.
FT L'IMPÉRATRICE EUDOXIR. 105
patriarche ; mais, profitant d'une occasion favorable, il rompit ses liens et se sauva dans la profondeur des solitudes libyques. Eusébius, le quatrième, ne se montra pas moins sauvage. Un seul parmi les quatre succomba à Tambition ou plutôt au désir d'être utile dans une autre voie que ses frères. Ce futDioscore, le second, qui se laissa ordonner par Théophile, évoque du diocèse d'Hermopolisla Petite*. Il est vrai que ce triste et aride diocèse était celui des cellules et s'étendait sur les monastères de Nitrie et les ermitages de Scété : on l'appelait l'évêché des montagnes ^ Le moine Dioscore, en l'acceptant, n'avait presque pas changé de condition, et on le retrouvait plus souvent dans son ancienne retraite qu'à Hermopolis la Petite, siège peu fastueux d'ailleurs de sa dignité épiscopale.
Les quatre frères s'étaient liés d'une étroite amitié avec un haut fonctionnaire de l'Église d'Alexandrie, le grand bospitalier Isidore ^ et cette amitié avait pris naissance pendant le voyage d'Athanase à Rome, oii Isidore s'était trouvé le collègue d'Ammonius dans la suite du patriarche*. Les Longs-Frères et lui se voyaient fréquemment, — fréquemment aussi l'hospitalier recourait à leurs sages avis dans les difficultés de sa charge, car il avait fort à lutter contre la tyrannie et les mauvaises passions de son évêque.
1. Itaqvie iiiium ex illis, Dioscorum scilicet, vi abstractum, Hermopolis episcopum constituit. Socr., vi, ;^0.