‹ St. Jean Chrysostome et l'impératrice EudoxieChapitre 29 sur 93 · Voii- Saint Jérôme, t. I, v · texte numérisé non relu

Voii- Saint Jérôme, t. I, v

et des synodes eux-mêmes, un juge sans appel ou plutôt un tyran.

il y avait dans cet homme profondément sincère, mais que l'orgueil dominait, quelque chose de la naïveté d'un enfant; c'est ce que témoignent les historiens contemporains, et Théophile, dans le choix qu'il venait de faire, avait compté sur cette simplicité mêlée aux infaluations de l'amour-propre. Ainsi que je l'ai dit plus haut, à l'époque où, chef d'origénistes, le patriarche avait eu pour adversaire l'évêque de Chypre, chef des anti-origénistes d'Orient, il l'avait traité insolemment, suivant son usage, l'appelant radoteur et anthropomorphiteS et malgré cette insulte publique, consignée dans une lettre pastorale et aggravée par une menace d'excommunication, il lui suffit d'un mot pour ramener cet adversaire et le plier à ses volontés. Il écrivit à Épiphane quand il eut besoin de lui que, si ses sentiments dans l'obscure question de l'origénisme étaient changés du tout au tout, s'il avait vu le jour dans ces ténèbres, et si les écailles lui étaient tombées des yeux comme à saint Paul, il le devait aux salutaires réprimandes que ne lui avait pas ménagées le métropolitain de Salamine : il reportait donc l'honneur de sa rétractation à ce grand docteur, lumière de l'orthodoxie ^ Cet hommage devait flatter Épiphane et le

i. Insimulaverat Theophiliis Epiphanium, tanquam abjecte sentîret de Deo, quem humana specie praeditum esse arbitraretur. Socr. VI, 10.

2. Cum consideraret magno sibi emolumento fore si Epiphanium participem et consortem consiliorum suorum haberet, virum ob virtutis revereutiaiii omnium sui temporis clurissinium, eum sibi ainicum adjunxit, licet cum antea reprchendissct... tum vei'o quasi lesi-

flatta en effet. Le vieil évoque ne se sentit pas de joie d'avoir procuré à l'orthodoxie orientale une conversion non moins brillante par la renommée du converti que par l'élévation de sa dignité, et il se voua désormais à le servir. C'est ainsi que cet homme, qui se jouait de tout, put faire d'un candide vieillard l'associé de ses mauvais desseins et presque le complice d'un crime.

Aucune occasion plus favorable ne pouvait s'offrir aux vaniteuses prétentions d'Épiphane. Un concile allait se réunir prochainement à Gonstantinople pour juger la conduite des Longs-Frères, leurs opinions Ihéologiques et la légitimité des censures qui les avaient frappés. C'était toute la question de l'origénisme, agitée solennellement pour la première fois dans la ville impériale, sous les yeux de l'empereur, en face des évoques réunis de tout l'Orient. Or qui guiderait le concile dans ses décisions? qui poserait les articles de foi à défendre contre l'erreur? qui dirigerait dans ce labyrinthe de subtilités philosophiques et de demi-vérités chrétiennes que présentaient souvent les ouvrages d'Origène ces prélats respectables, mais ignorants, qu'enverraient au synode les montagnes de Phrygie, de Cilicie, d'Arménie ou les campagnes de Thrace ? Les ténèbres étaient épaisses et la marche glissante, puisque l'archevêque de Constantinople lui-même avait faiUi en croyant peut-être communiquer innocemment avec les Longs-Frères. Le devoir d'Épiphane, qui avait ou-

piscens veram tandem sententium agnovissct, idem se cum illo sentire scnpsit,et Origenis libres tauquara hujusmodi dogmatum auctoris calumniari cœpit. Sozom., viii, 13.

ET L'IMPÉRATRICR EUDOXIE. U9

vert le combat, n'était-il pas de le soutenir jusqu'au bout, de prêter ses lumières au concile, de préparer la voie à des décisions d'une complète orthodoxie, de venir enfin à ses derniers jours ralFermir l'Église dans ce qu'il croyait un de ses plus grands périls? Telles furent les pensées qui durent assaillir Ëpipbane quand il reçut, vers le mois de décembre de l'année 402, une letlre du patriarche d'Alexandrie; telles furent au moins celles que cette lettre était destinée à réveiller dans son esprit.

La lettre l'entretenait en effet du futur concile, et Théophile, en lui envoyant une ampliation des actes de celui d'Alexandrie, qui avait condamné les Longs- Frères, le priait de rédiger lui-même ou de faire rédiger par les évêques cypriotes, ses disciples, un formulaire où serait nettement posée la doctrine concernant Oiigène et l'origénisme. Ce formulaire devrait être envoyé à tous les évêques d Asie, de Bithynie et de Gilicie; luimême se chargerait de ce soin, et il y joindrait les actes de son concile d'Alexandrie et des explications personnelles sur l'excommunication des Longs-Frères. Ces documents seraient également transmise l'archevêque de Constantinople, pour que celui-ci ne pût arguer d'ignorance ni quant aux personnes, ni quant aux doctrines, s'il arrivait qu'on dût le prendre lui-même à partie. Cette dernière idée était loin de déplaire à Épiphane, car, après avoir ramené c^ résipiscence le patriarche d'Alexandrie, quelle gloire pour lui s'il allait convertir encore celui de la ville impériale !

Il fut fait suivant lé vœu de Théophile, Le métropolitain de l'île de Chypre, léunissant ses suffragants en

synode, leur dicta une formule de foi complète concernant Origène et ses fauteurs^ puis le décret synodal, accompagné des lettres encycliques des deux évêques, fut dépêché dans tout l'Orienta L'archevêque de la ville impériale étant un trop haut personnage pour qu'on se contentât à son égard de la voie ordinaire de transmission, Épiphane voulut lui déléguer un de ses prêtres pour lui remettre la dépêche et lui exposer en môme temps de vive voix la responsabilité qu'il encourait en protégeant des hérétiques condamnés. Toutefois le délégué d'Épiphane n'eut pas l'occasion de partir. Théophile, qui possédait dans le port d'Alexandrie des moyens de communication bien autrement rapides et fréquents qu'on n'en pouvait avoir à Salamine, prit les devants pour narguer l'archevêque; il lui envoya l'encyclique d'Épiphane et les deux décrets synodaux avec ces simples mots de sa main : <( Les pièces cijointes sont importantes. Je t'engage à les méditer et à ne point fermer ton cœur aux avertissements du saint évoque dont le monde chrétien écoute les décisions comme des oracles ^ » Chrysostome, en ouvrant la dépêche et parcourant les pièces, n'y vit d'abord qu'une invitation de prendre part à une de ces disputes théologiques dans lesquelles Épiphane avait passé sa vie.

1. CoUecto Cypriorum episcoporum coDcilio, Origenis libros legî prohibiiit. Sozom., viii, 14.

2. Deinde litteris tum ad alios, tum ad episcopuin Constantinopolitanum ea quœ a synodo décréta fuerant insinuantibus, hortatus est illosut synodum convocarent eademquc décernèrent. Sozom., viii, 13.

3. Misit litteras ad Joannem episcopum qiiibus eum hortabatur ut et ipse a legcndis Origenis libris abstinerct, et convocata synodo episcoporum suorum, idem cumipso decerneret. Socr., vi, 10.

Porte par caractère t\ l'application inorale des principes évangéliques, il avait montré toujours peu de goût pour des discussions qui lui rappelaient trop les écoles des rhéteurs. Son premier mouvement fut donc de jeter là la dépêche en s'écriant : « J'ai hien besoin en vérité de toutes ces belles choses pour agiter mon peuple, comme si mon devoir n'était pas de lui servir une autre nourriture, en lui prêchant la parole de Dieu M »

Toutefois un remords le prit, et il relut les lettres avec attention. En réfléchissant sur cet accord singulier de Théophile et d'Épiphane, à cette alliance d'un homme pervers etd'un saint homme très-simple, pour lui faire la leçon et tendre pour ainsi dire un lacs autour de lui, il se montra inquiet, puis, après un moment de silence, il dit aux amis qui l'entouraient : « Ces hommes-là veulent ma déposition; mais ils ne l'auront pas facilement. Je tiens à mon siège épiscopal, parce que Dieu m'y a placé, » Il ajouta d'un ton plus doux : (i Mon plus cher souci sera toujours d'accomplir mon devoir jusqu'au bout. Puissé-je obtenir par là le pardon de mes fautes et le salut de mon âme ! » Il eut d'abord l'idée de ne point répondre, s'en remettant à Dieu, disait-il, des suites de tout cela; il se décida plus tard à le faire, mais brièvement, modestement et sans aigreur apparente. Voici ce que contenait sa lettre :

i. Verum Joannes studium illorum haud magni ponderis esse existimavit, et Epiphaiiii et Theophili littcras neglexit. Sozom., viii, 14. — Joannes ea quœ tum ab Epiphanio tum ab ipso Tbeophilo signiflcata fiicrant parvi pendens, doctrinse ecclesiasticaîseduloincumbebat... insidias quœ ipsi struebantur penitus contemnens. Socr-, v 10.

(( S'il était vrai qu'un concile dût se réunir sous peu à Constantinople pour examiner précisément les choses dont ses deux co-évêques et frères daignaient l'entretenir, il attendrait ces débats. Convenait-il, quand l'Église allait décider, de prévenir sa décision en condamnant qui que ce fût, ou en introduisant des nouveautés dans la foi? Il ne le croyait pas, et remerciait du reste ses collègues de leur sollicitude à son égards » Le dédain qui perçait sous les termes prudents de cette réponse irrita Épipliane au delà de toute mesure, et, puisque le patriarche de Constantinople lui déniait l'autorité dogmatique devant laquelle s'était incliné celui d'Alexandrie, il résolut d'aller en personne l'admonester en face de son peuple, dans la ville impériale, et le ramener au devoir ou le déposer, s'il le fallait, en étouffant l'hérésie sous l'hérétique. Quand Théophile apprit cette résolution, à laquelle il n'eût jamais osé songer, il fut au comble de la joie, laissa partir Épiphane et resta.

Ces préliminaires avaient traîné jusqu'à la fin de février ou au commencement de mars 403, et c'était pour un vieillard de quatre-vingts ans un rude et long voyage que la traversée de Chypre à Constantinople au plus fort des vents de l'hiver, qui rendent si dangereuse la navigation des Cyclades et le passage de l'Hellespont. Épiphane néanmoins arriva sans encombre en vue de Constantinople. Là, au lieu d'aborder au grand port, il prit terre dans une anse d'où il pouvait, en tournant la ville, gagner le faubourg de l'Hebdomon et

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