‹ St. Jean Chrysostome et l'impératrice EudoxieChapitre 3 sur 93 · LIVRE PREMIER · texte numérisé non relu

LIVRE PREMIER

Préliminaires de la lutte entre Jean Chrysostome et l'impératrice Eudoxie. — Corruption de la cour impériale. — Eudoxie veut faire adorer sa statue dans tout l'Orient. — Rudesse et autorité de Chrysostome. — La cour cabale contre lui. — Ses prédications contre la toilette des femmes. — Marsa, Castricia, Eugraphia. — Conciliabule ennemi dans la maison d'Eugraphie. — Une partie du clergé y prend part. — Vie retirée do Chr3'sostome ; il mange toujours .'eul : ce qu'on appelle ses orgies de cyclope. — Vices du clergé de Constantinople. — La luxure : femmes sous-introduites. — Tableau que trace Chrysostome du ménage du prêtre avec cette sorte de femme. — La gourmandise : les clercs mènent la vie de parasites. — L'avarice : ils dépouillent les pauvres. — Chrysostome entreprend la réforme de ces vices; clameurs qui s'élèvent contre lui. — Il prend le parti des pauvres contre les riches ; son langage rappelle celui des tribuns de l'ancienne Rome. — Entourage de l'archevêque dans son église; Sérapion et l'igrius le portent aux violences. — Des diaconesses : Salvina, Ampructé, Pentadia et Olympias. — Naissance et fortune d'Ulympias; son courage en face de Tliéodose. — Elle entre dans l'église en qualité de veuve et se dévoue à Chrysostome.

La chute d'Eutrope, cet ennuque tyran de l'empereur et de l'empire, ne rendit ni l'empereur à la pos-

session de lui-même, ni l'empire à la liberté *. Peu soucieux du bien, comme on le sait, Eutrope n'avait guère fait au temps de sa toule-puissance que deux bonnes actions, et ces bonnes actions le perdirent. D'abord il était allé chercher dans sa modeste retraite, pour en faire une impératrice d'Orient, la fille orpheline du général frank Bauto, ancien officier des armées romaines sous Gratien et Théodose; puis, par un de ces procédés violents qui lui plaisaient, il avait enlevé de force à l'église d'Anlioche un simple prêtre, l'éloquent et austère Jean Chrysostome, pour en faire un métropolitain de Constantinople; mais Tévêque et l'impératrice s'étaient bienlôt ligués pour le détruire, celle-ci par jalousie de domination sur son mari et sur l'état, celui-là par ressentiment pour un privilège ecclésiastique violé. Quand le ministre d'Arcadius eut succombé sous cette double attaque et que les vainqueurs se trouvèrent en présence, également avides de pouvoir et séparés d'ailleurs par une inimitié instinctive, la lutte s'ouvrit entre eux, lutte formidable, la plus terrible peut-être qui ait jamais agité un État et une Église. Elle entraîna dans sa sphère d'action le prince et le peuple, la cour et la ville, les classes pauvres en révolte contre les classes riches; elle divisa l'épiscopat, faillit armer les deux moitiés du monde romain l'une contre l'autre et menaça la chrétienté d'un long schisme. J'ai choisi cette lutte comme sujet d'une étude des mœurs chrétiennes en Orient aux iv« et

1. La première partie de la vie de saint Jean Chrysostome et la chute d'Eutrope ont été racontées dans mes Nouveaiu) Récils de l'histoire romaine au v* siècle, Trois Ministres, etc.

ET L'IMPKRATRICT- EUDOXIF. 3

v^ siècles. Dans une autre étude, j'ai essayé de peindre la société chrétienne d'Occident autour de saint Jérôme, moine, théologien, écrivain polémiste; je ferai voir, en la personne de saint Jean Chrysostome, l'évêque politique, et autour de lui les partis religieux, les mœurs, les passions de la société orientale.

Au moment où commencent nos récits, c'est-àdire à la fin de l'année 399, Eudoxie, impératrice depuis quatre ans, était encore dans toute la fleur de la jeunesse. Elle n'avait rien perdu de cette éclatante beauté qui surprit le cœur d'Arcadius le jour où le jeune empereur aperçut son portrait peint sur une tablette de cire que l'eunuque Eutrope avait glissée à dessein dans la chambre impériale ^ mais beaucoup de changements indépendants de la beauté s'étaient accomplis en elle. La fille du Frank Bauto n'était plus cette orpheline modeste et retenue qu'Eutrope était allé déterrer dans un coin obscur de Constantinople comme un trésor caché à tous les regards, et qu'il avait fallu arracher aux graves leçons du philosophe Pansophius, son précepteur, pour la faire monter sur un trône. L'orpheline ignorante du monde était devenue fière, hardie, insatiable de plaisirs et de faste ; la jeune fille pauvre était -devenue avide d'argent. L'ha-

i. On peut voir l'histoire du mariage d'Arcadius et d'Eudoxie dans mes Nouveaux Récits de l'hist, rom. au V siècle, p. 32 et suivantes.

Ijilude de la domination dans une cour d'esclaves et de flatteurs avait môme développé chez cette descendante des Franks je ne sais quoi d'âpre et de sauvage, et, pour me servir du mot d'un contemporain, quelque chose de la « férocité barbare » qui coulait dans ses veines^ avec son sang. L'ennui de son mariage ou plutôt de son mari avait du reste marché de pair dans son àme avec les infatuations de la grandeur.

Des deux fils de Théodose, ces indignes enfants d'un grand prince, Arcadius, l'aîné, était le plus honnête et le moins intelligent. Exempt des vices et du caractère violent de son frère Honorius, il n'avait pas non plus son énergie; sa vie s'écoulait dans une somnolence maladive qui répondait à l'hébétement de son esprit ^ étranger à toute occupation sérieuse et façonné à l'obéissance sous ses chambellans d'abord, puis sous ses ministres et sa femme, qui pensaient et voulaient pour lui. A moins de trente ans, Arcadius donnait des signes d'une décrépitude précoce; on eût dit qu'il avait franchi la virilité pour passer sans transition d'une enfance à l'autre. Deux choses le tiraient pourtant de son hébétement ou des innocentes occupations qui consumaient son temps: c'était une atleinte portée à l'honneur de l'impératrice et la crainte de se brouiller avec l'Église. Il entrait alors dans des emportements furieux, comme le jour où il avait voulu tuer son précepteur pour l'avoir puni. Sauf ces soubre-

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