‹ St. Jean Chrysostome et l'impératrice EudoxieChapitre 49 sur 93 · I. Pallad., dial., p · texte numérisé non relu

I. Pallad., dial., p

entendre aux jnges d'appel qu'il Invoquait celte éloquence entraînante qui lui avait conquis autrefois à Nicée l'Église universelle : Chrysostome était captif, partout on lui avait fermé la bouche; il n'avait pu se faire entendre ni à Constantinople ni au Chêne-, ses persécuteurs triomphaient par son silence. Il n'aurait donc à faire valoir devant les évêques d'Occident qu'une défense écrite, et des adversaires aussi habiles que les siens pouvaient l'altérer ou la réfuter en son absence. Il prit pourtant ce parti, et forma son appel à l'Église occidentale contre les décisions du concile de Constantinople et du conciliabule du Chêne. Il le fit avant que les quarante évêques de son parti eussent quitté Constantinople, parce qu'il désirait qu'ils attestassent, comme témoins, les choses qui s'étaient passées devant eux. Il voulut en outre que deux diacres repré-. sentant le clergé de Constantinople allassent confirmer par leurs déclarations la vérité des faits énoncés dans son appel et le témoignage des évêques ses partisans. L'appel fut libellé dans la forme d'une lettre adressée en nom collectif à Innocent, évêque de Rome, à Vcnérius de Milan, et Chromatius ^ d'Aquilée, Aquilée et Milan étant les deux plus grands sièges de l'Italie après celui de la ville éternelle, le premier de l'Occident comme de tout le monde chrétien. Il ne nous est resté que l'ampliation destinée au pape Innocent; mais on voit par la teneur même que les deux autres devaient être exactement pareilles. Elle commençait ainsi :

1. Haec ipsa etiam scripta est ad Venorium episcopum Mediolani, et ad Chromatium Aquiloiie episcopum. Clirys., Epist. ad Innocent. Pap., in fine.

278 JEAiN CHRYSOSTOME

« A monseigneur le vénérable et très-saint évoque Innocent, Jean, en Jésus-Clirist, salut :

« Nous présumons qu'avant l'arrivée de cette lettre le bruit de l'attentat commis ici est parvenu aux oreilles de votre piété, La grandeur du crime est telle en effet qu'il n'est aucun recoin de runi\ers qui n'ait été indigné à ce récit. Partout il a excité le deuil et un long gémissement; mais, attendu que de si odieux forfaits no demandent pas seulement des regrets et des larmes, qu'ils réclament de prompts remèdes, et qu'il faut prudemment examiner comment peut se calmer cette tempête qui ébranle l'Église, j'ai exhorté mes seigneurs les très-honorés et très-révérends prélats Démétrius, Pansophius, Pappus et Eugenius à laisser là leur troupeau pour se confier à la mer, et après un long voyage recourir à votre charité, vous exposer les détails des choses, et solliciter de vos méditations un remède efficace à nos douleurs. Nous leur avons donné pour compagnons de ce voyage nos chers et honorés diacres Paulus et Cyriacus, qui, à défaut de lettres, présenteront verbalement à votre charité toutes les informations qu'elle désirera. »

Clirysostome entre ici dans le délaii des faits. Il peint sous des couleurs saisissantes l'audace et l'impudence de ïliéophile d'Alexandrie, qui, mandé à Constantinople pour s'y justifier de sa conduite envers les Longs-Frères, arrive avec une troupe d'Égyptiens embrigadés comme pour un combat*, refuse de voir l'évoque, de prier, de communiquer avec lui, d'entrer même dans le saint lieu, et, passant outre à la basilique épiscopale, qui se trouve sur sa roule, va s'héberger hors la ville ^ Viennent ensuite les intrigues,

1. Collecta multitudine ^gyptiorum eo velut praeludio declarare volens se ad bellum et prœlium venire. Chrys., ub. sup.

2. Ecclesiam non adiit juxta morem hactenus observatuin . . . sed

les manœuvres coupables qui préparent au conciliabule du Chêne : toutes les lois canoniques violées, les clercs de l'évoque corrompus, désertant son église pour se porter ses accusateurs, l'assemblée synodale, composée de ses adversaires, dirigée par ses ennemis déclarés, son refus constant de reconnaître de tels juges, son appel à un futur concile; puis sa déposition, qui ne lui avait point été signifiée, non plus que les libelles d'accusation, son enlèvement par des soldats et bientôt son rappel par un notaire de l'empereur, et sa réintégration dans son siège; enfin la fuite honteuse de Théophile sur une fragile barque, au milieu de la nuit, pour échapper à l'indignation du peuple.

A cet exposé succède celui des événements accomplis depuis son retour. Théophile est encore ici l'âme d'une nouvelle persécution. Devant un second concile qu'il avait lui-môme sollicité pour y présenter sa justification, Chrysostome est accusé non plus des prétendus crimes pour lesquels on l'avait déposé au synode du Chêne, mais d'un fait nouveau et inouï, d'être rentré dans son église sans absolution synodale, et ceci contrairement à certains canons du concile d'Antioche, comme si ce concile n'était pas arien, comme si Chrysostome avait joui de sa liberté dans tous les actes qui s'étaient passés, comme si sa déposition eût été juridique, son exil légitime, sa réintégration opérée par une volonté coupable. La lettre

egressus c navi, et vestil)iiluni ecclcsi» praRtftrgrnssiis, alicnl)! extra urbem diversatus est. Chrys. , loc. cit.

exposait tout cela, et aussi les persécutions exercées contre lui et ses frères par les officiers du palais impérial à l'instigation de certains évoques de Syrie, instruments et créatures de Théopliile. Çà et là éclatent dans ces pages de beaux morceaux- d'éloquence qui ne dépareraient point les homélies du grand évêque. Voici, par exemple , de quelle façon il retrace les scènes du samedi saint au baptistère de Sainte- Sophie. ■

« Gomment, hélas! vous décrire des scènes devant lesquelles pâliniit la tragédie la plus lamentable? Quelle parole humaine suffirait à les raconter? quelle oreille humaine les écouterait sans horreur^? Dans la journée du grand sabbat, lorsque déjà le jour inclinait vers le soir, une multitude de soldats envahit la basilique, chasse par la force tout le clergé qui nous entourait. Les sacrés autels sont assiégé-^, l'épée au poing; des femmes qui, à l'intérieur de l'église, avaient quitté leurs vêtements pour recevoir le baptême, sont dispersées et s'enfuient presque nues, frappées d'une épouvante horrible qui leur fait oublier et la pudeur et l'honnêteté de leur sexe. Plusieurs de ces infortunées sont blessées dans le baptistère; leur sang môme rougit les saintes eaux, et les sources salutaires de la régénération des hommes n'offrent plus que la couleur du carnage. Ce n'est pas tout. Les soldats forcent l'enceinte redoutable où les mystères sont cachés, et parmi ces hommes il y avait des païens; ils peuvent tout regarder, lout voir, et dans le tumulte le sang très-sacré du Christ est répandu sur leurs habits. Qu*eùt-on fait de plus dans une ville prise d'assaut par des barbares^?...» La

1. Quo pacto qui! inde acta siint deinceps narrare queam, qiiae omnem superant tragœdiam. Chrys., Epist. ad Innocent. Pap.

2. Sanctissimus Christi sangiiis, ut in tanto tumuitu, in prœdic-

lettre finissait ainsi : «Que dirai-je des autres églises, sinon qu'elles sont soumises à la même perturbation, aux mêmes déchirements? car le mal ne se borne pas à Constantinople, il envahit l'Orient tout entier. En effet, comme dans le corps humain, lorsque les humeurs découlent de la tête, les membres sont facilement atteints, de môme, lorsque dans cette grande cité le désordre et le crime jaillirent au dehors comme d'un gouffre puissant, ils eurent bientôt envahi les villes inférieures^ Partout aujourd'hui l'émotion et les factions dominent; partout les clercs s'insurgent contre leurs évêques, et les fidèles sont retranchés du corps de l'Église ou s'attendent à l'être; partout enfin cette peste pullule, et bientôt dans le monde entier on ne verra plus que ruines et attentats sacrilèges. A la pensée de ces maux, ô mes seigneurs très-heureux et très-révérés, prenez une résolution énergique, digne de votre zèle, de votre force, de votre constance; écartez, écartez, nous vous en supplions, ce fléau qui envahit les Églises, car si ce procédé passe en coutume de venir des régions les plus éloignées en la province d'autrui s'ingérer dans ses affaires, le chasser, le remplacer suivant son caprice, qu'en adviendra -t-il , sinon la guerre générale et un désastre universel?

« De peur donc que cette effrayante confusion ne s'étende partout, écrivez, je vous en supplie, déclarez par votre autorité que les injustices dont j'ai été l'objet en mon absence, et quand je ne déclinais pas un jugement véritable, sont nulles, sans force, sans valeur, et tombent d'elles-mêmes. Soumettez à la censure ecclésiastique ceux qui ont commis de telles iniquités, et moi qui suis innocent, qui n'ai été convaincu de rien, contre

torum vestes effundebatur, fiebantque omnia ut in barbarica captivitate. Chrys., Epist. ad Innoc. Pap.

\. Nam ut a capite malo humore effuso reiiqua niembra corrumpuntur; ita exortis hujiis magnae civitatis malis, relut ex fonte tumultus quacumque via progressi sunt. Chrys., ibid.

qui on n'a pu prouver aucune incrimination, ordonnez que je sois rendu à mon église, afin d'y jouir encore de la charité et de la paix qui m'unissaient à mes frères. Que si les auteurs de tant de maux veulent soutenir mes prétendus crimes, qu'on me communique les actes, que les libelles d'accusation soient mis sous mes yeux et sous les yeux de tous, que mes accusateurs se présentent et qu'un tribunal impartial et juste siège pour prononcer; je ne le récuserai pas, je ne le refuserai pas, je l'ai demandé, je le demande. Oui, qu'on me juge! Cela sera mon absolution, car tout ce qui a été fait contre moi l'a été contre toute raison, tout droit, toute règle, toute loi ecclésiastique. Une telle façon de juger est inconnue chez les barbares mêmes. Il n'y a pas de Scythes, il n'y a pas de Sarmates qui jugent un homme sans l'entendre^, et dans l'absence d'un accusé qui demande des juges et mille s'il le fout, et non des ennemis,et alTirme son innocence, et se dit prêt, en face de l'univers, à repousser toutes les imputations faites contre lui, nul homme au monde n'oserait le déclarer coupable.

« Daignez réfléchir à tout ceci que vous expliqueront plus longuement et plus clairement mes seigneurs les très-révérends évêques, et faire ce qui appartient à votre zèle et à votre amour actif du bien. Par là, vous n'assisterez pas seulement moi qui vous écris, vous assisterez toutes les Églises, et Dieu vous ea tiendra merci, lui qui fait toujours tout pour la paix des siens. Nous avons écrit les mêmes choses à Vénérius de Milan et à Chromatius d'Aquilée. Adieu dans le Seigneur. »

Ainsi que le disait Chrysostome dans sa lettre, quatre évêques de la minorité du concile , Démétrius de Pessinunle, en Galatie, Pansopliius de Pisidie,

1. Neque Scythae neque SarmatiB ita unquam judicarunt, judicium ab una parte ferentes, absente eo qui accusatur nec récusante udicium. Chrys., ub. sup.

Pappus de Syrie, Eugénius de Phrygie (on ignore le nom de leurs églises), s'étaient chargés de porter en Italie les trois ampliations de l'appel de l'archevêque, et il avait été convenu que les diacres Paulus et Cyriacus les accompagneraient au nom du clergé fidèle. On avait décidé en outre que la petite ambassade ne prendrait point la route de terre par crainte des embûches des évoques et des violences des magistrats ; quoique la route de mer fût plus longue et plus fatigante, elle fut préférée comme plus sûre. Les envoyés se procurèrent donc comme ils purent un navire en partance pour l'Occident, et après y être montés secrètement ils cinglèrent joyeux et pleins d'espérance hors des eaux de Constantinople.

Pourtant, quelque diligence que Chrysostome eût mise à se concerter avec ses amis et à rédiger son appel, il avait été devancé à Rome par la haine de Théophile. A peine le patriarche d'Alexandrie avait-il connu le second décret qui maintenait la déposition de son rival et le mettait hors de l'Église, qu'il s'était hâté d'en donner avis au pape Innocent, pour que celui-ci rompît immédiatement sa communion avec le condamné. Il avait à cet eiïet dépêché un lecteur d'Alexandrie, porteur d'une lettre par laquelle «le pape Théophile (c'est la formule dont se sert l'historien) avertissait le pape Innocent » de ce qui venait de se passer à Constantinople. Cette lettre, d'un ton impérieux jusqu'à l'insolence, ressemblait plutôt à une sommation qu'à un avis. Théophile y disait qu'il avait déposé Jean, sans expliquer avec qui, pour quelle cause et de quelle façon, comme si c'eût été un acte

de sa seule et suprême volonté. Innocent, en lisant cette lettre, fat étrangement surpris, se plaignit de l'arrogance des termes, et ne répondit pas*. Il y avait alors à Rome un diacre de Gonstantinople nommé Eusébius, qui s'y trouvait pour quelques intérêts de l'Église d'Orient. Ayant su ce que Théophile avait écrit à Innocent, il courut présenter à ce pape une requête où il le conjurait de ne rien précipiter, de ne point fixer encore son opinion sur les événements dont on l'entretenait, attendu qu'il en aurait bientôt plus ample connaissance : effectivement Démétrius et ses compagnons arrivaient à Rome trois jours après.

Les lettres apportées par ces évoques et les explications qu'ils purent y joindre révélèrent au pape Innocent la profondeur de l'abîme où l'Église orientale était tombée. D'autres documents arrivés sur ces entrefaites achevèrent de l'éclairer : c'étaient les actes mêmes du conciliabule du Chêne et du concile de Gonstantinople que lui remirent deux émissaires de Théophile, Pierre, prêtre d'Alexandrie, et Martyrius, diacre constantinopoUtain, du parti contraire à l'archevêque^ Devant cette lumière soudaine. Innocent recula effrayé. Il vit qu'il ne s'agissait plus pour lui

1. Primus omnium venit Aloxandrinus lector cum Theopliili papae litteris, in quibiis referebat se deposuisse Joannem. Quibus loctis, boatus papa Innocentius parum abfuit quin temeritatem Theophili atque superbiam condemnans exhorresceret... ad haec dubius aiiimi manobat rescribere nolens... Pallad., dial., p. 44.

2, Paucis post diebus rursus advenit presbyter quidam Theophili Petrus cum Martyrio ecclesiae Constantinopolitanœ diacono, qui reddlderunt ejus litteras, et quosdam actoruiu commentariolos... Pallad., dial., p. 10.

ET L'IMPÉRATRICK EUDOXIE. 283

d'une question personnelle telle que le patriarche d'Alexandrie l'avait posée, à savoir si le pape de Rome retirerait ou continuerait sa communion à l'archevêque condamné ; une question plus générale et qui tenait à la discipline de l'Église universelle dominait la première. Les deux conciles dont Chrysostome appelant incriminait les décisions semblaient avoir accumulé, comme aveuglés par la passion, les irrégularités et les violences ; leur procédure choquait les plus simples règles de l'équité; leurs jugements, rendus sans contradiction et par des ennemis déclarés de l'accusé, choquaient encore plus celles de la conscience, et enfin de grands prélats orientaux y avaient joué un rôle indigne du caractère épiscopal ; pour l'honneur de l'Église, les actes de ces conciles devaient être à leur tour jugés. Puis, quelle scandaleuse violation des lois les plus salutaires de la hiérarchie ecclésiastique ! Comment concevoir qu'un évêque, appelé régulièrement à gouverner une église par le libre choix de celle-ci et sous l'invocation du Saint-Esprit, puisse en être dépouillé par un autre évêque envieux, ameutant contre lui des haines jalouses et réunissant en concile, pour la satisfaction de ces haines, des évêques faibles ou corrompus, sous la pression de la puissance extérieure? Et que dire encore quand l'évêque dépouillé était le second du monde chrétien , celui de la nouvelle Rome? L'impunité de ces faits ouvrirait la porte à des désordres incalculables, ou plutôt l'Église constituée par le Christ et ses apôtres n'existerait plus. Lorsque Innocent réfléchissait sur les remèdes applicables à ce mal, il n'en trouvait que dans un concile

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œcuménique qui annulerait les opérations des deux synodes de Constantin ople et du Chêne, et ferait rentrer sous les stricles lois de la discipline l'Église orientale dévoyée. Il lui semblait aussi que, dans le cas présent et en ce qui concernait Chrysostome, il fallait exclure du tribunal œcuménique les partisans déclarés de l'archevêque comme aussi ses adversaires déclarés, afin que le procès fût repris à nouveau par des esprits non prévenus et des consciences libres de tout engagement antérieur ; il en excepta pourtant Théophile d'Alexandrie, l'âme de tout le complot et le meneur des deux synodes. En y appelant Chrysostome, il trouvait juste d'y placer en face de lui son ennemi, non comme juge, mais comme accusateur.

Honorius faisait alors dans la ville éternelle un de ces rares et courts- séjours qui signalèrent son principat. Il approuva de grand cœur la proposition d'Innocent en ce qui concernait la convocation des évêques occidentaux; mais, souvent inconsidéré, soit qu'il traitât ses propres affaires, soit qu'il s'ingérât dans celles des autres, il se porta fort pour son frère Arcadius, à qui il appartenait de convoquer les évêques d'Orient. La suite prouva qu'en prenant un tel engagement Honorius avait trop présumé de son influence fraternelle sur ce collègue, et pas assez de celle de l'impératrice Eudoxie. Tandis que le pape de Rome vaquait ainsi avec sa sagesse accoutumée aux préliminaires du concile, Vénérius de Milan et Chromatius d'Aquilée, armés des deux lettres de Chrysostome, travaillaient à lui gagner des amis parmi les évêques de la Haute-Italie. Les bons offices de Vénérius méri-

tèreiit les remercîmenls du persécuté, qui lui écrivit deux fois du fond de son exil, et Chromatius reçut de son zèle à soutenir cette juste cause un témoignage plus éclatant encore dans un rescrit de l'empereur Honorius. Tout livré qu'il était aux soins matériels, Innocent ne négligeait point les moyens spirituels qui pouvaient appeler sur sa sainte entreprise l'appui et la bénédiction du ciel. Il ordonna un grand jeûne dans toute l'étendue de l'Église romaine, et on le vit lui-même, donnant l'exemple, invoquer avec larmes au pied des autels la miséricorde de Dieu pour le retour de la justice parmi ses frères et le rétablissement de l'union dans les Églises.

En même temps il écrivit deux lettres : l'une à Chrysostome en réponse à son mémoire d'appel, l'autre à Théophile, lui signifiant sa prochaine convocation au concile œcuménique. La première est empreinte d'une réserve que l'on conçoit fort bien de la part d'un futur juge ; toutefois, sous ces froides apparences, on voit percer une noble confiance dans le bon droit de l'accusé et une ardente compassion pour ses maux. « Il ne faudrait pas, mon très-vénérable frère, lui écrivaitil, que l'affliction eût plus de force pour vous abattre que la bonne conscience pour vous consoler*. Étant, comme vous êtes, maître et pasteur de tant de peuples, vous n'avez pas besoin qu'on vous rappelle que les persécutions ne font qu'éprouver la vertu, quand la vertu se montre supérieure à leur violence. La bonne con-

1. Ne contumelia plus virium habeat ad opprimendum quam bona conscientia ad spem coïifinaanda.m. Episl.Pap, Innocent, ad Chrys.; — Sozom., vui, 26.

science en effet est un invincible rempart contre tous les accidents injustes, et ceux qui ne les savent point endurer patiemment et avec résignation découvrent, par cette lâcheté même, le mauvais état de leur âme... La vôtre, purifiée grâce à de longues souffrances, sera conduite au port par la miséricorde du Sauveur, qui vous regarde et vous considère du haut du ciel. »

La seconde, écrite d'un style tout différent, fait voir le peu d'estime d'Innocent pour le patriarche d'Alexandrie, et comment il appréciait déjà sa conduite. Elle était conçue en ces termes : «Mon frère Théophile, nous avons résolu de recevoir dans notre communion vous et Jean notre frère, ainsi que nous vous l'avons déjà déclaré*. Persistant dans le même sentiment et dans la même volonté, nous ne pouvons que vous répéter la même chose. Quand vous nous écririez là-dessus mille fois, il n'est pas possible que nous nous séparions de la communion de Jean, sinon après un jugement équitable et légitime, attendu que nous sommes instruit de ce qui s'est passé là -bas d'étrange et de condamnable. Si donc vous êtfs sûr de votre conscience, rendez-vous promptement vous-même au concile qui doit se tenir bientôt en Jésus-Christ, et mettez-vous en état d'y procéder selon les canons et décrets du concile de Nicée, car l'Église romaine n'en reçoit point

1. Frater Théophile, nos quidem habemus te et fratrem Joannem nobis communicantes , ut et in prioribus litteris mentem nostram manifestam fecimus, ac ne nunc quidem ab eo proposito desistentes, rtusus eadem tibi scribimus, et quotiescumque ad nos miseris. . Epist. Pap. Innocent, ad Theophil. P. M.

d'autres en ces matières. » — Cette déclaration regardait les canons d'Antioclie. — u Que la raison soit de votre côté, et je n'hésiterai pas à reconnaître l'excellence de votre causée »

Cette lettre parvint sans encombre à Théophile; l'autre, confiée au diacre Cyriacus, n'eut pas le même bonheur : les événements s'étaient précipités dans l'intervalle, et Chrysostome n'était déjà plus à Constantin ople.

Tandis que ces choses se passaient à Rome, la faction ennemie de Chrysostome, inquiète de ce qui pouvait arriver et irritée des lenteurs d'Arcadius, contre lesquelles se brisaient jusqu'aux volontés impérieuses d'Eudoxie , cherchait quel incident nouveau pouvait décider cet esprit flottant ou trancher l'affaire sans lui. Ce que redoutaient surtout Sévérien et les évêques ses complices, c'était une intervention de l'Église romaine et de l'empereur Honorius, qui changerait leur querelle privée en question d'État; leur impatience d'en finir était devenue comme de la rage. Des hauts rangs de l'épiscopat, cette agitation haineuse descendait jusque dans les bas-fonds où le crime paraît un moyen naturel de dénouer une difficulté. Un homme

1. Sistc te ad synodum qure secundum Christum cogitur; et ibi expositis criniinationibus sub testib«s Micœni concilii canonibus (alium enim canoncm Roniana non adniittit ecclesia) irrefragabileni securilateai habcbis. I-pist. Pap. Innocent, ad Theophil., F'all., dial., p. 20.

faisant toutes les contorsions d'un possédé du diable alla s'établir un matin devant le palais où l'archevêque était détenu, épiant, au milieu de ses simagrées qui détournaient l'attention, le moment où les portes s'ouvriraient pour se précipiter dans la cour et gagner le vestibule. 11 le fit en effet ; mais on eut le temps de le saisir, et on le trouva armé d'un poignard^ Nul ne douta qu'il n'eût le dessein de tuer Chrysostome, et la foule attirée par le bruit le conduisit devant le préfe de la ville pour qu'il y fût interrogé; Chrysostome, informé du fait, envoya demander aussitôt la grâce de cet homme. Le préfet ne se le fit pas dire deux fois^

Quelques jours après, la même aventure fut tenlée par un autre homme qu'avait encouragé peut-être l'impunité du premier. Celui-ci portait l'habit d'un esclave ou d'un domestique. On l'avait vu rôder près du palais, étudiant les habitudes des serviteurs, qui depuis le récent événement semblaient être sur leurs gardes. Les portes ayant été ouvertes, il prit sa course de la rue où il était posté jusqu'à la demeure épiscopale, comme s'il eût été chargé de quelque missive importante pour l'archevêque. Un passant à qui ses allures parurent suspectes l'arrêta sur le seuil en lui demandant ce qu'il voulait; celui-ci lui répondit par un coup de couteau qui lui pénétra dans la poitrine \

1. Vir quidam dsemoniacus aut dœmoniacum siniulans deprenditur, pugionem habens, taaquam ad Joannem occidendum paratus. Sozom., VIII, 21.

2. Joannes missis quibusdam episcopis... hominem liberari expostulavit. Sozom., ibid.

3. Servus... eflfuso cursu in sedes episcopales irrupit. Quem qui-

Aux cris du blessé, au sang qui jaillissait de la plaie, d'autres passants accoururent, mêlés aux gens de l'archevêque; on entoure le meurtrier, qui se défend et frappe encore deux hommes; puis, brandissant son poignard ensanglanté, il se fait jour à travers la foule déjà nombreuse, et parvenait à s'échapper, quand un habitant du quartier qui revenait du bain, averti par les cris, essaya de l'arrêter en le saisissant à bras-lecorps ; mais il tomba à son tour percé de coups K Son attaque et sa chute ayant ralenti la course du meurtrier, la foule put enfin lui barrer le passage. On se rue sur lui, on l'enveloppe, on le terrasse, on le traîne au prétoire du magistrat, qui n'eut pas la peine de le mettre à la question, car le scélérat avoua tout, et quand on le fouilla, on le trouva muni de trois couteaux acérés. Il confessa qu'il avait eu l'intention de tuer Chrysostome, qu'il avait reçu pour cela cinquante pièces d'or dont il était porteur, qu'il était domestique d'un prêtre nommé Elpidius' (ce prêtre avait figuré dans les rangs inférieurs parmi les ennemis les plus passionnés de l'archevêque), et qu'enfin c'était son maître qui l'avait poussé à ce crime. Le peuple exigeait qu'on fît ibonne et prompte justice de ce misérable, qu'il eût voulu mettre en pièces sur-le-champ. Le magistrat promit qu'on procéderait, toute affaire

dam ex iis qui forte illic aderant, cum agnovisset, impetum ejus repressit. causani cursus interrogans. lUenullo responso dato, protinus hominem sica percutit. Sozom., viii, 21.

1. Accurrens quidam ex balneo:.. hominem apprehendit : Ictalique Vulnere ab co percussus, exanimis concidit. Sozom., ibid.

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