‹ St. Jean Chrysostome et l'impératrice EudoxieChapitre 52 sur 93 · LIVRE VI · texte numérisé non relu

LIVRE VI

Procès criminel sur l'incendie. — Éyêques et clercs arrêtés. — Supplices de Tigrius et de Sérapion. — Interrogatoire d'Olympias, de Pentadia, d'Ampructé. — Nicarète. — Chrysostome conduit en exil; ses privations, ses souffrances. — L'air de Nicée le rétablit. — Son exil fixé à Cucuse. — Son voyage de Nicée à Césarée; il est pris de la fièvre quarte. — Dangers qu'il court sur le territoire d'Ancyre. — Il est mieux reçu en Cappadoce. — Toute la ville de Césarée accourt à lui, excepté l'évéque Pharétrius. — Quel était cet évêque. — Pharétrius complote avec les moines pour chasser Chrysostome de sa ville. — Apparition des Isaures dans la banlieue. — De l'Isaurie. — Une troupe de moines le force à partir; conflit de ces moines et de l'escorte. — Il se sauve dans une villa d'où Pharétrius le chasse. — Sa fuite nocturne; il est renversé de sa litière. — Événements de Constantinople. — Le schisme est complet. — Arsace succède à Chrysostome; son portrait. — L'impératrice Eudoxie meurt en accouchant d'un enfant mort. — Les ennemis de Chrysostome frappés de maux surnaturels. — Atticus succède à Arsace. — Triumvirat des patriarches de Constantinople, d'Alexandrie et d'Antioche. — Porphyre d'Antioche. — Désolation des Églises de Syrie sous l'oppression des patriarches. — Les catholiques orientaux recourent à l'évoque do Rome.

« Qui avait mis le feu à la basilique et amené cet effroyable désastre? — A quelle heure l'incendie avait-il éclaté, et dans quelles circonstances? » — Telles étaient les questions qui se croisaient de toutes parts dans Constantinople pendant les jours qui suivirent Tembrasement de Sainte-Sophie, et auxquelles répondaient vingt versions différentes*, mais se rattachant toutes à certains

1. Hiijus rei causam sibi vicissim ac mutuo impingebant. Sozom., vm, 22.

points principaux. En ce qui concernait les auteurs de l'incendie, ces points étaient au nomljrc de quatre.

1° C'était Jean qui, assisté des évoques ses partisans, de ses clercs et de ses diaconesses, avait mis le feu à l'église pendant le temps où on les y avait laissés seuls, avant son départ. Son motif était d'empêcher un autre que lui de prêcher dans cette chaire, théâtre de sa popularité et de sa renommée. Il espérait aussi que le feu, gagnant de proche en proche, pourrait atteindre le palais occupé par l'impératrice et l'empereur, et les envelopper tous deux dans la même ruine que l'église.

Cette version était celle des évêques et des courtisans, ennemis de Chiysostome. Les magistrats chargés de l'instruction judiciaire l'admirent pour un instant, puis reculèrent, comme on le verra, devant l'énormité de l'accusation; les évêques ne reculèrent pas. Antiochus, Acaclus, Gyrinus, Sévérien, en un mot « les sycophantes de Jean » (qualification que leur inflige l'histoire), envoyèrent au pape Innocent une relation dans laquelle ils dénonçaient l'archevêque comme le destructeur de sa propre église, et cette odieuse dénonciation resta annexée aux pièces que le pape réunissait a Rome en vue du concile œcuménique.

2" Les coupables étaient des païens et des juifs qui, au plus fort du tumulte dont le départ de Chrysostome avait été suivi dans l'intérieur de Sainte-Sophie, voyant tant de chrétiens rassemblés dans une même enceinte, avaient eu l'idée infernale de les brûler tous avec leur église ^

1. Joannis Insidiatores , accusando fautores illius, quod synodî

30't JEAN CHUYSOSTOME

Cette version venait évidemment des chrétiens; mais elle prit peu de consistance comme invraisemblable , et ne figura point dans l'instruction judiciaire qui s'ouvrit bientôt. Il était peu croyable, en effet, vu le peu de distance qui séparait la grande Curie de la basilique chrétienne, que des païens se fussent imaginés d'allumer dans celle-ci un incendie qui pouvait aisément gagner l'autre et détruire, avec leur plus beau temple, leurs simulacres les plus révérés.

3" C'étaient des joannites du peuple qui avaient commis le crime, par vengeance, pour punir la ville et l'empereur des violences exercées contre leur idole, et faire que nul autre évoque ne vînt occuper le siège de Jean*.

Cette version devint la plus accréditée : elle servit de base à l'enquête des magistrats, et elle est restée dans l'histoire comme la plus probable; plus d'un écrivain ecclésiastique n'hésite même point à l'admettre. L'hypothèse, du reste, était très- dangereuse comme base d'une information judiciaire, car le soupçon, n'attaquant personne en particulier, attaquait tout le monde, et on se trouvait conduit presque malgré soi à englober de hauts et respectables personnages dans la complicité d'un crime que pouvaient avoir commis quelques furieux aveuglés par le fanatisme.

judicium moleste, tulissent: isti vero calumniam se pati asseverantes, sibiqne imputari faciiius illorum qui ipsos una cum ecclesia incendere voliiissent. Sozom., viii, 22.

1. Quotquot hujiis studiosi erant, dum lioc agunt ut post eum nuUus designaretur episcopus, urbem igni perdendam statuant. Zosim., V, 24.

L'idée d'un complot en ressortait naturellement, et c'est ce que, avec une grande bonne volonté, exploita le zèle des magistrats romains.

k° Une quatrième version circula encore à côté des trois autres; mais celle-ci provenait manifestement d'amis exaltés de l'archevêque, admirateurs de sa sainteté comme de son génie, et qui se le représentaient entouré déjà de l'auréole céleste. Cette version était celle-ci : on avait vu, pendant la tempête qui ébranlait la basilique du faîte jusqu'aux fondements, la voûte s'entr'ouvrir et une colonne de feu descendre sur le trône épiscopal, embraser ce trône et se répandre de là en longues spirales de feu dans toutes les parties de l'édifice. Cette hypothèse qui faisait Dieu môme auteur de l'incendie resta confinée à peu près dans le cercle des adorateurs mystiques de l'archevêque. Personne ne l'invoqua dans les débats du procès, et les lettres de Chrysostome n'en parlent point; néanmoins Palladius y fait allusion dans ses dialogues, et un chroniqueur de la fin du siècle la reproduit purement et simplement, comme un fait dont il ne paraît pas douter*.

Telles étaient les suppositions sur les causes de l'incendie; quant à l'heure où il était apparu pour la première fois, les témoignages se divisaient encore plus. Les uns prétendaient que le feu avait éclaté quelques instants seulement après la sortie de l'archevêque, ce qui semblait corroborer les idées de ses accusateurs; suivant d'autres, on ne l'avait aperçu que beaucoup

t. Marcel. Coin., Citron., ad ann. 'iOi.

plus tard, vers le soir; une troisième version le reculait jusqu'au lendemain matin : suivant elle, des joannites enfermés dans l'église l'auraient allumé avant de sortir, et l'incendie, après avoir couvé toute la nuit, aurait fait irruption au lever du jour. Une circonstance admise à peu près par tout le monde, c'est que la flamme jaillit d'abord du trône de l'archevêque, et que l'embrasement, excité par le vent, prit une force, une extension si grandes, qu'en moins de trois heures, basilique, curie, demeures particulières, tout était consumé ^

Sous ces nombreuses préoccupations de l'opinion, l'enquête judiciaire commença. Le magistrat chargé de l'afTaire, Studius, préfet de la ville, obéissant aux préventions de la cour, lança un mandat d'arrêt contre les deux évêques Eulysius et Cyriacus et quelques clercs métropolitains qui accompagnaient Chrysostome dans sa marche vers l'exil; contre Chrysostome, il ne l'osa pas. L'exilé suivait alors, avec son escorte de prétoriens, la grande route qui conduisait de Chalcédoine, où il avait débarqué, à Nicée de Bilhynie, qui devait être la première halte de son voyage. Ses compagnons et lui cheminaient tristement, sans se douter que l'église qu'ils venaient de quitter n'était plus maintenant qu'un monceau de décombres et de cendres. Ils se trouvaient déjà fort loin de la côte, lorsqu'ils furent rejoints par l'offlcier porteur du mandat d'arrêt et un groupe de cavaliers, accourus derrière eux de toute la vitesse de leurs chevaux. A la nouvelle qu'ap-

1. Flamma ignis qnœ de beati Joannis throno nata fuit, subito ecclesiam Constantinopolitanam conflagravit, vicinamque ecclesiae nrbi^ faciem, serpens... exussit. Marcel. Com., ann. 404.

ET L'IMPÉKATRICE EUDOXIE. 307

portaient ces hommes de l'embrasement de Sainte- Sophie, l'archevêque et ses compagnons furent d'abord consternés; mais leur surprise se changea en indignation lorsqu'ils surent qu'eux-mêmes étaient accusés d'avoir mis le feu, et qu'ordre était donné par le préfet de les conduire dans les prisons de Constantinople, enchaînés comme des criminels, pour y répondre sur cette accusation ^

Le mandat d'arrêt, comme on l'a vu, ne concernait point Chrysostome; mais Chrysostomc voulut y être compris, « Je ne me séparerai point de mes frères, disait-il avec animation; s'ils sont coupables, je le suis; s'ils sont les instruments d'un crime, j'en dois être l'auteur ou le provocateur. Il faut que je sois interrogé, que mes amis et mes ennemis sachent bien si je suis un incendiaire ou non. » L'officier n'avait pouvoir de rien décider là-dessus, en dehors du mandat du juge; il se borna donc à recevoir une protestation écrite que lui remit l'archevêque. Elle était conçue en ces termes : « Quoiqu'on d'autres circonstances vous ayez refusé de m'ontendre sur les incriminations portées contre moi, il faut pourtant bien que vous m'entendiez sur le fait de l'incendie de mon église, puisque vous m'accusez d'en être l'auteur ^ « L'archevêque, on le voit, avait doviné sans peine qu'une si outrageante pensée n'avait

1. Cyriacus et Eiilysius...cuin reliquis clericis vincti,adducti atque innocentes comprobati, postea dimissi sunt. Pallad., dial., p. 37. — Episcopos et clericos qui una cum Joanne profecti fnerant, Chalcedonem adductos, cnstodio? manciparunt. Sozom., \iii, 22.

2. Et si in aliis non dedistis mihi locum dcfensionis, saltcm in rébus ecclesise audiar, an auctor sim, ut diciti'', ejus incendii. Pallad., (liai., p. 37.

pu venir que des évêques et des courtisans ses ennemis. Pendant qu'il écrivait, les fers étaient mis aux mains de ses compagnons ', que les cavaliers firent rétrograder vers les prisons de Chalcédoine, d'où ils furent transférés dans celles de Constantinople, et enfin relâchés, à la condition de ne plus reparaître jamais dans la ville impériale.

A leur départ, Chrysostome resta atterré. Il était seul désormais, complètement seul; plus d'amis pour épancher son cœur, pour le plaindre, pour l'assister dans les défaillances fréquentes de sa santé, car on lui avait refusé d'emmener un domestique pour le servir; il n'avait plus autour de lui que des soldats grossiers, ses gardiens. Qu'allait-il devenir, par un voyage si pénible, sous les ardeurs de la canicule, avec des infirmités dont la fatigue et le chagrin aggravaient encore le poids? Dans cette extrémité. Dieu, son unique recours, ne l'abandonna pas. Son escorte, ainsi que je l'ai dit, se composait de prétoriens, hommes simples et rustiques, mais plus pitoyables que ceux dont ils exécutaient les volontés. La scène à laquelle ils venaient d'assister les avait émus, et ils se prirent d'une compassion involontaire pour ce prêtre presque mourant, que le peuple aimait, et dont le nom avait retenti bien des fois à leurs oreilles. En le voyant en proie à tant de soullrances de corps et d'esprit, ils se firent un devoir de l'assister et de faire l'office des serviteurs qui lui manquaient, quoiqu'il s'y refusât et les repoussât doucement. C'étaient eux qui cherchaient à lui pro-

Page 1