Chrys., Epjsf
sonnier dut se remettre en marche avec son escorte le 5 ou 6 juillet, se dirigeant vers Gésarée de Gappadoce ; mais, sur le point de quitter Nicée, il adressa à sa chère fille Olympias cette lettre charmante, où il veut la rassurer sur la disposition de son âme et sur sa santé : «A mesure qu'augmentent nos épreuves, nos consolations augmentent aussi, et nous concevons de plus riantes espérances pour l'avenir; tout maintenant semble nous venir à souhait, nous naviguons le vent en poupe. Qui l'a vu? qui l'a entendu? Des roches et des récifs cachés sous l'eau, des tourbillons et des courans qui se choquent avec' bruit, une nuit sans lune, un brouillard épais, des précipices, des écueils... et pourtant, sillonnant de notre navire une pareille mer, nous n'y sommes pas plus mal que ceux qui se balancent mollement dans le port ^ Méditez sur ces choses de votre côté, ma très-religieuse dame, élevezvous au-dessus de ces tumultes et de ce fracas, et informez-moi de votre santé; je vous en prie. Quant à nous, nous sommes vraiment bien et même joyeux, car notre . corps a gagné des forces, et l'air que nous respirons est pur-... Une seule chose nous manque, c'est d'apprendre avec certitude que votre santé n'a point souffert ; faites en sorte que je le sache, afin que j'obtienne encore cette joie et que je puisse en reporter la reconnaissance sur mon seigneur et très-doux fils Pergamius. Si vous voulez bien nous écrire, confiez-
1. Et tamen per ejus modi mare navigantes nihili) pi'jore statu sumus quam qui in portu jactantur. Chrys., Epist. H ad Olymp.
2. Nos eriim et in commoda corporis valetudine et in animi hilaritate degimus. Id,, ibid.
lui vos lettres, car c'est ua ami sûr qui nous est sincèrement atlaché et qui révère plus que personne vos vertus et votre piété. »
La route de Nicée à Gueuse par Césarée, seconde halte du voyage, traversait la Plirygie et une partie de la Cappadoce. Au sortir de Nicée et à quelque distance de cette ville, elle longeait le fleuve Sangarius, en remontait le cours, et pénétrait avec lui dans les deux provinces phrygiennes appelées Galaties. Dans le voisinage du fleuve, le pays, quoique pauvre, était habitable ; mais quand on sejelaitdans l'intérieur, on ne trouvait que des plaines sans fin, d'une terre noire et bitumineuse qui ressemblait à de la cendre, et produisait pour tout fruit de sèches et maigres prairies ^ Le voyageur n'y rencontrait que de rares habitations et d'immenses troupeaux de moutons d'une laine âpre et courte qui parcouraient la campagne sous la conduite de quelques bergers. Comme l'itinéraire de l'escorte lui prescrivait d'éviter les villes, elle ne s'arrêtait guère que dans des villages où on trouvait pour toute nourriture du pain dur et moisi qu'il fallait faire détremper dans l'eau ; encore cette eau, tirée de i)uits profonds, était-elle saumâtre, nauséabonde, et plus propre à provoquer la soif qu'à l'éteindre. Quant aux bains dont Chrysostome avait besoin, on eut toutes les peines du monde à les lui procurer. Pendant la roule, sa souffrance devint extrême, et la fièvre le reprit pour ne plus le quitter^; ils avaient sur leur tête un soleil
■I. Pline, Hist. nat., VI, 9.
2. Continuis nitnirum febribus dejectus. Chrys. , Epist. Il ad Olymp.
torride, sous les pieds une poussière presque aussi chaude, et nulle part un souffle de brise ou un arbre qui leur procurât quelque ombre. C'eût été peu encore, si l'inclémence du ciel n'eiYt été surpassée par celle des hommes. Tant que Ghrysostome chemina dans la seconde Galatie, sur les terres du diocèse de Pessinonte, dont l'évêque Démétrius était son ami, et poursuivait même alors en Italie la défense de sa cause, il eut affaire à des populations incultes et peu hospitalières sans doute, mais qui ne lui montrèrent aucune malveillance. 11 n'en fut pas de même dans la Haute- Galatie, sur les terres du diocèse d'Ancyre. Le métropolitain de cette ville, Léontius, avait été un des adversaires les plus acharnes de l'archevêque et l'orateurqui avait soutenu plus particulièrement au dernier concile la validité des canons d'Antioche. Il était vainqueur, mais la victoire ne l'avait point fléchi. En traversant les villages de sa juridiction, Ghrysostome courut, à ce qu'il paraît, les plus grands dangers. Que se passa-t-il alors, et de quelles embûches parle l'histoire? Les populations ameutées par leur évoque se portèrentelles à des violences, à des menaces de mort contre l'exilé? Léontius joua-t-il dans ces menaces et dans ces violences un rôle personnel? Nous l'ignorons. Un mot de Ghrysostome peut nous porter à supposer toutefois que le péril avait été grand, et que, « échappé au Galate\ » ainsi qu'il l'écrit à Olympias, il put saluer dans la Gappadoce une terre de délivrance.
I. Quum Galata illo qui etianv nobis pœne mortem miiiitatus est, defmicti, jam io Cappadociam ingredi pararemus.... Clirys., Epist, 14 ad Olymp.
Là en effet un tout autre spectacle s'offrit à lui. Ce n'étaient plus des bandes de forcenés venant l'assaillir, l'outrage à la bouche ; des populations respectueuses, dévouées, l'attendaient à son passage ou accouraient en foule au-devant de lui. Il y avait là des hommes et des femmes de toute condition, des moines, des vierges, des solitaires descendus de leurs montagnes, tous déplorant avec larmes l'état où ils le trouvaient réduit. On les rencontrait par troupes dans les villes, dans les villages, sur les chemins; ils se disaient entre eux : « Mieux vaudrait que le soleil retirât sa lumière de la terre que de voir cette bouche d'or réduite au silence ^ » Chrysostome s'efforçait de les consoler; mais quand il leur disait: Ne pleurez pas ainsi pour moi , leurs larmes s'échappaient avec plus d'abondance encore : lui-même ne pouvait s'empêcher de pleurer avec eux. Un incident le frappa et le ramena cependant à de sérieuses réflexions. Comme il atteignait Gésarée, des personnes s'approchant de sa litière vinrent lui dire à plusieurs reprises : « Le seigneur Pliarétrius t'attend ; il parcourt déjà la route pour ne point manquer ta rencontre, car il ne souhaite rien tant que de te voir et de l'embrasser. Il rassemble même les moines de la ville pour célébrer ta bienvenue ^ )) Ces propos ne furent pas sans inquiéter Chrysostome. Pharétrius en effet, métropolitain de
1. Satius fuisset solem radios suos subtrahere quam Joannis os conticcre. Clirys., Epist. 125 ad Cyriac.
2. Dominus Pharétrius te expectat ac quaqnaversnm iter facit ne tuo congressu fraudetur; nihilque non operae ac laboris suscipit quo te videat ac complcctatur... Monasteria etiam tiim virorum tum mulierum commovit, Chrys., Epist. ii ad Olymp.
Césarée, était ce même évêque dont nous avons parlé lors du concile de Constantinople, et qui, n'osant pas venir condamner Jean ouvertement par crainte du peuple, avait mandé à la cour qu'il souscrivait d'avance à tout ce qu'on déciderait contre lui^ Non moins méchant que Léontius, Pharétrius était de plus hypocrite et peureux, capable de toute espèce de crime, pourvu qu'il le commît dans l'ombre et avec sécurité ; le premier avait l'audace du brigand, celui-ci la lûchoté de rempoisonneiir. L'itinéraire qui faisait passer l'exilé par Césarée pour le conduire à Gueuse le contrariait vivement, et le jeta dans une grande perplexité, car enfin, s'il le traitait mal, il ne répondait pas au sentiment de son clergé, presque tout entier joannite, et démentait la comédie de commisération que lui-même avait jouée depuis le décret de bannissement; s'il le traitait bien, il s'exposait aux vengeances de l'impératrice et perdait le mérite de sa lâcheté. Il louvoyait donc, attendant quelque événement qui le tirât de peine et le débarrassât de cet hôte incommode. Il ne se trouva point à la porte de la ville, quoiqu'il l'eût annoncé, et ne fit point proposer à Chrysostome de descendre au palais épiscopal. Celui ci, comprenant ce qu'une telle conduite signifiait, accepta un logement qu'on lui proposa à l'extrémité même de Césarée^ Une nombreuse assistance composée d'habitants distingués de la ville, magistrats, bourgeois,
1. Civitate ne egressus quidem per litteras cum adversariis Joannis consentit. Pallad., dm/., p. 37. -
2. Hospitium in extremo urbis recessu nactus sum. Chrys., Epist. ii ad Olymp.
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savants et moines, l'y avait précédé pour le saluer; le clergé métropolitain semblait s'y trouver au complet, moins l'évêque^ Chrysostome , exténué de fatigue, brûlé par la fièvre, avait moins besoin de compliments que de repos et de visiteurs que de médecins ; il en demanda un. Il y en avait deux dans la compagnie-, ils s'empressèrent près de lui, l'entourèrent des soins les plus attentifs, se montrèrent, en un mot, à son égard des cœurs secourables et affectionnés. Un d'eux insista môme pour l'accompagner jusqu'à Gueuse. Ces honnêtes gens se nommaient Hymnétius et Théodorus. « Leur douce compassion, nous dit-il, lui fit autant de bien que leurs remèdes'*. »
Il commença donc à respirer un peu, et il est curieux de voir dans ses épancbements d'amitié avec quelle joie d'enfant il compare les souffrances éprouvées tout le long de la route au calme dont il ressent les premières douceurs. « Non, s'écrie-t-il dans une lettre à Tliéodora avec moins de ménagement sans doute qu'il n'en eût mis avec Olympias, non, les prisonniers dans leurs cachots et les forçats dans leurs mines ne souffrent pas ce que j'ai souffert dans ce voyage et ce que je souffre encore par intervalles^. Dévoré par une fièvre continue et obligé pourtant de voyager jour et nuit, tour à tour accablé par la cha-
i. Mihi clerici omncs, iiopulus, monachi, monachte, medici affuerunt, et quibiis perqaam ofliciose acceptas sum, omnibus famulantibiis etomnia mihi subministrantibus. Chrys., Epist. 14 ad Ohjmp.
2. A qiiibus non tam artis subsidiis quam commiseratione atque amicitia ciirabar, Id., ibid.
3. lis qui ad metalla damnati snnt et in vinculis tenentur graviora et atrocioiM p rtiilimus. Clirys., Epist. 120 ad Theodor.
leur et consumé par le besoin de sommeil, je n'avais personne pour me venir en aide dans mon déniiment de toutes choses. Enfin je suis à Césarée comme le nautonier dans le port après l'orage; mais la bonace de ce port est impuissante à réparer tout le mal que m'a lait la tourmente, tant les jours précédents m'ont exténué! A Césarée, je me sentis revivre quelque peu-, j'y bus de l'eau potable, j'y mangeai du pain qui n'avait ni dureté ni moisissure ^ je ne fus plus réduit à me baigner dans des fonds de tonneau, et je pus coucher dans un lit. J'aurais bien des choses à dire encore, mais je me contenterai de cela pour ne point trop vous émouvoir...»
■ Les nouvelles qu'il recueillit à Césarée ne levèrent que très imparfaitement le voile qui recouvrait pour lui les événements de Constantinople. La visite d'un ami qui venait de la ville impériale lui en apprit davantage ; mais il vit avec chagrin qu'il ne lui apportait de lettres ni de l'évêque Cyriacus, ni de ïigrius, ni même d'Olympias. Les informations que lui donna le voyageur étaient d'une date assez vieille, et se taisaient sur ce qu'il voulait le plus savoir. Que devenaient tant d'amis dont il avait tant à apprendre et qui restaient silencieux? Il écrivit deux jours après à Olympiaspour la réprimander doucement. « Voilà bien des lettres que je vous écris, lui disait-il, sur ce qui me concerne; mais les vôtres sont fort rares. Cela tiendrait-il à la difficulté de trouver des messagers? Je vous répondrai
1. Puram aquam bibi panerfique minime fœtidum ac praedurum comedi... Chrys., Epist. 120 ad Theodor.
non, car le frère du bienheureux évêque Maxime m'est venu voir il y a deux jours, et, quand je lui demandai s'il avait des lettres pour moi, il me dit qu'il n'en avait ni de vous, ni du prêtre Tigrius, ni de l'évêque Gyriacus et des autres prisonniers de Chalcédoine. Si vous savez quelque chose de leur sort, tâchez de me le mander. Quant à moi, je vais bien, et jouis jusqu'à ce jour d'une paix et d'une sérénité parfaites... Ne tourmentez pas mes amis sur ce qu'ils n'ont pu obtenir mon changement de résidence. Ils ont tout fait et ont échoué, je le veux, ils n'ont pu me venir voir, je l'admets; mais faut-il que j'admette aussi qu'ils n'ont pas pu m'écrire'? Témoignez ma reconnaissance à mes vénérables dames — les sœurs du trèsdigne évêque Pergamius — pour le zèle infatigable qu'elles déploient à mon intention. Je leur dois en effet les excellentes dispositions dont le gendre de ce seigneur, commandant militaire de la province, se montre animé envers moi, si bien que malgré ses hautes fonctions il a désiré me visiter ici. »
On aperçoit par cette lettre môme que son âme était loin d'être aussi calme qu'il voulait le persuader à sa pieuse et bien-aimée fllle. L'ignorance oii les circonstances le tenaient de ce qu'il eût voulu savoir l'excitait contre ses amis : il se croyait négligé, oublié, tandis que ces mêmes amis souffraient pour lui; mais à la première lettre, au premier signe d'affection, les ombrages se dissipèrent, et il ne lui resta que les
1. Portasse enimvolueruntnecpotuerunt. Esto autemistud non potuerint; an etiain scribere non potuerunt? Chrys., Epist, I2ad0lymp.
joies de l'amitié. Tel fut l'état de cette âme tourmentée et confiante jusqu'à la fin de son exil. Au reste il devait trouver à Gueuse, avec des nouvelles plus sûres et plus circonstanciées touchant les personnes et les événements, une abondance de lettres qui le dédommagerait amplement des privations qu'il avait subies durant son voyage ^ .
Le repos, l'air salubre, le bon accueil des habitants de Gésarée, améliorèrent rapidement son état; les soins d'Hymnétius et de Théodorus achevèrent de le remettre sur pied. « G'étaient, nous dit-il, de trèssavants médecins et des cœurs dévoués. » La nouvelle qu'il allait résider à Gueuse ayant pénétré jusqu'en Arménie, un riche seigneur du pays, nommé Dioscorus, qui possédait une maison dans cette ville, s'empressa de la lui ofTrir et envoya son intendant au-devant de lui jusqu'à Gésarée. Gependant l'affluence des visiteurs ne tarissait pas autour de l'exilé. Les premiers magistrats de la cité semblaient se faire un devoir d'y paraître, et le clergé lui fournissait toute une petite cour où l'évêque seul manquait. Des bruits venus jusqu'à Ghrysostome lui firent connaître que l'humeur de ce collègue inhospitalier devenait de plus en plus acre et malveillante à mesure que le séjour de son hôte se prolongeait. Tout lui déplaisait dans la présence du prisonnier, surtout la considération dont les plus hauts personnages l'entouraient et l'empressement de son propre clej'gé, où le métropolitain ne pouvait s'empêcher de lire une amère critique de sa