‹ St. Jean Chrysostome et l'impératrice EudoxieChapitre 68 sur 93 · Pullad., d/aL, p · texte numérisé non relu

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2. Triburius itaque cum militibus in congregatos impetum facen; jussus, plebem fustibus et saxis-cœdons, fugere compulsif. Sozo'u., vui, 23.

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tions deTant le juge, les incarcérations, la question pour la révélation des complices. Une des choses qui éloignaient le plus les joannites d'un rapprochement avec ce qui était pour eux le schisme, c'est qu'on les obligeait, à leur entrée dans les basiliques, d'anathématiser Chrysostome; ils préféraient à une pareille tyrannie les fers, les cachots, la torture. Quand les peines corporelles ne leur étaient pas appliquées, on leur faisait payer des sommes qui les ruinaient ^ On alla jusqu'à condamner à l'amende les corporations quand un de leurs membres était surpris dans les assemblées prohibées, ou les maîtres quand leurs serviteurs ou leurs esclaves se rendaient coupables du môme crime, les constituant ainsi gardiens de l'exécution de la loi. Toutes ces mesures iniques et cruelles, prises sur la sollicitation d'Arsace, justifiaient assez les termes énergiques dont se servait l'exilé, quand il écrivait qu'on avait livré la direction de rÊglise à un loup, non à un pasteur; à un pirate, non à un pilote, et que la santé des âmes était confiée aux soins non d'un médecin, mais d'un bourreau ^

Toutefois la persécution ne continua pas longtemps avec cette intensité, ou Arsace y prit une part de moins en moins directe. Au fond, ce vieillard n'était pas né persécuteur; il ne possédait ni l'activité ni la passion nécessaires pour être un Hérode ou un Néron : c'était tout simplement un ambitieux de peu de conscience,

4. Nobiliores vero et eos qui Joannis partes ardentius tuebantur, Custodiae tradidit. Sozom;, viii, 23.

'2. Lupiiin pro pastore, praedonem pto guberuatore, carniflcem pro mfcdico. Chrys., Epist. 2 dd Olymp.

et, quand il crut avoir acquitté suffisamment envers l'Impératrice la dette de son épiscopat, il voulut en jouir et se reposer. Acacius, Antiochus, Sévérien et les autres « cabaleurs et sycophantes de Jean, » suivant un surnom bien mérité, eurent beau le stimuler et le réprimander; il les laissa dire et ne fit rien. Quelques écrivains religieux vont même jusqu'à louer sa douceur, comme si l'on pouvait donner le nom d'une vertu à la mollesse et à l'inertie égoïstes. Antiochus et ses collègues avaient imaginé un plan qui devait leur soumettre tous les évêques de l'Orient au moyen d'un triumvirat des patriarches d'Alexandrie, d'Antioche, de Gonstantinople, auquel l'empereur attribuerait tout pouvoir sur les autres églises, et Arcadius y avait consenti. L'exécution de ce plan enveloppant dans le même réseau les joannites de toutes les provinces, le schisme, lui disaient-ils, sera sûrement étouffé. Quand il fallut se mettre à l'œuvre avec un homme aussi mou qu'Arsace, les cabaleurs y renoncèrent pour la reprendre en temps plus favorable, ainsi que nous le verrons bientôt. Arsace se trouva donc en butte à une double attaque de la part des joannites et de celle des , anti-joannites. Si les premiers prétendaient qu'il avait la faconde d'un poisson et la chaleur oratoire d'une grenouille, comme après tout le poisson, qui ne parle pas, s'agite et nage, les seconds le qualifièrent, d'après leur rancune, de vieux tronc pourri et de soliveau ^

Il se passa pourtant sous l'épiscopat de ce soliveau un événement considérable ; l'impératrice mourut le

i. Vêtus truncus. Simeon , ap. Niceph. Cal., xiii, 26.

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6 octobre, trois mois et demi après l'expulsion de Chrysostome; elle rendit Fume au milieu d'inexprimables douleurs, en accouchant d'un enfant mort. On raconta que l'enfant avait déjà cessé de vivre depuis trois jours, et tombait en putréfaction^ sans qu'aucun art humain pût délivrer la mère, lorsque par une inspiration désespérée celle-ci fit appel aux remèdes surnaturels. Un magicien mandé au palais lui apposa sur le ventre certains caractères magiques dont l'efTet fut, dit-on, de faire sortir l'enfant; mais la mère mourut à l'instant même"''. Quatre mois plus tôt, cet événement aurait remué tout l'empire et changé peut-être la face de l'Église d'Orient. Aujourd'hui que les faits étaient consommés, Chrysostome en exil, ses ennemis maîtres de toutes les positions ecclésiastiques, l'émolion générale fut à peine sensible. Les évêques de cour la regrettèrent, et son mari seul la pleura. Le faible Arcadius, habitué à porter son joug, ne pouvait se faire à l'idée de n'être plus mené ; mais il trouva dans son entourage d'autres tyrans qui surent continuer les traditions d'Eudoxie.

Dans le parti joannite, cette mort si imprévue, si rapprochée du départ de Jean et marquée d'un cachet si tragique, fut regardée comme un châtiment de Dieu. Un concours bizarre d'autres événements qui sem-

1. Cum nterum ferret jamque parfni esset vicina, fœtus in iilciu extinctas est; ac cum vellet senii, id frustra fecit, totosque dics quatuor moriuus fœtus in utero retentus computruit, atque uteri quoque abscessum effecit. Cedren., p. 33L

2. Cumque neque exiret fœtus et dolorum finis non esset, quidam litteras mapicas superposuit : quare et statim ejecit mortuum fœtum et simui animam miscrrirae cfflavit. Id., ibid.

blaient se rattacher à celui-ci par le lien d'une cause commune servit à donner à tout ce qui se passait une apparence de fatalité ou de justice divine. Beaucoup de ceux qui avaient poursuivi Chrysostome ou l'avaient condamné furent frappés de mort ou de maladies étranges dans l'espace de quelques mois. Les joannites aimaient à récapituler ces faits comme une preuve de la sainteté de leur cause, et les autres ne les entendaient pas sans une secrète terreur. Palladlus, le biographe et l'ami de Chrysostome, leur a consacré un long passage de ses Dialogues, et l'histoire ecclésiastique ne craint pas de leur reconnaître un caractère surhumain. Ainsi un des évoques, juge impitoyable de l'exilé au concile de Constantinople, se tuait raide quelque temps après en tombant de cheval; un autre, atteint d'une hydropisie purulente, était dévoré tout vivant par les vers; un troisième, malade d'un érésipèle de mauvaise nature, rendit l'âme au milieu d'épouvantables démangeaisons; un autre, accusateur et calomniateur de Jean, éprouva une telle enflure de la langue, qu'il ne pouvait respirer qu'à grand'peine, et avant d'être entièrement suffoqué il écrivit sur ses tablettes, pour que tout le monde le sût, qu'il subissait la peine de son crime^ Il y eut encore divers accidents de ce genre dont la superstition tira parti. Le plus grave sans contredit fut la mort de Cyrinus de Chalcédoine. Cet évêque, comme on l'a vu, s'était montré ennemi acharné de Chrysostome avant même que la persécu-

1. AHus iaflatajUt aiunt, lingua ciiin febre vehementi...in pngillari confossionem scripsit. Pallad., dial., p. 63.

tion ne fût commencée. Égyptien et créature de Théophile, on eût dit qu'il respirait toutes les passions du patriarche d'Alexandrie. Dans un conciliabule qu'il tenait chez lui avec quelques autres évoques antérieurement au synode du Chêne, cet homme, très-violent dans son allure et très-agité en ce moment, s'était choqué contre Maruthas, évéque de Mésopotamie, qui l'avait blessé grièvement en lui marchant sur le pied. La plaie s'envenima malgré tous les remèdes, mais n'empêcha pas le patient de venir cabaler contre Jean au concile de Constantinople; il fut même un des quatre ou cinq évêques qui prirent sur leur tête, pour rassurer l'empereur, la responsabilité de sa déposition. Après le concile, Cyrinus alla de plus mal en plus mal : la gangrène se mit à son pied, qu'il fallut couper, puis à la jambe, qu'il fallut couper aussi, puis à l'autre pied, tant ses humeurs et sa chair étaient corrompues. Le second pied ayant été retranché comme l'autre, la gangrène gagna les intestins, et Cyrinus expira dans d'effroyables tortures ^ « Voilà, s'écriaient les joannites et; même beaucoup de gens d'un esprit moins exalté, voilà la responsabilité qu'avait appelée sur lui Cyrinus*! »

L'imagination de l'empereur ne fut pas la dernière, comme on le pense bien, à s'émouvoir de ces rappro-

i. Putrefacto pede necesse liabuit eum abscindere. Neque enira id semel factum est, sed sœpius iterata sectio : totum enim corpus depascebat vis mali. Socr., vi, 19.

2. Plerique affirmabant Cyrinum hsec passuni esse propter probra et convicia quae in Joannem conjecerat. Socr., vi, 19. — Et cernere erat divinitus immissam iram variis pœnis bellum inferentem. Pallad., dial., p. 23.

I chements ; une suite de fléaux naturels dont Constantinople fut accablée sur ces entrefaites acheva de l'épouvanter. La ville fut ébranlée à plusieurs reprises par des tremblements de terre tellement violents que les chroniqueurs ont cru devoir leur donner place dans leurs livres. En même temps des orages se succédaient à de courts intervalles; la foudre tomba plusieurs fois dans l'enceinte des murs, tandis qu'une grêle d'une grosseur prodigieuse détruisait les moissons sur quelques milles alentour. Il n'en fallait pas davantage pour persuader à l'empereur que le courroux du ciel était véritablement déchaîné contre lui et contre ses sujets, et il écrivit à un solitaire d'une sainteté reconnue qui habitait le mont Sinai, pour obtenir ses prières, toutes-puissantes, disait-on, auprès de Dieu. Ce solitaire se nommait Nilus, et l'Église l'honore encore aujourd'hui sous le nom de saint Nil.

Nilus n'avait pas toujours été un pauvre moine caché au fond d'un désert. Il avait brillé à la cour du grand Théodose par la fortune, l'élégance des manières, la beauté du corps, par un esprit honnête et droit qui l'avait fait surnommer le Sage. Juste appréciateur de ses rares qualités, Théodose lui confia des postes importants, et entre autres la préfecture du prétoire d'Orient. Il s'était marié à une jeune femme qu'il aimait, et avait eu d'elle deux fils. Un matin, cet homme si favorisé de tout ce que le monde recherche déposa ses honneurs, dit adieu à sa femme, et partit, emmenant avec lui un de ses fils. Où allait-il? Il allait chercher la paix de l'âme que le monde ne lui avait point donnée, et consacrer son fils à Dieu sur quelque

itix JEAN CHUVSOSTOMK

montagne solitaire , comme le patriarche Abraham sur es hauteurs de Moria-, mais il attendait que le ciel lui indiquât sa demeure. Les déserts de TÉgypte et de la Syrie ne lui plurent pas; ils étaient trop peuplés de moines et trop voisins des villes; il ne s'arrêta que dans le grand désert d'Arabie, sur une des pentes du mont Sinaï. Il y trouva quelques anachorètes en petit nombre, vivant épnrs dans des cavernes: il les réunit, en attira d'autres, et avec l'argent qui lui restait de sa fortune, il construisit une église et un monastèreau lieu dit le Buisson, parce que c'était là que Dieu avait apparu à Moïse dans un buisson ardent. Le monastère voulut avoir Nilus pour abbé. Dans son nouvel état, l'ancien préfet du prétoire se distingua par des vertus austères dontla pratique s'unissait en lui à des connaissances profanes étendues et à de fortes études sur les Écritures, si bien que Nilus devint l'oracle des moinr ^ de son temps. On disait, tant il était prévoyant et secourable, que Dieu lui avait conféré le don de prophétie avec celui des miracles, et qu'il n'avait jamais rien refusé à ses prières.

Arcadius, qui l'avait connu enfant à la cour de son père, crut pouvoir recourir à lui avec confiance pour qu'il détournât la colère de Dieu suspendue sur la ville impériale et sur lui-même ; mais Nilus refusa de prier. « Comment veux-tu, lui répondit-il avec une sainte liberté, que j'ose prier pour une ville qui mérite par tant d'actes coupables la justice de Dieu qui la menace, une ville où le crime s'appuie sur l'autorité des lois, et qui a banni le très-heureux Jean, la colonne de l'Église, la lampe de la vérité, la trompette

du Soigneur? Tu demandes que je prie pour elle; mais tu le demandes à un esprit trop accablé d'affliction par l'excès des maux qu'ellea commise » Il lui dit encore dans une autre lettre : « Tu as banni Jean, la plus grande lumière de la terre, sans en avoir aucune raison, et pour t'être laissé aller trop légèrement aux mauvais consels de quelques évoques dont l'esprit n'est pas sain'^ Songe donc à toi, et après avoir privé l'Église catholique des pures et saintes instructions qu'elle recevait de lui, reconnais du moins ta faute et repens-toi. » Arcadius ne se repentit point. Les fléaux de la nature s'étaient calmés, et le prince, avec son insouciance habituelle, reprit le train des aiïaires, trouvant plus doux les mauvais conseils de ses flatteurs que les dures paroles qui lui venaient du Sinaï. Bientôt même, sous ses nouveaux maîtres, il oublia le gouvernement d'Eudoxie. La persécution ne vivait plus; mais l'esprit de persécution, les passions jalouses et haineuses subsistaient toujours, et continuèrent à pousser le faible empereur dans la voie où elles l'avaient jeté. Cependant Arsace mourut le 1" novembre ^05,dans le seizième mois de son épiscopal et la quatre-vingtdeuxième année de son Age, laissant le siège de Conslantinople vacant pour la seconde fois depuis le départ de Chrysostome. On ne le pleura guère : les persécutions de son début ajoutées à l'inactivité du reste de sa vie ne lui méritaient ni les larmes dos orthodoxes ni celles

1. Qiiomodo a me petis ui orarc digner... ciiin ipse pêne fiilguritus siin mœroris ignc, Nil, Ep. 233 ad Arcad.

2. Prœ mnlta levitate ab insanis quibusdam episcopis persuasus, Id., Ep. 232 af/ Arcad.

des schismatiques. On peut lire encore le jugement des contemporains sur son compte dans une sorte d'oraison funèbre burlesque recueillie par un écrivain des temps postérieurs. « Arsace mourut donc après avoir vécu seize mois sur le siège épiscopal sans y avoir fait œuvre d'homme vivant, lâche et engourdi qu'il était par nature, ou plutôt il n'existait plus depuis longtemps quand la mort le visita. 0 honte ! quel successeur, et de qui? Un vieux tronc substitué par un caprice des princes à un rameau vigoureux et florissant, un vieillard de quatre-vingts ans meilleur à placer sur un tombeau que sur un trône, un fou et un sot, inepte quand il parlait, stupide quand il voulait penser à quelque chose de raisonnable, plus comparable à une pierre, ci une bûche qu'à un être animé, digne tout au plus de passer sa vie dans le coin d'une chambre ou dans un lit , inutile à lui-même et aux autres , et indigne de regret. Tel fut Arsace, et tel il sortit de ce monde*. »

On ignore si l'évêque Sévérien ou quelque autre de la faction des sycophantes de Jean se présenta aux suffrages du peuple et du clergé pour la succession d' Arsace ; l'histoire nous dit seulement que les compétitions furent nombreuses , et les luttes tellement acharnées que l'interrègne dura quatre mois. Au bout de ce temps, le choix s'arrêta sur un prêtre de Gonstantinople qui portait aussi au front le sceau de la bête , car il avait témoigné plusieurs fois contre

1. Proh! pudor! quis cui? Vir octogesimum supergressus annum, tumulo magis quam throno appositus, delirus quidam ac desipiens, ad dicendum quidem ineptissiinus, ad cogitandum autem stupidissimus, ad faciendum vero ignavissimus. Simeon, ap. Niceph., xrir, 28.

l'évêque légitime au concile du Chêne et pressé sa condamnation. Trop d'ecclésiastiques en effet s'étaient compromis dans les dernières luttes, et les passions hostiles étaient trop prononcées pour qu'on pût s'attendre à voir nommer ou un joannite ou un homme tant soit peu soupçonné de l'être.

Le nouvel élu, nommé Atticus, était un Arménien originaire de Sébaste, où il avait passé son enfance parmi des moines macédoniens qui tenaient alors en ce lieu, suivant l'expression d'un écrivain ecclésiastique, «boutique de leur philosophie ^ » Devenu homme, l'Arménien quitta son pays, vint à Constantinople, et se laissa facilement convertir au catholicisme, plus par prudence que par doctrine, si l'on on croit le même historien. Il entra bientôt dans les ordres, et l'archevêque d'alors, soit Nectaire, soit son successeur, l'attacha à son église. Le jeune Macédonien, rompu aux études subtiles de son couvent sur la nature du Saint-Esprit et sa place dans la sainte Trinité, avait grandement négligé les lettres profanes et fit rire à ses dépens dans celte Église savante des Grégoire de Nazianze et des Ghrysostome, où les discours de Démosthène et d'Isocrate marchaient presque de pair avec les psaumes de David et les épîtres de saint Paul. Atticus fut donc taxé d'ignorance par ses confrères. Il apportait d'ailleurs avec lui un terrible accent arménien qui eût gâté dans sa bouche l'éloquence môme. Ces désavantages l'affectèrent à ce point qu'il n'osait

1. Sub quibusdatn monachis Macedonise heresim sectantibus qui tum Sebastse philosophise su» officinain habebant. Niceph. C»l., xiu, 29.

pas improviser et apprenait ses sermons par cœur'. Aussi ne trouva-t-il point de tachygraphe pour les recueillir, quoiqu'ils continssent, au fond, de très bonnes choses ^ Comme il était homme de résolution, il prit un moyen énergique de se corriger et de railler à son tour ses délracteurs. Se confinant dans une retraite absolue, il se mit à étudier nuit et jour, à l'insu de tout le monde, les grands mo.lèles de la littérature hellénique, et à corriger par des efforts sur lui-même ce que sa prononciation arménienne avait de trop choquant pour des Grecs, puis un beau jour il reparut dans la société de ses collègues, parlant mieux qu'eux d'Aristote et de Platon, et pouvant presque passer pour un Athénien ^ Tout le monde s'inclina devant cette volonté de fer, et Atticus dès lors jouit d'un grand crédit, comme homme de conduite cependant beaucoup plus que comme homme de science*. Il fut, sans trop se mettre en avant, un des meneurs des dernières cabales contre l'archevêque Jean, et c'est ce qui valut à sa candidature l'appui des évêques de la cour lorsque ses chances favorables commencèrent à se dessiner. Nommé vers la fin de février 406, il fut ordonné, comme Arsace, dans l'église des Apôtres, qui servait de basi-

1. Orationes a se compositas quas memoriter didicerat, in ecclesia recitabat. Socr., vu, 2.

2. In concionibiis vero ecclesiasticis mediocris, adeo ut sermone"^ illius non digui qui exscriberentur... viderentur. Id., ibid.

3. Probatissimos quosque vetcrnm sciiptores lectitavit. Sozom., vin, 27. — Tum denium qutim idiota seu rudis esse videretnr,... eos ctiam qui erudite cum eo agercnt, fefellit. Niceph., xiu, 29.

4. Natura magis quam disciplina prudens, in rébus agendis sunim» fuit dexteritatis. Sozom., viir, 27.

lique principale, tandis que Sainte-Sophie sortait peu à peu de ses ruines. Avec un pareil lionime, l'occasion parut bonne à la faction des sycophantes de reprendre et de réaliser enfin ce grand plan de domination générale ou plutôt d'oppression des Églises d'Orient que l'indolent Arsace avait laissé dormir dans ses mains. C'est ici le lieu de dire ce qu'était ce plan, et quelles effroyables douleurs l'exécution d'un pareil dessein fit tomber sur les catholiques des provinces.

La séparation que nous avons vue se former dans l'Église de Constantinople après la seconde condamnation de Chrysostome avait passé dans les diocèses voisins, puis dans toutes les provinces, et chaque église avait actuellement son parti joannite, qui maintenait la communion avec l'archevêque exilé, et son parti anti joannite, qui acceptait la communion de l'archevêque intrus. Les deux partis s'y faisaient la guerre, comme à Constantinople, avec un redoublement de vivacité qui répondait au tempérament asiatique ou syrien. En Syrie surtout, patrie du grand homme dont l'infortune aujourd'hui remplissait le monde, comme autrefois son génie, la cause joannite comptait de chauds partisans parmi les évêques et les clercs, et principalement dans la masse du peuple. Or les persécuteurs se disaient avec raison qu'on n'aurait gagné qu'une demivictoire, si l'on étouffait ce qu'ils appelaient le schisme à Constantinople en le laissant se développer ailleurs, et ils imaginèrent le moyen suivant de l'extirper dans tout l'empire. Ils proposèrent à l'empereur d'établir dans les trois grands patriarcats de l'Orient trois centres de communion religieuse auxquels tous les évêques

d'une certaine circonscription seraient tenus de se rattaclier sous peine de déposition et d'expulsion violente au besoin ; les trois patriarches étaient de plus investis du pouvoir de nommer eux-mêmes d'autres évêques à la place des récalcitrants. Leurs droits s'étendaient jusque sur la composition des clergés des villes, et toute résistance était punie d'excommunication ecclésiastique accompagnée de pénalités civiles; c'était en un mot la plus affreuse tyrannie pesant sur toutes les Églises, leur droit électoral supprimé, leurs libertés abolies, leur dignité foulée aux pieds. Les ressorts de ces potentats comprenaient, outre l'étendue de leur juridiction métropolitaine, certains territoires annexés ; ainsi le patriarche d'Alexandrie avait sous son pouvoir l'Egypte et très-probablement encore la Palestine ; le patriarche d'Antioche devait régner sur la Syrie, l'Arabie et la plus grande portion de l'Asie Mineure ; le reste des Églises ressorlissait au patriarche de Constantinople. Le faible Arcadius s'était empressé de donner la sanction légale à cette usurpation des droits ecclésiastiques, et il avait reconnu le triumvirat par une loi rendue du vivant d'Arsace, le 18 novembre 404. Cette loi est curieuse, et fera voir quelles étaient à cette époque les relations de l'Église et de l'Élat. Elle se divisait en deux parties d'après le dire des historiens, l'une concernant les assemblées des fidèles hors des lieux consacrés, l'autre les peines réservées aux évêques dissidents.

La première était ainsi conçue : « Que les gouverneurs des provinces soient avertis qu'ils doivent empêcher les assemblées illicites de ceux qui, méprisant

les églises sacro - saintes , essayent de se réunir autre part, et qu'en outre ceux qui séparent leur communion de celle d'Arsace, de Théophile et de Porphyre (très-révérés pontifes de la loi sacrée) doivent être mis hors de l'Église comme schismatiques ^ — Donné à Constantinople le 14 des calendes de décembre, sous le sixième consulat d'Honorius Auguste et celui d'Aristénetus. » La seconde partie de la loi, laquelle ne se trouve pas dans le code, mais a été reproduite par les écrivains contemporains, portait ces dispositions : « Si quelqu'un des évéques refuse de communiquer avec Théophile, Arsace et Porphyre, qu'il soit chassé de son siège, et que ses biens soient confisqués tant en argent qu'en propriétés foncières *. »

Ces lois oppressives que la mollesse d'Arsace ne lui permettait guère d'appliquer reçurent une nouvelle vie sous Atticus, qui porta dans l'exécution de ces mesures toute la rigidité de son esprit opiniâtre et froid, tandis que Porphyre, nouveau patriarche d'Antioche, y mettait les violences éhontées qui ont flétri à jamais son nom. Il est souvent difficile, quand on étudie l'histoire des dissensions religieuses, d'accepter comme tout à fait véridique l'appréciation des hommes d'un parti faite par des écrivains du parti contraire, et notre temps démontre assez qu'il peut en être de même

1. His qui ab Arsacii, Theophili, Porphyrii, reverendissimorum sacra; legis antistitum communione dissentiunt, ab ecclesia procul dubio repellendis... Cod. Theod., L. XVI, t. IV, 1. 5.

2. Si quis episcoporum cum Théophile, Attico, Porphyrio coramunicare noluerit, extorris ecclesia esto et facultatibus privatur. Niceph.) xui, 30.

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dans l'ordre politique ; toutefois le jugement porté sur Porphyre par tous les écrivains ecclésiastiques du temps semble si bien confirmé par sa conduite dans des laits avérés qu'on ne court pas grand risque de calomnier ici un mort en répétant co que disaient de lui les vivants.

Porphyre avait mené dès son enfance l'existence la moins conforme à l'état qu'il voulait embrasser, et ses instincts pervers, nous dit un historien, entretenus et nourris avec un soin tout paternel, n'avaient fait que se développer avec l'âge'. Débauché, coureur de futilités et de spectacles, passionné pour les mimes et vivant familièrement avec eux, ce qui était le comble du déshonneur, même pour un laïque, il cultivait en outre les sciences occultes et passait pour magicien-. En dépit de ces pratiques qui l'eussent dû exclure pour toujours du sacerdoce, il y parvint néanmoins à force d'intrigues et de bassesses, car il était souple, insinuant, flatteur des grands, habile à déguiser sous un air riant et satisfait les haines jalouses qui rongeaient son ftme. Porphyre était déjà vieux à l'époque de nos récits^. On eût malaisément soupçonné à un pareil prêtre, toléré plutôt qu'accepté dans le sacerdoce, l'ambition de l'épiscopat ; il l'avait pourtant, et comme il sentait aussi qu'il ne pouvait être qu'un évêque de

1, Virqnidem grandœvus, non minus iniprobiiatc veterator, qiiippe qnas cum illo diligent! cura nutrita caluerat, quam a;tate vetulus. ÎNiceph. Cal., xiii, 30.

'2. Pnestigiatoribus et aurigis atqiie iis qui inlionosto motu cum distorto crnre veteres fabulas exhibent, prteesse et convivari soliins. Pallad., (liai., p. 57.

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