LIVRE YII
Cucuse; sa situation son climat. — Chiyscstome accepte la maison d« Dioscoms accommodée pour lui. — La diaconesse Sabiniana, sa tante, vient demeurer avec lui. — Apreté de l'hiver; souffrances de l'exilé. — Ses lettres de consolation à Olympias. — De la maladie de la tristesse d'après les livres juifs et chrétiens. — Chrysostome combat la tristesse d'Olympias. — Elle vient de deux causes : la mauvaise situation de l'Eglise et leur séparation. — Olympias ne doit pas se scandaliser des maux de l'Église , ne connaissant pas les secrets desseins de Dieu. — La vie de Jésus-Christ et celle des apôtres n'ont été qu'un grand scandale pour le monde. — Leur séparation lui est cruelle : des amitiés spirituelles dans le christianisme : exemple tiré de saint Paul. — Visites que reçoit Chrysostome à Cucuse — 11 veut remonter la propagande chrétienne en Phénicie ; ses efforts, sa correspondance. — Il envoie aux missionnaires des reliques tirées d'Arabissus. — Les Goths catholiques perdent l'évêque qu'il leur avait donné et lui en demandent un autre. — Le diacre Modowar envoyé vers lui. — 11 entreprend la conversion de la Perse ; progrès du christianisme dans ce pays. — Rapports de Maruthas avec le roi lezdjerd. — Chrysostome appelle à lui Maruthas, qui refuse de le joindre.
Gueuse, où s'acheminait Chrysostome, était une petite et pauvre ville, ou plutôt une bourgade fortifiée, placée dans une profonde vallée du Taurus, au point de jonction des routes qui conduisaient de Cappadoce en Perse et des provinces syriennes dans l'Arménie supérieure. Comme station militaire, elle n'était pas sans importance: une garnison nombreuse et ordinairement bien choisie y veillait à la sûreté des rares voyageurs en passage et à la protection des habitants. Rien de plus désolé que ce pays, où l'on apercevait à peine de loin en loin quelques hameaux groupés autour d'une
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maison de maître; quant à la ville, elle était dénuée de toute ressource, même pour les premiers besoins de la vie* ! Un climat insupportable régnait dans la vallée, où Ton passait sans transition d'une chaleur lourde et étouffante, température de l'élé, à des froids d'hiver excessifs% et l'hiver commençait à Gueuse dès que la neige envahissait les hautes cimes du Taurus. Le flanc des montagnes, à perte de vue, élait couvert d'épaisses forêts et percé d'une multitude de cavernes où aurait pu loger à l'aise tout un peuple de troglodytes. "On montrait dans le nombre celle où les persécuteurs ariens, au temps de l'empereur Constance, avaient enfermé un autre exilé de Constanlinople, l'archevêque Paul, pour l'y laisser mourir de faim, et où ils l'avaient ensuite assassiné, parce qu'ils trouvaient sa mort trop lente. C'est dans cet affreux tombeau, au milieu de ces funèi)res pronostics, que l'impératrice Eudoxio avait fait reléguer Jean Chrysostome.
Il approchait de la ville, lorsqu'il vit accourir audevant de sa litière un homme empressé de lui parler; c'était Dioscorus', qui lui avait fait offrir sa maison par un de ses serviteurs à Césarée, et qui venait en personne la lui offrir de nouveau. Dioscorus, riche citoyen de Cucuse, possédaità la ville une maison bien accommodée pour l'hiver et muniedelout ce qui pouvait combattre le froid, et près de la ville une autre mai-
1. Ncc fjrum nec vénale quidquam hsec urbs habet. Clirys. , Epist. 14.
2. Cœli intempéries... neque enim sestas nobis minus quam frigus molestaest, utquce frigoris acrimoniam incontraiium imitetur. I(i,ibid,
3. Dominas meus Dioscorus hicerat. Chrys., Eptst. 13 ad Olymp.
son qu'il se proposait d'habiter pendant le séjour de 80)1 hôte'. Il expliqua toutes ces choses à Chrysostome, qui avait déjà accepté son offre à Césarée et se confondait en remercîmenls, quand un second personnage intervint. Celait un envoyé de l'évoque (car Gueuse, si petite qu'elle fût, avait un évêque), lequel mettait à la disposition de l'exilé la demeure épiscopale et sa propre chambre, la seule probablement qui fût convenable pour un tel hôte dans ce modeste palais. «Je ne sais, en vérité, écrivait à ce propos Chi'ysostome, s'il ne m'eût pas donné en sus son Irône d'évêque et son église, tant cet homme se montra pour moi bon et hospitalier^ » Le banni que les évêques, tout le long de sa route, n'avaient guère habitué à de pareils traitements, en fut touché jusqu'aux larmes; mais il avait promis à Dioscorus et resta fidèle à sa promesse.
Adeiphiiis (c'était le nom de ce bon évêque) trouva un digne rival dans le gouverneur de la ville appelé Sopaler, magistrat honnête et grave «qui est un père pour ses administrés, écrivait l'exilé, et s'est montré plus que cela pour moi^. » Aussi recommande-t-il à Olympias les fils de cet excellent homme qui étudiaient dans les écoles de Constanlinople. Tout le monde au reste, suivant l'exemple des deux chels de la petite cité, s'efforça d'adoucir ce que la pauvreté et la rudesse
1. Domnm nobis ad tolerandam liiemem idoiieam exstruit. Chrys., Epist. 13 ad Olymp.
2. Atvero urhis hujusce episcopus perquain humaniter nosexcrpit, tantamque erga nos caritatem praBsetulit, ut etiamsi fieri potuisset throDO quoqno suo nobis cessurirs fuerit. Cbrys., Epist. 125 ad Cyriac,
3. Plus officii erga nos cxhibuit quam a pâtre postulandum vidoretur. Chrys., Eptst. 64.
du pays avaient de cruel pour un vieillard malade. C'était à qui lui enverrait des villas voisines les choses nécessaires à son établissement, et sa porte était pour ainsi dire assiégée par les propriétaires ou leurs intendants. Il éconduisait avec douceur cette foule obligeante. « Dans ce pays où l'on manque de tout, disaitil à ses amis, moi seul je ne manque de rien. » Un riche Syrien d'Antioche, propriétaire aux environs de Gueuse, avait chargé son intendant de porter à Ghrysostome les produits de ses fermes. « Merci de tout cela, répondit-il au maître ; je ne garde que votre amitié, c'est d'elle seule que j'ai besoin. » Les petites villes, on le voit, lui portaient bonheur plus que les grandes, et les villages plus que les métropoles, sièges de tant de jalousies, d'ambitions et de lâchetés.
Son escorte le quitta après l'avoir installé. Il chargea de ses lettres pour Constantinople les deux officiers prétoriens, Anatolius et Théodorus, devenus ses amis et ses protégés dans la ville impériale. Il y en avait une pour Olympias et deux autres pour l'eunuque Brison et Péanius. Ces dernières furent confiées particulièrement à Théodorus, à qui elles devaient servir d'introduction près de ces hauts personnages toujours bien en cour. Les lettres à Péanius et à l'eunuque étaient plutôt de simples billets brefs et assez froids dans les termes; ils portent l'empreinte des ombrages conçus par l'exilé contre ces cœurs fidèles auxquels il rendit bientôt pleine justice. Il leur annonçait son arrivée à Cucuse, ajoutant qu'il y était bien, et demandant en grâce qu'on l'y laissât, attendu qu'il s'était trop mal trouvé des voyages et qu'il redoutait
plus un nouveau changement que la mort même. La lettre à sa chère Olympias avait été écrite le lendemain de son arrivée. Son langage est le même au sujet de Gueuse, où il désire rester, car tout dans ce lieu lui promet la paix, et il est trop faible pour être ballotté de résidence en résidence, au milieu des aven^ tures. « Que personne donc, ajoute-t-il, n'ait la malencontreuse idée de me tirer d'ici, dans l'intention de m'accorder une faveur. Que si, par grâce inouïe, on me donnait le choix d'une résidence suivant mon cœur, si l'on m'accordait une ville maritime voisin de Constantinople, par exemple Cyzique ou Nicomédie (c'étaient les deux exils dont il avait été question pour Olympias) S gardez-vous de refuser; pour tout autre lieu, combattez-en la pensée avec votre prudence ordinaire ; ce serait à mes yeux un vrai malheur. Je me repose du moins ici d'âme comme de corps, à tel point que deux jours m'ont suffi pour faire disparaître les suites les plus fâcheuses de mon voyagea »
Dans cette lettre, il raconte à sa douce confidente l'histoire lamentable de son séjour à Césarée, de son trajet de cette ville à Gueuse, des souffrances qui l'ont assailli sous la main de ses ennemis, acharnés à sa perte, et sous la menace perpétuelle des brigands, a Trente jours durant et même davantage, lui disait-il, je n'ai cessé
1. Si videris ipsis in animo esse, non longe isthinc (Constantinopoli), maritimam aliquam urbem, puto Cyzicum non longe a Nicomedia me evehere, hoc accipe. Chrys., Epist. 13 ad Olytnp.
2. Hic enim in magna quiète animique remissione versamur : ita ut etiam contractam omnem in itinere molestiam biduo absterferimus. Id., ibid.
de lutter contre une fièvre dévorante, et c'est ainsi que j'ai parcouru cette longue et pénible route, sans compter d'autres infinnilés non moins cruelles et mes faiblesses d'estomac*. Vous devinez ce que je suis devenu au milieu d'une telle accumulation de souffrances, sans médecin, sans médicaments, sans possibilité de me procurer des bains et les choses même les plus indispensables à la vie, ne goûtant de repos ni jour ni nuit, et en alerte perpétuelle à cause desisaures. Je puis vous confesser tout cela maintenant que tout cela est fini, et je vous en parle sans réticence. Pour rien au monde, je ne l'eusse fait plus tôt, de peur de vous causer trop de chagrin. Aujourd'hui cette nuée de maux s'est dissipée, cette épaisse fumée s'est évanouie; aussitôt que j'eus mis le pied à Gueuse, j'ai jeté bas la maladie et son cortège. Me voilà en pleine santé, délivré de la crainte des brigands par la saison qui s'approche, protégé d'ailleurs par une bonne garnison, décidée à les recevoir rudement s'ils se présentent. Quoique la contrée que j'habite soit bien solitaire et bien sauvage, toutes choses abondent autour de moi. Le cher et respectable Dioscorus se multiplie pour me faire plaisir, si bien que je suis obligéde réclamersans cesse contre les prodigalités dont il use à mon profit ; à cause de moi, il s'est transporté à sa villa-, et cela pour être plus à même de m'entourer de soins et
1. Trigiiita propemodum dies aut etiam amplius, cum accrbissimis febribiis colKictari non destiti. Atque ita longnm hoc et moloc-tum iteragebam aliisqiic Itemgravissimisstoniachi morbis obsessus. Clirys., Epist. 13 ad Olymp.
2. Quippe nostra causa etiam ex aedibiis suis migravil ut nos omnl officii génère complecteretur. Id., ibid.
mieux disposer à mon usage sa maison de ville pour l'hiver. La bienveillance de tous répond à la sienne... Aussi il ne me reste plus qu'un sourd ressentiment de mes souffrances, comme après une violente tempête de la merles flots continuent à s'agiter, quand déjà les vents ne soufflent plus et que le calme s'est rétabli dans l'air, »
On était alors au commencement de septembre, et la neige tardait à se montrer sur les montagnes du Taurus; aucun froid ne se faisait donc sentir encore dans la vallée. Cette douce température, jointe à la bienveillance qu'il lisait sur tous les visages, rendit à l'exilé force et contentement; il sembla renaître, et pour Chrysostome les impressions morales éUiient presque toute la vie. Dans le ravissement de son âme, il écrivait qu'il trouvait les hivers de Gueuse tout à fuit semblables à ceux d'Antioche, et qu'il s'y portait mieux qu'à Constanlinople. Celte agréable illusion ne devait pas durer; en effet, quand, vers la fin de novembre, les neiges s'amoncelèrent dans la montagne, et que, le froid s'abaltant sur la vallée, un vent glacial pénétra jusque dans les maisons, l'exilé vit Gueuse sous ses vraies couleurs. Diocorusaccourutcal.eutrersa demeure et lui enseigner avec quelles précautions il fallait se conduire vis-à-vis des hivers d'Arménie. Nous le retrouverons un peu plus tard luttant péniblement contre cette fiinesle influence et reconnaissant combien avait été prévoyant le choix de l'impératrice quand elle avait envoyé dans umtel lieu un Syrien débile et malade.
Une grande consolation attendait Ghrysosiome à Gueuse: il y trouva une de ses parentes, diaconesse de
l'église d'Antioche, qui malgré son grand âge était venue du fond de la Syrie pour le voir. Dès la première nouvelle de son bannissement, quand le bruit courait qu'il devait être transporté en Scythie, elle avait formé le projet de l'y suivre*, puis, ayant connu le décret qui fixait sa résidence en Arménie, elle avait changé de direction, et, passant le Taurus, elle l'avait précédé dans son lieu d'exil. La courageuse diaconesse fut reçue à Cucuse comme un tel dévouement le méritait; l'évêque voulut qu'elle siégeât au même titre dans son église, et le reste du clergé lui montra un égal respect et un égal empressement. Sabiniana (c'était son nom) tenait déjà un rang distingué parmi les dames illustres du christianisme en Orient. Elle était, suivant un historien ecclésiastique, tante paternelle de Ghrysostome et liée d'amitié avec Olympias. On nous la peint comme une fille d'un mysticisme exalté qui avait des visions et s'entretenait, croyait-on, familièrement avec Dieu-. En tout cas, sa société et ses soins furent d'un grand soulagement pour Ghrysostome, jeté seul dans une contrée si déserte et si désolée.
Les illusions de l'exilé sur les hivers de Gueuse ne se prolongèrent pas longtemps, car deux mois environ après son arrivée, les neiges ayant envahi la montagne, la vallée devint inhabitable. Gontre les bouffées d'un vent qui glaçait tout, la première précaution était
l.Paratam enim se esse dixit in Scythiaœ proficisci quandoquidem constanshicruinorerat,foreutiIlicdeportarer.Chrys.,Zvp/st.l3arfOii/»Ji).
2. Antiochiae quoque Sabiiiianam nomine diaconissam vidi quoe cum ipso colloqui putabatur Deo, quseque amita beati Joannis episcopi fuit. Pallad., Hist. Lauriac,
de ne point respirer l'air du dehors. Chrysoslome fut donc obligé de se clore hermétiquement dans sa chambre, où il devait entretenir jour et nuit un grand feu; mais la précaution fut inutile, et le mal qu'il craignait d'aller gagner dehors vint le chercher au coin de son foyer. Il fut pris d'une toux violente dont les quintes étaient suivies de vomissements et de douleurs de tête à lui fendre le crâne. Outre cela, quand il voulait élever la température de sa chambre, la fumée ne lui était guère moins insupportable que le froid; il manqua d'en être étouffé; elle provoquait d'ailleurs des redoublements de toux qui empiraient son mal. Pour obvier à ce double inconvénient, il prit le parti de faire moins de feu et de passer les journées au lit : il y resta cloué ainsi tout l'hiver. Dans cette situation oiî il était privé de tout mouvement, le dégoût des aliments le gagna, puis l'insomnie opiniâtre ^ « Je suis allé jusqu'aux portes de la mort, écrivit-il plus tard à un ami, et durant deux mois je n'ai eu de vie que pour en sentir les maux. » Ces demi-confidences, il ne les faisait pas à Olympias, ou du moins il attendait que le mal fût passé et déjà loin de lui. Vers la fin de l'hiver, lorsque l'air du dehors lui était moins contraire, qu'il avait pu se lever et que sa santé paraissait meilleure, arriva chez lui un servi* teur de sa chère diaconesse , nommé Antonius, porteur d'une lettre de sa maîtresse. « Je suis heureux,
1. Quamvis enini ignem etiam acceuderem, et gravissimum fumum perferrem et cubiculo iiiclusus-tenerer, sexcentisque pannis memet obvolverem ac ne limen quidem excedere auderem, nihilominus extrêmes cruciatus patieban Chrys., Epist. 6*
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écrivit-il à celle-ci avec la naïveté d'un enfant, que votre serviteur soit venu lorsque ma maladie était terminée; s'il m'avait vu dans les crises terribles que j'ai traversées, il n'eût pas manqué de vous tout dir< et vous seriez morte d'inquiélude. » En dépit de tant de souffrances et des inconvénients inévitables de cet affi'eux climat, il répétait dans presque toutes ses lettres qu'il aimait Gueuse, qu'il s'y trouvait heureux, car du moins il y avait la paix, l'entière liberlé de sa personne, quelques amis qui le visitaient et le servaient avec joie, et, par-dessus tout, la tranquillité; aucun ennemi n'était là pour le molesler et le chasser K
La sohlude cependant diminuait autour de lui. Les amis du dehors arrivaient peu à peu malgré le froid , les mauvais chemins et la crainte des Isaures. Évéthius ne l'avait point quitté; plusieurs prêtres de Syrie, échappés aux bourreaux de Porphyre, avaient trouvé refuge auprès de lui. 11 en attendait hien d'autres encore, retenus jusqu'à ce moment dans les geôles de Constantinople ou d'Antioche, Lorsqu'il apprit que leurs prisons étaient ouvertes, il s'écria avec une généreuse confiance : « Les voilà libres, ils ne tarderont pas à me rejoindre ! » Le sort ne répondit point à cette sainte persuasion de l'amilié. Cependant l'affluence se dirigea de tous côtés vers Gueuse, principalement des contrées de l'extrême Orient. Dans les intervalles de ses souffrances, il se mit au travail avec celte activité qui le dévorait. Une masse de lettres
1. Hic locum tumultibus vacuum reperimus... nec qaemquaiu habentem qui nobis molestiam cobibeat, atque infestus sit. Cbrys.,
l'altendaient à Gueuse; il lui en arriva bientôt davantage quand on sut que le gouverneur de la ville et l'évêque professaient pour lui un atlacliement et un respect sincères, et qu'ainsi, sauf les hasards de la route, la correspondance avec lui était à peu près sûre. Il trouva dans ces lettres accumulées la révélation complète de ce qui s'était passé à Constantinople depuis son départ : incarcération des évêques ses partisans, poursuites et soulïrances de ses amis, détails des procès criminels intentés pour fait d'incendie, situation de l'Église fidèle, tyrannie des scliismatiques, sentiments des Occidentaux à son égard, toutes choses qu'il ignorait ou qu'il n'avait apprises qu'imparfaitement pendant son voyage, soit par la rumeur publique, soit par des informations encore incertaines. A mesure que se déroulait sous son regard le tableau des événements accomplis depuis son expulsion de Constantinople, il prenait la plume et écrivait, ou plutôt il dictait à des scribes qui l'assistaient. Ainsi s'ouvrit cette immense correspondance qui devait compreudre l'histoire entière de sa persécution, et dont malheureusement il ne nous reste plus que deux cent quarantedeux lettres. Dans le cours de cette correspondance, il s'aperçut que bon nombre de ses envois ne parvenaient pas à leur adresse et se perdaient en route, soit qu'ils fussent interceptés dans les provinces qui lui étaient hostiles, soit que les porteurs fussent infidèles ou dévalisés en chemin par les brigands ; les rapports en effet avaient lieu entre Chrysostome et ses correspondants tantôt par des messagers à gages, tantôt par des voyageurs connus de ses amis, tantôt et
le plus souvent par des ecclésiastiques qui s'entouraient de toutes les précautions imaginables, et cette voie était la seule assurée.
Ce qui surtout dut le toucher au cœur, ce fut la conduite des évoques, membres du concile, qui avaient préféré encourir une accusation infâme et se laisser mettre aux fers comme des incendiaires convaincus plutôt que de le renier comme on le leur proposait, et de communiquer avec « le loup, le pirate, le bourreau » usurpateur de son église. Si la conduite de ces évoques, qui avaient siégé parmi ses juges, était une protestation de son innocence en face de la chrétienté tout entière, en face de l'empereur, en face du préfet de la ville et de ses inquisiteurs, elle contenait aussi la condamnation solennelle de ces autres évêques, ses adversaires, qui poursuivaient lâchement en eux la minorité du concile. Il écrivit à ces courageux athlètes, pour les remercier et les bénir, une lettre magnifique intitulée : « Aux évêques, prêtres et diacres emprisonnés pour la religion, » voulant y joindre aussi ses anciens compagnons du sanctuaire. 11 les croyait encore dans les prisons de Constantinople, car on ne put connaître que beaucoup plus tard à Cucuse le décret du 29 août, en vertu duquel ils avaient été relâchés et leur peine commuée en un exil perpétuel.
«Vous êtes heureux, leur écrivait-il, à cause de votre captivité, de vos liens, de vos chaînes, heureux, dis-je, et trois fois heureux et mille fois encore. Vous vous êtes attiré l'admiration du monde entier, même de ceux qui sont loin de vous par la distance et par le temps. Partout, sur la terre comme sur la mer, on
chante vos glorieuses actions, votre courage, votre constance dans vos sentiments, la sainte indépendance de vos âmes. Rien de ce qu'on regarde comme elTrayant n'a pu vous ébranler; ni tribunal, ni bourreau, ni diversité de tortures, ni menaces annonçant des morts sans nombre, ni juges soufflant le feu par la bouche, ni adversaires grinçant des dents et dressant autour de vous des embûches, ni calomnies, ni accusations impudentes, ni enlin la mort étalée chaque jour devant vos yeux, rien n'a pu vous faire trembler; au contraire la persécution même se changeait en consolation pour vous^ C'est pour cela que tous vous couronnent et vous proclament à l'envi, non-seulement vos amis, mais vos ennemis et vos persécuteurs; si ces derniers ne le font pas hautement, regardons au fond de leurs consciences, nous verrons qu'ils vous admirent comme nous. Tel est le caractère de la vertu, ceux même qui la combattent lui rendent justice; tel est aussi celui de la perversité, ceux qui la pratiquent la condamnent... »
J'ai cité cette lettre, parce qu'elle se rapporte à des personnages qui ont joué un rôle dans nos récits, et aussi parce qu'elle offre un des plus beaux spécimens des nombreuses épîtres adressées par Chryso-
1. Nihil quaiitumvis grave vidcatur vos déterrait : non tribunal, non carnifex, non tornientorum multa gênera, non niiniB quœ innumeras mortes nuntiabant : non judex qui ignem ab ore spirabat, non advcrsarii qui frendebant dcntibus et innumcras insidias strucbant; non tanta3 calumniae, non impudentissima? accusationcs; non mors ante oculos quotidie proposita, scd haec omnia vobis uberem potius ac sufficicntem consolationis niateriam praîstiterc. Chrys., Epist.ad Episc. et Presb.
slome aux confesseurs et marlyrs de sa perséculion. Il trouva, clans le nombre des dépôclies venues de Constantinople, celles où ses diaconesses lui rendaient compte de leur mise en accusation comme incendiaires ou scliismatiques, de ce quelles avaient souffert, soit au forum devant le juge, soit dans la prison. Pentadia y cnumérait toutes ses douleurs avec un amer plaisir, rappelant peut-être que les juges d'Eudoxie avaient su dépasser en barbarie ceux de son ancien persécuteur Eutrope. Nous avons reproduit en grande partie, dans un des récits précédents, la réponse de Ghrysostome à cette infortunée qu'il avait sauvée autrefois, et qui maintenant souffrait pour lui. Ampructé lui racontait également les épreuves auxquelles avaient été soumises elle et ses sœurs, pour leur fidélité envers leur pasteur légitime et envers l'Église. Ampructé était une des diaconesses qui avaient assisté dans la basilique de Sainte-Sopbie aux derniers adieux de l'archevêque, et qui, à ce titre seul, avait dû être englobée dans l'accusation d'incendie. Cette généreuse fille dirigeait, à ce qu'il paraît, un monastère de nonnes à Constantinople ; elle était étrangère à cette ville et venue probablement de Syrie lorsque Jean avait pris possession de son archevêché, et on croit qu'elle retourna mourir dans sa terre natale. Elle savait mal le grec et s'excuse par cette raison d'écrire rarement à son père bien-aimé. Ghrysostome lui répondit à ce sujet que, plutôt que de le priver de ses lettres, Ampructé ferait bien de lui écrire dans son idiome maternel, qu'il comprenait tout aussi bien que la langue grecque. Quant à Olympias, elle n'avait rien
écrit au sujet de sa confession. La fière diaconesse eilt rougi peut-être d'aller entretenir un exilé accablé de maux de ce qu'elle avait été heureuse de souffrir en son nom. Qu'était-ce à ses yeux que son obscure persécution? que serait-ce que sa mort même à côté des malheurs de ce grand homme dont l'exil ébranlait la chrétienté tout entière? Voilà ce qu'elle s'était dit, et elle n'avait pas eu le courage de parler d'elle-même; elle s'était contentée de mentionner en passant, dans ses lettres, qu'elle avait été poursuivie cruellement, comme beaucoup do fidèles, et qu'elle avait récollé sa part de maux pour la cause de l'Église et pour la sienne. Ce ne fut que par les lettres des autres ou par les rapports de ses visiteurs venus de Constantinople que Chrysostome apprit avec quelle noblesse de langage et quelle fermeté d'âme Olympias avait fait reculer ses bourreaux et mis à néant toutes les accusations d' Optât us.
C'est ici qu'il faut placer la série des lettres de Chrysostome à Olympias, lettres toutes personnelles, précieux monuments d'une incomparable amitié, conservés jusqu'à nous par la piété des souvenirs. Ces lettres sont au nombre de dix-sept dans nos éditions de Chrysostome, et Photius n'en comptait aussi que dix-sept; mais on voit par quelques passages du texte que dans le principe il y en eut davantage. Elles furent toutes écrites de l'exil, et de Cucuse pour la plupart. L'antiquité en fit une estime toute particulière, nonseulement comme œuvre de philosophie chrétienne, mais comme modèle d'un style pur, élégant, animé; l'histoire. peut y voir en outre un sujet d'étude psycho-
logique sur les sentiments du temps , et comme un dialogue entre deux grandes âmes qui ne se cachaient rien l'une à l'autre. Les lettres de Chrysoslome nous permettent en effet de reconstruire celles de son amie, pour le fond des idées sans doute, mais souvent aussi pour la l'orme. Voici dans quelles circonstances et dans quelle intention cette correspondance a été écrite.
Aucune œuvre pliilosopliique de l'antiquité ne me paraît plus digne d'une admiration sérieuse que l'ensemble des opuscules adressés, sous le titre de lettres et de traités, par Jean Chrysostome à Olympias pendant son exil. La nature du sujet, qui présente une des plus profondes analyses du cœur humain , la beauté du style, qui les faisait compter par l'Église d'Orient entre les plus belles perles de sa couronne, enfin les événements particuliers au milieu desquels ils furent écrits et qui constituent le lien entre l'auteur et le livre, donnent à ces opuscules une place à part dans les ouvrages du grand archevêque. Ils appartienne t au genre que la rhétorique latine appelait consoUaorium , la rhétorique grecque 7vafa/,>.rTi/.ov, comolaioire; c'est un père qui les écrit pour une fille, un ami pour une amie, victime à cause de lui de la plus injuste des persécutions; mais quel consolateur que l'auteur des lettres à Olympias! 11 parle de maux qu'il éprouve, il apaise des douleurs qu'il ressent; il verse dans une âme qui est la moitié de la sienne,
d'après ses propres théories touchant ramitié spirituelle, un baume dont l'efTet rejaillit sur lui-même, car il soufîre autant et plus encore. « Dites-moi que mes leçons vous profitent, écrit-il à son amie, et prouvez-le-moi par la' sérénité de votre cœur. Secouez, secouez cette cendre de tristesse qui vous aveugle et vous consume, relevez-vous d'un fatal accablement, et je serai payé de tous mes soins. Voire courage raffermira le mien, et le calme de vos pensées viendra me réconforter dans mes misères ^.. »
Sans doute on avait pu voir dans les temps païens des philosophes composer à loisir et parfois sous les lambris dorés des consolations sur l'exil; mais ici la consolation est donnée, sur la route même de l'exil, par un proscrit chassé d'une ville à l'autre vers un désert, à l'extrémité du monde romain, par un malheureux que deux conciles ont injustement condamné, qu'un empereur bannit, que les tribunaux poursuivent comme incendiaire, que les évêques, ses collègues, renient, qui manque de tout, même de pain pour sa nourriture, de lit pour son sommeil, et qu'une escorte de soldats, ses gardiens, traîne plutôt qu'elle ne le conduit vers son dernier séjour, sous la menace perpétuelle des brigands. Voilà le consolateur qui écrit les lettres à Olympias. On voit , d'après le texte, qu'une partie fut écrite dans les stations de la route, sous des toits ouverts à toutes les intempéries, pen-
1. Omnem hiinc mœrorcm, si volucris, fumo citius dissipabis; de liac re nos rursum certiores facias; ut licet alioq;ii prorul a te remoti, magnam tamen ex liujusmodi litteris consolationem capiamus.Chrys. Epist. 3.
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dant le loisir des haltes qu'on lui laissait pour son sommeil, et l'autre rédigée dans des solitudes sauvages, tantôt à Gueuse sous la crainte des Isaures, tantôt à Arabissus au milieu des neiges éternelles. Il n'est pas une soulTrance du plus affreux hannissement dont il n'épuise l'amertume goutte à goulte, et c'est pendant ce temps-là qu'il console les autres, et qu'il dit de lui-même : L'exil n'est rien!
La philosophie de Chrysostome est fondée en fait sur le principe sloïcien, que le mal n'existe que dans le péché, et que c'est nous qui le faisons. Tout ce qui porte atteinte à la pureté de l'âme, tout ce qui la ravale et empêche son essor vers des destinées supérieures est mal ; tout le reste est indifférent comme transitoire et contingent : telles sont les joies et les douleurs de ce monde, qui n'atteignent point l'Ame, mobiles comme des ombresetdes fantômes, éphémères comme l'herbe des champs, ou mieux comme la fleur de l'herbe que le moindre souffle emporte et dissipe. Le bien et le mal qui affectent l'âme sont seuls réels, parce qu'ils affectent une substance impérissable et la purifient ou l'avilissent; ce qui affecte le corps n'est ni bon ni mauvais, ce sont des accidents passagers comme le corps lui-même. Les stoïciens avaient déjà professé ce principe ; mais, comme application morale de leur système, ils disaient à ceux qui souffrent : « Méprisez la douleur, méprisez les fers, la prison, l'exil, et méprisez aussi ceux qui vous les iniligen sans raison. Isolez-vous d'un monde où régnent les adversités et l'injustice, et renfermez-vous en vousmêmes dans un moi impeccable et serein. » Le stoï-
cisme chrétien de Chrysostome fait un grand pas audessus de ces orgueilleuses doctrines. Il dit aux persécutés : «Souffrez, car Dieu le veut; savez-vous s'il n'a pas lié vos douleurs à ses desseins sur l'ordre moral du monde, et si la persécution qui ébranle en ce moment-ci nos églises n'est pas pour elles, dans la profondeur des prévisions divines, ce qu'est la tempête pour épurer l'air vicié, l'hiver et les frimas pour mûrir le grain sous la terre, la nuit pour raviver nos corps? Dans cette sorte de fatalisme sublime et respectueux pour celui qui ordonne et règle tout, le persécuteur devient un instrument de rigueur ou de rénovation dans la main de Dieu ; le persécuté, l'ouvrier obéissant d'une œuvre inconnue à laquelle il travaille sous le poids du jour et au bout de laquelle est le salaire. Il faut donc marcher le front levé dans les traverses de la vie, et non-seulement avec résignation, mais avec allégresse, avec actions de grâces pour la Providence, qui nous conduit toujours au bonheur quand nous aimons le bien. » Une telle philosophie, si élevée, si forte, nous paraîtrait presque une pure théorie, une simple spéculation de l'esprit, impossible en pratique, sinon dans l'élan momentané qui mène au martyre ; ce fut pourtant celle que pratiqua Cbrysostome dans une longue accumulation de misères et d'injustices pendant les trois ans de son exil. Sans vouloir comparer l'auteur des Consolations à FJelvia à celui des LcUres à Olympias, j'en dirai pourtant deux mots : le philosophe .qui prêchait la résignation à la pauvreté et à l'exil sous le palais d'or de Néron a besoin qu'on oublie sa vie pour admirer son livre
mais, quand on lit Chrysostome, on peut se deniander ce qu'il faut le plus admirer du livre ou de l'auteur. J'ajouterai encore une chose, c'est que ces opuscules de l'ancien archevêque de Constantinople nous le font apercevoir sous un point de vue tout nouveau. L'évêque dominateur dont l'orgueil et l'humeur irritable avaient soulevé tant de haines contre lui au temps de sa prospérité nous apparaît ici comme l'ami le plus tendre, qu'une souffrance de ceux qu'il aime tourmente plus dans son exil que les aiguillons de la persécution. Le prêtre audacieux qui avait bravé deux conciles, un empereur, et, ce qui est plus, la colère d'une impératrice, se laisse presque abattre à l'idée qu'une amie souffre pour lui. Les hommes publics que l'histoire seule nous fait connaître se montrent à nous dans le drame ' des choses par l'enveloppe de leur caractère, si je puis ainsi parler, par les côtés souvent âpres et rugueux qu'ils doivent aux circonstances ou au dur combat de la vie : ils passent ainsi dans le monde, et souvent on ne connaît d'eux que l'apparence. Leurs lettres au contraire nous font pénétrer dans tous les replis de leur cœur, et nous révèlent l'homme intérieur. C'est ce que nous démontre la correspondance de Chrysostome. On pourrait dire, d'après les matériaux qui doivent composer l'histoire du célèbre archevêque de Constantinople , qu"il y avait réellement en lui deux personnages : l'un grand à jamais par la parole, mais chef inflexible, trop ami de la guerre et qui périt par la guerre; l'autre doux et tendre, d'une tendresse infinie pour ses amis, clément pour ses ennemis, même quand il voyait en eux un
fouet levé par la main de Dieu sur l'Église et sur lui. La réunion de ces deux hommes fait assurément du persécuté de Gueuse un des personnages les plus grands et les plus saints qui aient occupé la scène du monde.
Nous avons trop souvent parlé d'Olympias dans le cours de ces récits * pour avoir besoin de la faire connaître; nous nous bornerons donc à redire que, issue de la plus illustre maison et réputée la plus riche héritière de l'Orient, elle avait épousé, toute jeune encore, un homme qu'elle aimait et qu'elle perdit au bout de six mois; que, résolue dès lors à rester dans le veuvage, elle eut à lutter contre les persécutions de Théodose, qui voulait la remarier à son gré, et mit le séquestre sur ses biens. Échappée à ce double danger par son courage inébranlable, Olympias entra dans l'église de Gonstantinople comme diaconesse, et consacra au service de la profession de son choix son argent, son crédit dans le monde et toutes les ressources d'un esprit et d'un savoir éminents. Nectaire, homme du monde lui-môme et digne appréciateur des mérites d'Olympias, l'avait prise pour conseillère ; Chrysostome la prit pour conseillère et pour amie. Elle coulait des jours heureux entre les pauvres et le sanctuaire, fière d'être attachée à un si grand homme qu'elle regardait comme un père et comme un maître, lorsque la révolution suscitée par les mauvaises passions d'Eudoxie vint tout bouleverser, jeter le schisme dans l'Église, envoyer Chrysostome en exil