‹ St. Jean Chrysostome et l'impératrice EudoxieChapitre 73 sur 93 · Voir principalement ci-dessus, liv. I" et liv. VI · texte numérisé non relu

Voir principalement ci-dessus, liv. I" et liv. VI

408 JEAN CIIRYSOSTOME

et disperser son troupeau fidèle. Olympias ne fut pas la dernière, ainsi qu'on l'a vu, à ressentir pour ellemême les conséquences de la persécution.

Elle avait alors trente-six ans, et les traces de celle beauté fameuse chez les historiens du temps n'avaient point encore disparu sans doute, malgré les auslérilés et les privations dans lesquelles elle usait son corps. Le speclacle de la tempêle qui venait fondre sur tout ce qu'elle respectait et aimait la frappa d'étonnement en même temps que de douleur. Elle ne put voir le renversement de tous les principes, le supplice des bons, la victoire des méchants, le triomphe de la calomnie sur l'innocence, la profanation du sanctuaire laissée impunie par la justice divine, sans que sa foi naïve en fût ébranlée. Elle se demanda s'il y avait une providence qui réglât les choses de la terre, ou si Dieu n'avait pas abandonné son Église, quand elle vit les sycophantes étaler insolemment leur luxe et leur prospérité, tandis que le nom de celui que la chrétienté tout entière eût dû bénir était anathématisé dans sa propre basilique. Elle lutta en vain par la prière contre ces doutes qui l'ellrayaient, suppliant Dieu de montrer sa justice pour soutenir la foi de» ses enfants. Ces orages de l'àme anéantirent presque sa raison. Elle tomba dans un accablement moral d'où elle ne sortait que par quelque crise violente qui la rejetait sur la scène des événements, comme son accusation pour crime d'incendie et son interrogatoire par le préfet, ou lorsqu'elle recevait de Chrysostome quelque recommandation de travailler pour ses amis ou pour lui. Les livres saints mêmes, autrefois sa lec-

lure assidue, n'étaient plus une consolation pour elle '.«Je n'entendrai plus, disait-elle, la parole de Dieu descendre de ces lèvres d'or, ses plus dignes interprètes. » Sa santé ne résista point à ce désordre intérieur; une fièvre continue s'empara d'elle, puis le dégoût de toute nourriture et de tout mouvement. Bientôt elle ne quitta plus son lit, où une ardente insomnie la tenait enchaînée, et, quand elle le quittait, c'était pour se prosterner à terre et pleurer; en un mot, tout défaillait en elle, l'âme et le corps.

Le mal qui consumait Olympias était connu de la Grèce païenne, qui l'appela mélancolie; ses grands médecins l'attribuèrent à une corruplion des humeurs et cherchèrent des remèdes physiques pour le combattre. Les sociétés chez lesquelles l'idée religieuse était développée avec exaltation le connurent aussi, et plus encore. Les Juifs le considérèrent comme une maladie de l'àme, un châtiment de Dieu plus terrible que la mort. Jéhovah, dans le Deuléronome , après avoir énuméré tous les fléaux dont il menaçait les Hébreux, s'ils lui devenaient infidèles, et parmi ces fléaux la servitude, la contagion, les plaies hideuses, la famine, qui forcerait les mères à manger leurs enfants, ajoute, comme le couronnement de toutes les misères: « Je donnerai à ce peuple un cœur flétri par le chagrin, des yeux abattus et languissants, une âme consumée de douleur -. » Les prophètes de l'ancienne loi éprou-

1. Lingnam cam non audimus; non ea qiia solebamus doctrina fruimur. Chrys., Epist. 2,

2. Dabit enim tibi Dominas cor pavidum, et déficientes oculos, et animam consuniptam mœrore. Deuter., xxviii, G5.

vèrent plus d'une fois les atteintes de ce mal redoutable en voyant Israël, sourd à leurs leçons, persévérer dans le crime. Élie, dompté par lui dans les cavernes du Carmel, s'écriait avec angoisse : « Mon Dieu, reprends mon âme, je te la rends. » Et un autre prophète ajoutait : « Reprends-la, car mieux vaut mourir que vivre ainsi. » Sous l'empire de la nouvelle loi, ce mal s'appela tristesse et ne sévit pas avec moins de force. Jésus, qui voulut parcourir l'échelle de toutes les souffrances humaines, éprouvait celle-ci quand il disait, tout baigné de larmes : «Mon âme est triste jusqu'à la mort. » Le christianisme, si occupé de la médecine spirituelle, trouva des remèdes moraux à une affection qu'il regardait comme toute morale ; mais la tristesse n'en régna pas moins parmi les fidèles, attaquant de préférence les âmes tench'es et ombrageuses. Elle vécut dans la solitude avec les ermites, dans les cloîtres avec les recluses. Enfin la société civile ne devait pas plus l'ignorer que la société religieuse : on la voit paraître au lendemain des grandes catastrophes, des grandes passions, des grandes espérances déçues.

Ce mal affreux, qui tuait l'âme et le corps à la fois, et qu'à cause de cela les Pères de l'Église déclaraient un piège du démon pour prendre plus aisément possession de nous-mêmes, ce mal n'avait pas échappé à l'œil pénétrant dé Ghrysostome ; il en avait observé les premiers symptômes dans la correspondance d'Olympias, puis il les avait vus grandir, avait essayé de les combattre, et son peu de succès lui faisait voir combien le danger était pressant. « 0 ma sœur, s'écrie-t-il dans une de ses lettres, vous voulez mourir, je levois bien! »

bile mourait en effet; mais il résolut, au milieu des bisères et des préoccupations de l'exil, d'arracher ;ette fille de son cœur à l'abîme où une pente fatale l'entraînait.

En habile médecin, il remonte à la source du mal leur étudier les moyens de le combattre. Il vit que la ristesse d'OIympias découlait de deux sources : le fésordrede l'Église qui s'aggravait de jour en jour, et ur mutuelle séparation. A chacune de ces causes il ppliqua un remède différent : à la première, le raijonnement et les textes des livres saints, à la seconde jes arguments de la plus touchante affection et l'espéfance d'une réunion prochaine. Nous examinerons Successivement ces deux parties de sa consolation en es réunissant sous deux titres, quoiqu'il ne les traite )as méthodiquement, et qu'elles soient entremêlées lans ses lettres. Tout en essayant de présenter dans me courte analyse la marche de l'argumentation, e m'altacherai à reproduire autant que possible les )aroles mômes de l'auteur.

I. — 11 aborde donc en premier lieu la grande {question des maux de l'Église dont le spectacle avait porté au cœur d'OIympias une si profonde blessure, ^t il attaque alors avec force celte disposition dosâmes bndres à se scandaliser. On sait que les chrétiens désignaient par ce mot l'état d'une âme qui, troublée dans sa confiance en Dieu par des incidents extérieurs 'qu'elle ne comprend pas, met son jugement faillible au-dessus de sa foi, et se laisse ainsi détourner de la 'vraie voie. Ce danger, un des plus grands pour lechré-

lien, il le combat avec persévérance dans ses lettres à Olympias; il composa même dans sa prison un traité particulier, destiné à prémunir contre ces tentations d'une fausse raison, soit sa douce et pieuse amie, soit les autres fidèles qui se scandalisaient comme elle au sujet des événements d'alors'. Cette facilité à critiquer en quelque sorte les œuvres de Dieu, à placer son impression irréfléchie ou son jugement en regard des insondables desseins de celui qui a créé le monde et le fait vivre, Chrysostome la considère comme une maladie mortelle du cœur et un piège du démon, car il ne voit là qu'une révolte et une folie de l'orgueil humain. Croyez-en la sagesse de Dieu, confiez-vous à sa bonté infinie, et ne le jugez pas, voilà le fond de ses préceptes, qu'il applique avec de magnifiques développements à la nature, à la société humaine, à l'histoire même de la foi. Olympias, il nous l'apprend, et nous le voyons d'ailleurs par ses réponses aux lettres de la pieuse diaconesse, Olympias était douée d'un esprit sagace, nourri de la lecture des livres saints et de ce qu'on appelait alors la divine philosophie, mais assez tenace et porté vers la controverse; Chrysostome avait donc affaire à un disciple peu facile à convaincre, à un malade qui discutait ses remèdes : aussi revient-il à plusieurs reprises sur les mêmes choses, et insiste-t-il avec une vivacité passionnée sur les plus importantes, ce qui nous a valu de lui plus d'un morceau d'éloquence comparable aux plus belles choses de l'antiquité.

Page 1