‹ St. Jean Chrysostome et l'impératrice EudoxieChapitre 76 sur 93 · Chrys., Epist. 5i ad Gérant · texte numérisé non relu

Chrys., Epist. 5i ad Gérant

ferait un bon missionnaire , il l'enrôla dans son armée, et exigea de lui le serment d'aller rejoindre les convertisseurs de la Pliénicie K

Ce n'était pas d'ailleurs autour de lui seulement qu'il recrutait ; son rayon d'action s'étendait fort au loin. Ainsi il entra en rapport pour le même objet avec les solitaires du couvent de Saint -Publie à Zeugma, situé près du pont de l'Euphrate, fameux dans l'histoire pour avoir élé de ce côté-là la borne de l'empire romain. Ce monastère, peuplé de Grecs et de Syriens, avait deux enceintes séparées, deux abbés distincts et une église commune où l'office se célébrait dans les deux langues. Chrysostome écrivit à l'un et à l'autre abbé pour obtenir d'eux des auxiliaires à son armée de Pbénicie, et il les obtint. Un de leurs moines nommé Nicolaûs, qui était prêtre, lui écrivit, en se mettant à sa disposition, qu'il irait le voir d'abord à Gueuse, probablement pour prendre ses ordres. « Ne viens pas, lui répondit l'exilé, la Pliénicie t'attend, et si tu venais ici, les neiges pourraient te retenir. « Nicolaiis devint un des lieutenants les plus intelligents et les plus zélés du prêtre Constance. Chrysostome faisait surtout ses levées de moines dans le diocèse d'Apamée, en Syrie, où se trouvaient une vraie multitude de monastères. Il en tira entre autres un prêtre nommé Jean, chez qui une grande mansuétude de caractère et la douceur d'un langage persuasif cachaient un cœur de héros. Chrysostome tenait

1. Nec enim te fugit quanta hujus rei utilitas futura sit, tum ob ipsius in Phœnicia adventum, tum ob tuani liberalitatem ac raunificentiam. Chrjs., Epist. 51.

beaucoup à l'avoir, parce qu'il était aussi bon pour pacifier que pour agir, et savait mieux encore attire que contraindre. Il le fit circonvenir de toute façon et obtint enfin son consentement. Ce fut une grande conquête pour le parti de la conversion et qui attira bien des soldats sous le saint drapeau. Clirysostome, en lui écrivant, le proclame son général d'armée.

En même temps que le bataillon des moines grecs et syriens, sa seconde armée, s'acheminait vers les montagnes du Liban, Ghrysostome adressa aux soldats découragés de la première une longue lettre où il ne leur épargnait pas les reproches. D'où provenait le désarroi actuel de leur mission? De ce qu'ils avaient manqué de fermeté, manqué aussi de confiance en sa parole, et surtout dans la grâce de Dieu. — « Ce n'est point, disait-il avec une sainte sévérité, ce n'est point au moment où la mer se gonfle, où la tempête accourt menaçante, que le pilote abandonne son navire ; il fait appel au contraire à tout son courage et cherche à ranimer les passagers par son exemple. Ce n'est pas non plus quand la fièvre sévit et atteint son paroxysme que le médecin quitte son malade; alors au contraire il déploie les ressources suprêmes de son art et invoque l'assistance des autres '... » Et comme c'était surtout leur détresse et leur dénùment que les imposteurs, comme il les appelle, faisaient sentir aux moines

1. Gubernatores, cum mare percitum et excitatum atque ingeiitem tempestatem ac turbinein cernant, non modo navim non deserunt, sed etiam tum majore sollicitudine ac studio utuntur... Medicique rursus cum febrim excitatam vehcmentius sœvire prospiciunt. Chrys., Epist. 123.

pour les décourager, il leur donne cette assurance qu'ils ne manqueront jamais de rien. « Si moi, environné comme je le suis, de tribulations et d'épreuves, relégué dans le plus sauvage des déseris, j'ai l'œil sur vous et vous tiens abondamment pourvus de tout ce que vos nécessités exigent, pourquoi craindre comme vous le faites et laisser défaillir vos âmes? Courage, encore une fois; remettez-vous à l'œuvre. Le bienbeureux Paul, plongé dans un cacliot, décbiré par les fouets, ruisselant de sang, cbargé d'entraves, remplissait au milieu des souffrances sa mission mystérieuse, il baptisait son geôlier ^ »

Ces éloquentes objurgations eurent leur effet: la guerre sainte recommença avec acbarnement : mais la résistance ne fut pas moins acbarnée. Les païens, secondés par la mauvaise volonté des ennemis de Cbrysostome, s'organisèrent par bandes, et les moines furent traqués de toutes parts, beaucoup furent tués ; mais ils revenaient sans cesse à la charge, et Chrysostome continuait à leur envoyer, du fond de l'Arménie, de courageuses recrues. Dans le nombre fut un prêtre nommé Rufin, qu'il découvrit dans on ne sait quel couvent de ces provinces sauvages ; ce prêtre avait un cœur intrépide, fait pour briller doublement dans la milice du Seigneur. « J'apprends, lui écrivit-il, que la Phénicie est de nouveau à feu et à sang -, cours-y au plus vite; c'est quand on voit le feu gagner sa maison

1. Verum beatns Paulus, etiani cum in vlncula conjectus ac flagris concisus esset, et cruore diftlueret, et ligno alligatus esset, et tôt malis premeretur, tamen in ipso quoque carcere antistitis sacri munere fungebatur, et carceris custodem baptizabat. Chrys., Epist. 23.

que l'on comprend le mieux l'imminence du péril. » Rufin se mit en route avec de nouveaux compagnons levés sur son passage. Tant d'efforts persévérants eurent leur récompense : les chrétiens reprirent le dessus et réussirent à élever quelques églises, points de ralliement de leur armée et sanctuaires de leur culte; pour imprimer à la population convertie un nouvel élan, on voulut les consacrer par des reliques de martyrs. Rufln en demanda à Clirysostome.«Il y en a, répondit celui-ci, beaucoup et d'incontestables dans la ville d'Arabissus, près d'ici; l'évêque m'en donnera ; » et il lui envoya à cet effet le prêtre Terentius, un de ses acolytes'. L'évêque d'Arabissus, Otreïus, dont nous aurons à reparler plus lard, était un bon et simple prêtre pour qui Cbrysostome était un oracle. Il lui donna ce qu'il voulut. Des messagers dévoués portèrent le saint fardeau à travers le Taurus, et, ce qui était plus difficile, à travers les provinces livrées au schisme. Ils le déposèrent en Phénicie. La présence de ces restes vénérables produisit l'effet désiré; l'enthousiasme rendit les chrétiens invincibles, et la conquête commença de se consolider. Il fallut pourtant bien des années encore pour qu'elle s'étendît à tout le territoire des adorateurs d'Astarté, et les faits nous montrent, jusqu'à la fin du v'' siècle, plus d'un signe de paganisme parmi les Phéniciens; mais enfin leur pays

1. De sanctorum vero martyrum rcliquiis sine cura esto ; confestim enim religiosissimnm domiiium nicum presbyterum Tcrentium, ad dominum meum piissimumOtfeium Arablssi cpiscopum misi. Nam ipse et militas et minime dubias liabet, quas paucis diebus in Phœniciam ad te mittemus. Chrys., Epist. 120.

devint chrétien, et il aimait à rattacher sa conversion aux elTorts surhumains d'un prisonnier en exil. « C'est l'évêque Chrysostome, nous dit l'historien Théodoret, qui fit abattre les temples de cette contrée païenne, n'y laissant pas pierre sur pierre*. » Étrange siècle où de pareils prodiges s'accomplissaient ! On peut en dire tout le mal qu'on voudra, et il le mérite assurément ; mais on ne lui refusera pas du moins le courage, la confiance en ses propres œuvres et la foi qui les féconde.

La seconde des préoccupations apostoliques de Chrysostome le reportait bien loin de l'Euphrate, près des rives du Bosphore cimmérien, sur une Église harbare dont il était également le protecteur, l'Église catholique des Goths.

On sait que la grande nation des Visigoths, au moment où, chassée par les Huns, elle vint demander asile sur les terres de l'empire romain, était à peine chrétienne, mais que du moins son christianisme était orthodoxe. Valens ne consentit à l'admettre au midi du Danul)e qu'à la condition qu'elle et son évêque Ulfilas adopteraient le symbole de foi formulé par Arius, lequel repoussait l'égalité du Père et du Fils dans le mystère de la Trinité. Ulfilas le jura, et les Visigoths ne furent que trop fidèles au serment de leur évêque, car, lorsque l'empire d'Orient rentra dans la communion catholique, sous le règne de Théodose, les Visigoths ne le suivirent point dans son évolution reli-

i. Daemonum templa quse adhuc superant, solo sequavit. Theodoret. V, 29.

gieuse. Ils restèrent ariens, ariens fanatiques et persécuteurs, ce qui créa pour Fempire un double péril. D'un côté, en effet, ils formèrent un noyau cFopposition chrétienne à la religion de l'État, qui servit de point de ralliement aux sujets romains dissidents, et de l'autre ils attirèrent à eux par la persuasion ou la force les autres races barbares établies dans l'empire, de sorte que l'arianisme devint le christianisme des barbares par opposition au catholicisme, culte officiel des Romains. Ce double danger se manifestait déjà au temps d'Arcadiusetd'IIonorius. C'était donc une œuvre bonne et utile, au point du vue politique comme à celui de la religion, de tenter sur les Visigoths un rappel à leur ancienne foi catholique, ou du moins de les diviser de manière à rendre leur action moins redoutable. Chrysostome s'y était mis avec ardeur pendant les jours paisibles de son épiscopat; il fonda d'abord h Constantinople une église pour les Golhs convertis, où lui-même officiait et prêchait fréquemment, assisté d'un interprète qui traduisait ses paroles en langue gothique. 11 établit ensuite, vers les bouches du Danube, mais à l'intérieur de l'empire, un couvent de Goths catholiques qu'on appela les Marses, on ne sait pourquoi, et qui forma un second noyau de prosélytisme pour les races barbares. C'est dans ce couvent, ainsi qu'on l'a vu précédemment, que l'ancien diacre de Chrysostome, devenu évêque d'IIéraclée, Sérapion, s'était caché, aux premiers temps delà persécution, pour échapper aux ennemis de son ancien maître, et les moines Marses, parce fait, se plurent à proclamer leur attachement à l'archevêque exilé et à sa cause.

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Outre ces deux centres de catholicisme existant parmi les Golhs sur les terres de l'empire, il s'en trouvait un beaucoup plus considérable au dehors, chez ceux de la presqu'île cimmérienne. Comment s'était-il formé, et était-ce un reste des affiliations primitives de cette race? nous l'ignorons ; mais nous le voyons, au iv" siècle rattaché à Ghrysostome par des liens intimes. C'est Chrysostome qui donne à cette Église des Goths un évêque nommé UniJas, qu'il qualifie lui-même d'homme admirable. Les relations de ce clergé barbare avec l'archevêque de Constantinople avaient lieu par l'intermédiaire des moines Marses, qui correspondaient régulièrement avec lui. Or, au plus fort des divisions religieuses de l'Orient et lorsque l'archevêque allait partir pour l'exil,. Unilas mourut, laissant l'Église des Golhs dans un complet désarroi. Le roi de ce petit peuple n'ayant rien trouvé de mieux à faire que de demander un autre ôvêque à Constantinople, le diacre goth Modowar était parti pour le couvent des Marses, porteur de la lettre royale, et s'y arrêta d'abord pour conférer avec ses coreligionnaires barbares. 11 apprit là ce qui s'était passé à Constantinople, la déposition de Chrysostome et son exil; il l'apprit de bouches amies et de fidèles en communion de cœur avec l'exilé. L'embarras de Modowar fut grand. La lettre du roi, autant qu'on peut le croire, était adressée à l'archevêque ; irait-il la porter au successeur intrus? C'était un objet de justes scrupules, et Modowar hésitait. Cependant il fallait qu'il ramenât un évêque aux Gotbscimmériens, et le temps pressait à cause des difficultés de la navigation sur la mer Noire aux approches de l'hiver

Profitant des hésitations du diacre, les moines Marses informèrent de tout Ghrysostome par une lettre qu'il reçut à Gueuse ^

Son émotion fut grande à cette nouvelle, car il aimait l'Église des Goths cimmériens comme sa fille. Il se hâta d'écrire à Olympias une lettre que nous avons encore. Il y recommande à sa chère diaconesse d'employer tout ce qu'elle avait de crédit etd'hahileté pour faire différer la nomination de Tévêque goth, si Modowar était à Gonstanlinople. « Rien ne presse, lui disait-il, puisque la saison est assez avancée pour rendre dangereux le voyage par mer; on peut attendre jusqu'au printemps. » Ce qui valait encore mieux que ce parti, c'était de lui envoyer Modowar, mais secrètement et sans bruit, afin de ne point donner l'éveil aux schismatiques, et tous les deux s'entendraient aisément pour un bon choix. Il avait le cœur oppressé par l'idée qu'à la tête de cette église, sur laquelle il avait veillé si longtemps avec les yeux d'un père, ses ennemis placeraient un homme dont le premier acte serait de renier sa communion, ne comprenant pas que son nom pût être maudit et couvert d'anathèmes par ses propres enfants. Il sentait bien la difficulté de réussir dans cette délicate affaire, mais il terminait sa lettre par ces mots : « Il faut faire ce qui se peut, qu'importe

1. Narraverunt mihi Marsi ac Gotlii monaclii Moduaiiuni diaconum venisse, illud afferentem, admirandum illiim episcopum Unilana quem non ita pridem ordinavi, atque in Gothiam misi, muliis ac magnis rébus gestis diem suum extremum clausisse; ac régis Gotliorum litteras attulisse, ut ad eos episcopus mittatur. Chrys., Epist. 14 ad Olymp.

un échec ^? Dieu considère notre cœur et non ie succès de nos actions. » Cette affaire en effet était fort embrouillée; Olympias, frappée elle-même d'exil, ne put s'en occuper beaucoup, et Modowar, chargé de ramener un évoque à son roi, s'impatientait sans doute des lenteurs. En tout cas, Chrysostome mourut avant de connaître la fin de cette histoire.

Le troisième projet qui agitait le cœur et l'esprit de l'ancien archevêque dans sa solitude de Gueuse dénote une audace à peine croyable. Ce banni, emprisonné à l'extrême limite du monde romain, entre des bandits et des neiges, se mit à rêver la conversion de la Perse. Il n'avait pu se trouver là, sur la frontière, pour ainsi dire, de ce paganisme fameux des mages, sans se sentir ému de colère au récit de leurs superstitions, et dès lors il n'eut plus qu'une idée : chasser ces prêtres imposteurs, dévoiler leurs mensonges, éteindre leur foyer sacrilège, et planter la croix de Jésus-Christ dans le palais du grand roi. Une fois cette idée bien arrêtée dans sa tête, il cherclia des hommes d'action aventureux, intrépides, et n'hésita pas à s'adresser à un évêque qui s'était montré son ennemi au concile du Chêne ; leur réconciliation devait être à ce prix. L'évêque dont je parle n'était autre que ce Maruthas, un des juges de l'archevêque, et celui dont la sandale ferrée avait écrasé le pied de Cyrinus dans un conciliabule à Chalcédoine.

La Perse n'avait pas été complètement fermée aux tentatives de prédication chrétienne, et, pour ne point

1. Si autcni id nequeat, fiant iit licet quœ fieri poterunt. Chrys., Epist. 14.

parler des temps apostoliques, quelques succès avaient été obtenus, du vivant de Constantin, par Tinitiative courageuse d'un solitaire appelé Siméon de Nisibe; mais les adorateurs du feu reprirent bientôt le dessus, et la persécution de Sapor anéantit pour un demisiècle ces rudiments vénérables de la foi chrétienne. Une circonstance fortuite les ranima. L'empereur Tbéodose avait une négociation à suivre vis-à-vis du roi de Perse, pour des intérêts que nous ignorons, peut-être quelque délimitation de territoire, et il choisit pour son envoyé un prêtre de la province de Sophêne située sur la frontière même delà Mésopotamie et de la Perse ^ L'ambassadeur était un homme simple, mais avisé; tout en traitant des intérêts qu'il venait débattre, il observait l'état religieux de la Perse, et s'aperçut que les semences du christianisme n'avaient pas tellement disparu qu'on ne pût les raviver encore. Plein de cette idée, ilentra dans la confiance du roi, etobtint que les os des chrétiens persans martyrisés sous le règne de Sapor lui fussent livrés. Il réunit ainsi une énorme quantité de reliques qu'il transporta dans une église située à douze lieues d'Amyde, du côté du nord, et sur la rivière de Nymphée, limite commune des deux nations. Autour de cette église, comme autour d'un fort élevé pour la conquête religieuse, des maisons s'agglomérèrent, et il se forma une petite ville qui porta le nom de Martyropolis. Martyropolis choisit pour son évêque le prêtre à qui elle devait sa fondation, et ce prêtre était Maruthas.

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