SON PONTIFICAT
Le cinquième siècle de l'ère chrétienne a vu mourir l'Empire d'Occident, l'héritier le plus direct de la grandeur romaine, qui succombait à la fois aux divisions intérieures et à l'envahissement irrésistible des Barbares. Il a vu les provinces plus ou moins romanisées se détacher peu à peu de la métropole, et, au milieu de luttes incessantes, tantôt contre l'Empire, tantôt contre de nouvelles invasions, conquérir les unes après les autres une vie nationale indépendante, en attendant que l'Italie elle-même, après bien des vicissitudes, finît par tomber tristement sous la domination de maîtres étrangers.
Saint Léon n'a pas assisté à l'accomplissement de cette ruine politique ; mais il a pu voir de près comment elle se préparait, car il a été appelé à prendre une part très importante aux événements de cette époque.
En effet, toute unité disparaissant peu à peu, sauf celle de l'Église, c'était elle qui devait accepter la tâche surhumaine de rallier, en les assimilant, tant d'éléments aussi hostiles que disparates.
Cette œuvre d'assimilation, l'Empire avait su l'entreprendre, et il l'avait poursuivie pendant bien des années avec une habileté et un succès incontestables, ^lais sa merveilleuse politique finissait par être vaincue par les circonstances : sa grandeur même était une cause de division et de dislocation de plus en plus irrémédiables ; il était impuissant à maintenir dans la soumission les provinces qu'il ne pouvait plus défendre contre les invasions, il voyait autour de lui la force et l'audace des Barbares augmenter de jour en jour, et lui qui se glorifiait jadis de gouverner le monde, il abandonnait les uns après les autres les derniers débris de sa puissance politique.
Son rôle finissait donc, et la belle unité qu'il avait su maintenir pendant tant de siècles allait disparaître avec lui, si une autre société plus vivace n'avait su l'entretenir par de nouveaux moyens et sous une forme nouvelle.
C'est ainsi qu'à travers tous les bouleversements et toutes les catastrophes, Rome demeure toujours la tête des nations. « Vaincue, elle complète ce que ses victoires laissaient inachevé. De la violence on la voit passer à la persuasion, de l'oppression à la justice, du commandement hautain aux enseignements du droit et de la charité, et, reine dans la paix comme dans la guerre, elle domine toujours le monde. L'instrument qu'elle a voulu briser dans ses jours d'orgueil est souvent celui qui la relève de l'abaissement et la sauve.... Comme elle s'assimilait
naguère ses sujets, elle s'assimile maintenant ses maîtres ^ »
Mais l'Église elle-même, au moment de voir disparaître ses alliés et de continuer seule la grande œuvre commencée, dans quel état se trouve-t-elle? Nous la voyons divisée par de nombreuses hérésies, dont les enseignements hardis et funestes jettent le trouble dans les consciences, tandis que leur puissance et leurs violences répandent quelquefois la terreur parmi des populations entières. Un regard purement humain ne jugerait peut-être pas sa situalion beaucoup meilleure que celle de l'Empire agonisant.
Le chef de la chrétienté était donc non seulement obligé de suppléer, autant que possible, à l'insuffisance des pouvoirs politiques, de plus en plus incapables de soulager les misères et de défendre les opprimés ; il devait encore lutter sans cesse pour maintenir l'unité de l'Eglise, constamment attaquée par des ennemis puissants et audacieux, et pour conserver, malgré l'envahissement des doctrines nouvelles, l'intégrité de la foi des apôtres, sous la suprématie légitime et nécessaire du siège de saint Pierre.
La tâche était si rude et si délicate à la fois, si pleine de difficultés de toute nature, que seul un grand politique et un grand saint, assisté par la grâce divine, pouvait être capable d'en venir à bout.
Nous ne connaissons pas la date de la naissance de saint Léon. La comparaison avec les dates des
I . Amédée Thierry, Récits de Vhistoire romaine au V^ siècle, Paris, 1860, in-80. Préface, pp. xvi et suiv.
principaux événements de sa vie nous permet tout au plus de présumer qu'il naquit dans les dix dernières années du iv^ siècle.
Anastase le Bibliothécaire, qui écrivait au ix^ siècle, nous dit qu'il était toscan et fils de Quintianus ^ Il n'y a pas de raison de contester le nom de son père; mais ce qu'Anaslase, et d'autres historiens d'après lui, nous disent de son lieu d'origine, ne parait pas s'accorder avec les témoignages contemporains. Non seulement saint Prosper, qui fut l'ami de saint Léon, nomme expressément la ville de Rome comme la patrie de celui-ci- ; mais lui-même se sert de la même expression d'une manière qui ne laisse guère de doute, lorsque, pour s'excuser de ne pas assister au concile qui se préparait à Ephèse, il écrit à l'impératrice Pulchérie que, dans les circonstances présentes, il ne peut « abandonner sa patrie et le siège apostolique ^ ». Il est donc fort probable que, si sa famille était d'origine toscane, lui du moins il est né à Rome.
Nous ignorons quel était le rang social de ses parents, mais sa science et la pureté de son style semblent bien montrer qu'il avait reçu une très bonne éducation.
1. « Léo, natione tuscus, ex pâtre Quintiano... « [Uistoria de vitis romanoram pontificum, XLIIL)