‹ St Léon le GrandChapitre 28 sur 123 · DÉPHÈSE ET CONDUITE DU PAPE A CETTE OCCASION · texte numérisé non relu

DÉPHÈSE ET CONDUITE DU PAPE A CETTE OCCASION

Les différents actes d'administration et de gouvernement que nous venons de passer en revue avaient pour but de subvenir aux besoins particuliers de diverses églises, à mesure que ces besoins se présentaient ou se faisaient connaître. Néanmoins ils font tous partie d\in plan bien unique et parfaitement concerté : ils prouvent que Léon le Grand connaissait admirablement les traditions de ses prédécesseurs, et ils ont fait de son pontificat même un exemple précieux pour les siècles suivants.

Mais des intérêts plus vastes encore, ou tout au moins plus généraux, devaient donner lieu, sous son énergique direction, à des événements qui ont rendu son nom l'un des plus illustres de toute l'histoire ecclésiastique. Les conciles qui se sont réunis de son vivant et sous son autorité comptent avec juste raison parmi les plus importants, moins encore peut-

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être h cause des faits historiques qui en furent l'occasion, que par la gravité des questions qui y furent agitées, et dont la solution y a été définitivement fixée; mais après combien d'événements douloureux et tragiques le principal d'entre eux, le concile de Chalcédoine, devait-il arrivera proclamer les grandes vérités qui étaient alors si obstinément contestées !

Saint Léon n'a pu assister en personne à ces grandes assemblées. Mais leur préparation, leurs délibérations et leurs suites tiennent une si grande place dans sa correspondance et dans son existence, il y fut si constamment présent d'esprit et de cœur, et, quoique de loin, il y sut jouer un si grand rôle, en dépit même des révoltés qui voulaient profiter de son absence, que l'histoire de ces conciles se lie étroitement, non seulement à celle de son pontificat, mais à celle de sa vie même et de ses préoccupations quotidiennes.

Il nous faut remonter un peu plus haut, afin de comprendre plus exactement dans quelles circonstances est née l'hérésie des Eutychiens, qui a principalement donné lieu, sous Léon P% à ces mémorables discussions.

Sous le pape saint Célestin, Nestorius, archevêque de Constantinople, avait propagé une doctrine qui se trouve déjà dans les écrits de Théodore de Mopsueste, son maître : il enseignait qu'il y avait deux personnes en Jésus-Christ, celle du Fils de Dieu et celle du fils de Marie; que le Verbe de Dieu ne s'était pas réellement fait chair, et que par conséquent la sainte Vierge ne devait pas être appelée mère de Dieu. Il niait donc l'union intime qui existe entre la divinité et l'humanité du Sauveur, en qui il

n'y a qu'une seule et même personne , qui est celle du fils de Dieu, de telle sorte que toutes ses actions sont divines. C'est ce que l'on appelle l'union hypostatique, qu'on a coutume de comparer h l'union de l'ame et du corps de l'homme, parce que l'âme et le corps, quoique de natures très difTérenles, ne constituent, par leur réunion, qu'une seule et même personne. Lorsque Nestorius osa enseigner publiquement ces nouveautés, les fidèles se bouchèrent les oreilles, et, saisis d'horreur, ils quittèrent l'église en toute hâte. Saint Cyrille, évêque d'Alexandrie, réfuta ces erreurs et écrivit au pape pour appeler son attention sur leur danger : elles furent condamnées par le concile d'Alexandrie, en 43o, et par le concile général d'Éphèse, en 43i.

Parmi les plus zélés adversaires du nestorianisme se trouvait Eutychès, abbé d'un monastère voisin de Constantinople, qui poursuivait sans relâche tous ceux qu'il savait attachés à cette hérésie. Homme austère, il inspirait partout la confiance ; mais on sut plus tard qu'il travaillait moins pour la vérité que pour la propagation de ses propres erreurs, qui étaient en quelque sorte l'opposé de celles de Nestorius, mais plus absurdes encore. Car, en défendant contre ce dernier l'unité de personne en Jésus- Christ, il soutenait qu'il y avait aussi unité de nature ; de là le nom de monophysite qui a été donné à sa doctrine 1. Selon lui, lors de l'incarnation, la nature

I, « Hoc tempore. dit Prosper, eutychiana haeresis exorta est, auctore Eutyche quodam presbytero, qui apiid Constantinopolim monasterio celeberrimo praesidebat, praedicans Jesiim Cbristiim Dominum nostrum, beatae Mariae \ irginis fdium, nihil maternae habuisse subslantiae, sed sub specieborainis solam

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humaine avait été absorbée par la nature divine; mais toutes les subtilités de l'expression ne feront jamais concevoir cette confusion impossible de la divinité avec l'humanité, c'est-à-dire de l'infini avec le fini.

Il répandit d'abord cet enseignement parmi les moines de son couvent; puis il le communiqua à plusieurs ecclésiastiques, auprès desquels il ne paraît pas avoir eu tout le succès qu'il pouvait désirer. Domnus, évoque d'Antioche, lui fit de justes objections, et, ne parvenant pas à le convaincre, il crut bon d'en écrire à l'empereur Théodose. De son côté, Eutychès écrivit au pape pour se justifier, et l'afFaire sembla devoir en rester là; mais Eusèbe, évêque de Dorylée, qui avait été jadis un des premiers et des plus ardents adversaires du nestorianisme, s'émut de cette nouvelle hérésie, et fit tous ses efforts pour persuader Eutvcliès et le ramener dans la bonne voie. Ne pouvant y parvenir, il crut de son devoir de l'accuser devant un concile qui se réunissait alors à Constantinople pour juger un différend entre Florentius, évêque de Sardes et métropolitain de Lydie, et deux évoques de la même province.

Eutychès était ignorant, têtu, et d'une intelligence extrêmement bornée : ses réponses embarrassées, incohérentes même et grossièrement contradictoires,

in eo A'erbi Dei fuisse Malmaui. Ob quam impietatem a Flavio ejusdem urbis episcopo, quia corrigi noluit, condemnatus est. Sed fidens aniicitia regia et aulicorum favore, ab universali synodo sepoposcitaudiri, annuenteimperatore Theodosio, quiob hujus causae retractalionem oranes episcopos jussit Ephesum convenire. » [Chron. ad arin. 449-)

suffiront à elles seules à le prouver. Mais nous verrons que, dans toute cette affaire, qui devait avoir des suites si graves, il n'agit pas seulement par entêtement naturel ; il fut l'instrument de plus habiles et de plus puissants que lui, dont il servit les haines, les intérêts et les intrigues, et dont il espérait sa récompense.

Le concile s'assembla donc, sous la présidence de Flavien, patriarche de Constantinople, le 8 novembre 448. Eusèbe de Dorylée présenta une requête contre Eutychès, et demanda qu'on le fît venir, afin qu'il pût se justifier lui-même. Flavien pria par deux fois Eusèbe d'aller le voir encore, et de tâcher de le ramener à de meilleurs sentiments dans un entretien particulier. Il était fort sage de chercher à éviter les débats publics, comme la suite de l'histoire le montrera trop bien ; mais Eusèbe savait à quoi s'en tenir sur les dispositions d'Eutychès, et il fit comprendre à l'assemblée qu'une nouvelle démarche serait tout à fait inutile.

On y renonça donc, et l'on enjoignit au moine rebelle de v'enir se justifier à la prochaine session : elle devait avoir lieu le 12 novembre, et dix-huit évêques devaient v prendre part. Eutychès répondit qu'il était bien vieux pour faire le vovage, et que d'ailleurs il s'était fait une loi inviolable de ne jamais sortir de son monastère. Puis il se mit à raisonner sur ses croyances, et déclara qu'il niait que Jésus- Christ eût deux natures unies selon Fhypostase, parce qu'il ne Tavait pas vu dans l'Ecriture sainte, qui vaut mieux que les pères. Il préférait donc sa propre interprétation des textes sacrés à celle des pères, s'exposant par là à nier ce qu'il ne savait pas

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