Voy. Hefele, Histoire des conciles^ dans la traduction de
A.U début de la première séance, les légats offrirent les excuses du pape, et exposèrent les raisons pour lesquelles il n'avait pu venir en personne. Puis ils présentèrent la lettre dont il les avait chargés. Il s'agit de celle qu'il adressait au concile, mais on a de bonnes raisons de croire qu'ils y joignirent la lettre à Flavien : cela résulte des débats postérieurs du concile de Chalcédoine, et aussi de la façon dont Léon lui-même, à la fin de la première, renvoie à la seconde comme à une exposition plus complète de sa doctrine ^. D'ailleurs la lettre au concile elle-même, quoique beaucoup plus brève, résumait encore bien assez nettement l'enseignement catholique sur les points controversés pour ruiner sans merci les équivoques et les subtilités d'Eutychès. C'est ce dont Dioscore se doutait fort bien : aussi le voyons-nous se dérober sans cesse à cette épreuve, en remettant indéfiniment la lecture des écrits pontificaux. 11 reçut la lettre du pape, et il promit qu'on la lirait, mais il commença par faire lire une lettre de l'empereur, celle où il est décidé que Barsumas sera admis au concile.
Ensuite, comme on proposait d'examiner la question de la foi, il répondit qu'il ne s'agissait pour l'instant que de juger la controverse qui s'était élevée entre Flavien et Eutychès ; ses notaires écrivirent que l'assemblée entière avait été de cet avis, mais la chose fut contestée plus tard à Chalcédoine. On fit
Dom H. Leclercq, qui est enrichie de nombreuses et savantes additions, 1. X, c. m. § 178.
I. « Acceptis autem fratris et coepiscopi nostri Fiaviani literis, plenius ad eum de iiis, quae ad nos videtur retulisse, rescripsimus, etc. » [Epist. XXIII, 2.)
donc venir Eutychès, qui présenta une profession de foi écrite, dont le secrétaire Jean commença aussitôt la lecture. Il y parle, avec une sorte d'attendrissement sénile, et peut-être sincère, de son amour de la paix et de la solitude, et des persécutions auxquelles il a été en butte pour n'avoir pas voulu contredire à la foi qui a été exposée par les pères du concile de Nicée. Quand il se risque à préciser un peu ses idées (ce qu'il paraît plutôt éviter d'ordinaire), il soulève des objections au sein de l'assemblée, mais il refuse d'y répondre, et la lecture continue.
La suite de la déclaration d'Eutychès semble bien montrer que cet homme borné fut le jouet de politiques rusés, qui voulaient le faire servir à leurs desseins et le préparaient sournoisement au rôle qu'il devait jouer. Ainsi il raconte que le silentiaire Magnus, qui l'accompagnait dans son voyage à Constantinople, lui a dit alors que sa présence au concile présidé par Flavien était inutile, attendu qu'il était condamné avant d'être entendu; cette parole pourrait suffire à expliquer l'attitude constamment défiante de cet homme prévenu, qui paraît entrevoir des pièges imaginaires dans tout ce qu'on lui dit, et surtout dans ce qu'on cherche à lui faire dire. « Quand je me fus présenté à l'assemblée, continue-t-il,... et quand j'eus déclaré de vive voix que ma créance était conforme à la décision de Nicée, confirmée à Éphèse, on voulut m'y faire ajouter quelques paroles. Moi, craignant de contrevenir à l'ordonnance du premier concile et du concile de Nicée, je demandai que votre saint concile en fût informé... Comme je parlais ainsi, on fit lire la
déposition que Flavien avait dressée contre moi
L'évêque Flavien n'a eu aucun égard à mon appel interjeté vers vous..., mais il m'a condamné d'autorité absolue. Il m'a livré pour être mis en pièces comme hérétique par la multitude amassée exprès dans la cathédrale et sur la place; mais la Providence m'a conservé.... »
Voilà comme il travestissait les événements, pour rendre odieux ceux dont il voulait se venger. L'appel auquel il fait allusion avait eu lieu en effet, mais d'une façon fort irrégulière : après la fin du concile de Constantinople, il avait dit tout bas au patrice Florentins qu'il en appelait au concile de Rome, d'Egvpte et de Jérusalem, et Florentins avait aussitôt rapporté cette parole à Flavien, alors que celui-ci rentrait déjà chez lui. On peut croire qu'Eutychès voulait se réserver la faculté de se servir de ce douteux appel ou de ne s'en pas servir, selon les circonstances, ou selon les instructions qu'il recevrait plus tard de ses maîtres.
C'est après la lecture de cette déclaration mensongère que Flavien demanda qu'on fît venir Eusèbe de Dorylée; mais Elpidius s'y opposa : on savait trop ce qu'il aurait pu dire, et il était plus commode de l'exclure,
Dioscore proposa alors que l'on entreprît la lecture des actes du concile de Constantinople. Les légats ne s'y opposèrent pas, mais ils insistèrent de nouveau pour qu'on lût auparavant la lettre du souverain pontife; et la chose était d'autant plus à propos, comme le fit remarquer le diacre Hilaire, que le pape n'avait écrit cette lettre qu'après avoir pris luimême connaissance de ces actes que le présent concile
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se préparait h entendre. Ici le soupçonneux Eutychès insinua que les légats lui étaient devenus suspects, parce qu'ils logeaient chez Flavien, avaient mangé avec lui et avaient reçu de lui différents services. Sur quoi Dioscorc déclara qu'il était dans l'ordre de commencer par les actes, et il promit une fois encore que la lecture de la lettre du pape viendrait à son tour après eux.
On lut donc les actes du concile de Constantinople, ainsi que des lettres de saint Cyrille où l'on prétendait trouver des arguments contre les deux natures. Cette lecture fut entrecoupée des vociférations de l'assemblée, qui comprenait, outre les évêques, une foule de gens qui n'auraient jamais dû se trouver là, et dont les violences ôtèrent toute liberté aux délibérations. « Qu'il soit brûlé vif, qu'il soit coupé en deux, celui qui admet deux natures! Comme il a divisé, qu'on le divise ! . . . Anathème à qui soutient les deux natures! »
Ces cris féroces souvent répétés, la crainte des épées des soldats qui mettaient dans un sérieux danger la vie même des réfractaires, et sans doute aussi la peur de paraître tomber dans le nestorianisme, amenèrent presque tous les évêques présents à approuver la profession de foi d'Eutychès et à voter son absolution; plusieurs même de ceux qui l'avaient condamné h Constantinople ne craignirent pas de se rétracter. Mais il faut rendre hommage à la fermeté des légats de saint Léon, qui ne s'associèrent à aucune des hontes de cette journée, et qui bravèrent tous les périls pour faire leur devoir jusqu'au bout.
Les moines d'Eutychès n'eurent garde de se laisser oublier. Ils présentèrent et firent lire par le notaire
Jean une requête assez insolente contre Flavien, dans laquelle ils réclament la levée de l'interdiction et le châtiment d'un archevêque qui a traité si injustement d'aussi saintes gens. Comme cette requête nous apprend elle-même qu'il y avait trois cents moines dans le monastère, et qu'elle ne portait que trente-cinq signatures, nous sommes en droit de nous demander quelle est la cause de si nombreuses abstentions. Quoi qu'il en soit, sans même donner lieu à Flavien d'expliquer sa conduite, on se contenta d'interroger les moines sur leur foi; et, comme ils répondaient qu'elle était conforme à celle d'Eutychès, ils furent absous et admis de nouveau à la communion de l'Église.
Dioscore ordonna alors la lecture des décisions du précédent concile d'Ephèse touchant la foi : il n'avait pas oublié que ce concile, à propos d'une profession de foi toute nestorienne, avait défendu, sous peine d'anathème, de rien ajouter ou de rien retrancher au symbole de Xicée. Il va sans dire que cette sentence n'exclut en aucune façon les explications et les développements de ce symbole; mais Dioscore avait le dessein prémédité de tirer de ce passage des arguments spécieux contre Flavien. Son parti pris évident fut sans doute compris par la plupart de ceux qui écoutaient. « On ne nous lit ceci que pour déposer Flavien, » murmura Onésiphore, évêque d'Icône. Le président prit les avis, et, comme il ne s'agissait encore que d'accepter les décisions des conciles de Nicée et d'Ephèse, il obtint sans peine l'adhésion des légats pontificaux eux-mêmes.
Cependant le diacre Hilaire, avec son implacable ténacité, ajouta : « Cela est d'accord avec les lettres
que le siège apostolique vous a écrites : faites-les lire, et vous verrez qu'elles sont conformes à la vérité. »
Mais la voix ferme de ce diacre intrépide paraît retentir dans le désert, et ce suprême appel à la ;"ustice n'est point écouté. Comme Dioscore n'a rien de bon h répondre, ii fait semblant de n'avoir pas entendu, et il s'empresse de faire lire une sentence de déposition contre Flavien et Eusèbe, rc'^'^ardés comme coupables d'innovations contraires aux règles posées par les conciles, etde tous les troubles qui en ont été la suite. Puis il ordonne que chacun donne son avis sur cette décision, et il ose ajouter cette impudente menace : a Sachez que les empereurs seront informés de tout ce qui se fait aujouid'hui. »
« J'en appelle de vous, » s'écrie saint Flavien ^ ; et le diacre Hilaire, dominant d'une voix forte cette assemblée déjà tumultueuse, répète aussitôt : Contradicitur, c'est-à-dire : « On s'oppose à votre décision. »
Ce mot, qui rappelle à tous l'autorité souveraine du pape dont il leur faudra tenir compte, achève d'exaspérer les passions, et le désordre grandit d'instant en instant. Ceux qui gardent encore quelque souci de la justice et de l'honneur abordent Dioscore et le
1. Le texte de l'appel que Flavien et Eusèbe adressèrent personnellement à saint Lëon n'est connu que depuis i88a. Voy. Grisar, Hitl. de Homr et des papes, trad. Ledos, t. I (190Ô), p. 326, et la note 1 de cette page ainsi conçue ; « Sur la de'couverle d'Amelli dans le manuscrit du chapitre de Novare, n° 3o, cf. au t. I de mes Analecta, p, 822 et suiv., où l'on trouvera le texte des appels d'après Amelli, Mommsen, et la propre édition que j'en ai donnée au t. VII (i883) de la Zeitschrif't fur Kath, Théologie, p. 191 et suiv. »
supplient de revenir sur un jugement dont le scandale sera une source de longs désordres pour l'Eglise ; plusieurs même se jettent à ses pieds et embrassent ses genoux. Mais il ne veut rien entendre; ces pieux efforts ne font qu'accroître sa fureur, et debout au milieu de tous, les yeux étincelants, il s'écrie : « Quand on me couperait la langue, je ne dirais pas autre chose. «Puis, comme si c'était lui qui cherchait à maintenir l'ordre, lui qui avait besoin de protection, il ajoute : « Allez-vous donc faire une sédition? Où sont les comtes? » Aussitôt les comtes accourent, accompagnés d'une grosse troupe de soldats portant des chaînes : clair avertissement pour ceux qui voteront mal. Etles moines qui accompagnent Barsumas se mêlent aux soldats et augmentent encore par leurs cris le tumulte de cette scène sauvage. Pendant ce temps, les portes sont soigneusement fermées : personne ne peut se dérober par la fuite, et il faut choisir entre la honte et les mauvais traitements. C'est ce que Dioscore ne craint pas d'annoncer a tous par ces mots cyniques : « Si quelqu'un refuse de signer, c'est à moi qu'il aura affaire; prenez-y garde. »
Les violences redoublent alors; les soldats frappent brutalement ceux qui font seulement mine de résister. On commence à voter, au milieu du vacarme et des menaces de mort, et plusieurs ont la lâcheté de condamner des innocents pour sauver leurs propres vies ou leurs dignités. Mais Dioscore exige que tous souscrivent de leurs propres mains la fatale sentence, et, comme les circonstances ne permettent pas d'en préparer une copie où tout le monde puisse signer, il fait tout simplement passer parmi les évoques un
papier blanc, où il ordonne que chacun inscrira son nom avec ces mots : « J'ai jugé et souscrit. »
Sa fureur et son obstination ne se ralentirent pas. Il tint les évéques enfermés jusqu'au soir dans l'enceinte, sans permettre de sortir même à ceux qui étaient malades , et il obtint ainsi cent trente-cinq signatures, h force de terreur; car les soldats n'épargnaient ni les coups de bâton, ni même les coups d'épée à ceux qui osaient résister. Lui-même il ne pouvait se retenir de frapper comme les soldats qui l'entouraient, et il finit par décharger sa fureur contre Flavien, dont Tappel au pape l'avait singulièrement exaspéré. Après l'avoir accablé de coups, il le jeta par terre et lui marcha sur le ventre i. Maltraité aussitôt par d'autres scélérats, saint Flavien devait mourir trois jours après des suites de ces infâmes violences-, et mériter ainsi les honneurs du martyre. Par ordre de Dioscore, il fut conduit en prison le jour même , et de là en exil ; et il succomba dans la ville d'Epipe, en Lydie, où il passait aux mains de ses gardes, probablement le 1 1 août de cette année '^. On croit que, si sa fête se célèbre le i8 février, c'est en mémoire de la translation solennelle de son corps à Constantinople, qui eut lieu peu d'années après, sans doute en 45i, par ordre de l'impératrice Pulchérie.
Le courage des légats est attesté par plus d'un