CHAPITRE Yï
LÉGATION A MILAN. - TENTATIVES d’aBDICATION
C’est un peu plus tard, quelque temps avant le synode romain d’avril 1060 et probablement dans les derniers mois de 1009 que se place la première légation officielle de Damien h Milan. Suivons-le dans cette ville1.
L’Eglise de Milan était, elle aussi, ravagée par la simonie et l’immoralité de son clergé. La corruption y dépassait même toute mesure, si nous ajoutons foi à la sombre peinture que nous a laissée de la Lombardie de cette époque André de Va nombreuse, disciple et biographe du diacre milanais, saint Àriald1. C’est à peine, nous dit-il, s’il se trouvait çà et là quelque prêtre qui vécût en conformité avec sa vocation. Il se demande s’il serait possible de découvrir cinq justes sur mille. La plupart des clercs, esoortés de chiens et de faucons, ne rêvaient que chasses à travers champs, d’autres, transformés en cabaretiers, tenaient des tavernes ou se livraient à des métiers moins avouables et pratiquaient l’usure. Beaucoup vivaient publiquement avec des
1. Vita S. Arialdi. AA. SS. Bollanà. 27 juin — Pellegrini, I santi Arialdo et Erlembaldo. Milano, 1897, appendice V, p. 5i2-5i5.
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femmes impudiques ou des filles perdues et prétendaient y être autorisés par les coutumes et les traditions de l’Église milanaise. Et, du haut en bas de la hiérarchie, la simonie était exercée sans vergogne. Toutes les dignités s’achetaient comme on achète au détail les pièces de bétail. Et le pire, c’est que pendant longtemps, aucune voix ne s’éleva contre cet état des choses. On en était arrivé à considérer comme de vrais pasteurs ceux qui en réalité n’étaient que des loups1.
L’archevêque Guy dont l’ignorance des choses divines était à peine croyable et qui vivait, le bruit en courait du moins, avec des personnes décriées pour leurs mœurs, n’était pas l’homme qui pouvait remédier h ces maux. La nomination simoniaque de ce faux pasteur dont l’origine obscure et les manières rustiques faisaient dire « qu’il sentait encore la campagne » était connue du clergé et du peuple ; car, dès son premier olfice pontifical, ils lui avaient témoigné leur répugnance en quittant en masse la cathédrale et en le laissant seul à l’autel. Cité devant Léon IX, il avait réussi h tromper ce pontife et à se faire déclarer par lui archevêque légitime.
Mais deux saiirts personnages de la ville, Anselme
i. Les principales sources de l’histoire de Milan à cette époque sont : Bonitho, Liber ad amicum, 1. VI, dans Jaffe, Monumcnta Gregoriana , 63g et sq. ; Landulphe, clerc et historien de Milan, qui n’est pas le même que celui dont il est question dans le corps du chapitre, Historia Mediolanensis, t. Il, 35, dans P. L. CXLVItI, 893 et sq. et Pertz, MG. SS. VII, 76, ad ann. 1057; Arnulplie, Gesta archiep. Mediolani, dans Pertz, MG. SS. VIII, 18 et sq. Cf. aussi le capital ouvrage déjà cité du Dr. Pellegrini, I santi Arialdo et Erlembaldo , cap. m-vitii.
de Baggio, chanoine de la métropole, et le diacre Ariald, s’étaient donné la mission ingrate de poursuivre à outrance les scandales de leurs confrères.
Les prédications de ces deux réformateurs auxquels s’était joint un clercdu nom de Landulphe, à l’éloquence enflammée de tribun, eurent leur effet. Le peuple fut remué et les clercs incontinents n’osèrent plus du moins monter à l’autel. En vain, l’archevêque se débarrassa-t-il de l’importun Anselme en favorisant sa nomination à l’évêché de Lucques et tenta-t-il, en leur faisant envisager la vengeance certaine des prêtres incriminés, de fermer la bouche aux deuxautres prédicateurs. Ceuxci se déclarèrent prêts à affronter la mort plutôt que de ne pas dénoncer publiquement des crimes publics, qui appelaient la répulsion générale.
Peu à peu ils virent se grouper autour d’eux de nombreux partisans, qui partageaient leur indignation et qui bientôt formèrent une véritable ligue : on l’appela la Potaria , peut-être du nom du lieu de ses réunions ou plus simplement d’un terme populacier, synonyme de « lie du peuple », par allusion méprisante à l’origine populaire et bourgeoise de ses membres. Ceux-ci s’engagèrent par serment à combattre énergiquement les vices du clergé. Les clercs scandaleux, par contre, étaient soutenus par la noblesse. De là, se produisit une scission dans la viUe et les deux partis se livrèrent une lutte sans merci; le sang y coula souvent.
La nouvelle de ces événements parvint à Rome, et Étienne X enjoignit à Guy d’assembler un concile pour informer. Un synode fut, en effet, tenu eu ioüy, dans un riche monastère de Fontaneto au diocèse de Novare, mais l’archevêque et ses sut-
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fragants aussi vicieux que lui y prirent la défense des clercs débauchés et y excommunièrent Ariald et Landulphe en leur absence. Devant ce nouvel acte, les fidèles milanais envoyèrent Landulphe à Rome pour y exposer devant un concile la réalité des faits. Ses adversaires l’arrêtèrent à Plaisance, le rouèrent de coups et le forcèrent à rebrousser chemin. Ariald plus heureux parvint à Rome; il put se justifier et faire connaître au pape les crimes et les adultères du clergé de son diocèse. Etienne, malgré les avis contraires de quelques personnages de son entourage, le releva de son excommunication et le renvoya à Milan avec la mission expresse d’y poursuivre son œuvre difficile d’épuration.
Mais les dissensions nées à la suite de ces divers incidents ne firent que se raviver. Hddebrand et Anselme, pour lors évêque de Lucques, envoyés par Étienne pour tenter une réconciliation, ne purent que constater l’étendue du mal et encourager Ariald à persévérer vaillamment danssaligne de conduite.
En ioôç), l’Église de Milan, lasse de ces troubles qui menaçaient de s’éterniser, députa vers Nicolas II afin de le supplier d’y porter remède. Le pape très disposé à mettre fin à ces querelles intestines, désigna comme légats Pierre Damien et Anselme de Lucques.
Us partirent et furent reçus avec les honneurs qui leur étaient dus b Damien assembla aussitôt un synode dont il prit la présidence. Il plaça son colégat à sa droite et l’archevêque Guy à sa gauche.
i . Ce récit de la légation de Damien à Milan est de luitnême. 11 forme le cinquième de ses opuscules.
Celui-ci, qui n avait rien de bon à attendre de la présence des envoyés de Rome, tout en se déclarant par une femte humilité prêt à s’asseoir sur l’escabeau, qui servait ds marchepied au trône du président, profita de cet incident pour, de concert avec les coupables, exciter dès le lendemain une sédition parmi le peuple. Les révoltés prétextèrent que 1 Eglise de Milan s’était toujours regardée comme indépendante de Rome. Ils considéraient donc comme un affront et une atteinte à leurs droits d être jugés par les légats d’une Église rivale et d etre soumis à leurs décisions. Le pape n’avait rien à démêler dans leurs propres affaires.
Le tumulte s’accrut vite au son des trompettes que l’on avait fait retentir sinistrement dans toute la ville, et le peuple se porta en masse au palais archiépiscopal où étaient logés le cardinal et son collègue. D’effroyables cris de : mort au Romain! se faisaient entendre de toutes parts et Pierre Damien pouvait raisonnablement croire sa vie en danger. Mais la pusillanimité n’entrait pas dans cette âme de fer.
Il se rend à la cathédrale, monte h l’ambon sans perdre un instant son sang-froid et, après avoir non sans peine réussi à obtenir un silence tout relatif, il adresse à la foule un discours que lui-même nous a conservé (dans la relation qu’il envoya sur sa demande à Hildebrand des incidents de cette légation à Milan).
« Sachez, frères très aimés, que je ne suis pas venu ici chercher la gloire de l’Église romaine, mais travailler à votre propre gloire et à votre salut. Qu’a-t-elle besoin des éloges d’un homme de rien cette Église, lorsque ses louanges sont sorties
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de la bouche même du Sauveur? Et quelle pro» vince dans toute la terre échappe à sa puissance, qui va jusqu’à lier etdélier le ciel même ?Les limites des patriarcats, des métropoles, des diocèses ont été fixées par des empereurs ou des rois, par des hommes en un mot, et ces fondateurs s’v sont réservé au gré de leur puissance et de leur volonté des droits de prérogatives spirituelles, tandis que c’est le Christ lui-même qui a établi l’Eglise romaine en conférant au bienheureux portier de la vie éternelle à la fois les droits de l’empire de la terre et ceux de l’empire des cieux. Il y aurait injustice certes à priver de ses droits quelque Eglise que ce soit, mais ce serait tomber dans l’hérésie que de dénier à l'Eglise de Rome le privilège qu’elle a reçu d’être au-dessus de toute autre. » Puis, afin de bien prouver la supériorité de cette Église sur celle de Milan, le légat rappelle à ses auditeurs que les premiers martyrs de cette dernière ont été baptisés par les disciples des apôtres, d’où la conclusion se tire évidente que l’Église de Milan est fille de l’Église romaine et qu’elle a envers elle une dette de reconnaissance. Saints Nazaire et Celse ont reçu le baptême de saint Lin, le successeur de saint Pierre, et saints Gervais et Protais étaient disciples de saint Paul au témoignage de saint Ambroise même. Celui-ci d’ailleurs que les Milanais ont en si juste vénération s’est appuyé sur Rome pour chasser de sa propre ville les clercs libertins. A sa demande, en effet, le pape Sirice lui envoya un prêtre, un diacre et un sousdiacre, qui l’aidèrent à purger la ville de Milan de celte vermine. « Scrutez donc, compulsez vos archives, conclut l’orateur, et si vous n’y pouvez
trouver consigné ce que j’avance, traitez-moi de menteur; si vous l’y trouvez, cessez de résister à la vérité et d’attaquer en fils dénaturés votre mère aux mamelles de laquelle vous avez sucé le lait de la foi. »
L’audace imperturbable de ce moine finit par avoir raison du tumulte et son discours incisif acheva d’apaiser les esprits. Le calme revint et le peuple aux instincts toujours si mobiles promit de se conformer à ce qu’ordonnerait le légat.
Mais, après examen fait de la situation personnelle de chacun des clercs, alors très nombreux à Milan, Damien se trouva fort perplexe. Tous, à de très rares exceptions près, avaient été ordonnés moyennant finance. C’était même une pratique passée en règle que quiconque se présentait pour recevoir un ordre et même l’épiscopat, avait à verser au préalable et sans conteste une somme déterminée. D’autre part, les péchés contre la chair étaient devenus si communs dans ce clergé qu’ils avaient aux yeux de tous perdu de leur gravité et étaient assimilés à l’ambition. Appliquer la discipline dans toute sa rigueur, interdire d’un coup un aussi vaste diocèse et toutes les églises d’une si grande ville, on ne pouvait y songer, c’eût été porter un trop grave préjudice à la religion. Pardonner à quelques-uns, alors que presque tous étaient également coupables, eût été user d’un pouvoir discrétionnaire et commettre une criante injustice ; de plus, c’était perpétuer les divisions ou en créer de nouvelles chez ce peuple au sang chaud et toujours prêt aux sanglantes représailles.
Le légat se souvint alors opportunément de cas antécédents et de la façon dont les papes et les
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Pères les avaient résoins, grâce à la maxime discrète depuis longtemps formulée par le pape Innocent : « Les péchés d’une multitude ne doivent pas, comme ceux des particuliers, être punis selon la rigueur des lois. » Considérant donc ce qui •avait été réglé pour la réconciliation des clercs ordonnés par les Donatistes, les Novatienset autres hérétiques et pour celle de certains simoniaques réintégrés dans la hiérarchie, et vu l’impossibilité de corriger les maux de l’Eglise par la stricte application des Canons, il s’arrêta à la décision -suivante ; elle laissait le passé à peu près impuni et s’occupait surtout de prévenir les fautes de l’avenir.
Il exigea la promesse solennelle, écrite et signée de tous, et le serment sur l’Évangile que dorénavant on se garderait de toute promotion obtenue à prix d'argent. Il nous a dans son récit laissé le texte de cette promesse dictée par lui. On y lisait entre autres : « Guy, par la grâce divine archevêque de Milan, h tous les fidèles de Jésus-Christ, fils de cette Église, au clergé et au peuple, salut éternel dans le Seigneur. Votre sainte dévotion, trèsaimés frères, n’ignore pas combien est condamnable, détestable, odieuse h Dieu, perverse, condamnée par l’autorité des saints Canons, funeste à -une multitude d’âmes innocentes, qu’elle a contaminées d’une lèpre mortelle, la coutume anciennement établie dans cette Église, que je dessers sur l’ordre de Dieu, celte vénalité, cette hérésie simoniaque, ce négoce par lequel quiconque se présentait aux ordres devait régulièrement payer pour le sous-diaconat douze écus, pour le diaconat dix-huit et pour la prêtrise vingt-quatre. Et de la
sorte Simonie Magicien avait hélas! fait de cette sainte Eglise d’Ambroise comme une officine de perversité. Le banquier et le monnayeur y avaient leur soufflet, leurs marteaux et leur enclume ; ils n y fabriquaient que la perte de toutes les âmes. » Puis, après avoir rappelé la mission providentielle de l’évêque d’Ostie, qui venait pour guérir radicalement ce mal invétéré, l’archevêque formulait, en son propre nom et au nom de tous ses clercs actuels et futurs, l’anathème contre tous ceux qui donneraient ou accepteraient une somme quelconque dans le but d’obtenir quelqu’un des ordres sacrés. Il ne condamnait pas moins formellement 1 hérésie meolaïte et promettait d’apporter tous ses soins à séparer les prêtres, diacres et sous-diacres de leurs femmes ou de leurs concubines. L’acte fut signé par lui et par les clercs présents. S’approchant ensuite de l’autel, l’archevêque fit entre les mains de Damien et en présence de son co-légat ce serment : « Si je ne remplis pas fidèlement cette promesse de détruire et d’anéantir totalement ces hérésies de la simonie et du nieolaïtisme, que je sois excommunié et anathématisé par le Dieu tout-puissant et tous les saints, et que je devienne étranger à toute société de chrétiens ! »
Le même serment fut prêté par les clercs et celui de l’archevêque renouvelé en son nom par son neveu, Arnulphe. Guy, enfin, se prosterna sur le pavé et demanda h Damien de lui imposer une pénitence pour avoir toléré de tels abus et de tels trafics dans son Église. Le cardinal lui en prescrivit une de cent ans rachetable moyennant une somme à verser chaque année entre les mains des pauvres ou pour d’autres œuvres de charité.
Après de nouveaux serments Imposés aux clercs et au peuple de la ville et des faubourgs, les légats, se conformant aux conseils des Pères dont Damien avait précédemment cité divers passages, et suivant un avis jadis donné par Fulbert de Chartres, décidèrent que les clercs, après avoir subi une pénitence, seraient réconciliés pendant la messe où ils recevraient les insignes de leurs dignités de la main de leur archevêque.
La pénitence réglée par le cardinal était celle-ci * Ceux qui n’avaient pour leur ordination payé que les taxes ordinaires, ignorant pour la plupart qu’il y eût en cela matière à péché, étaient condamnés à une pénitence de cinq ans. Durant ce temps, ils devaient, été comme hiver, jeûner deux jours par semaine au pain et à l’eau et trois jours pendant les deux carêmes de l’année, qui précèdent la fête de Noël et celle de Pâques. Ceux qui avaient versé davantage, jeûneraient de la même façon durant sept ans et, après ce laps de temps, ils continueraient à jeûner le vendredi le reste de leur vie. Ceux à qui le jeûne était trop pénible à cause de leur faiblesse, pourraient en racheter un par semaine en récitant soit un psautier, soit une moitié avec cinquante coups de discipline, ou bien en nourrissant un pauvre, en lui lavant les pieds et lui donnant un écu. L’archevêque promettait en outre d’envoyer tous ses clercs en pèlerinage, soit à Home, soit à Tours. Pour lui, il se disposait à partir pour Saint- Jacques de Compostclle.
De plus, le cardinal régla que ceux-là seulement seraient rétablis dans leurs charges qui seraient reconnus instruits, chastes et de mœurs honnêtes. Les autres se contenteraient d’être à nouveau
réunis à la sainte Église dont ils avaient été précédemment séparés *.
Ces décisions, que le lecteur jugera vraiment inspirées par la discrétion et peut-être aussi par la crainte de déplaire aux adversaires de sa thèse, notamment au cardinal Humbert, qui l’avait violemment pris à parti dans son Adversus simoniacos , Damien les soumettait à l’autorité de Rome ; il se déclarait prêt à les modifier dans le sens qu’on voudrait.
Sa conduite, comme il arrive toujours en pareil cas, fut néanmoins diversement jugée. Tandis que les uns n’y trouvaient que matière à louange sans restriction, elle était pour d’autres coupable et imprudente. Peut-être pourrait-on prendre pour une approbation officielle les termes dans lesquels Nicolas II fit porter par l’important synode tenu au Latran en avril 1009 le décret qui « permettait à ceux que des simoniaques avaient ordonnés gratuitement, de demeurer dans l’exercice de leurs ordres1 2? »
Quoi qu’il en soit, Damien par sa prudente fermeté avait réussi à pacifier les esprits à Milan et, comme il l’écrivait en terminant le récit de sa légation, il espérait que les deux hérésies des simoniaques et des nicolaïtes étaient, après tant de divers serments prononcés et signés, si bien terrassées dans cette ville, que, lui vivant du moins, Dieu ne permettrait pas qu’elles recommençassent la lutte.
Ses prévisions, hélas! ne se réalisèrent pas. La paix ne dura que quelques années; dès la mort