DERNIÈRES LÉGATIONS EN ALLEMAGNE ET A RAVENNE MORT ET CULTE DU SAINT
Le i3 juillet 1066, Henri IV avait à l’âge de seize ans épousé à Tibur une princesse d’une année plus jeune que lui, à laquelle il était fiancé depuis io55, Bertlia, fille du margrave Odon de Turin et d’Adélaïde de Suze. Ce mariage projeté par l’empereur Henri III dans le dessein de s’allier à une famille puissante du nord de l’Italie, avait été approuvé et favorisé par les grands du royaume dans l’espoir qu’il mettrait fin aux débordements du roi.
Ce jeune prince, en effet, dont l’éducation avait été corrompue, était dès son enfance adonné à la débauche. Les historiens contemporains nous disent qu’à l’époque même de son mariage il avait plusieurs concubines et, qu’en outre, dès qu’il entendait vanter la beauté d’une jeune fille ou d’une jeune femme, il se la faisait amener de force ou bien, accompagné des tristes compagnons de ses plaisirs, il sortait la nuit pour aller assouvir ses instincts de brute. Plusieurs fois ses escapades nocturnes avaient été préjudiciables à sa santé autant qu’à sa dignité, mais ne l’avaient pas guéri
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de ses vices. On ne s’étonnera pas que ce débauché fut. en même temps un tyran et qu’un contemporain, saint Anselme, archevêque de Cantorbéry, ait vu en lui un digne successeur des Néron et des Julien l’Apostat. Ses caprices seuls inspiraient ses actes publics et privés et il en était venu h ne plus respecter ni loi divine ni loi humaine.
.Son alliance avec Bertha n’eut pas les résultats heureux qu’on en avait espérés. Les grâces et les sérieuses qualités morales de cette princesse ne réussirent pas h gagner son cœur. Il ne l’aima jamais sous le prétexte qu’elle lui avait été imposée par les seigneurs et qu’elle n’était pas l’épouse de son choix. Tout en exigeant qu’au dehors elle fût traitée en reine, il vivait en réalité séparé d’elle.
Son aversion s’accrut bientôt à ce point qu’il ne songea plus qu’à trouver un prétexte pour la répudier et il imagina l’ignoble expédient de la faire déshonorer par un de ses jeunes courtisans auquel il garantissait une riche récompense pour prix de son action honteuse. Mais la reine évita le piège qu’on lui tendait. Feignant de répondre aux avances du complice, que son infâme époux avait résolu d’accompagner sous un déguisement pour assister à son déshonneur, elle manœuvra de telle sorte qu’elle réussit à faire bastonner d’importance par ses valets le roi malgré ses cris. Le prince à la suite de cette aventure dut garderie lit pendant un mois. Mais son antipathie pour Bertha ne fit que grandir en même temps que son désir de divorce1.
En juin 1069, à la Diète de Worms, il s’ouvrit de
1. Sur cette affaire du divorce projeté par Henri cf. le chroniqueur Lambert de Ilersfeld. Annales dans MG. SS. t. V. ad ann. 1069.
son dessein de rompre avec la reine à un personnage peu scrupuleux, l’archevêque de Mayence, Siegfried. Comme il savait ce prélat en conflit aigu avec les Thuringiens, qui refusaient de lui payer certaines redevances auxquelles il prétendait avoir droit, il lui promit que s’il réussissait à lui faire annuler son mariage, il l’aiderait à récupérer sesdécimes, au besoin en employant les armes contre les Thuringiens. L’archevêque accepta de s’employer à cette scandaleuse besogne et tous deux se lièrent par serment.
Le roi alors annonça publiquement aux évêques et aux seigneurs réunis à la Diète que la reine et lui n’étaient pas faits l’un pour l’autre, qu’il voulait la répudier, non certes qu’il eût à se plaindre d’elle ni à lui reprocher aucun crime, mais, en dépit de ses efforts, il n’avait pu s’attacher à elle. Il s’offrait hypocritement, afin de permettre à la reine de contracter, si elle le voulait, un second mariage plus assorti, à prêter le serment qu’il la., rendait vierge comme il l’avait reçue.
Cette proposition ne pouvait que paraître à tous les assistants déshonnête et indigne d’un prince et soulever leur répulsion, mais ainsi qu’il arrive d’ordinaire en de pareils cas, personne n’eut la hardiesse de manifester ses sentiments. Siegfried prit alors, autant qu’il le pouvait décemment, le parti du roi. Sur ses consei's on convint qu’une affaire de cette importance drva t être soumise à un mûr examen. Il fut donc résolu qu’on en remettrait la décision au prochain synode d’automne, qui se tiendrait à Mayence, la semaine après la Saint-Michel (29 septembre). Tout restant eu suspens jusque-là, la séparation provisoire des deux époux fut jugée
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nécessaire et la reine envoyée à Lorscli, tandis que Henri s’occupait de repousser une attaque desThud'ingiens et des Saxons.
Mais l’astucieux archevêque sentant l’étrangeté -de sa conduite essaya de la couvrir en écrivant à Rome une lettre où il présentait l’affaire sous un faux jour, et où il suppliait le pape, « l’oracle divin », de prescrire lui-même ce qui devait être décidé dans une cause aussi importante et aussi compliquée. Les évêques réunis avaient conveuu, disait-il, de tenir un concile à Mayence devant lequel devaient comparaître le roi et la reine pour y entendre le jugement définitif.
Mais le pape avait été prévenu de ce qui s’était passé àWorms. Il redoutait non sans raison qu’à la Diète de^ Mayence le roi n’imposât sa volonté à ses courtisans trop lâches pour lui résister; il ne voulait pas d’autre part condamner directement et sans quelques ménagements le divorce projeté. Il chercha donc un homme qui put avec prudence et fermeté défendre les droits de la justice et éviter un scandale fécond en conséquences fâcheuses. Peut-être Hildebrand, toujours raide et inflexible quand un principe était en cause, eût-il manqué de la souplesse nécessaire en pareille occurrence? Quoi qu’il en soit, il ne fut pas le légat choisi; Alexandre II fit cette fois encore appel au dévouement de Damien. La raison de ce choix peut se chercher dans les rapports qui unissaient le saint à la mère et à la bellemère du roi, elle est surtout dans les vertus, la prudence, la décision, la renommée et la science canonique du cardinal.
Eloigné des affaires depuis un certain temps déjà et revenu dans sa solitude où il espérait mourir en
paix, le sentiment seul d’un devoir à remplir envers le pape et l’Église put le décidera partir. Il n’hésita donc pas un seul instant dès que la voix de son maître et ami lui eut fait connaître la gravité de la situation et le service qu’il attendait de lui. Il fit si bien qu’il était à Mayence avant le jour fixé pour l’ouverture du concile.
Le roi, de son côté, confiant dans l’issue des débats, accourait en toute bâte vers la ville archiépiscopale. Mais, chemin faisant, il apprend qu’un légat apostolique, qui n’est autre que l’implacable adversaire du vice, l’y attend et qu’il menace son compère Siegfried de l’excommunication à cause de la part prise par lui dans cette criminelle affaire. Effrayé, il veut regagner la Saxe d’où il vient, mais ses amis réussissent à l’en dissuader et il consent à se rendre à Francfort où il mande aux prélats et aux seigneurs devenir l’y joindre à la date indiquée.
Le concile a effectivement lieu à Francfort, mais Damien s’y est aussi transporté. Avec l’autorité que lui donnent sa qualité de légat, sa sainteté reconnue de tous, son âge et son aspect vénérable, il se lève en présence du roi et au milieu de cette foule de prélats et de seigneurs, courtisans sans conscience pour la plupart. Il leur déclare avec son imperturbable franchise et au nom du pape que « le divorce projeté par Henri est chose indécente et coupable, indigne d’un chrétien, à plus forte raison d’un roi. Si les lois humaines et les canons de l’Église ne suffisaient pas pour le retenir, il aurait dû au moins songer à son honneur et à sa réputation, car son exemple ne pouvait manquer d’être pernicieux à tout le peuple chrétien.
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Lui qui devait être le juge et le vengeur des crimes, comment s’en faisait-il l’auteur? S’il ne veut pas céder aux conseils, le pape se verra contraint de recourir à la rigueur des peines canoniques et ses mains ne sacreront jamais empereur celui qui aurait, autant qu’il était en lui, trahi la foi chrétienne. »
Les seigneurs convinrent que le pape parlait juste par la bouche de son légat. Ils supplièrent le roi de ne point ternir sa gloire ni entacher sa dignité par une action aussi honteuse. La commettre, ce serait fournir aux parents de la reine outragée une occasion de se révolter contre le royaume et ils le pouvaient, étant données leurs richesses et la force de leurs troupes. Comment supposer, en effet, qu’ils ne vengeraient pas l’affront fait à leur fille?
Le prince plus dépité que convaincu leur déclara que puisque telle était leur pensée bien arrêtée, il se ferait violence et s’essaierait à porter un fardeau auquel il ne pouvait se soustraire. Mais plus aigri que jamais il n’attendit pas l’arrivée de la .reine et s’enfuit précipitamment en Saxe. Bertha l’y suivit à petites journées. Leur rencontre à Goslar fut moins froide que par le passé, mais bientôt le roi reprit son égard son attitude dédaigneuse1. ■Quelques mois plus tard cependant un rapprochement se fit et en août 1071 un fils naquit de leur union. Il mourut après son baptême, mais fut suivi de deux autres fils et d’une fille.
Une fois de plus, l’attitude énergique de l’austère ermite avait fait triompher les droits de l’Église et de la morale chrétienne. Le succès de sa mission
j. Lamberti Annales , ad anu, 106g, MG. SS. Y, 176.
garantissait a la fois 1 honneur de la maison royale et 1 autorité du Saint-Siège et raffermissait les rapports d’Alexandre avec les parents de Bertha.
Aucune des lettres du saint ne parle de cette légation en Allemagne, mais elle est attestée par un historien contemporain, Lambert de Hersfeld, auquel nous en avons emprunté le récit. Elle ne comportait en principe que la solution à donner au projet du divorce royal. Mais le séjour du légat en Allemagne eut d’autres résultats heureux relativement à la conduite morale du clergé dont la situation était des plus déplorables.
Après avoir rendu compte de sa mission à Alexandre, Damien rentra à Fonte-Avellana où il demeura en paix durant les deux années suivantes 1070 et 1071. Quelques auteurs veulent qu’il ait assisté aux fêtes splendides que donna en octobre 1071 au Mont-Cassin l’abbé Didier à l’occasion de la consécration par le pape de la basilique de l’abbaye. Mais les arguments invoqués sont des arguments de pure convenance et ne suffisent pas à expliquer pourquoi le chroniqueur du Mont-Cassin, Léon d’Ostie, qui donne la liste détaillée des principaux personnages qui entourèrent le pape à cette cérémonie, ne fait nulle mention du cardinal. Il est plus vraisemblable de supposer que notre saint, malgré l’attachement qu’il avait pour Didier et ses moines, fut empêché de se rendre à la fête.
Une dernière mission l’attendait pourtant encore, qui devait être un admirable couronnement de sa vie apostolique. Il convenait qu’un serviteur si zélé de la sainte Eglise et du Saint-Siège mourût pour ainsi dire sur la brèche et à l’heure et dans des circonstances où il se dévouait encore pour eux.
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Catlaloüs avait disparu dans les derniers mois de 1071 ou au début de 1072, prétendant perpétuel à la tiare et comptant toujours des partisans dévoués dans le clergé de l’Italie du Nord en particulier et parmi eux l’archevêque de Ravenne, Henri, l’ami de Damien. Lui aussi était mort excommunié en janvier 1072 et jusqu’à la fin il avait continué quand même les fondions épiscopales. Son exemple et ses discours avaient malheureusement entraîné ses ouailles dans le schisme.
Peu de temps après la mort de ce prélat, Alexandre II et son archidiacre touchés de la fausse situation du peuple de Ravenne, résolurent de lui envoyer un légat afin de le réconcilier avec l’Eglise romaine. Ils ne jugèrent personne plus apte à régler cette épineuse affaire que le prieur de Fonte- Avellana. L’autorité de celui-ci était, en effet, considérable et, déplus, il étaitenfantde Ravenne. Tout alïaissé qu’il fût par l’âge et les infirmités, il n’hésita pas à accepter cette nouvelle mission, qui importait si fort aux intérêts communs de sa mère, l’Église , et de sa patrie. 11 partit donc. Ses compatriotes flattés du choix que le pape avait fait de sa personne, lui firent un accueil enthousiaste1. La ville accepta humblement les reproches du légat, reconnut sa faute, fit pénitence, fut absoute et, à la joie universelle, relevée de l’excommunication.
Damien ne devait pas survivre longtemps à ce nouveau succès. Sa légation terminée, il reprit le chemin de Rome afin d’en rapporter les détails au pape. Son premier arrêt fut à Faënza, au monastère
1. Vita Damiani, cap. xxi. Les détails précis de ce récit ont été amplifiés et dénaturés nar plusieurs commentateurs subséquents.
de Santa Maria dei Angeli, hors la ville, aujourd hui Santa Maria Vecchia. La fièvre l’y saisit. Elle s accrut de jour en jour durant une semaine. Et dans la nuit qui précédait la fête de la Chaire de Saint-Pierre (22 février 1072) sentant sa fin approcher il ordonna aux moines, qui entouraient sa couche et parmi lesquels se trouvait son futur biographe, Jean de Lodi, de réciter sur-le-champ l’office du jour suivant en entier : il voulait ainsi célébrer ce qu’il pourrait de la fête et mourir ensuite tranquille. Peu après l’achèvement des Laudes, il rendit l’âme à l’âge de soixante-six ans1. Son historien a bien soin de noter la curieuse coïncidence de ce trépas avec la fête de la Chaire de Saint-Pierre. Damien n’avait-il pas été un des défenseurs les plus ardents de ce siège apostolique et ne peut-011 pas considérer comme une récompense de ses longs services le fait que Dieu le rappelait à lui h une pareille date ?
A peine la nouvelle de sa mort fut-elle connue dans la ville que la population presque entière accourut auprès de sa couche funèbre. Elle appréhendait que les religieux d’un monastère voisin, Gamugno ou Acerata, ne voulussent ravir sa dépouille. Aussi l’église dans laquelle on avait transporté son corps fut-elle envahie, chacun se hâtant, se bousculant même afin de pouvoir approcher, d’offrir selon la coutume des présents et de baiser
x. Les auteurs, qui font mourir Damien en 1080 sous le pontificat de Grégoire VII, ont commis une inexplicable erreur. La chronique de Bertholcl porte à l’année 1072 : Petrus Damiani, piæ memoriæ cardinalis episcopus, iamdudum mundo crucifixus, inigravit ad Dominum VIII Kalend. martii, dans Pertz, MG. SS. V. La nécrologie du Mont-Cassin dit à peu près la même chose. P. L. CXLIV,
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les pieds du saint ou tout au moins les linges, qui avaient servi à l’envelopper.
On prépara entre temps le sépulcre. D’une église éloignée on apporta un vaste cercueil de très belle pierre blanche avec une facilité et une rapidité, qui ne laissèrent pas que d’étonner les manœuvres, on y déposa le corps et on le plaça à l’entrée du chœur au chant de la foule heureuse de le posséder. Il y est resté depuis lors et dès ce moment il fut l’objet d’un culte dans l’église de Faënza.
Le tombeau est orné d’une épitaphe que le cardinal-moine avait lui-même composée en beaux vers élégiaques et qui révèle sa profonde humilité.
« Ce que tu es, je le fus; ce que je suis, tu le seras. Ne te fie pas à ces êtres que tu sais devoir périr. Ce sont des fantômes, des riens qui précèdent le vrai, le réel. Des siècles succèdent aux ans qui fuient. En vivant, souvicns-toi de la mort, de la sorte tu pourras vivre h jamais. Tout ce qui est aujourd’hui doit passer; ce qui doit demeurer toujours approche. Comme il a vu juste celui qui t’a quitté, ô monde pervers! Car il vaut mieux mourir à toi dans sa chair que de faire périr son âme pour sa chair. Préfère les choses du ciel à celles de la terre, ce qui dure à ce qui tombe. Que ton âme devenue libre retourne à son principe. Que ton esprit gagne les hauteurs, qu’il remonte aux lieux d’ou lui est venue la vie, qu’il laisse audessous de lui ce qui le retient dans les bas-fonds. De grâce, souviens-toi de moi. Regarde avec piété ces cendres de Pierre. Prie, pleure et dis : Seigneur, épargnez-le! 1 »
i. p. l. cxlv, col. 968. ccxm.
Le i3 avril 1 3 54 eut lieu la première élévation; du corps par l’abbé de Santa-Maria, Mathieu de Callio. On le déposa dans un nouveau tombeau plus orné1. Il y resta jusqu’en i5g5 où l’on ouvrit le cercueil pour laseconde fois. Un bras futdétaché du corps demeuré intact jusque-là et exposé avec d’autres reliques à la vénération du peuple. Une nouvelle élévation eut lieu en i6y3 en présence du cardinal Rosetta, évêque de Faënza, de l’abbé Denys, d’un grand nombre d’ecclésiastiques, des autorités de la ville et d’une foule nombreuse. En 1778, les reliques furent transférées dans l’ancienne église des Jésuites, en ville, et en i8a5 dans la cathédrale. Le 26 septembre 1898 enfin eut lieu une dernière et grandiose translation. Le corps du saint fut déposé dans une chapelle nouvelle qui lui est dédiée.
En i5i2, la ville de Faënza étant menacée d’un pillage par les Français fit vœu de célébrer chaque année en grande pompe la fête de plusieurs saints, parmi lesquels Pierre Damien, si Dieu écartait le danger. Elle fut exaucée. Les Français, bien que vainqueurs, épargnèrent les horreurs d’un sac à la ville, qui n’a cessé depuis lors de témoigner une dévotion très grande à son céleste protecteur.
En iconographie, saint Pierre Damien est représenté soit une discipline à la main pour indiquer sa vie d’austérité et la part qu’il prit à la propagation de ce genre de mortification, soit sous les traits d’un solitaire, à la faconde saint Jérôme, soit avec les insignes du cardinalat, bien qu’ils ne fussent pas à son époque ceux qu’ils sont aujour-