CHAPITRE XI
l’écrivain et l’homme
Au milieu de l’ignorance universelle du xie siècle, qui succédait au siècle des ténèbres par excellence, au siècle de fer, et qui se ressentait forcément de ce voisinage, Pierre Damien fut un prodige de science.
Théologien avant tout, on ne peut guère lui comparer parmi ses contemporains que le seul Lanfranc, abbé du Bec en Normandie. Sa théologie est surtout biblique comme d’ailleurs celle des autres docteurs de l’Eglise, ses devanciers, dont il continue glorieusement la tradition. Il suffit de parcourir ses écrits pour admirer sa connaissance étonnante de l’Écriture et son ingéniosité à en exploiter à tout propos les paroles et les faits. Peut-être jugera-t-on qu’il abuse un peu du droit de citation. Sa méthode, comme celle d’un Augustin et d’un Saint Grégoire le Grand, dont il connaissait à fond les œuvres, ne consiste pas, ainsi que l’a remarqué fort justement le cardinal Capecelatro, à traiter en bloc et systématiquement toutes les vérités du dogme, mais celles-là seules qui étaient alors plus attaquées.
SAINT PIERRE DAMIEN
De plus, nous l’avons vu en étudiant sa vie, il ne distingue pas entre la théologie proprement spéculative et la morale, il les confond et les aborde l’une ou l’autre suivant les besoins du moment ou suivant les questions qui lui sont posées par ses amis.
Beaucoup de points du dogme sont touchés dans les sermons, qu’il adressait aux moines, au clergé et au peuple, mais là, comme dans ses traités spécialement théologiques : De la foi catholique où il explique le mystère de la Sainte-Trinité, de Y Antilogue contre les juifs où il prouve à ces derniers par des textes irréfutables de l’Ancien Testament la vérité de la divinité de Jésus-Christ, et de la Procession du Saint-Esprit contre les Grecs , tout en exposant et discutant avec abondance et lucidité les vérités dogmatiques, il vise toujours à en tirer des conclusions et des applications morales et pratiques.
Nous n’avons pas à défendre son orthodoxie lorsque dans un de ses sermons pour une dédicace d’église il n’énumère pas moins de douze sacrements. Chacun sait, en effet, que jusqu’au xu° siècle les écrivains ecclésiastiques ont été imprécis sur le nombre des saciements et qu’ils ne les distinguaient pas suffisamment des sacramentaux ni même, comme Damien, de certaines cérémonies mystérieuses ou d’observances ecclésiastiques ou encore des divers degrés de la hiérarchie. S’il est possible de prouver l’existence dès le ve siècle de la doctrine du septénaire sacramentel dans toute l’Eglise, la première énumération historique des sept sacrements ne se rencontre pourtant qu’au xne siècle dans la catéchèse de Saint-Olhon de Bamberg
l’écrivain et l’homme.
adressée aux Poméraniens récemment convertis1.
Déjà nous avons dit que la solution que Damien préconisait au sujet des réordinations simoniaquea a prévalu dans l’Eglise.
Il fut amené à donner son avis dans une autre question canonique, qui était alors embrouillée comme à plaisir par les jurisconsultes. Ceux-ci favorisaient les unions entre parents en restreignant au quatrième degré l’empêchement dirimant du mariage. Dans un opuscule intitulé précisément : Des degrés de parenté , le prieur de Fonte-Avellana établit par la tradition que les degrés de parenté et d’affinité ne se comptent pas de la même façon d’après les lois civiles et d’après les canons. L’Église veut qu’il y ait empêchement dirimant jusqu’au septième degré. Et lorsque les personnes qui veulent contracter mariage sont dans des degrés inégaux, l’une, par exemple, au sixième, l’autre au septième, le degré le plus proche empêche à son avis le mariage. Ayant soutenu dans son opuscule qu’en comptant les degrés de générations, le nombre des personnes doit toujours excéder d’un celui des générations, il fut contredit et se rétracta dans une petite dissertation qu’il fit à nouveau sur le même sujet2. Son opinion relative au mariage défendu jusqu’à la septième génération fut confirmée par les deux conciles de Rome de io5 g tenu sous Nicolas II3 et de io65 tenu par Alexandre II4.
1. Cf. R. P. J. Soutien, Nouvelle Théologie dogmatique r. fasc. VII, Les Sacrements , Paris, 1905, p. io-i4-