CHAPITRE PREMIER
Aujourd’hui ville morte, mélancoliquement isolée au milieu de ses marécages et de ses lagunes,, llavenne, la vieille capitale de l’exarchat byzantin, si riche en souvenirs du passé, était encore au xie siècle l’une des plus belles et des plus florissantes cités de l’Italie. Les empereurs de la dynastie des O thon s en avaient fait un de leurs séjours de prédilection et s’étaient plu à l’embellir.. Le dernier, O thon III, y avait même vécu durant quelques semaines sous la bure du camaldule au monastère de San Apoliinare in Classe, pour y expier ses crimes.
C’est dans cette ville que naquit en 1007 le saint dont nous allons essayer d’esquisser l’originale physionomie. Pierre Damiani ou Damien, selon l’orthographe moins exacte employée en France, réfute lui-même l’assertion des auteurs qui, se basant sur ce qu’en io63 il prétexte sa vieillesse pour abdiquer ses dignités, le font naître
SAINT PIERRE DAMIEN
SAINT PIERRE DAMIEN
en 988. Il nous apprend que sa naissance eut lieu cinq ans après la mort de l’empereur Othon III. Or, ce prince mourut à Paterno, dans la campagne romaine, le 28 janvier 10021.
Dieu s’est souvent plu, au cours des siècles, à prendre ceux qu’il destinait à être les chefs de son Église au sein de familles de condition modeste. Ce fut le cas pour Pierre. Ses parents étaient gens fort pauvres et déjà chargés de nombreux enfants. La vie, peut-on dire, le prit sévèrement dès le berceau, car, sur les plaintes que laissa entendre l’un de ses frères, déjà adolescent, inquiet de voir s’accroître ainsi les héritiers d’une famille qui avait tant de peine à vivre, sa mère se refusa à l’allaiter. Il fallut, pour le sauver, qu’une étrangère, qui était comme servante dans la maison, dit son biographe, prise de compassion en voyant ce petit être abandonné et prêt à rendre le dernier soupir, remplît à son égard les devoirs de sa mère dénaturée. Celle-ci pourtant finit par écouter les reproches que méritait sa conduite ; elle comprit sa faute et consentit à donner à son dernier né les soins que réclamait son état3.
Pierre était encore en bas âge lorsqu’il perdit ses parents. Dans ses écrits il nous fait connaître plu-
1. Voici les paroles du saint : Vix plane quinquennio an e meæ nativitaiis exortum humanis rebus exemptus est terlius Otto. Opusc. LVII, cap. v.
?.. Tout ce chapitre est surtout emprunté à la Vit a Damiani de son disciple Jean de Lodi. Elle se trouve entre autres dans les Jeta Sanctorum Bollandiana , t. lit de février, 416-4*7» dans Mabillon, Acta Sanctorum ordinis sancti Benedicti, t. VI, 11, 347-266 et dans Aligne, P. L., t. CXLIV 1 1 3- 146. Cf. d’ailleurs la bibliographie en tête de cette '.biographie.
sieurs des membres de sa famille. L’un de ses frères, nommé Marin, mourut avant lui d’une maladie de poitrine1 *. Un autre, Damien, fut archiprêtre de Ravenne, puis moine*. Deux de ses sœurs, Rodelinde et Sufficia, se marièrent, mais devinrent veuves de bonne heure3. L’une d’elles eut un fils, également appelé Damien, qui fit ses études en France, au monastère de Cluny où son oncle l’avait confié à l’amitié de saint Hugues4 5. Pierre lui adressa plus tard deux lettres dont l’une sur les moyens de conserver la chasteté3. Entré au monastère de Saint- Barthélemy, dans le désir d’y apprendre la science des vieilles cantilènes, malgré Damien, qui s’efforça de le retenir et de le ramener dans son ermitage6, il fut dans la suite créé cardinal par Grégoire VII. Marin, un autre des neveux du saint, peut-être le fils de son frère Marin, fut moine à San Apoll inare in Classe près de Ravenne et reçut l’habit monastique de ses mains7. Son oncle lui dédia un opuscule sur la parfaite formation du moine8.
Pierre nous tait le nom du frère chez lequel il fut reçu après la mort de ses parents, sans doute par piété filiale et pour ne pas donner à rougir à ses descendants. Cet homme, déjà marié, au lieu de veiller à son éducation, le traita en mercenaire et, comme on dirait aujourd’hui, en fit un enfant
i. P. L. CXLV, col. 566.
i. Ibid.