I. Epist. II, lib. v
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prompt dans ses jugements. S’il vient à offenser quelqu’un il ne sait plus ce que c’est que de s’excuser, il dédaigne de s’affaisser, sinon dans sa chaire à huit pans, disposée comme une chaise curule au milieu du sénat. Il exige que telle chose soit faite comme il l’entend; il interdit telle autre, il la veut, puis ne la veut pas; et, en tout cela, il ne prend jamais conseil des anciens, mais se suffisant à lui-même, il dispose de tout en autocrate. Il promet sa faveur à ceux qui lui sont dévoués et il se venge de ceux qui lui résistent. Ne dirait-on pas vraiment un consul précédé de ses faisceaux plutôt qu’un religieux à qui convient l’humilité ?Son palais n’a plus que du dégoût pour les mets de la communauté. Les cuisiniers doivent préparer pour son estomac seul des plats abondants et variés. La nourriture grossière, prise h la marmite commune des frères, est indigne de cette bouche délicate. Naguère, il couchait en dortoir, maintenant il ne saurait dormirs’il n’a une chambre à lui. C’estun jeunehomme ingambe et plein de vie, mais il ne peut plus marcher s’il n’a sa canne à la main pour le soutenir1 ».
Damien nous raconte ailleurs avec humour comment ilse plaignitàses deux confrères, les cardinaux HildebrandetËtienne, de ce que le pape Alexandre II lui avait dérobé un de ses ouvrages. Nous cédons encore au plaisir de faire connaître cette page au lecteur :
« Au Dieu Tout-Puissant, et à vous qui êtes ses membres, je me plains de mon seigneur le pape qui remplit d’amertume l’âme d’un vieillard. Il m’a pris un de mes ouvrages, celui que j’avais tiré
i. Ojiusc. XXI, cap. ii.
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avec le plus de peine de mon pauvre esprit et pour lequel j’avais la tendresse d’un père pour son (ils unique. Vous devez apprendre comment il a procédé. Il savait qu’il ne l’obtiendrait pas de moi. Qu’a-t-il fait? Il a, en ma présence, remis le livre au seigneur abbé de Saint-Sauveur, en lui ordonnant de le transcrire. Puis, pendant la nuit, il l’a repris à mon insu et l’a fourré dans son tiroir. Et voilà ce qu’a imaginé la politesse sacerdotale! Que dis-je ? Voilà à quels signes de probité on reconnaît un pape! Si je lui réclame mon bien, il se met à rire et il me calme par de doux et joyeux propos, c’est-à-dire qu’il me prend, moi, un prêtre, pour un comédien. Il me blesse par ses actes et me caresse en paroles. Sa main me donne un soufflet et ses lèvres me font rire. N’est-ce pas de lui que Salomon a dit dans ses Proverbes : « Celui qui nuit « par artifice à son ami, et qui dit quand il est sur- « pris : « Je l’ai fait en jouant », est aussi coupable « que celui qui lance des flèches et des traits pçur « donner la mort. » (Prov. 26, 18-19.) L’histoire romaine rapporte que Tibère César s’enivrait très souvent. Or, comme il avait nom Claudius Tiberius Nero, les comédiens l’appelaient : Caldius Biberius Mero. Moi aussi, si je ne sais pas danser, je sais écrire et il peu tse faire qu’un jour j’écrive non comme il convient à un prêtre, mais comme il convient à un histrion. Et je pourrais certes plaisanter joyeusement sur le nom de mon seigneur, si je n’en étais empêché par sa haute dignité!... Qu’il' me rende donc mon livre, s’il veut posséder celui qui en fabrique *. » Si donc la correspondance du cardinal-évêque
l. Epist. VI, lib. ij.
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d’Ostie nous dévoile çà et là ses petits travers (car nous pensons bien que personne ne le prend au sérieux quand il s’accuse de crimes énormes), elle nous révèle surtout les nobles et puissantes qualités, qui lui donnent une physionomie si originale dans le monde varié de la sainteté. Nous ne voyons, en effet, à travers les siècles que deux saints avec lesquels on puisse lui trouver un certain air de parenté: saint Jérôme au quatrième siècle et saint Colomban au septième. Même indépendance départ et d’autre, même hardiesse de langage, même culte intransigeant de la vérité. Pas plus ;que l’ermite de Bethléem ou que l’abbé de Luxeuil Damien n’hésite à parler s’il croit de son devoir de protester ou de blâmer; papes, cardinaux, évêques et abbés, empereurs, grands seigneurs et simples valets d’armes, ennemis acharnés et amis de cœur, personne n’est à l’abri de ses objurgations, de ses semonces ou de ses avis.
C’est un censeur terrible qui va et vient dans la chrétienté avec l’allure d’un prophète des temps bibliques. Il tonne surtout contre les clercs impudiques et simoniaques, parce qu’il voit en eux la peste de la terre et les affreux provocateurs de la juste colère de Dieu.
Ah! certes, s’il n’écoutait que les aspirations de son âme éprise de solitude et de mortification, il préférerait ignorer le monde et en être ignoré. Mais comment pourrait-il ne vivre que pour lui seul, ne penser qu’à sa sanctification personnelle, quand tant de misérables ambitieux ou d’infâmes voluptueux se disputent les hautes charges de l’Eglise et égarent le peuple chrétien par leurs abominables scandales? Il est donc toujours prêt sur
L’ÉCRIVAIN ET L’HOMME
un ordre du pape à quitter son désert pour se jeter à corps perdu dans la lutte contre le péché du siècle. Il prie, il travaille, il va dans les conciles et dans les diètes, il parle aux peuples et aux princes, et partout et toujours sa présence console et réconforte les vrais disciples de l’Évangile et sa parole fait trembler les ennemis de la vertu. S’il retourne parfois dans sa chère solitude, dans son paradis, c’est pour en sortir plus fier du Christ, son chef, et plus hardi contre le mal.
Ermite et théologien, ambassadeur et tribun, nimbé de sa double auréole de saint et de docteur, il nous apparaît superbe au milieu des ténèbres sanglantes de son temps. Il fut vraiment, comme on l’a dit, le cœur de l’Église au xie siècle, si Hil— debrand en fut l’âme.
Ne semble-t-il pas nous dire à nous, les catholiques militants du xxe siècle : « Hommes de peu de foi, pourquoi craignez-vous? Dieu, qui a promis d’être avec les siens jusqu’à la consommation des siècles, ne vous abandonnera pas dans les combats que vous livrez maintenant à l’erreur et au vice. Comme aux époques les plus sombres et les plus troublées de l’histoire, comme en ce triste xie siècle où je vécus, il suscitera parmi vous des saints et des docteurs pour défendre son Église, pour la consoler et pour la glorifier ! »