‹ St. Pierre FourierChapitre 6 sur 15 · SS · texte numérisé non relu

SS

obtenir la direction du collège de Ligny, à Bar-le- Duc, échouèrent. Une école devait être ouverte à Pont-à-Mousson ; mais les mêmes influences qui avaient déjà failli faire fermer le séminaire agirent auprès du gouvernement lorrain, et celui-ci, circonvenu par les partisans du monopole universitaire, empêcha l'ouverture des classes. Plus heureux à Lunéville, les Chanoines, en i634, joignirent un petit collège aux écoles où ils professaient depuis dix ans et, à Toul^ Tévêque leur confia la direction de son séminaire.

Le chef des Augustins lorrains continuait à être le directeur, partout invisible et présent, des Filles de Notre-Dame. Celles-ci, de 1620 à i63o, semèrent de nouvelles colonies tant en France qu'en L orraine ; mais l'autorité morale que le Bon Père exerçait sur elles ne suppléait pas entièrement à celle d'un pouvoir unique. Des dissensions intestines surgirent; chaque monastère était une petite république, et quelle république ne couve incessamment la guerre civile?

Le couvent de Soissons fut trois ans en rébellion ouverte. Parmi les religieuses venues de Châlons qui l'avaient fondé en 1621, se trouvait une certaine Claude Prinet (Sœur Agnès des Stigmates), personne douée de grandes qualités, mais ambitieuse autant que pieuse, qui réussit à se créer un parti dans la communauté, h faire renvoyer la supérieure en exercice à Châlons et à se faire nommer à sa place par les jeunes^ toutes portes

bien gardées contre rintervention des autorités légitimes. On eut recours à Fourier; il écrivit, puis il vint, accompagné de la supérieure de Châlons (c'était Isabelle de Louvroir, une des fondatrices de la Congrégation). Sa voix fut méconnue, et le directeur du troupeau rebelle osa avancer qu'Isabelle de Louvroir avait mérité de recevoir publiquement la discipline. Fourier, avec sa mansuétude ordinaire, se borna à repousser cette folle prétention, puis, de retour à Châlons, il y convoqua les principales mères de l'ordre. Les religieuses de Soissons présentèrent leur défense devant ce tribunal féminin et recurent sommation de se soumettre avant trois mois sous peine d'exclusion. La sœur Prinet s'agita, protesta bien haut, menaça d'en appeler au Parlement de Paris et finalement se soumit et vint faire une pénitence en règle au monastère de Metz.

Plus tard ce furent les religieuses de Laon, dont la résistance cachait un projet de schisme, l'établissement d'une Congrégation de Notre-Dame exclusivement française; on caressait k Laon l'espoir d'y constituer une maison mère, en ouvrant des écoles à Paris et à Reims. Ainsi s'accomplissait une scission qui ne dégénéra jamais en rupture ouverte, mais qui remplit d'amertume les dernières années de Pierre Fourier et le fit dépenser au jour le jour tout ce qu'il avait de douceur naturelle et d'habileté pratique pour sauver les apparences devant les autres et se donner à lui-même quelques

illusions sur le succès final de son œuvre. « Ce sont des maîtres excellents que nos ennemis, disait-il pour se consoler, ils nous enseignent souvent ce que nos plus intimes ne voudraient pas nous dire. »

Au fond, ses religieuses lui en voulaient de s'être engagé plus qu'il ne leur eût convenu dans l'entreprise de la réforme des Chanoines. Il avait beau leur écrire, leur assurer que son cœur était « assez large et capable de loger toutes sortes de personnes et en grand nombre » , elles ne s'habituaient pas à ne plus profiter exclusivement de son temps et de ses lumières. Elles eussent au moins voulu obtenir de lui le complément définitif de leurs constitutions, qu'il leur avait promis ; mais il ne se pressait pas, ou plutôt, distrait par sa nouvelle tâche, il mettait en avant le devoir préliminaire d'apaiser les désaccords existant, surtout en France.

En attendant, il s'appliquait a introduire dans leur vie, à certaines dates, l'intervention du chanoine-visiteur. Déjà Guinet, en se présentant dans les couvents lorrains, avait inquiété le primat de Lénon court et l'évêque de Toul. Les prélats français, jaloux de sauvegarder leur autorité, s'émurent à leur tour; de même les Jésuites, à une exception près, le P. Rousselot, que le Bon Père est heureux de mentionner. Nous n'aborderons l'histoire de ce conflit; assez mesquin en somme, que par le côté qui le relève, c'est-à-dire par celui qui met en re-

lief les vertus évangéliques dé Pierre Fourier, ses ménagements assidus envers des adversaires qu'il ne cessa de considérer malgré tout comme des supérieurs ou des amis,

L'évèque de Gournay avait fini par interdire à tous les Chanoines, sauf k leur général, Taccès des monastères de son diocèse : « J'espère que cela se passera tout doucement, moyennant la grâce de Dieu », écrit humblement le général. Il s'appliqua et il réussit à obtenir la levée de cette interdiction ; encore dut-il consentir à une exception blessante pour le P. Terrel, son principal auxiliaire. Les petits moyens, comme on Ta vu dans sa correspondance avecGuinet, ne lui répugnaient pas. Ainsi, lors de l'ordination de deux de ses disciples, il recommande d'offrir au prélat consécrateur (c'était un Franciscain) un beau brochet ou deux grosses carpes pour son dîner du dimanche suivant. « On en voit bien plus volontiers les gens, avoue-t-il, et les écoute-t-on plus volontiers quand on a des affaires. »

Ses lettres aux religieuses de Châlons font voir quels infinis ménagements le visiteur avait à garder en terre de France, combien il devait peser ses paroles et ses actes. Un jour il signale, sans le nommer, « certain bon personnage... oint du Seigneur » qui médit d'elles faute de les bien connaître, et dont elles doivent dissiper les méfiances à force de patience et de résignation. Un autre jour il recommande (on allait élire une supérieure)

qu'à cette cérémonie on fasse prêcher non le visiteur, mais un Jésuite, selon la coutume. Il faut encore l'entendre lorsqu'il apprend que le P. Jean Fagot est venu prêcher l'Avent au monastère de Saint-Mihiel et a remis en avant l'Idée d'établir la suprématie de celui de Nancy sur la congrégation entière. Il ne veut pas qu'on rompe en visière à cet ecclésiastique, qui s'est présenté deux fois à la grille pour recevoir les confessions des religieuses et n'a vu venir personne. « Il a opinion que les religieuses ont peu de liberté chez vous touchant leur conscience et la découverte d'Icelle aux révérends Pères... Il vous Importe que ce Père vous affectionne et dise du bien de vous. Il se trouve, en plusieurs lieux et il est écouté, cru et suivi et par les leurs et par ceux du dehors. » Et II recommande en teihminant de taire qu'il est l'auteur de cet avis.

Cette vie si remplie ne s'est pas dépensée uniquement au profit du monde ecclésiastique. Pierre Fourler n'aurait pas gardé cette popularité qui en Lorraine n'a cessé d'entourer son nom s'il n'avait pas été sans cesse entraîné hors de l'ombre qu'il avait cherchée, soit sous son clocher, soit dans les chapelles et les parloirs de ses couvents. Dans ce curé et ce religieux II y a, comme on va le voir, un homme mêlé à de grandes affaires de son temps, qui a été pour ses souverains, pour ses compatriotes de toute condition, pour le peuple chrétien, un oracle, un bienfaiteur public, une providence vivante.

Page 1