CHAPITRE CINQUIÈME
Arrivé aux limites de la vieillesse, le curé de Mattaincourt, V « instituteur » des Filles de Notre-Dame, le général des Chanoines réguliers, se trouvait être malgré lui un personnage considérable. La Lorraine entière était devenue sa paroisse ; il y exerçait une sorte de surintendance morale et sociale que les malheurs de la guerre et de l'invasion allaient consacrer. Gentilshommes et grandes dames venaient à ce prêtre dont la réputation s'était répandue au loin et, reconnaissant sur son front , sur ses lèvres, le rayon de Dieu, lui demandaient des conseils pour bien vivre ou des consolations a l'heure de la mort. Toute une partie de ses écrits est a l'adresse des gens du monde. Il trace pour le marquis de Ville, envoyé en mission auprès du roi de France, un règlement de vie intitulé le Voyage du gentilhomme seigneur. Ses jéçis à une personne de qualité ^ ses Règles de conduite pour une demoiselle de la cour s'adressent à des PhilothéeSy restées inconnues, de
la société lorraine. Ces opuscules attestent en même temps que sa prudence consommée et son bon sens toujours en éveil, son souci des petites choses dans la conduite de la vie dévote, au milieu des cours et des châteaux comme derrière les barrières du cloître. Il accourait aussi, avec une charité empressée, auprès des mourants, dont il avait éprouvé la bienveillance envers ses œuvres. Ainsi il console la comtesse de Brionne, sœur de Tévêque de Maillane, de la perte successive de ses deux filles, puis l'assiste elle-même à son lit de mort. Il rend un semblable office à M™° de Gournay, mère de Tévêque de Toul, sœur de la chanoinesse d'Apremont, au baron de Fresnel, chef d'une famille dont la protection lui est acquise de longue date, qui lui laisse un legs important pour le séminaire de ses Chanoines.
Rentré dans sa retraite, il se rappelait plus volontiers ce qu'il devait à ses frères en Dieu qu'à ses propres parents. Quand il revit, vers la fin de sa vie, le P. Jean Fourier à Saint-Mihiel, il saluait en lui moins son cousin qu'un vénérable religieux et un ancien maître. On l'avait vu, à Mattaincourt, faire passer à l'autel où il devait bénir leur mariage un de ses paroissiens avant son jeune frère Jacques. Plus tard, ce fut ce même frère qui l'exhorta k accomplir strictement les obligations de la vie claustrale, et le saint, le prenant au mot : « Soit, je ne parlerai plus ni h vous, ni aux vôtres. Si vous passez devant ma demeure, oubliez-moi, persuadez-vous que je suis mort pour le monde ; ne
frappez point à ma porte, on ne vous ouvrirait pas. » Lorsqu'il apprit que sa sœur était à l'agonie, comme il l'avait vue récemment et qu'il n'était pas fâché d'enseigner à son « pauvre et faible régiment » le sacrifiée par l'exemple, il dit : « Je ne quitterai pas un ouvrage du ciel pour servir mes parents ; ce serait une honte à moi et une infidélité trop grande. Assurez ma sœur que je prierai Dieu pour elle. » Il fallut les instances des Pères qui l'entouraient pour qu'il se rendît, eti i635, au lit de mort de son frère. Une conscience délicate jusqu'au scrupule lui inspirait cette insensibilité de surface ; en lui l'âme restait tendre et d'une tendresse qui se réveillera toute vive et efficace au milieu des épreuves de ses dernières années.
Les chefs du clergé lorrain en étaient venus à s'incliner publiquement devant lui, en dépit de la hiérarchie. L'évêque de Maillane, lorsqu'il l'avait près de lui, l'obligeait souvent, malgré ses protestations, à occuper la première place. Le rencontrant à Nancy, en 1620, il lui demanda de l'entendre en confession. Le tète-à-tête dura deux heures; l'évêque dut, pour recevoir l'absolution, promettre de visiter régulièrement son diocèse, de renoncer à ses nombreux bénéfices, un seul excepté, et de se réconcilier avec certain gentilhomme son ennemi. Lorsque le frère du duc de Lorraine, Nicolas-François, fut appelé au siège de Toul, le curé de Mattain court entremêla ses respectueux compliments de sages avis et souhaita a ce prélat, que la politique avait
élevé, de devenir pour ses diocésains un apôtre, un second Charles Borromée.
Mais c'est surtout au milieu du peuple lorrain^* à travers ces villes et ces villages qu'il parcourt sans cesse, qu'on voit grandir d'année en année sa puissance et son prestige. Environ à partir de 1620, il se transforme malgré lui, aux yeux de ses compatriotes, en thaumaturge, en prophète, en véritable envoyé de Dieu. A Mattaincourt, un enfant est retiré inanimé d'un puits ; le curé survient, s'agenouille et prie auprès de lui et l'enfant revient bientôt à la vie. Dès lors le bruit de son influence surnaturelle se répand, s'accroît, s'affirme, il ne cessera plus. Un Jésuite relevant d'une grave maladie déclare hautement lui être redevable de sa guérison : « Gardez-vous bien d'en parler, lui répond le saint homme, vous ne serez jamais cru. » A ceux qui, au chevet d'un agonisant, semblent attendre de lui un appel direct à l'intervention divine, il réplique en recommandant la résignation et même la reconnaissance à Dieu dans les épreuves. Tel conseil sorti de sa bouche et dicté par sa haute sagesse, tel pressentiment pour l'avenir qui lui échappe sous une forme affirmative, reviennent après coup comme émanés d'une inspiration prophétique à la mémoire de ses pénitents et de ses auditeurs.
Sa bénédiction, ainsi que ses avis, était implorée à toute heure, mais son premier mouvement était toujours de la refuser aux religieuses, aux enfants de ses écoles, a la foule qui se pressait autour de
lui. Une fois, dans un couvent* îl fallut lui prendre le bras pour lui faire tracer le signe de la croix sur les personnes présentes. S'il promettait des prières, c'était en offrant seulement de les unir à celles d*autrui.
Pierre Fourier parcourut souvent en tous sens le pays lorrain, durant les dernières années où il put l'habiter. Jusqu'à sa mort, deux de ses religieux le suppléèrent à Mattain court et lui donnèrent ainsi le droit de se croire fidèle au serment fait à ses paroissiens de ne jamais les abandonner. Tantôt il était appelé dans une de ses communautés pour y rétablir la paix intérieure ou y résoudre quelques difficultés pendantes d'administration, tantôt il allait assister quelque pénitent de marque. En i632, il accomplit un véritable voyage à travers les montagnes des Vosges, cherchant l'emplacement favorable à l'établissement projeté d'une maison de missionnaires. Mais alors on ne le voyait plus à pied , le bâton à la main, sur les routes; il était traîné dans une petite charrette d'osier couverte en toile, où ses livres préférés, les Pères grecs et saint Bernard, lui tenaient compagnie.
Les derniers temps de son séjour en Lorraine le montrent accueilli dans les villes et bourgs qu'il traverse comme l'avait été saint François d'Assise dans les cités italiennes du moyen âge. A Gerbéviller, les habitants vont le surprendre agenouillé devant la tombe de M™® de Brionne et profitent de son recueillement pour couper à la dérobée des
morceaux de sa soutane et de son manteau. A Verdun, ils tendent vers lui des chapelets comme vers un reliquaire ambulant ; pauvretés et procès, affirme Bedel, accourent à la file dans Tespérance de recevoir quelque allégement par ses prières; il est contraint de s'enfuir dans sa mauvaise carriole, entaillée, faute de mieux, par les dévots qui le poursuivent.
En dehors de sa petite patrie, il n'était rien ; le royaume très chrétien l'ignorait ou à peu près. Pourtant, en i6i5, Alix Leclerc vint, comme on l'a vu, à Paris; mais pouvait-elle parler de lui autrement que comme d'un pieux curé de campagne ayant entrepris, témérairement peut-être, une œuvre étrange pour l'époque et sur laquelle le Saint- Siège hésitait encore k se prononcer? Les Ursulines, cédant à l'impression produite en elles par les vertus de leur compagne du moment, proposèrent aux Filles de Notre-Dame d'unir leurs deux congrégations ; mais leur directeur, — c'était Bérulle, — avait à donner le dernier mot sur ce projet et, plus avisé, il déclara, après plusieurs jours de réflexion, que Dieu ne demandait pas cette union, qu'il n'y fallaitplus penser. Quelques années plus tard, cet autre réformateur passa par Nancy; il y rencontra Fourier et rendit hautement témoignage à ce qui lui était apparu de grand et de saint dans cet humble prêtre; il dit que « si l'on voulait d'une seule œillade envisager toutes les vertus, il fallait venir en Lorraine et qu'on les trouverait unies
dans la personne du Père de Mattaincourt. »
Depuis, un voyage d'affaires en Lorraine mit fortuitement en présence, à Pont-à-Mousson , la fondatrice de la Visitation et l'émule de saint François de Sales. On ne dit pas que sainte Chantai ait lié connaissance avec lui ; on sait seulement qu'elle le rencontra et qu'à son tour elle dit : « Si je n'avais pas connu sa réputation, il m'aurait suffi de le voir pour reconnaître en lui un saint.»
Ce saint a-t-il été un homme d'État? Non certes au sens propre du mot. On a exagéré son action à cet égard ; un auteur, songeant au Père Joseph et trompé par le désir d'établir un ingénieux rapprochement, a voulu voir en lui l'ccEminence grise » des princes lorrains. Il n'est pas même à comparer avec ces hommes d'église, confesseurs attitrés des souverains, qui imposaient alors au pouvoir absolu, a la faveur du secret sacramentel, son frein unique. Il ne fut même pas, comme plus tard saint Vincent de Paul auprès d'Anne d'Autriche, l'inspirateur du Conseil de conscience. Du moins il fut appelé à rimproviste a résoudre des questions à la fois théologiques et politiques, dans des circonstances où des mariages conclus ou rompus pouvaient changer la face des affaires. Il prit doue part aux affaires de l'État, mais d'une manière intermittente et à son corps défendant. Il fut le sage inspiré qu'on consulte à la veille des graves résolutions ou au lendemain des grandes épreuves. Ainsi se sont conduits dans notre siècle, en France, les
évêques et les prêtres que Tespiit moderne tend à écarter de la vie publique; rélégués d'ordinaire entre le vestibule et l'autel , ils sortent pourtant de cette retraite, à la voix de l'opinion, au moment des grandes crises nationales et sociales; on les laisse pratiquer alors en plein air, en pleine lutte, les vertus de sacrifice dont on les regarde comme les modèles et'qui contribuent, devant Dieu, a racheter les empires. Avant eux, Pierre Fourier servit sa patrie en des temps difficiles, souffrit par elle et pour elle. 11 soutint, il reprit d'une voix discrète et néanmoins pleine d'autorité, toutes fois qu'il en fut requis, les princes qui en défendaient les droits et en personnifiaient l'indépendance.
Sur la partie de la vie de Fourier qu'on pourrait appeler politique, les documents de première main nous manquent. On devine l'action du personnage sans la saisir. Les historiens de la génération postérieure l'ont atténuée et laissée dans l'ombre. Sujets de Léopold ou de Stanislas, ils se sentaient à la merci du roi Louis XV et craignaient, en exaltant les vertus civiques d'un bon Lorrain, d'attirer sur eux, comme le bon Dom Calmet, la censure ombrageuse du gouvernement de Versailles. Aussi ont-ils été véhémentement soupçonnés d'avoir détruit par prudence certaines lettres du Bon Père, auxquelles il fait allusion , mais qui sont restées introuvables. D'autres, nous en avons la preuve, ont été, sur la recommandation de l'auteur, brûlées aussitôt que lues.
Par ses seules relations de famille, Pierre Fourîer eût pu acquérir un certain crédit à la cour de Lorraine. Son père, ainsi qu'on l'a vu, avait reçu des lettres de noblesse ; un de ses cousins, Forget, était attaché en qualité de médecin à la famille ducale. La confiance qu'il inspirait fit le reste. Son dévouement aux princes lorrains lui était inspiré même par sa foi, car ces princes s'étaient montrés de tout temps les adversaires irréconciliables du protestantisme ; le duc Henri II venait d'expulser par ordonnance (1617) les religionnaires de ses Etats, et son frère François de Vaudémont était le chef de la ligue catholique sur les bords du Rhin. De tels témoignages de zèle rangeaient les Chanoines réguliers comme les Jésuites autour des cousins des Guise, même contre le royaume très chrétien gouverné par un prince de l'Eglise romaine.
Fourier avait été mis de bonne heure en défiance contre les desseins du roi de France. Il s'était affligé pour le présent et pour l'avenir en apprenant le mariage de son souverain avec la sœur de Henri IV, Catherine de Bourbon, demeurée huguenote. Alix Leclerc aperçut, dans une de ces visions qui l'obsédaient, une nuée de serpents ailés, symbole de l'hérésie, s'abattant sur ses compatriotes, et une princesse précipitée dans l'abime où elle voulait entraîner les autres. Les « serpents » ne vinrent pas, mais la nouvelle duchesse mourut sans postérité peu d'années après son mariage. Henri II, remarié avec une Italienne, Marguerite de Gonzague
favorisa les fondations acccomplies par le curé de Maltaincourt. Marguerite s'intéressa activement à plusieurs des couvents de Notre-Dame; elle alla avec ses filles soigner dans sa dernière maladie Alix Leclerc; son beau- frère Vaudémont la proclamait une sainte et fit rédiger sa vie.
Une grave question, celle de la succession de Lorraine, menaçait de diviser, à date prévue, les protecteurs de Fourier et de ses disciples. Le duc Henri n'avait que deux filles, Nicole et Claude ; son frère François de Vaudémont avait deux fils, Charles et Nicolas-François. Nicole succéderait-elle à son père ou, par application de la loi salique française, ferait-on passer la couronne aux mains des Vaudémont? La guerre civile était à craindre et pouvait, une fois déchaînée, offrir un prétexte d'intervention au roi de France. En 1621, un arrangement préventif fut conclu pour éteindre, en les conciliant, les prétentions en présence. Nicole devait épouser son cousin Charles , qui reconnaîtrait devoir la couronne a sa femme et gouvernerait ensuite avec elle au même titre. Si J^icole mourait sans enfants avant dix ans, Charles épouserait Claude et si Nicole, au delà de ce délai, demeurait stérile, Nicolas-François, alors investi de l'évêché de Toul sans avoir reçu les ordres, serait substitué à Charles et, devenu à son tour gendre de Henri II, continuerait la dynastie.
Cette transaction fut conclue sous les auspices d'un Carme déchaussé, le P. Dominique, qui avait
LA COUR ET LA NATION LORRAINES. lib
marché à la tête des armées catholiques en Allemagne et jouissait alors d'un grand prestige, mais le curé de Mattaincourt fut certainement consulté. . Dans ses lettres des 28 janvier, 6 avril, ^ et 10 mai 162 1, il sollicite les prières de ses religieuses « pour Son Altesse et pour Madame » en vue d'une affaire « de très grande importance, de très grande importance, de très grande importance )). Le mariage de Charles et de Nicole fut célébré le 22 mai, non sans arrière-pensées du côté des Vaudémont, qui avaient protesté secrètement par avance contre les limites imposées à leurs prétentions.
Deux ans après, la Congrégation de Notre-Sauveur était de nouveau et à l'improvisle conviée à faire violence au ciel en faveur de la maison régnante. Le gendre de Henri II, saisi par une grave maladie au retour d'une partie de chasse, agonisait dans une chaumière de paysan, non loin de Nancy. Courriers sur courriers vinrent chercher le Bon Père à Lunéville.- Il accourut plein d'angoisse, plein aussi d'espoir dans les supplications qu'il avait adressées au ciel et partout sollicitées autour de lui. En le voyant entrer dans sa chambre, le malade étendit la main vers lui, se rappelant ceux qui, dit l'Evangile, suivaient le Seigneur, touchaient la frange de son manteau et s'en retournaient guéris. Fourier célébra en pleurant la messe au pied de son lit; bientôt le prince se trouva mieux et fut hors de danger. Nul ne douta que l'intercession du saint curé n'eût amené cette gué-
rison : « Que dites-vous! réplîquait-îl à ceux qui le complimentaient; vous me faites tort, je ne fais que du mal, je ne cause que du désordre partout où je me trouve. »
Cette humilité exagérée dans son expression s^ exaltait encore davantage devant les marques de respect de son souverain. Le duc Henri ayant un jour assisté a sa messe, le suivit dans la sacristie et lui demanda de baiser la main qui s'était étendue, en signe de salut, sur son neveu. Il refusa en rougissant, et le duc s'étant agenouillé et sollicitant d'être béni, il lui répondit comme aux pieux Lorrains de toute condition : (c Des messes tant qu'on voudra, ma bénédiction, jamais ! — Nous ne saurions, recommandait-il aux autres, jamais assez prier pour nos bons princes. »
Il n'en reparut pas moins, peu de temps après, au chevet de Henri II mourant, à la fois comme un intercesseur désigné auprès de la Providence et comme un interprète des vœux de la nation. En arrivant à Nancy, où il avait été mandé, il apprit que la duchesse Marguerite rouvrait par voie indirecte la question de succession, méditait une combinaison qui eût assuré, en même temps que la Lorraine à sa fille aînée Nicole, le Barrois à sa seconde fille Claude ^ N'ayant pu dans le tête-à-tête la dissuader de ce funeste projet : « Madame, voici votre Dieu et notre juge », lui dit-il au moment de déposer l'hostie sur ses lèvres à une messe qu'il ' disait pour la guérison du duc ; et il ne fut plus
parlé du démembrement de l'État lorrain. Après la cérémonie, il déclara à la duchesse à genoux devant lui que Henri II touchait à sa fin et qu'il n'y avait plus à implorer pour lui que la résignation à la volonté divine. Six ans après il préparait de même à la mort le chef de la branche cadette, François de Vaudémont (octobre 1682).
Sous le nouveau règne, le curé de Mattaincourt resta pour la conscience des souverains un oracle vivant qu'on sollicitait sans relâche, sans prendre toujours la peine de lui obéir. Charles IV et Nicole paraissaient vivre et gouverner d'accord : mais leur co.-souveraineté comme leur mariage reposaient sur un arrangement contracté de part et d'autre à contre-cœur; ni l'un ni l'autre ne durèrent. Charles s'imagina vite et volontiers qu'il était duc, non en vertu de son union, mais du fait de ses droits propres. Une comédie préparée de concert avec son père fit de son rêve une réalité. François de Vaudémont déclara soudain avoir découvert le testament du duc René II, jusque-là introuvable, qui, disait-on, donnait force a la loi salique en Lorraine. Muni de cette pièce apocryphe, il somma son fils de lui céder la place. Charles, qui était prévenu, s'empressa de mettre la couronne sur la tète de son père et quelques jours après la recevait de lui, cette fois selon l'ordre de substitution masculine réglé par le prétendu testament de René II.
Fourier ne fut point mêlé à celte intrigue, dont
les auteurs étaient ses amis et contre laquelle il
eût été fort embarrassé de protester; peu après, on le voît dans sa correspondance donner le titre de duc à François de Vaudémont. Mais il ne suffisaît pas à Charles IV d'avoir exclu Nicole du pouvoir : à ses ressentiments politiques contre elle s'en joignaient d'autres de nature intime. Il avait épousé sa cousine uniquement par ambition, et celle-ci l'avait accueilli par obéissance filiale, en retenant un sentiment de regret pour des fiançailles antérieurement conclues. La mésintelligence régna de bonne heure entre les deux époux. Une fois souverain de son chef, Charles IV chercha à faire prononcer, sous de futiles prétextes, la nul-* lité d'une union restée d'ailleurs stérile. Ici l'autorité de Fourier l'eût mieux servi que la casuistique de ses légistes sur la question de succession ; mais, quoi qu'il fît, cette autorité lui manqua. François de Vaudémont vint trouver le Bon Père dans sa cellule de Lunévîlle et eut avec lui une conférence de deux heures. Quelques mots significatifs prononcés avec animation arrivèrent aux religieux des chambres voisines h travers la muraille : c Son Altesse ne fera pas cela. — Si, je le ferai. Qui donc m'en empêchera? — Moi, car Dieu ne le veut pas et je m'y oppose. » Vers le même temps, quand devant le Bon Père, on souhaitait au duc les diverses qualités qui lui étaient nécessaires pour assurer le bonheur de ses sujets, il se borna à ajouter : <( Moi je lui souhaite une fidélité inviolable a sa chère épouse. »
Charles IV, le saint homme ne le savait que trop, n'était pour un peuple menacé dans son indépendance et son existence ni une force ni un exemple. Paladin d'épopée, personnage de tragi-comédie, héros de roman tant qu'on voudra, sa conduite comme souverain et comme homme ne devait être qu'une série de caprices, d'inconséquences, de fâcheuses palinodies. Nul ne courbait plus bas le front dans les églises et les lieux de pèlerinage et ne le portait plus haut dans les batailles, mais sa légèreté, son caractère fantasque et ses aventures galantes le discréditèrent partout où il porta sa fortune changeante, dans ses Etats ou hors de ses Etats. Il venait de lui-même à Fourier et l'interrogeait avec respect, sauf à oublier aussitôt les avis qu'il avait reçus de lui ou les promesses qu'il lui avait faites. Les Lorrains, et le curé de Maltaincourt le premier, l'aimèrent pourtant malgré tout et jusqu'au bout, comme la personnification et l'âme de la patrie.
Dès 1624, on put pressentir les maux qui allaient fondre sur la contrée : « Le temps n'est pas éloigné, dit le Bon Père en chaire à ses paroissiens, où la guerre, la peste et la famine désoleront le pays. » A ceux qui s'enivrent il recommande de garder leur vin pour la disette prochaine ; à ceux qui veulent acheter des maisons il annonce une moîns-value imminente. A ses religieuses il fait entendre les mêmes menaces : Dieu prépare de rudes châtiments, si on ne s'amende.
120 SALNT PIERRE FOURIER. .
Les épidémies vinrent d'abord et commencèrent la dépopulation du pays. Depuis 16^3, il n'est guère d'année où la peste d'Orient, favorisée par les mouvements des armées en Allemagne, n'afflige quelque partie du territoire. En 1629 et i636, elle désola Pont-à-Mousson, où elle dispersa le séminaire des Chanoines réguliers. Durant de longs mois, elle menaça Mattaincourt et ne s'y montra que d'une manière relativement bénigne. Fourier, redevenu vraiment pasteur de peuples, avait provoqué et multiplié autour de lui les mesures de préservation et d'hygiène.
Ses lettres trahissent également les préoccupations que lui causait, dans ces années douloureuses, la famine sans cesse menaçante. La difGculté d'assurer le pain quotidien devenait tous les jours plus grande. A Mattaincourt il y eut un moment jusqu'à deux et trois cents personnes réduite^ aux dernières extrémités. Tout en nourrissant ses ouailles, le curé trouvait moyen d'envoyer des secours à ses voisins de Mirecourt, estimant que « petits présents de pauvres à pauvres ne sont pas rejelables ». — « Je prends pitié de mes paroissiens, écrit-il aux religieuses de Mirecourt avec l'accent qu'avait jadis la bonne Lorraine en décrivant la grand'pitié du royaume de France, je prends pitié de ceux qui m'aiment, je prends pitié des veuves, spécialement de celles qui ont des enfants à nourrir dans ces temps fâcheux; je prends pitié de ceux qui pleurent, je prends pitié des afQi-
gés, je prends pitié de ceux qui sont gagés en leurs biens par des sergents de taille; je prends pitié de ceux qui sont en danger de se voir appauvris et ruinés par les dettes d'autruî. »
Enfin la guerre prit fied en Lorraine, et quelle guerre ! La plus atroce peut-être qu'on eût vue depuis les invasions barbares. L'écume des nations catholiques et protestantes couvrit ce malheureux pays; Croates, Hongrois, Suédois, Français et Allemands y firent à l'envî le désert. Six cent mille Lorrains, a-t-on dit, périrent en peu de temps, en proie aux misères que Callot a si énergiquement burinées. Fourier opposait avec raison aux religieuses qui souhaitaient sa venue en France ses devoirs de pasteur, ses occupations qui croissaient autour de lui avec les dangers des corps et des âmes. Il eût voulu multiplier dans sa vie et dans celle de ses subordonnés spirituels les actes destinés à alléger devant Dieu les soufirances du peuple lorrain, mobiliser ^ dans les retraites où elle était dispersée, l'armée des pénitents et des suppliants, mais ses disciples, il l'avoue, étaient parfois réfractaires et il redoublait alors, par patriotisme autant que par charité, de rigueurs envers lui-même.
A partir de i63i, il y eut entre le duc de Lorraine et le roi de France une lutte ouverte et inégale, à peine interrompue par des traités presque aussitôt déchirés que conclus. Louis XIII ou plutôt le cardinal de Richelieu convoitait la Lorraine, et
Charles IV courait étourdlment au-devant d'un conflit. Non seulement il prenait ouvertement fait et cause pour les catholiques et la maison d'Autriche dans la guerre qui désolait depuis quinze ans l'Allemagne, mais, en laissant sa sœur Marguerite épouser clandestinement le frère de Louis XIII, le chef des mécontents du royaume, il fournissait un prétexte à l'invasion. Durant un de ses séjours à Nancy, Fourier se présenta spontanément au duc et lui représenta les extrémités auxquelles son peuple était exposé ; il lui recommanda vivement, inutilement, une politique de neutralité et de paix. Trois mois après, l'armée française, ayaflt au milieu d'elle Louis XIII et son ministre, occupait la Lorraine et pénétrait sans combat jusque dans les murailles réputées inviolables de Nancy.
Le général des Chanoines reçut alors à Lunéville un capitaine français dont la sœur avait appartenu à la communauté de Notre-Dame à Etampes; il écrivit à cette occasion à ladite communauté une lettre où on lisait : « Je disais (avant cette visite) que les soldats français, tout parmi leur courage et vaillance, faisaient leçon de modestie, de frugalité et de dévotion k plusieurs autres qui se mêlent des armes... Et maintenant sans me départir de cette mienne opinion, j'ajoute qu'il y a des bons seigneurs qui font leur leçon à plusieurs religieux même s'estimant être bien réformés... Je tiens qu'un grand monarque qui mène avec soi de semblables personnages ne saurait
jamais tomber en dauger de faire aucun mal à personne... »
Ces éloges intéressés de la discipline des Français n'impliquaient pas une adhésion b la politique d'envahissement de leur souverain. Il le fit bien voir quelques jours après. Richelieu voulut connaître ce prêtre qui apportait une si grande force morale à la cause de ses adversaires et il le manda à Saint-Nicolas. Peut-être espérait-il par lui se renseigner sur les sentiments et influer sur les décisions des princes lorrains. Fourier répugnait fort à cette entrevue. « Son appréhension, dit son vieil historien, passa jusqu'à lui altérer la couleur et lui diminuer ses forces; aussi était-il question d'une affaire d'État degran de importance. II en échappa néanmoins heureusement par son silence, n'ouvrant la bouche que pour répondre laconiquement et quasi par monosyllabes aux demandes de cet homme qui avait désiré le voir comme une des merveilles du pays. Mais, ne trouvant point de goût à cette rhétorique, il le renvoya bientôt et lui fit le plus grand plaisir qu'il eût reçu de la journée. »
Cette attitude ferme, mais passive et réservée, était commandée à Fourier par les intérêts de son « ménage » religieux. Il ne voulait pas que la congrégation de Notre-Sauveur expiât quelque démarche, quelque parole imprudente de son chef. Personnellement il continuait a être pour ses princes un conseiller prudent et fidèle.
Depuis roccupation de Nancy, Charles IV s'était réfugié, ainsi que sa femme et sa belle-sœur Claude, dans le chef-lieu du bailliage de la Vosge, à Mirecourt. On lui attribuait cette parole : « Que m'importe, si le Bon Père me reste, l'abandon des autres? Je croirais au contraire, s'il n'était plus avec moi, ma cause désespérée. » Pendant les derniers jours de i633, le baron de Saint-Germain vint en son nom trouver à Nancy le général des Chanoines et l'inviter à faire le voyage de Mirecourt. Fourier obéit, en répétant autour de lui : « Plaise à la divine Majesté prendre pitié de nous tous et inspirer noire bon prince en toutes les résolutions qu'il prend ou qu'il doit prendre ! » Ces résolutions devaient être capitales, et Pierre Fourier parait en avoir été le principal instigateur.
Le 6 janvier i634, il eut avec le duc, à Mirecourt, une conférence qui dura sept heures. Il est impossible de savoir au juste, mais facile de conjecturer ce qu'il lui dit par les événements qui suivirent. Le 19 du même mois, Charles IV signa son abdication en faveur de son frère Nicolas-François, cardinal-évêque de Toul, qu'il croyait plus en état que lui d'obtenir de la France des conditions favorables. Le lendemain, il partait pour l'Alsace, n'ayant plus que l'épée avec laquelle il allait, en véritable chevalier errant, guerroyer encore près de trente années. Mais son successeur était comme lui sans héritiers directs; son mariage avec la princesse Claude, prévu par la con-
venlîon de 1624, devenait une nécessité, et il s'accomplit en effet dans les circonstances les plus romanesques, deux semaines après.
En même temps que Charles IV quittait la Lorraine, le nouveau duc et les princesses, menacés d'être enlevés a Mirecourt, se réfugiaient à Lunéville; ils espéraient que Richelieu n'oserait point faire occuper cette ville, et cependant, à peine y étaient-ils arrivés que des avis certains leur annoncèrent, pour le soir même, l'arrivée des troupes françaises . Évidemment Richelieu voulait s'emparer de Nicole et de Claude, en faire ses instruments et ses otages. Le mariage du cardinal et de sa cousine ne pouvait plus être différé, même de quelques jours; mais il fallait pour l'empêchement de parenté et la publication des bans des dispenses de l'autorité diocésaine ou pontificale, et comment se les procurer dans un aussi bref délai? Fourier, dont les avis eussent couvert les graves déterminations imposées par les circonstances, était resté k Mirecourt. A son défaut Nicolas-François manda en toute hâte le prieur des Chanoines de Lunéville, le Père Marets et lui exposa la situation. Marets, qui avait sans doute reçu de son supérieur les instructions nécessaires, affirma que le cardinal, vu le cas extrême, pouvait s'octroyer à lui-même les dispenses, ce qui fut fait. Cette même nuit (18 février), dans une salle retirée du palais, Marets bénit le mariage.
Cependant Fourier, pressentant ce qui allait
se passer, écrivait le 1 3 a un de ses subordonnés pour recommander les messes, jeûnes, pénitences qu'il estimait utiles au salut de la dynastie et de la nation, et il ajoutait : (c La semaine prochaine, à ce qu'on m'a dit, pourra voir si ces prières extraordinaires auront profité de quelque chose. » Le 19, il allait se mettre en route, lorsqu'il fut informé de l'événement.
Richelieu, de son côté, avait appris avec colère l'abdication et le mariage. Il fit rechercher et arrêter Marets, conduire sous bonne escorte la famille ducale à Nancy. Nicolas-François et Claude, sans consentir à la séparation volontaire que leurs geôliers leur conseillaient, attendaient une approbation de Rome consacrant celle de Fourier. Celte approbation leur parvint le 29 mars. Le lendemain ils firent bénir de nouveau leur union ; le i **' avril ils s'échappaient de Nancy sous un déguisement et gagnaient, à travers mille périls, le territoire espagnol de Franche-Comté.
Depuis l'évasion de ses princes, Pierre Fourier, leur complice, vécut dans des anxiétés et des alarmes continuelles, ainsi qu'un homme menacé dans sa liberté et peut-être dans sa vie. Sachant qu'il était sinon recherché, du moins surveillé de près, il se tapit dans l'abbaye de Belchamp, à quelque distance de Lunéville, à mi-chemin du noviciat et de sa paroisse. De là il pouvait correspondre avec ses communautés, soutenir le Père Bedel dans la conduite du séminaire de Pont-à-Mousson, le Père Gauthier
dans l'administration de Mattaincourt. Des pénitentes de grand nom venaient l'y trouver, la marquise de Ville, M°® de Raigecourt, la duchesse de Croy et cette belliqueuse chanoinesse, Christine de Salm, qui devait faire le coup de feu à Remiremont contre les soldats de Turenne. Par l'intermédiaire des Sœurs de Châlons, il réussissait à alléger les réquisitions dont ses paroissiens étaient accablés par les garnisaires français. Il recommandait à ses religieux la prière et aussi l'économie, si nécessaires l'une et l'autre, à divers degrés, au milieu des malheurs publics. Enfin il faisait décider, au Chapitre général de sa congrégation, que le premier monastère fondé serait consacré à Notre- Dame de la Paix.
Cette année-là et l'année suivante, Fourier put encore parcourir le pays envahi, faire en quelque sorte de couvent en couvent une tournée qui devait être celle des adieux. A Metz, il vint présider à la profession de M"° de Gournay, nièce de son évêque; les religieuses pleurèrent à chaudes larmes lorsqu'il annonça, comme saint Paul aux prêtres d^Ephèse, qu'elles ne le verraient plus. A Verdun, il se fit présenter les règlements de l'école et les trouva tellement à son gré qu'il promit de les répandre partout où il passerait, ce Si nous avions le désir de l'entretenir davantage et de le réjouir doublement, ont écrit depuis les religieuses de Sainl- Mihiel , il fallait le mettre sur le discours des classes... »
Saint-Mihiel fut pour luî, durant ces moments didiciles, un séjour de prédilection. Il s'y réfugia à plusieurs reprises, dans le monastère gouverné par la mère Gante André ; il y occupait un pavillon dans le jardin, son Paradis terrestre, disait-il, un petit Mattaincourt, disaient les religieuses. Son cabinet de travail était doublé d'un oratoire. S'il descendait au parloir des Sœurs, il faisait toujours fermer les volets, crainte d'être vu du dehors. De même il recommandait bien d'omettre sur l'adresse des lettres qu'on lui écrivait son titre de général des Qianoines. « Tout ce que je trouve dans mes lectures, disait-il la main sur la Bible, ne me parle que de guerre. )> La guerre, avec ses surprises meurtrières, grondait en effet sans cesse à sa porte. Le gouverneur français était d'humeur relativement douce et il se montrait particulièrement favorable aux maisons religieuses. Fourier conseillait a ses Filles de le ménager, de faire quelques présents à Madame la gouvernante; lui-même hasarda l'envoi d'une Imitation dorée sur tranche. Un chef de bandes lorrain survint, qui emporta la place, et le Bon Père jugea opportun de s'échapper deux jours avant un retour offensif des Français. Pendant son dernier séjour à Saint-Mihiel, l'année suivante, il plaça deux religieuses jour et nuit en adoration devant l'hostie. Cette pensée d'expiatioo permanente, si répandue alors et qui avait trouvé entre autres de ferventes zélatrices à la fameuse abbaye de Port-Royal, allait se traduire et s'affirmer en
Lorraine par l'institution des Bénédictines du Saint- Sacrement, due à Catherine de Bar.
Durant l'hiver de i634, qu'il passa a Belchamp, Fourier jouit d'une tranquillité relative et écrivit beaucoup. Il composait alors pour ses religieuses des traités de dévotion, le Journalier y V Esprit pri-^ mitif et surtout il rédigeait lentement, en s'entourant des résultats d'une expérience déjà longue et en pesant scrupuleusement chacun de ses mots, les Grandes Constitutions qu'il leur destinait.
Cependant la situation empirait autour de lui; la dernière place lorraine, La Mothe, avait succombé après un siège héroïquement soutenu et demeuré célèbre. Un Conseil souverain installé à Nancy avait substitué le nom de Louis XIII à celui de Charles IV dans les prières publiques et astreint au serment de fidélité tous les fonctionnaires et dignitaires civils et ecclésiastiques. On expulsait sans jugement de leurs communautés les religieux simplement suspects de pouvoir nuire. A la fin de i635, tout le pays fut inondé d'étrangers, ennemis ou soi-disant amis, qui pillaient et massacraient à l'envi.En proie, comme le reste de la population, à la faim, aux épidémies, aux brigandages, les religieuses de Notre-Datne et les Chanoines réguliers durent se disperser ou émigrer, au risque de périr en route, et leur directeur n'osait leur conseiller, au milieu de tant d'événements imprévus, ni de rester ni de partir. Lui-même, craignant de ne pouvoir se dérober à un serment politique que sa
conscience repoussait, songeait à se retirer en pays neutre (i). Deux fois, de Poni-à-Mousson et de Saint-Mihiel, il essaya de gagner la frontière des Pays-Bas, et se vit la route fermée II rebroussa chemin, à travers les neiges de l'hiver, vers Mirecourt.
Les religieuses de cette ville lui avaient fait exprimer leur intention de chercher un refuge en Franche-Comté, dans la cité fortifiée de Gray et la maison de famille de l'une d'entre elles. Il leur répondit (i 5 janvier i636) : « Aussi désirerais-je bien d'y être, et serais bien aise et bien fortuné, ce me semble, d'y trouver quelque petite condition pour servir de marguillier en quelque église de village ou enseigner les enfants k lire, mais non pas à écrire, car je n'écris pas assez bien pour le montrer aux autres, ou pour mendier mon pain de porte en porte, si je trouvais qu'on m'en voulût donner. » Le 28 février, il partit pour les rejoindre et se tint caché dans leur couvent, sa présence n'étant connue que de la supérieure. Il évitait ainsi de porter ombrage a l'évêque de Toul, toujours hostile à son intervention dans le gouvernement des Filles de Notre-Dame et il se dérobait aux reproches de ses paroissiens qui ne l'avaient pas vu depuis deux ans.
(i) Sur les véritables motifs du dëpart de Fourier, voir les deux dissertations probantes de l'abbe' Déblaye : Défense du vrai motif de la retraite de Pierre Fourier en la ville de Gray et Examen de V histoire du B, P. Fourier par M. Bartlicleniy de Beauregard.
Encore leur rendait-il un dernier service en sauvant leurs cloches, réquisitionnées par le gouverneur lorrain de Mirecourt pour acquitter je ne sais quelle contribution de guerre.
Le 12 avril, il se mit en route pour la Franche- Comté, accompagné du Père Terrel , de son petit clerc Nicolas Demandre et de quatorze religieuses. On était en trois carrosses et la petite caravane hâta si bien sa marche que le même soir elle arrivait à Vauvillers, en terre comtoise. Le quatrième jour, les fugitifs entrèrent à Dampierre-sur-Salon, après avoir échappé à un gros de partisans qui s'était laoï^é à leur poursuite; un neveu de Fourier les y avait devancés. Là ils apprirent que Gray, craignant la contagion de la peste régnante en Lorraine, fermait rigoureusement ses portes aux étrangers. Ils y vécurent au jour le jour, de leur vie habituelle, le Bon Père attirant les habitants à ses sermons familiers dans l'église, les religieuses instruisant les enfants. Sur l'annonce d'une invasion française, ils poussèrent plus loin, jusqu'à Pesmes, où le châtelain consentit à leur donner asile et où ils recommencèrent, pour payer l'hospitalité qu'on leur offrait, leur pieux apostolat.
Cependant de nouvelles démarches étaient' tentées auprès du magistrat de Gray et furent favorablement accueillies. On envoya même un carrosse à la rencontre des fugitifs. Les religieuses y prirent place et Fourier entra à pied, à leur suite, dans la ville où il devait mourir. Exilé pour sa
patrie encore plus que pour sa foi, il pouvait écrire plus lard avec fierté à une princesse lorraine , la grande-duchesse de Toscane : « Quand nous sortîmes du pays qui est le vôtre, sont trois ans et demi, nous apportâmes avec nous en Bourgogne nos âmes et nos cœurs de Lorrains, tels que N.-S. Jésus-Christ et le lieu de notre naissance et le bon naturel de nos pères et mères et de leurs pieux ancêtres nous les avaient donnés, c'est-à-dire tout remplis et comblés de toute respectueuse et toute incomparable affection, que tous ceux de notre nation, comme très humbles, très obéissants et très fidèles sujets portent de tout temps à leurs bons princes et encore a leurs bonnes princesses; c'est le cœur des Lorrains. )>
Cent cinquante ans plus tard, de semblables malheurs éloignaient de ce sol où Fourier était venu planter sa tente de proscrit un de ses émules, curé-modèle et fondateur d'ordre comme lui.
L'abbé Receveur, vicaire en chef aux Fontenelles, après avoir rétabli parmi ses ouailles le sens et la perfection de la vie chrétienne, après y avoir entretenu de ses deniers des écoles gratuites, avait formé en 1 789 et installé non loin de sa paroisse une société dite de la Retraite chrétienne; c'était une sorte de Port-Royal orthodoxe dont les solitaires essayaient de faire revivre, sous la loi du travail intellectuel et manuel, dans l'exercice de la pauvreté, de la chasteté et de la pénitence, la ferveur des premières communautés apostoliques. La Révolution y
comme jadis la guerre en Lorraine, dispersa ce groupe élu. Plutôt que de prêter le serment constitutionnel, Receveur passa la frontière, suivi de se^ frères et de ses sœurs; et tous, par leurs misères et leurs épreuves à l'étranger, payèrent le privilège d'avoir échappé à la tyrannie jacobine, ainsi qu'avant eux Fourier et ses religieuses en butte à la colère de Richelieu. Receveur, rentré en France, redevint curé et usa ses dernières forces à évangéliser les paysans sauvages du Nivernais. La béatification du prêtre comtois suivra de près, assure-t-on, la canonisation du prêtre lorrain; elle couronnera les mêmes vertus et, à certains égards , les mêmes destinées (i).
(i) V. l'ouvrage récent du chanoine Suchet : Fie du vénérable Jntoine-Sylvestre Receveur {Paris et Besançon^ 1^97)* ^^ principalement le chapitre ii intitule : Un curé de campagne du dix-huitième siècle.