‹ St. Vincent de PaulChapitre 4 sur 15 · ENFANCE ET ÉDUCATION · texte numérisé non relu

ENFANCE ET ÉDUCATION

déjà peu porté aux discussions de celte nature. Quoi qu'il en soit, après un court passage à Saragosse, Vincent s'en vint à Toulouse, où il ne demeura pas inoins de sept ans. Mais il fallait vivre, et le pauvro étudiant n'avait aucune ressource. Dans le début, son père, qui favorisait son entreprise, l'aida de son mieux en partageant avec lui le peu que rapportait son petitbien : il alla même jusqu'à vendre une paire de bœufs et à lui en envoyer le prix, gros sacrifice dont Vincent sut mesurer l'étendue. Peut-être M. de Commet, qui l'avait vivement poussé dans la voie qu'il avait embrassée, l'aida-t-il de ses deniers.

La première année se passa ainsi, tant bien que mal et sans doute avec bien des privations, mais l'été de i5c|8 venu, le petit pécule de Vincent était épuisé et il lui fallut chercher un moyen de vivre. Le jeune étudiant en théologie fil ce que font encore aujourd'hui les séminaristes pauvres , il chercha un préceptorat pendant les vacances de l'université, afin de pouvoir achever ses études , sans être à charge à personne. C'est ainsi que pendant l'été de i5g8 il accepta de donner des leçons aux deux fils du baron de Flammarens, Hébrard de Grosolles, seigneur de Buzet, qui vivait dans le château attenant à la petite ville de ce nom. Vincent de Paul s'acquitta à merveille de sa tâche. Aussi, lorsqu'il dut quitter le Buzet pour retourner à Toulouse reprendre ses études, M. de Flammarens et sa femme ne voulurent-ils à aucun prix priver leurs enfants de ses soins. Ils préférèrent même les lui confier à le laisser s'éloigner d'eux. Il emmena donc à Toulouse ses deux élèves, qui devaient suivre les cours du collège pendant que lui-même irait à l'université : il se chargeait de les faire travailler dans l'intervalle des classes. L'ensei-

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irnement de Vincent et ses soins furent si heureux que plusieurs autres enfants vinrent se joindre aux fils de M. deFlammarens et que l'étudiant fut bientôt à la tête d'une sorte de petit pensionnat de jeunes nobles, parmi lesquels on comptait les deux neveux de Jean de la Valette, le grand maître de l'ordre de Malte, que son héroïque défense de l'île contre Soliman avait rendu célèbre dans toute la chrétienté. Ce fut ainsi que le duc d'Epernon, l'oncle des jeunes de la Valette, fut mis en rapport avec Vincent, dont la vertu lui inspira dès lors tant d'admiration qu'il chercha longtemps mais vainement aie faire nommer évêque. Les soins que Vincent de Paul prenait de ses élèves ne l'empêchaient pas de continuer avec ardeur ses études théologiques. Il les poursuivit pendant sept années entières, 1397-1604, et le fit avec cette conscience scrupuleuse qu'on le verra mettre à tout.

Bachelier en théologie en 1604, il fut chargé d'expliquer le Maître des Sentences de P. Lombard, ce livre si fameux au moyen âg-e. C'était une sorte de reconnaissance publique de sa science théologique Le Gallia ckristianalai donne même le titre de docteur et comme ses lettres de bachelier subsistent seules, on a cru qu'il avait lui-même détruit plus tard son diplôme de docteur par humilité. Toujours est-il qu'il fît des études théologiques très complètes et que lorsque les jansénistes lui reprochèrent son ignorance et le prirent au pied de la lettre quand il se proclamait un pauvre écolier de quatrième, ils usaient d'un de ces arguments de polémique, qui n'ont d'autre valeur que de dispenser de répondre aux bonnes raisons en détournant l'attention des auditeurs.

Sous-diacre et diacre en 1598, Vincent de Paul fut ordonné prêtre seulement l'année suivante, son humilité l'ayant poussé à retarder cette heure redoutable. C'est à ce moment que mourut son père, qui semble avoir deviné le rôle que devait jouer ce fils privilégié et les services qu'il devait rendre à l'Eglise. Dans un testament daté de [S98, il faisait à Vincent de nombreux avantages et demandait à ses autres enfants de l'aider de toutes leurs forces dans le dessein qu'il avait de se consacrer à Dieu. Mais Vincent, qui était résolu à ne jamais faire profiter sa famille de son entrée dans le sacerdoce et qui fut inébranlahlement fidèle à cette résolution pendant plus de soixante ans, refusa nettement de profiter d'aucune des dispositions prises par son père en sa faveur et abandonna à sa mère, à ses frères, à ses deux sœurs, la totalité du modique héritage paternel, sans en distraire une parcelle pour ses besoins personnels.

Le 23 septembre 1600, l'évèque de Périgueux, François de Bourdeilles, ordonna prêtre Vincent de Paul dans la chapelle de son château de Saint-Julien, aujourd'hui Châleau-l'Evêque. Peu de jours après ii célébra sa première messe, absolument seul, suivant son désir, sauf un frère acolvte et un enfant de chœur, comme le voulaient les rubriques. C'était dans une petite chapelle de campagne située au milieu des bois, non loin du château de Buzet. Vincent, dont ce modeste oratoire avait vu bien souvent les longues heures d'oraison, avait choisi ce lieu à cause de sa solitude.

Il est inutile d'essayer de peindre la foi et le recueillement avec lesquels il célébra pour la première fois le saint sacrifice et promit à Dieu de lui consacrer

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toute sa vie sans rien s'en réserver. Jamais promesse ne fut mieux tenue : mais dès ie début, celui qui, suivant la parole de saint François de Sales, devait être le plus saint prêtre du siècle, donna ce que Ton se plaît à appeler de nos jours sa caractéristique, en fuyant avec un soin jaloux tout éclat, toute pompe, fût-ce la plus modeste, et celte première messe dite dans un aratoire de campagne, sans un témoin, même sans un de ses proches, témoignait de ce qu'étaient déjà l'humilité et le dégoût des honneurs cher le fils du laboureur de Pouy. Peut-être mit-il alors à se cacher un soin qu'il eût négligé de prendre plus tard et dont il n'eût plus eu besoin, lorsque le progrès de la vertu et la suite du temps auront achevé de faire mourir en lui jusqu'aux restes de cet amourpropre et de celte complaisance en soi, qui survivent même chez les plus purs et sont toujours prêts à se ranimer. Vincent de Paul en donna bientôt une autre preuve plus décisive encore. Son premier protecteur, M. de Commet, lorsqu'il sut que son ancien protégé avait été ordonné prêtre, voulut le fixer auprès de lui et réussit à le faire pourvoir de la cure de Thil, grosse paroisse de 1.600 âmes, très voisine de Dax. C'était un gros bénéfice pour un tout jeune prêtre. Mais la nomination en fut contestée par un autre ecclésiastique qui l'avait demandée et obtenue en cour de Rome.

Il eût fallu plaider, Vincent préféra renoncer à la cure de Thil, plutôt que de soutenir un procès, et s'en retourna à Toulouse achever ses études en théologie, qu'il poursuivit jusqu'en i6o5. Quelque temps après, le duc d'Épernon, qui n'avait pas oublié le précepteur de ses neveux de la Valette, le fit venir à Bordeaux, sans doute pour lui faire avoir un béné-

fice ou le proposer pour l'épiscopat. Mais l'affaire ilont Vincent ne voulut jamais révéler la nature n'aboutit pas. Ce fut alors qu'arriva l'événement, insignifiant en apparenee, qui devait décider du sort de Vincent et lui permettre par une suite de conséquences imprévues de faire porter au talent que Dieu lui avait confié ce mystérieux centuple, toujours surprenant pour ceux qui veulent y voir seulement Se fruit de l'industrie humaine.

En revenant à Toulouse de Bordeaux, Vincent de Paul fut informé qu'une dame âgée de condition et de piété venait de mourir l'instituant son héritier : c'était là une faveur inattendue, qui le mettait à même de payer ses dettes. Mais il apprit bientôt à ses dépens que si la fortune le favorisait, ce n'était, comme il le dit lui-même, que pour mieux montrer en lui sa vicissitude et son inconstance. L'héritage n'était pas considérable, quelques meubles et quelques pièces de terre; le plus net de la succession consistait en une créance de quatre ou cinq cents écus, placée sur la tête d'un mauvais garnement, qui ne payait pas et contre lequel il y avait prise de corps. Aussi, dès qu'il eut su que Vincent acceptait l'héritage, eut-il soin de s'enfuir à Marseille afin de se dérober aux poursuites. Vincent, pour qui, si mince que fût l'héritage, c'était presque une fortune et qui se trouvait par là à l'abri du besoin au moins jusqu'à la fin de ses études de théologie, se résolut à courir après son débiteur. Voici comment il raconte l'aventure dont la fin devait lui être si fatale. Le récit est piquant et écrit avec une verve naïve qui a un charme particulier, il montre un saint Vincent de Paul jeune et entrain, assez vif pour la défense de ses droits, qui n'est pas encore le bon

M. Vincent de plus tard, mais l'annonce déjà (i) « Vous avez pu voir, Monsieur, écrit-il à M. de Commet, comme je trouvai, à mon retour de Bordeaux, un testament fait en ma faveur, par une bonne vieille femme de Toulouse, le bien de laquelle consistait en quelques meubles et quelques terres que la chambre mi-partie de Castres lui avait adjugées pour trois ou quatre ccnls écus qu'un mauvais méchant garnement lui devait. Pour retirer parti desquels je m'acheminai sur le lieu, pour vendre le bien, comme conseillé de mes meilleurs amis et de la nécessité que j'avais d'argent pour satisfaire aux dettes que j'avais faites, et grande dépense que j'apercevais qu'il me convenait faire à la poursuite de l'affaire que (2) ma témérité {sic) ne me permet de nommer. Étant sur le lieu, je trouvai que le galant avait quitté son pays, pour une prise de corps que la bonne femme avait contre lui pour les mêmes dettes et fus averti comme il faisait bien ses affaires à Marseille, et qu'il y avait de beaux moyens. Sur quoi mon procureur conclut, comme aussi, à la vérité, la nature des affaires le requérait, qu'il me fallait acheminer à Marseille, estimant que, l'ayant prisonnier, j'en pourrais avoir deux ou trois cents écus. N'ayant point d'argent pour expédier cela, je vendis le cheval que j'avais pris de louage à Toulouse, estimant, le payer au retour, que l'infortune fit être aussi retardé que mon déshonneur est grand pour avoir laissu mes affaires si embrouillées ; ce que je n'aurais fait si Dieu m'eût donné aussi heureux succès en mon

(1) Ce travail n'ayant aucune prétention à l'érudition, l'orthographe des lettres de saint Vincent de Pau! a été modifiée pour en faciliter la lecture.

(1) Dont je n'ose me risquer à parler.

entreprise que l'apparence me le promettait. Je partis donc sur cet avis, attrapai mon homme à Marseille, le fis emprisonner et m'accordai à trois cents écus, qu'il me bailla comptant. »

L'affaire terminée, Vincent se préparait à reprendre le chemin de Toulouse par la voie ordinaire, c'està-dire par le coche, l'humble ancêtre des diligences puis des chemins de fer, lorsqu'un gentilhomme qu'il avait rencontré sur sa route en allant, lui proposa de revenir par mer de Marseille à Narbonne, ce qui abrégeait beaucoup le chemin et de plus coûtait beaucoup moins cher. Le temps était beau, la mer libre, Vincent se laissa facilement persuader et l'on partit par un bon vent, un beau soleil et l'espoir d'arriver le soir même à bon port, ce qui eût eu lieu, comme Vincent le dit lui-même :

« Si trois brigantins turcs, qui côtoyaient le golfe du Lyon (pour attraper les barques qui venaient de Beaucaire, où il y avait foire que l'on estime être des plus belles de la chrétienté) ne nous eussent donné la chasse et attaqués si vivement, que deux ou trois des nôtres étant tués et le reste blessés, et moi-même qui eus un coup de flèche qui me servira d'horloge tout le reste de ma vie, n'eussions été contraints de nous rendre à ces félons et pires que des tigres. »

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