‹ St. Vincent de Paul, 1576-1660 [microform]Chapitre 2 sur 21 · CHAPITRE I · texte numérisé non relu

CHAPITRE I

Il est des noms qui en disent plus à eux seuls que tous les commentaires ou tous les panégyriques : les louer, c'est affaiblir l'impression qu'ils produisent. Le nom de saint Vincent de Paul est de ceux-là. 11 suffit de le prononcer pour que chacun, croyant ou incrédule, s'incline avec admiration et vénération comme devant le nom d'un des plus grands bienfaiteurs de l'humanité, devant l'un des plus étonnants exemples de ce que la grâce du Christ peut faire d'un cœur docile et d'une âme aimante. Aussi la meilleure manière de raconter la vie de celui qui fut à la lettre un vrai serviteur de Dieu et des pauvres, est-elle, à notre sens, l'exposition simple, sobre, même parfois sèche, des faits qui la composent. Ces faits, qui ne sont connus du g-rand i&ombre qu'en gros et vag-uement, perdraient à être racontés autrement qu'avec la plus parfaite simplicité. Quand le lecteur les cousaint VIN-CENT DE PAUL. J

naîtra dans leur vérité et leur ensemble, il sera bien forcé de convenir, que suivant la grande expression de Bossuet, les choses parlent d'elles-mêmes et vraiment leur voix est plus puissante que ne le sauraient être tous les discours, fussent-ils très éloquents, ce qui ne saurait être ici le cas. Ceci dit pour nous faire pardonner l'aridité de notre récit, qui risque d'étonner, voire même de scandaliser quelques-uns, entrons immédiatement en matière et essayons de peindre par ses actes et en le laissant le plus souvent parler lui-même, l'apôtre de la charité dans les temps modernes.

Vincent de Paul naquit le ^4 avril 1 5^6 à Ranguines, hameau de la paroisse de Pouy, près de Dax, dans les Landes. Ses parents, Jean de Paul et Bertrande de Moras, étaient de simples paysans, vivant pauvrement du produit d'un petit fonds de terre qu'ils cultivaient eux-mêmes. Malgré la particule, qui se trouvait dans leur nom et qui ne désignait souvent alors que le lieu d'origine, ils n'étaient nobles ni l'un ni l'autre, et Vincent, dans les rares occasions où il signa plus tard son nom de famille, l'écrivit toujours Depaul en un seul mot. Nous nous servirons de l'orthographe courante, qui, moins exacte, à ce que disent les érudits, a cependant prévalu. Vincent était l'avant-dernier des six enfants, deux filles et quatre . garçons, qui formaient la famille et la plus grande richesse de deux époux possesseurs de la modeste chaumière de Pouy. Dès qu'il fut capable de rendre quelques services, Vincent, qui ne semblait d'abord destiné qu'à être un paysan comme ses parents, fut employé ainsi que ses aînés aux travaux domestiques.

Il garda les troupeaux et plus tard il rappelait

volontiers ce souvenir lorsqu'on voulait le louer publiquement et relever son origine. Mais la vivacité précoce du petit berger, son intelligence, le firent vite remarquer, et son père ne fut pas le dernier a les observer. Aussi, espérant peut-être faire de son fils un personnage qui serait l'appui de la famille entière, prit-il la résolution de le faire instruire. Vincent fut donc, à l'âge de douze ans, en i588, placé chez les Cordeliers de Dax, qui se chargèrent de son éducation moyennant la somme de soixante livres par an, somme qui, si modeste qu'elle nous paraisse, était bien lourde pour la pauvre famille. On n'a que peu de détails sur le séjour de Vincent dans le collège des Cordeliers. Il y déploya, sans nul doute, autant de zèle que d'intelligence, car, quatre ans après son entrée, il avait fait tant de progrès et si bien su profiter des leçons de ses maîtres, qu'un des principaux personnages de la ville, M. de Commet, avocat célèbre dans la contrée et juge de la paroisse de Pouy, le chargea d'instruire ses enfants et de commencer leur éducation.

Vincent se donna tout entier, malgré sa jeunesse, à cette tâche qui lui permettait de continuer son instruction sans être plus longtemps à charge à ses parents .

Pendant cinq années, ce tout jeune précepteur remplit son office avec un zèle infatigable et une remarquable intelligence. Il continuait cependant à fréquenter pour son compte le collège des Cordeliers et travaillait sans relâche à sa propre instruction. Frappé de l'esprit et des facultés du précepteur de ses enfants et surtout de ses vertus précoces, M. de Commet, qui était lui-même un homme de grand sens et un homme de bien, engagea vivement Vincent

de Paul à entrer dans les ordres. Il pensait sans doute qu'il pourrait rendre de grands services à l'Eglise et peut-être aussi que la était pour lui la voie la plus facile pour mettre ses talents dans tout leur jour et faire une brillante carrière. L'état ecclésiastique était encore, en effet, presque le seul où l'on pût être admis sans fortune ni noblesse. M. de Commet ne savait pas si bien faire en poussant Vincent à se faire prêtre. ^Mais la France et l'Eglise lui doivent une vraie reconnaissance, s'il est exact que ce furent ses exhortations qui encouragèrent Vincent à triompher de son humilité déjà très grande et à entrer dans les ordres.

Poussé par les avis de M. de Commet et rassuré par les conseils de directeurs éclairés, qui avaient reconnu en lui le germe des plus éminentes vertus, Vincent se décida : il reçut, le 20 décembre 1096, la tonsure et les ordres mineurs dans l'église de Bidache, des mains de l'évêque de Tarbes. Mais une fois clerc, comme on appelait alors ceux qui avaient été admis aux ordres, Vincent était résolu à ne pas en rester là et à ne pas être un homme d'église uniquement pour être revêtu de quelque bon bénéfice. Il voulut faire des études théologiques complètes; pour y arriver, il fallait suivre les cours de quelque université capable de donner des grades. Les deux plus voisines étaient celles de Saragosse, en Espagne, et de Toulouse. Vincent débuta parcelle de Saragosse, la plus célèbre des deux, mais il ne fit qu'y passer, sans qu'on sache bien pourquoi il n'y demeura que peu de temps. Les violentes discussions sur la grâce et la prédestinalion, qui divisaient alors l'université de Saragosse et furent l'origine lointaine du jansénisme, dégoûtèrent, dit-on, le jeune clerc

déjà peu porté aux discussions de celte nature. Quoi qu'il en soit, après un court passage à Saragosse, Vincent s'en vint à Toulouse, où il ne demeura pas moins de sept ans. Mais il fallait vivre, et le pauvre étudiant n'avait aucune ressource. Dans le début, son père, qui favorisait san entreprise, l'aida de son mieux en partageant avec lui le peu que rapportait son petitbien : il alla même jusqu'à vendre une paire de bœufs et à lui en envoyer le prix, gros sacrifice dont Vincent sut mesurer l'étendue. Peut-être M. de Commet, qui l'avait vivement poussé dans la voie qu'il avait embrassée, l'aida-t-il de ses deniers.

La première année se passa ainsi, tant bien que mal et sans doute avec bien des privations, mais l'été de iSqS venu, le petit pécule de Vincent était épuisé et il lui fallut chercher un moyen de vivre. Le jeune étudiant en théologie fit ce que font encore aujourd'hui les séminaristes pauvres , il chercha un préceptorat pendant les vacances de l'université, afin de pouvoir achever ses études, sans être à charge à personne. C'est ainsi que pendant l'été de i^gS il accepta de donner des leçons aux deux fils du baron de Flammarens, Hébrard de Grosolles, seigneur de Buzet, qui vivait dans le château attenant à la petite ville de ce nom. Vincent de Paul s'acquitta à merveille de sa tâche. Aussi, lorsqu'il dut quitter le Buzet pour retourner à Toulouse reprendre ses études, M. de Flammarens et sa femme ne voulurent-ils à aucun prix priver leurs enfants de ses soins. Ils préférèrent même les lui confier à le laisser s'éloigner d'eux. Il emmena donc à Toulouse ses deux élèves, qui devaient suivre les cours du collège pendant que lui-même irait à l'université : il se charg-eait de les

tau^e travailler dans l'intervalle des classes. L'ensei-

gnement de Vincent et ses soins furent si heureux que plusieurs autres enfants vinrent se joindre aux fils de M. de Flammarens et que l'étudiant fut bientôt h ]a tête d'une sorte de petit pensionnat de jeunes nobles, parmi lesquels on comptait les deux neveux de Jean de la Valette, le grand maître de l'ordre de Malte, que son héroïque défense de l'île contre Soliman avait rendu célèbre dans toute la chrétienté. Ce fut ainsi que le duc d'Epernon, l'oncle des jeunes de la Valette, fut mis en rapport avec Vincent, dont la vertu lui inspira dès lors tant d'admiration qu'il chercha longtemps mais vainement aie faire nommer évêque. Les soins que Vincent de Paul prenait de ses élèves ne l'empêchaient pas de continuer avec ardeur ses études théologiques. 11 les poursuivit pendant sept années entières, 1 597-1604, et le fit avec cette conscience scrupuleuse qu'on le verra mettre à tout.

Bachelier en théologie en i6o4, il fut chargé d'expliquer le Maître des Sentences de P. Lombard, ce livre si fameux au moyen âge. C'était une sorte de reconnaissance publique de sa science théologique. Le Gallia cliristianaXm donne même le titre de docteur et comme ses lettres de bachelier subsistent seules, on a cru qu'il avait lui-même détruit plus tard son diplôme de docteur par humilité. Toujours est-il qu'il fit des études théologiques très complètes et que lorsque les jansénistes lui reprochèrent son ignorance et le prirent au pied de la lettre quand il se proclamait unpaiwre écolier de quatrième, ils usaient d'un de ces arguments de polémique , qui n'ont d'autre valeur que de dispenser de répondre aux bonnes raisons en détournant l'attention des auditeurs .

Sous-diacre et diacre en iSgS, Vincent de Paul fut ordonné prêtre seulement l'année suivante, son humilité l'ayant poussé à retarder cette heure redoutable. C'est à ce moment que mourut son père, qui semble avoir deviné le rôle que devait jouer ce fils privilégié et les services qu'il devait rendre à l'Église. Dans un testament daté de 1098, il faisait à Vincent de nombreux avantages et demandait à ses autres enfants de l'aider de toutes leurs forces dans le dessein qu'il avait de se consacrer a Dieu. Mais Vincent, qui était résolu à ne jamais faire profiter sa famille de son entrée dans le sacerdoce et qui fut inébranlablement fidèle à cette résolution pendant plus de soixante ans, refusa nettement de profiter d'aucune des dispositions prises par son père en sa faveu» et abandonna à sa mère, à ses frères, à ses deux sœurs, la totalité du modique héritage paternel, sans en distraire une parcelle pour ses besoins personnels.

^ Le 23 septembre 1600, l'évêque de Périgueux, François de Bourdeilles, ordonna prêtre Vincent de Paul dans la chapelle de son château de Saint-Julien, aujourd'hui Château-l'Évêque. Peu de jours après il célébra sa première messe, absolument seul, suivant son désir, sauf un frère acolyte et un enfant de chœur, comme le voulaient les rubriques. C'était dans une petite chapelle de campagne située au milieu des bois, non loin du château de Buzet. Vincent, dont ce modeste oratoire avait vu bien souvent les longues heures d'oraison, avait choisi ce lieu à cause de sa solitude.

Il est inutile d'essayer de peindre la foi et le recueillement avec lesquels il célébra pour la première fois le saint sacrifice et promit à Dieu de lui consacrer

toute sa vie sans rien s'en réserver. Jamais promesse ne fut mieux tenue : mais dès le début, celui qui, suivant la parole de saint François de Sales, devait être le plus saint prêtre du siècle, donna ce que l'on se plaît à appeler de nos jours sa caractéristique, en fuyant avec un soin jaloux tout éclat, toute pompe, fût-ce la plus modeste, et cette première messe dite dans un oratoire de campag-ne , sans un témoin , même sans un de ses proches, témoignait de ce qu'étaient déjà l'humilité et le dégoût des honneurs chez le fils du laboureur de Pouy. Peut-être mit-il alors à se cacher un soin qu'il eût négligé de prendre plus tard et dont il n'eût plus eu besoin, lorsque le progrès de la vertu et la suite du temps auront achevé de faire mourir en lui jusqu'aux restes de cet amourpropre et de cette complaisance en soi, qui survivent même chez les plus purs et sont toujours prêts a se ranimer. Vincent de Paul en donna bientôt une autre preuve plus décisive encore. Son premier protecteur, M. de Commet, lorsqu'il sut que son ancien protégé avait été ordonné prêtre, voulut le fixer auprès de lui et réussit à le faire pourvoir de la cure de Thil, grosse paroisse de 1.600 âmes, très voisine de Dax. C'était un gros bénéfice pour un tout jeune prêtre. Mais la nomination en fut contestée par un autre ecclésiastique qui l'avait demandée et obtenue en cour de Rome.

Il eût fallu plaider, Vincent préféra renoncer à la cure de Thil, plutôt que de soutenir un procès, et s'en retourna à Toulouse achever ses études en théologie, qu'il poursuivit jusqu'en i6o5. Quelque temps après, le duc d'Epernon, qui n'avait pas oublié le précepteur de ses neveux de la Valette, le fit venir à Bordeaux, sans doute pour lui faire avoir un béné-

fice ou le proposer pour l'épiscopat. Mais l'affaire dont Vincent ne voulut jamais révéler la nature n'aboutit pas. Ce fut alors qu'arriva l'événement, insignifiant en apparence, qui devait décider du sort de Vincent et lui permettre par une suite de conséquences imprévues de faire porter au talent que Dieu lui avait confié ce mystérieux centuple, toujours surprenant pour ceux qui veulent y voir seulement le fruit de l'industrie humaine.

En revenant à Toulouse de Bordeaux, Vincent de Paul fut informé qu'une dame âgée de condition et de piété venait de mourir l'instituant son héritier : c'était là une faveur inattendue, qui le mettait à même de payer ses dettes. Mais il apprit bientôt à ses dépens que si la fortune le favorisait, ce n'était, comme il le dit lui-même, que pour mieux montrer en lui sa vicissitude et son inconstance. L'héritage n'était pas considérable, quelques meubles et quelques pièces de terre ; le plus net de la succession consistait en une créance de quatre ou cinq cents écus, placée sur la tête d'un mauvais garnement, qui ne payait pas et contre lequel il y avait prise de corps. Aussi, dès qu'il eut su que Vincent acceptait l'héritage, eut- il soin de s'enfuir à Marseille afin de se dérober aux poursuites. Vincent, pour qui, si mince que fût l'héritage, c'était presque une fortune et qui se trouvait par là à l'abri du besoin au moins jusqu'à la fin de ses études de théologie, se résolut à courir après son débiteur. Voici comment il raconte l'aventure dont la fin devait lui être si fatale. Le récit est piquant et écrit avec une verve naïve qui a un charme particulier, il montre un saint Vincent de Paul jeune et entrain, assez vif pour la défense de ses droits, qui n'est pas encore le bon

M. Vincent de plus tard, mais l'annonce déjà (i). « Vous avez pu voir, Monsieur, écrit-il à M. de Commet, comme je trouvai, à mon retour de Bordeaux, un testament fait en ma faveur, par une bonne vieille femme de Toulouse, le bien de laquelle consistait en quelques meubles et quelques terres que la chambre mi-partie de Castres lui avait adjugées pour trois ou quatre cents écus qu'un mauvais méchant garnement lui devait. Pour retirer parti desquels je m'acheminai sur le lieu, pour vendre le bien, comme conseillé de mes meilleurs amis et de la nécessité que j'avais d'argent pour satisfaire aux dettes que j'avais faites, et grande dépense que j'apercevais qu'il me convenait faire à la poursuite de l'affaire que (2) ma témérité [sic) ne me permet de nommer. Etant sur le lieu, je trouvai que le galant avait quitté son pays, pour une prise de corps que la bonne femme avait contre lui pour les mêmes dettes et fus averti comme il faisait bien ses affaires h Marseille, et qu'il y avait de beaux moyens. Sur quoi mon procureur conclut, comme aussi, à la vérité, la nature des affaires le requérait, qu'il me fallait acheminer à Marseille, estimant que, l'ayant prisonnier, j'en pourrais avoir deux ou trois cents écus. N'ayant point d'argent pour expédier cela, je vendis le cheval que j'avais pris de louage à Toulouse, estimant le payer au retour, que l'infortune fit être aussi retardé que mon déshonneur est grand pour avoir laissé mes affaires si embrouillées; ce que je n'aurais fait si Dieu m'eût donné aussi heureux succès en mon

(r) Ce travail n'ayant aucune prétention à Tërudition, l'orthographe des lettres de saint Vincent de Paul a e'té modifiée pour en faciliter la lecture.

(2) Dont je n'ose me risquer à parler.

entreprise que l'apparence me le promettait. Je partis donc sur cet avis, attrapai mon homme à Marseille, le fis emprisonner et m'accordai à trois cents écus, qu'il me bailla comptant. »

L'affaire terminée, Vincent se préparait à reprendre le chemin de Toulouse par la voie ordinaire, c'està-dire par le coche, l'humble ancêtre des diligences puis des chemins de fer, lorsqu'un gentilhomme qu'il avait rencontré sur sa route en allant, lui proposa de revenir par mer de Marseille à Narbonne, ce qui abrégeait beaucoup le chemin et dé plus coûtait beaucoup moins cher. Le temps était beau, la mer libre, Vincent se laissa facilement persuader et l'on partit par un bon vent, un beau soleil et l'espoir d'arriver le soir même à bon port, ce qui eût eu lieu, comme Vincent le dit lui-même :

(( Si trois brigantins turcs, qui côtoyaient le golfe du Lyon (pour attraper les barques qui venaient de Beaucaire, où il y avait foire que l'on estime être des plus belles de la chrétienté) ne nous eussent donné la chasse et attaqués si vivement, que deux ou trois des nôtres étant tués et le reste blessés, et moi-même qui eus un coup de flèche qui me servira d'horloge tout le reste de ma vie, n'eussions été contraints de nous rendre à ces félons et pires que des tigres. »

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