‹ St. Vincent de Paul, 1576-1660 [microform]Chapitre 3 sur 21 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Voilà donc le jeune bachelier en théologie subitement esclave des Turcs. Ce fait, qui nous paraît si invraisemblable, n'avait rien cependant de très extraordinaire à cette époque. La Méditerranée et l'Adriatique étaient infestées de corsaires turcs, barbaresques, comme on disait : Venise et Gênes étaient fort déchues et ces deux reines de la mer, si longtemps rivales, n'étaient plus capables de nettoyer les côtes de l'Italie et de la France. Les terribles secousses que les guerres de religion venaient d'imposer à l'Europe entière et dont elle commençait a peine à sortir, avaient aussi contribué à laisser s'étendre cette plaie de la piraterie, et les bagnes de Tunis, d'Alger, étaient remplis de prisonniers de toutes les nations, qui subissaient la plus rude captivité. Vincent a raconté avec un certain • détail son esclavage dans la lettre à son ancien protecteur M. de Commet, dont nous avons déjà cité des fragments. Elle fut écrite aussitôt après son évasion, et sans doute était destinée à rassurer sa famille, restée près de dix-huit mois sans aucune nouvelle de lui.>

Plus tard, il chercha à rentrer en possession de

cette pièce, afin de la détruire, par un excès d'humilité. Mais comme on savait h qui l'on avait affaire, on se contenta de lui en envoyer une copie. L'original a ainsi été préservé et son authenticité est certaine.

Vincent raconte son douloureux esclavage avec une grâce naïve qu'aucun autre récit ne saurait remplacer. Ce morceau est curieux, non seulement parce qu'il nous raconte avec une simplicité vraipient saisissante ce terrible épisode de la vie de Vincent de Paul, mais parce qu'il permet de prendre sur le vif le charme singulier qu'avait sa parole, qui lui conquérait si vite Je cœur de ses auditeurs.

On ne saurait le lire sans être frappé de la vivacité spirituelle, du tour piquant et alerte de cette langue encore si jeune mais déjà ferme et nette. On comprend mieux alors la puissance de séduction que ce fils de paysan sut si vite exercer autour de lui, et pourquoi l'on ne résistait guère à cette parole h la fois abondante et si naturellement originale, qui venait animer et comme transfigurer une physionomie rude et ingrate, éclairée, il faut se hâter de le dire, par deux yeux pleins de feu et de malicieuse bonhomie.

« Les premiers efiPets de la rage des Turcs furent, dit Vincent de Paul dans son récit, de hacher notre pilote en cent mille pièces pour avoir perdu un des principaux des leurs, et quatre ou cinq forçats que les nôtres leur tuèrent.

(c Ce fait, nous enchaînèrent, après nous avoir grossièrement pansés, poursuivirent leur pointe faisant mille voleries, donnant néanmoins liberté à ceux qui se rendaient sans combattre, après les avoir volés, et enfin, chargés de marchandises, au bout de sept ou huit jours, prirent la route de Barbarie, tanière et

spélongiie (i) de voleurs sans aveu du Grand Turc, ou étant arrivés, ils nous exposèrent en vente, avec procès-verbal de notre capture, qu'ils disoient avoir été faite dans un navire espag^noi, parce que, sans ce mensonge, nous aurions été délivrés par le consul que le Roi tient de là pour rendre libre le commerce aux François. Leur procédure à notre vente fut qu'après qu'ils nous eurent dépouillés tout nus, ils nous baillèrent à chacun une paire de brayes, un hocqueton de lin, avec une bonete, nous promenèrent par la ville de Tunis, où ils étoient venus pour nous vendre. Nous ayant fait faire cinq ou six tours par la ville, la chaîne au col, ils nous ramenèrent au bateau, afin que les marchands vinssent voir qui pouvait manger et qui non, pour montrer que nos plaies n'étoient point mortelles. Ce fait, nous ramenèrent à la place où les marchands nous vinrent visiter tout de même que l'on fait à l'achat d'un cheval ou d'un bœuf, nous faisant ouvrir la bouche pour visiter nos dents, palpant nos côtes, sondant nos plaies et nous faisant cheminer le pas, trotter et courir, pour tenir des fardeaux, puis lutter pour voir la force d'un chacun, et mille autres sortes de brutalités .

a Je fus vendu à un pêcheur, qui fut contraint de se défaire de moi, pour n'avoir rien de si contraire que la mer, et, depuis, par le pêcheur à un vieillard, médecin spagirique (2), souverain tireur de quintessences, homme fort humain et trailable; lequel, à ce qu'il me disoit, avait travaillé cinquante ans à la recherche de la pierre philosophale ; et en vain quant

(i) Caverne.

(2) Alcliiniiste.

h la pierre, mais fort sûrement à autres sortes de transmutations de métaux,

(( En foi de quoi je lui ai vu souvent fondre autant d'or que d'argent ensemble, le mettre en petites lamines, et puis mettre un lit de quelque poudre dans un creuset ou vase à fondre des orfèvres, le tenir au feu vingt-quatre heures puis l'ouvrir et trouver l'argent être devenu or; et plus souvent encore congeler ou fixer argent vif en fin argent, qu'il vendoit pour donner aux pauvres. Mon occupation étoit de tenir le feu à dix ou quinze fourneaux, en quoi. Dieu merci, je n'avois plus de peine que de plaisir. Il m'aimoit fort et se plaisoit fort de me discourir de l'alchimie, et plus de sa loi, à laquelle il faisoit tous ses efforts de m'attirer, me promettant force richesse et tout savoir. Dieu opéra toujours en moi une croyance de délivrance, par les assidues prières que je lui faisois et à la vierge Marie, par la seule intercession de laquelle je crois avoir été délivré.

(( Je fus donc avec ce vieillard, depuis le mois

de septembre i6o5, jusqu'au mois d'août prochain 1606, qu'il fut pris et mené au grand sultan pour travailler pour lui, mais en vain, car il mourut de regret par les chemins. Il me laissa h son neveu, vrai anthropomorphite (i), qui me revendit tôt après la mort de son oncle, parce qu'il ouït dire comme M. de Brèves, ambassadeur pour le roi en Turquie, venait avec bonnes et expresses patentes du Grand Turc^ pour recouvrer les esclaves chrétiens. Un renégat, de Nice en Savoie, ennemi de nature, m'acheta et m'emmena en son temat (ainsi s'appelle le bien que l'on tient comme métayer du Grand Seigneur; car le peuple

(1) Païen.

n'a rien, tout est au sultan). Le témat de celui-ci était dans la montagne, où le pays est extrêmement chaud et désert. L'une des trois femmes qu'il avoit, comme grecque et chrétienne, mais schismatique, avoit un bel esprit, et m'affectionnoit fort, et plus, à la fin une autre naturellement turque, qui servit d'instrument à l'immense miséricorde de Dieu pour retirer son mari de l'apostasie, le remettre au giron de l'église et me délivrer de son esclavage. Curieuse qu'elle étoit de savoir notre façon de vivre, elle me venoit voir tous les jours aux champs où je fossoyais, et après tout, me commanda de chanter louanges à mon Dieu. Le ressouvenir du Quomodo cantabimus in terra aliéna, des enfants d'Israël, captifs en Babylone, me fit commencer, avec la larme à l'œil, le psaume Super flumina Babylonis, et puis le Sahe, liegina, et plusieurs autres choses, en quoi elle prit autant de plaisir, que la merveille en fut grande. Elle ne manqua point de dire à son mari, le soir, qu'il avait eu tort de quitter sa religion, qu'elle estimoit extrêmement bonne, pour un récit que je lui avois fait de notre Dieu, et quelques louanges que je lui avois chantées en sa présence : en quoi, disoit elle, elle avoit un si divin plaisir, qu'elle ne croyoit point que le paradis de ses pères et celui qu'elle espéroit un jour fût si glorieux, ni accompagné de tant de joie que le plaisir qu'elle avoit pendant que je louois mon Dieu, concluant qu'il y avoit là quelque merveille.

« Cette autre Caïphe ou anesse de Balaam fit parce discours que son mari me dit le lendemain qu'il ne lenoit qu'à commodité que nous nous sauvissions en France, mais qu'il y donneroit tel remède, dans peu de temps, que Dieu y seroit loué.

(( Ce peu de jours furent dix mois qu'il m'entretint dans ces vaines espérances, mais à la fin exécutées, au bout desquels nous nous sauvâmes avec un petit esquif et nous rendîmes, le vingt-huitième de juin, à Ai^ues-Mortes, et, tôt après, en Avignon, où M^^ le vice-légat reçut publiquement le renégat, avec la larme h l'œil et le sanglot au gosier dans l'église de Saint-Pierre, à l'honneur de Dieu et édification des spectateurs.

« Mondit Seigneur nous a retenu tous deux pour nous mener à Rome où il s'en va tout aussitôt que son successeur à la trienne (i), qu'il acheva le jour de Saint-Jean, sera venu. Il a promis au pénitent de le faire entrer à l'austère couvent des Frate hen FrateJli, où il s'est voué, et à moi de me faire pourvoir de quelque bon bénéfice.

« 11 me fait cet honneur de fort aimer et caresser, pour quelques secrets d'alchimie que je lui ai appris, desquels il fait plus d'état, dit-il, que ?,\ io gli avessi dato un monte dl oro, parce qu'il y a travaillé tout le temps de sa vie et qu'il ne respire autre contentement. Mondit Seigneur sachant comme je suis d'église, m'a commandé d'envoyer quérir les lettres de mes Ordres, m'assurant de me faire du bien et très bien pourvoir de bénéfice Il ne peut point être, Monsieur, que vous et mes parents n'ayez été scandalisés en moi par mes créanciers, que j'aurois déjà en partie satisfaits de cent ou six vingts écus que notre pénitent m'a donnés, si je n'avois été conseillé par mes meilleurs amis de les garder jusques à mon retour de Rome, pour éviter les accidents qu'à faute d'argent me pourroient advenir, ores que j'aie la table et le

(i) Espace de trois ans.

bon œil de Monseigneur; mais j'estime que tout cet escandale se tournera à bien .... »

Une fois délivré et arrivé à Avignon, Vincent de Paul fut bien vite remarqué par le cardinal Montorio, A^ce-légat du Pape, qui lui proposa de l'emmener à Rome où il retournait. Vincent, qui, si l'on en croit la tradition des Lazaristes, avait déjà fait un séjour à Rome en 1600, avant d'aller à Toulouse, accepta la proposition du prélat et le suivit en Italie. Toujours poursuivi du désir de payer les dettes que les frais de son instruction sacerdotale lui avait fait contracter, il n'avait peut-être pas renoncé à l'espoir, fort légitime du reste, d'obtenir un bénéfice qui aurait assuré son avenir, c'est ce qui ressort d'une autre lettre adressée encore à M. de Commet, mais cette fois de Rome, où tout en le priant de lui faire envoyer les certificats de son ordination, il ajoute : « Je suis en cette ville de Rome, où je continue mes études, entretenu par M^^ le vice-légat qui étoit d'Avignon, qui me fait l'honneur de m' aimer et désirer mon avancement, pour lui avoir montré force belles choses curieuses que j'appris pendant mon esclavage de ce vieillard turc à qui je vous ai écrit que je fus vendu, du nombre desquelles curiosités est le commencement, non la totale perfection, du miroir d'Archimède, un ressort artificiel pour faire parler une tête de mort, de laquelle ce misérable se servoit pour séduire le peuple, leur disant que son dieu Mahomet lui faisoit entendre sa volonté, et mille autres choses géométriques que j'appris de lui, desquelles Mondit Seigneur est si jaloux, qu'il ne veut pas que j'accoste personne, de peur qu'il a que je l'enseigne, désirant avoir lui seul la réputation de savoir ces choses, lesquelles il se plaît de faire voir quelquefois à Sa Sainteté et aux

cardinaux. Celte sienne affection et bienveillance donc me fait espérer, comme il me l'a promis aussi, le moyen de faire une retirade honorable, me faisant avoir, à ces fins, quelque honnête bénéfice en

France »

Cette préoccupation de Vincent d'éteindre ses très petites dettes est h remarquer, car il témoigne qu'il fut dès le début ce qu'il fut toujours, non seulement la probité, mais la délicatesse même dans les affaires d'argent. Puis le soin de son avenir matériel le montre bien tel qu'il était déjà, simple, naturel, sans aucune affectation d'aucun genre. A cette heure, un bénéfice l'eût aidé à sortir d'embarras, il l'eût accepté sans aucune difficulté, quitte à s'en défaire dès qu'il n'en aurait plus besoin. Quelques ' années plus tard, la grâce divine aidant, il aura oublié tout souci de ses intérêts personnels, même les plus légitimes, et il ne songera plus à un semblable moyen de se tirer de peine.

Une fois arrivé à Rome, Vincent reprit ses études et profita de son séjour dans le centre du monde catholique pour perfectionner son savoir théologique. Il y puisa en même temps un attachement et une docilité pour le Saint-Siège qui ne le quitteront pas et qui lui permettront de traverser sans trouble ni incertitude les débuts du jansénisme. Le légat Montorio, qui avait jugé avec une finesse tout italienne que le captif des Turcs qu'on lui avait amené à Avignon serait un jour un des hommes les plus remarquables de l'Eglise de France, le présenta aux ambassadeurs que le roi Henri IV venait d'envoyer auprès du Pape et le leur recommanda vivement. Henri IV, qui s'était déjà porté comme arbitre entre le Saint-Siège et Venise et avait réussi à accommoder leur différend,

était alors tout entier occupé à ce qu'on a appelé son Grand Projet, la coalition de tous les Etats européens contre les deux branches de la maison d'Autriche. M. de Brèves, qui venait de négocier le célèbre traité de Constantinople (i6o4), représentait le roi à Rome ainsi que Denys de Marquemont, auditeur de Rote; de plus, Charles de Gonzagae, mari de la princesse Nicolle, fille du dernier duc de Lorraine, y défendait aussi secrètement les intérêts de la France, tout en y représentant officiellement la Lorraine, encore pays d'obédience, c'est-à-dire dont les bénéfices relevaient directement de Rome, pendant une certaine partie fixe de l'année. Ces trois grands personnages n'eurent pas plus tôt appris à connaître le modeste prêtre, à peine échappé à son esclavage turc, qu'ils le prirent en haute estime et lui confièrent sans hésiter une mission secrète pour le roi. On n'a jamais bien su en quoi consistait cette mission, ni ce qu'il était chargé d'aller dire à Paris; car, fidèle à sa discrétion accoutumée et au soin de toujours cacher ce qui aurait pu lui faire de l'honneur, Vincent n'en parla jamais à personne et ne fit même jamais allusion à cet incident qui cependant décida de son sort, en l'amenant sur un nouveau théâtre, où il devait jouer un si grand rôle. On croit que sa mission avait rapport au grand projet et qu'on lui confia des choses si délicates qu'on craignait même de les écrire. Toujours est-il qu'au commencement de 1609 Vincent de Paul retourna en France chargé d'une mission secrète auprès du roi : lui, un pauvre prêtre inconnu de tous, fut reçu au Louvre et fut admis à entretenir plusieurs fois Henri IV. Une entrevue avec le roi, c'était une occasion unique pour quiconque eût eu le moindre grain d'am-

bition, surtout lorsque le roi était Henri IV, l'un des hommes les plus habiles qui fut jamais h juger les autres et à discerner les mérites comme les capacités de ses interlocuteurs. Si Vincent eût seulement essayé de se faire connaître du souverain, qui était en même temps l'homme de son royaume qui avait le plus d'esprit, rien ne lui eût été plus facile que de conquérir ses bonnes grâces et d'en retirer un profit, qui eût assuré sa situation présente et son avenir. Le roi, qui avait à trois reprises voulu attacher François de Sales à l'Église de France en lui offrant les plus riches évêchés, n'eût pas été longtemps à deviner saint Vincent de Paul , si celui-ci n'eût pas mis autant de soin à se cacher qu'un autre en eût pris, fort innocemment peut-être, pour se montrer. Mais, et c'est là où le saint commence à se faire voir, dès que sa mission eut été remplie, Vincent n'eut rien de plus pressé que de sortir du Louvre sans rien demander, sans témoigner même le désir d'y rentrer, et, à la cour comme ailleurs, rien n'est plus facile que de se faire oublier, quand on le veut bien. Aussi le pauvre prêtre transformé par le hasard des circonstances en courrier d'ambassade n'eut-il pas grand'peine, une fois son message transmis directement au roi lui-même comme on le lui avait ordonné, à quitter cette cour où personne ne le connaissait et où il ne connaissait qui que ce fût. Il alla se loger dans une petite chambre d'une maison située au faubourg Saint-Germain, près de l'hospice de la Charité, que Marie de Médicis venait de faire bâtir dans la rue des Saint-Pères, c'est-à-dire alors presque hors de Paris, loin du Marais, qui était à cette époque le beau quartier, où Louis XIII ne devait pas tarder à élever la « merveille de la place Royale w.

Dans cet humble réduit, le pauvre petit prêtre de province fut vite oublié des grands personnages de la cour, qui n'avaient fait que l'entrevoir, et il commença à se livrer avec ardeur aux œuvres de charité chrétienne, visitant les pauvres, allant à l'hôpital de la Charité soigner les malades, les exhorter et les aider à mourir.

L'avenir n'en était pas moins bien obscur pour Vincent de Paul, qui se trouvait seul, sans ressource et sans protecteur attitré, perdu au milieu de Paris. Qu'adviendrait-il de lui? Comment vivrait-il? il ne le savait pas et s'en remettait avec confiance à la Providence du soin de lui faire trouver sa place. Elle ne lui fit pas défaut en effet, car ce fut à cette époque qu'il fut présenté à M. de BéruUe, qu'il rencontra, dit-on, auprès d'un lit de malade. Bérulle était déjà célèbre alors par ses vertus et par ses œuvres ; il venait d'introduire le Carmel en France et fondait l'Oratoire; il allait bientôt devenir cardinal. Cette rencontre de deux âmes si bien faites pour se comprendre devait avoir une grande influence sur toute la vie de Vincent, car des rapports intimes ne tardèrent pas à s'établir entre lui et le grand directeur d'âmes au dix-septième siècle. Mais avant de raconter ce qui en résulta, il faut parler d'un incident arrivé pendant les débuts de sa vie à Paris, qui fut pour lui une de ces épreuves particulièrement pénibles, souvent envoyées par Dieu à ceux qui sont assez forts pour les supporter sans faiblir et savent en tirer parti.

Afin de ménager ce qui restait de ses maigres ressources, Vincent partageait son modeste réduit avec un compagnon, qui payait la moitié du loyer de sa petite chambre. C'était un compatriote, juge d'une commune des Landes, appelée Sore, venu

TUNISj ROME, PARIS. 23

h Paris pour solliciter un procès. Cet homme avait déposé son argent dans une armoire, qu'il sortit un jour oubliant de fermer. Or, ce même jour, Vincent de Paul, indisposé, était obligé de garder le lit, en attendant des remèdes qu'on devait lui apporter. Le commissionnaire qui les apporta ouvrit l'armoire pour prendre un verre, vit l'argent, le prit, le mit dans sa poche et partit, ravi sans doute de cette aubaine inespérée. Lorsque le juge de Sore rentra, il courut à son trésor; ne le trouvant plus, il se retourna furieux contre Vincent, qui n'avait rien vu et ne sut que répondre. Dans sa colère, le malheureux accable son compagnon d'injures et l'accuse sans détour de l'avoir volé. Devant ces outrages Vincent ne perdit ni son calme ni sa sérénité, il se contenta de répondre qu'il n'avait rien vu, ne savait pas ce qu'était devenu l'argent et que Dieu savait bien la vérité.

Puis il se tut et laissa dire son accusateur; celui-ci, . dans sa fureur, alla jusqu'à faire lancer ce qu'on appelait alors un monitoire contre Vincent, qui n'eut naturellement pas de suite. Mais le juge de Sore n'en continua pas moins à répandre partout son accusation. Il alla même jusqu'à la porter en personne devant , M. de Bérulle, chez qui il se fit introduire pour y dénoncer Vincent de Paul comme un voleur. Celui-ci se tut et le laissa dire sans essayer de se justifier. Six mois après, le voleur, malade et en danger de mort à l'hôpital, avoua son crime, et fit dire au juge de Sore que c'était lui qui avait dérobé ses 4oo écus et laissé soupçonner un autre sans se dénoncer. Aussi repentant et aussi désolé de sa calomnie qu'il avait été furieux et outré de sa perte, le juge de Sore écrivit une lettre à celui qu'il avait si gravement offensé, le suppliant de lui octroyer son pardon et lui disant

qu'il viendrait au besoin le lui demander à genoux, offre que Vincent de Paul n'eut garde d'accepter. Bien longtemps après, dans ses conférences aux prêtres de la jMission, il raconta l'anecdote en l'attribuant à une tierce personne et en s'en servant comme d'exemple pour exhorter ses auditeurs à laisser à Dieu le soin de les justifier lorsqu'ils seraient dans quelques circonstances difficiles.

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