ANNÉES
La Fronde est en apparence un des moments les plus brillants et les plus intéressants du dix-septième siècle. Grandes dames et grands capitaines, prélats et courtisans, graves magistrats et aventuriers de tout ordre, s'y heurtent confusément dans la plus pittoresque des mêlées : pour une fois la politique a tout l'amusement du roman de cape et d'épée. Nulle époque ne fut en outre plus fertile en mémoires aussi spirituels que vivement écrits, et parmi eux on trouve un des chefs-d'œuvre de notre langue : les Mémoires du cardinal de Retz, qui sont devenus classiques, comme un modèle achevé de finesse d'observation et d'âpre ironie.
Mais sous ces dehors si divers, se cache tout un fond de souffrances et de misères , qu'on a été trop longtemps à ignorer et qui jette une ombre sinistre sur les parties brillantes du théâtre. Des ouvrages récents l'ont fait mieux connaître, et lorsqu'on les lit on n'a pas de peine à comprendre l'attitude prise par Vincent de Paul dans ces tristes conjonctures, ni ses
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efforts constants pour ramener la paix et faire finir une lutte, dont il voyait de près les terribles conséquences.
Vincent de Paul, protéi,>é des Gondi dans sa jeunesse , précepteur du fameux cardinal , lié ouvertement avec ce qu'on appelait alors le parti des Saints, dont presque tous les membres étaient notoirement hostiles à Mazarin et prirent parti pour la Fronde, Vincent de Paul, dis-je, était tout naturellement placé parmi les frondeurs. JMais, d'autre part, il était membre du Conseil de conscience, tout dévoué h la régente, qui lui témoignait de la confiance, l'on pourrait même dire presque de la déférence, et la soumission due au roi, lorsqu'il s'agissait des affaires publiques, ne faisait pas un doute dans son esprit.
Sa situation était donc particulièrement délicate. Nous allons voir avec quelle mesure, quelle courageuse indépendance envers tous les partis, quelle fidélité a ses amis et quel vrai patriotisme ce fils d'un pauvre pavsan sut se tirer de ces circonstances difficiles.
Jamais, en effet, on ne vit plus littéral accomplissement de cette parole du Christ h ses apôtres lorsqu'il leur annonçait l'Esprit-Saint. (( Il vous suggérera tout, suggeret ços omnia. » La simplicité évangélique apprit sans leçons à Vincent de Paul plus que tout l'art de la diplomatie n'aurait pu lui apprendre.
Le cadre resserré de cette étude, où la vie si féconde de Vincent déborde de toute part, ne permet pas de raconter les événements confus qui composent ce qu'on est convenu d'appeler la Fronde. Nous ne parlerons ici que de ceux auxquels M. Vincent fut directement mêlé, sans nous arrêter aux autres.
Chacun connaît les débuts de la Fronde dite Parle-
SATXT VIXr.RXT VtV. PAIT.. 11
mentaire (août 1648), les émeutes de Paris aux cris de « A basleMazarin », l'arrestatiou du président Broussel et sa mise en liberté en face des colères populaires, la fuite secrète de la reine , emmenant son fils, et sa retraite à Saint-Germain en Laye, où Mazarin continue à régner sur ses conseils et a diriger toutes ses démarches. Lorsqu'après tous ces événements, qui avaient l'air d'être le prélude d'une révolution, la reine eut rappelé à ses côtés le jeune vainqueur de Rocroy et de Lens, celui qui est pour l'histoire le Grand Conclé, et le char«"ea de réduire Paris rebelle en V mettant le blocus , l'émoi et l'efFroi furent g-rands dans la capitale, où régnait déjà, par suite des troubles, une grande misère. Qu'adviendrait-il de tout ce peuple, déjà alors si nombreux, s'il était réduit à la famine? qu'arriverait-il si la disette s'établissait pour longtemps dans cette grande ville et quelles n'en seraient pas les terribles conséquences? La reine ne devait-elle pas tout faire pour éviter une semblable extrémité et le cardinal JMazarin n'était-il pas en conscience tenu à s'éloigner pour un temps afin de laisser l'orage se calmer?
Voilà sans doute ce que se disait Vincent de Paul, et, avec sa décision ordinaire, il prit une résolution hardie qui, si elle pouvait le compromettre tant auprès des frondeurs que du peuple de Paris , déchargeait du moins sa responsabilité particulière et lui permettait de se rendre le témoignage d'avoir tout risqué, même sa personne, pour travailler au rétablissement delà paix.
Le i4 janvier 1649, ^^^ milieu de la nuit, il sortit de Paris à cheval avec un prêtre de la JMission qui lui servait de secrétaire, nommé Du Courneau.
La sortie de la ville toute en armes, hérissée partout de barrières, ne fut pas chose aisée. A plusieurs
reprises, notamment à Clichy, les deux cayaliers, qui avaient tout l'air de deux fugitifs, faillirent être arrêtés an milieu des menaces et des cris par les patrouilles armées que faisaient les habitants. Mais dès qu'on reconnaissait le bon M. Vincent, on le Jaisser passer en se découvrant avec respect. A Neuilly, la Seine était débordée et passait par-dessus le pont. Mais rien ne pouvait arrêter Vincent de Paul, quajid il crovait avoir un devoir à remplir, et au grand déplaisir de son compagnon, qui, comme il le dit ensuite, « trémoussait de peur », il s'engag^ea résolument sur le pont et traversant les eaux qui le couvraient, il arriva mouillé jusqu'aux os, mais sain et sauf ainsi que Du Courneau, sur l'autre rive de la Seine.
De là il se rendit aussitôt h Saint-Germain , où son arrivée causa un certain émoi et fut d'abord iuterprétée comme un sig^ne de la prochaine soumission des rebelles. Aussi la reine le reçut-elle immédiatement. Vincent de Paul, bien loin de lui annoncer le désarmement de Paris, lui peignit au contraire la situation de la ville sous de tristes couleurs et ne lui dissimula rien de ses propres pensées. « Estil juste, Madame, lui dit-il avec une vivacité pleine d'émotion, est-il juste de faire mourir de faim un million d'innocents pour punir vingt ou trente coupables? Songez aux malheurs qui vont fondre sur votre peuple, à la ruine, aux sacrilèges, aux profanations que la guerre entraîne après elle? Et tout cela pourquoi? Pour garder auprès de vous un étranger, objet de la haine publique . Mais si la présenc e de M . le cardinal est la source des troubles de l'Etat, n'ètesvous pas obligée de le sacrifier, au moins pour un temps? )) Il était difficile de parler plus franchement et plus nettement. Cette indépendance, à laquelle les sou-
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verains sont si peu habitués, ne fait-elle pas honneur à celui qui, poussé par sa conscience, osait tenir un pareil langage? Emue par la vivacité du saint personnage, Anne d'Autriche promit d'adoucir les ri- «Tueur du blocus et le renvoya au cardinal, sans lui témoigner aucune humeur pour la franchise de son, langage.
Vincent passa alors chez le premier ministre, se repentant presque d'avoir été si vif avec la régente et sachant qu'avec Mazarin on ne gagnerait rien par tes sentiments, il défendit la même thèse devant le principal intéressé, avec une modération presque humble, mais sans rien perdre de sa première fermeté. Il termina son discours, car il parla longtemps, par ces mots d'une singtdière hardiesse : « Monseigneur, cédez au temps et jetez-vous à la mer pour calmer l'orage. — Voilà une semonce bien vive, repartit Mazarin sans témoigner de colère, et personne ne m'a encore osé tenir un pareil langage. Néanmoins, mon Père, je m'en vais voir si M. le Tellier est de votre avis. » Vincent baissa la tête et sentit que sa tentative avait échoué, car il savait trop bien la cour pour se méprendre sur la portée de cette fin de non-recevoir : s'en remettre au secrétaire d'Etat le Tellier, créature de Mazarin. à qui il devait tout, n'était-ce pas une manière polie mais sans réplique de réconduire et clore la conversation par un refus positif?
Le lendemain, en effet, le conseil, sur la proposition de le Tellier, décidait que le cardinal devait demeurer à hi cour et à la tête des affaires. N'ayant plus rien à faire à Saint-Germain, Vincent de Paul n'y resta pas un moment de plus qu'il ne fallait; on craignait pour sa liberté le déplaisir de la reine et le ressentiment du
cardinal ; il n'en fut rien et on lui donna même une escorte royale, pour traverser les tronpes qui entouraient Saint-Germain. Mais il ne pouvait rentrer à Paris. Malgré la précaution qu'il avait prise d'écrire an président JMolé avant de partir pour expliquer sa démarche toute spontanée , le bruit de son départ, puis de l'échec de sa tentative ne se fut pas plus tôt répandu dans la ville qu'on l'accusa de trahison et d'avoir été acheté par le Mazarin.
Les injures les plus grossières, des chansons où on le tournait en ridicule, et où il était accusé de toutes les plus lâches complaisances pour le favori, circulèrent sur son compte ; on insultait son nom dans les rues et pendant quelques jours la populace de Paris, habituée à bénir M. Vincent, le poursuivit de ses quolibets. La maison de Saint-Lazare, jusque-là épargnée, se vit envahie par huit cents garnisaires, qui la mirent à sac et se gorgèrent des provisions destinées à être distribuées aux pauvres.
Instruit de ces faits et ne voulant pas, s'il rentrait à ce moment, fournir à la populace l'occasion de nouvelles violences qui eussent encore rendu la paix plus difficile, Vincent de Paul se décida a aller faire la visite des maisons de la Mission en province. Trois jours après son arrivée à Saint-Germain, où, suivant ses propres paroles, il n'avait pas réussi à cause de ses péchés, il en repartait tristement et commençait sa tournée par Villepreux, où le Père de Gondi s'était retiré. De là il se mit à visiter les diverses maisons des missionnaires et des Filles de la Charité, faisant partout du bien, répandant des aumônes, dont il savait toujours trouver la source, enfin se donnant tout entier aux pauvres en province comme à Paris, avec un dévouement qui ne connaissait pas
déménagements. Il n'onbliait pas pour cela ses cliers pauvres de Paris qui souffraient de toutes les misères d'un siège vivement mené par Condé. La reine lui avait promis, lors de son passage à Saint-Germain, de tempérer les rigueurs du blocus en laissant entrer du blé, « comme une mère, obligée de châtier son enfant, ne peut jamais se résoudre h le laisser périr ». Les ordres mal donnés furent encore plus mal exécutés, et les soldats pillaient les convois de blé qui essayaient d'entrer. Vincent ne crai^-nit pas d'écrire directement à la régeiite pour la supplier de tenir sa promesse; il terminait sa réclamation en disant: « Je sais que s'il plaît à Sa Majesté et à la Vôtre, Madame, de remédiera l'empêchement qu'on leur doiine, cela persuadera au peuple qu'elles lui sont meilleures qu'il ne peut penser. »
Sa demande ne fut pas écoutée et la faim força bientôt Paris à ouvrir ses portes, sans que les esprits fussent pacifiés. La paix de Ruel, ii mars 1649, ™^'^ fin à la première Fronde et, le 18 août, la reine et son fils firent leur entrée solennelle à Paris entre Condé et Mazarin, au milieu d'une population frémissante, vaincue mais non soumise ; la suite allait bien le montrer, \incent de Paul se trouvait alors a Richelieu, où la duchesse d'Aiguillon avait appelé les Pères de la jMission et les Sœurs de Charité.
Il y était tombé gravement malade à la suite des fatigues sans nombre qu'il venait de s'imposer malgré son âge. La raine, qui ne lui gardait pas rancune de sa franchise, le fit demander dès qu'elle fut rentrée au Palais-Royal et M"'° d'Aiguillon lui envoya un petit carrosse attelé de deux chevaux pour le ramener. M. Vincent consentit à s'en servir h cause de sa maladie et revint ainsi à Saint-Lazare ; mais une fois là.
il renvoya immédialement l'équipag-e de la duchesse d'Aiguillon. Celle-ci ne l'entendait pas ainsi; cette voiture n'était qu'un très modeste véhicule que, déjà plusieurs années auparavant, les Dames de Charité avaient voulu faire accepter à Vincent, dont les jambes faibles et enflées ne pouvaient plus g-uère lui rendre de service. 11 devait remplacer le vieux cheval à moitié infirme qui lui servait pour les grandes courses. Mais Vincent de Paul avait absolument refusé de se servir du carrosse et répondu à ceux qui l'en pressaient : « Lorsque je ne pourrai plus marcher, je ne sortirai plus de Saint-Lazare. »
Cette fois, la duchesse d'Aio-uillon insista: elle lui écrivit une lettre pressante qui n'obtint qu'un refus catégorique; alors elle s'adressa à la reine et à l'archevêque, qui imposèrent à l'humble prêtre, au nom de l'obéissance, d'accepter l'offre de M'"° d'Aiguillon, grâce à laquelle il pourrait continuer à servir Dieu et les pauvres. Il fallut bien céder; mais ce ne fut pas sans lutte intérieure, et pour une fois Vincent eut de la peine à se résigner. Il n'appelait jamais le petit carrosse que son ignominie. « Voyez, mes Pères, dit-il un jour à des Oratoriens qu'il avait été voir et qui le reconduisaient, voyez le fils d'un pauvre villageois qui ose se servir d'un carrosse. » Le petit « équipage de M. Vincent » fut bientôt aussi connu dans Paris que l'avait été son vieux cheval. Il s'en servait encore du reste pour faire la charité, le prêtait à tous dans la maison de Saint-Lazare et plus d'une fois il fit monter un pauvre à ses côtés et le ramena à sa demeure. Encore n'osait-il plus depuis lors prêcher les mortifications à ses confrères de la Mission et se reprochait-il publiquement sa mollesse.
Si la reine, en rappelant Vincent de Paul à Paris,
avait pensé s'aider de ses conseils, elle avait compté sans Mazarin, qui ne lui avait pas pardonné et ne lui pardonna jamais le discours qu'il lui avait tenu à Saint-Germain et qui eut vite lait de l'éloigner de la cour.
Ce fut du reste le moment où , plus puissant que jamais sur l'esprit de la régente, le cardinal brisa ouvertement l'opposition du parti des Saints, en écartant ses principaux membres de Paris et en prodiguant les bénéfices à ses créatures. Il ne pouvait se défaire ainsi de M. \incent, mais il lui ôta tout crédit réel en rempêchant d'approcher la souveraine. Les événements qui survinrent bientôt et qu'on a appelés la seconde Fronde, ou la Fronde des Princes, ne tardèrent pas du reste à forcer encore une fois \ incent de Paul à jouer un rôle dans les affaires publiques, quelle que fût sa répugnance à marcher sur un terrain dont il connaissait tous les écueils et qui effrayait son humilité.
Il ne peut être question de raconter ici, si brièvement que ce puisse être, cette seconde période de la Fronde, encore plus compliquée que la première. L'arrestation du prince de Condé, du prince de Conti, et du duc de Longueville, qui réunit tous les partis dans une colère commune contre « le Mazarin », les intrigues de Retz aux prises avec l'habileté tenace du cardinal, la retraite de Mazarin devant la fureur populaire qui menace de saccager Paris aux cris de a Pas de Mazarin », et ne s'arrête que devant le berceau où dort le jeune roi; la guerre civile d'abord en Guyenne, puis en Picardie, et en Champagne, la courte défection de Turenne, qui rentre vite dans le devoir, et les erreurs du Grand Condé qui, après sa mise en liberté, s'obstine dans la révolte ; la rentrée
du cardinal à la tête d'une armée bientôt commandée par Turenne ; la bataille du faubourg Saint-Antoine où le canon de la Bastille tiré par l'ordre de la grande Mademoiselle sauve seul le vainqueur de Rocroy, et la journée de l'hôtel de ville qui imprime à sa gloire une tache inefifaçable : toutes ces marches et contremarches des événements si difficiles à suivre demanderaient plus de place que nous n'en n'avons, même pour seulement les énumérer.
Retiré dans la maison de Saint-Lazare, Vincent de Paul suivait d'un œil désolé toutes ces crises successives dont il voyait de près les terribles conséquences pour le peuple et les pauvres.
Après avoir essayé à plusieurs reprises de décider la reine h céder un moment de bon cœur à la nécessité et à conserver la paix, fût-ce au prix des plus pénibles sacrifices, alors que la guerre devait déchaîner tant de maux , il se tut et attendit l'heure où les esprits seraient calmés de part et d'autre pour essayer d'intervenir de nouveau. Mais s'il ne pouvait empêcher le fléau de la guerre civile, il pouvait essayer d'en diminuer les effets.
Aidé des Sœurs de Charité, plus éprouvées que
personne par les malheurs publics qui les privaient
de leurs ressources habituelles et aug-mentaient leurs
charges, Vincent de Paul et les Pères de la Mission
firent de vrais miracles de charité durant les troubles
de la Fronde. Comme nous l'avons dit plus haut avec
autant de détail et de précision qu'en comporte
cette étude, c'est alors qu'il fit passer en Picardie
et en Champagne les deux provinces qui souffraient
le plus de la guerre et étaient pillées successivement
par les armées des deux partis, des secours de toute
nature, argent, vivres, semences, vêtements. Ces
envois se montèrent pendant près cFnn an à (piinze mille livres par mois, somme énorme ponr l'époque. Comment ponvait-ii suffire à ces immenses charités? C'est ce qu'il serait difficile de compreiidre, si nous n'avions déjà parlé à plusieurs reprises de son pouvoir singulier sur les cœurs; lorsqu'il demandait pour ses cbers ])auvres, l'ardeur de sa charité était contai^ieuse et n'éprouvait pas de refus.
Vincent de Paul se rendit lui-même à Noyon et à Chauny pour se rendre compte des dévastations commises par la soldatesque déchaînée, qui n'avaient jamais été plus grandes. De la, il fit rayonner ses envoyés dans toutes les contrées environnantes et il y en eut qui poussèrent jusque sur les frontières de la Flandre, répandant partout les aumônes, allant sur les champs de batailles enterrer les morts, relevant les blessés pour les soigner et les guérir, s'il était possible.
Après la Picardie et la Champagne, ce fut le tour de la Bourgogne, de la Provence, puis de la Normandie, où la peste se déclara, et où l'on vit à Rouen jusqu'à dix malades dans le même lit et dix-sept mille personnes périrent. De là, le fléau se glissa à Paris et y fit aussi d'affreux ravages.
Lorsque les hostilités se rapprochèrent de la capitale et surtout après le fameux combat de la porte Saint-Antoine, la ville connut toutes les horreurs de la guerre et la charité de Vincent de Paul eut encore un plus vaste champ d'action. Il raconte lui-même en détail, dans une lettre du 21 juin lôoa, tout ce qui est fait pour les pauvres de la ville : « Potages, distribués chaque jour à quinze ou seize mille pauvres, tant réfugiés que honteux; huit à neuf cents jeunes filles mises à l'abri de la misère et du vice; enfin on nous envoie tous les pauvres curés, vicaires et autres
prêtres des champs qui ont quitté leurs paroisses pour fuir en cette ville. Il nons en vient tous les jours. C'est pour être nourris et exercés aux choses qu'ils doivent savoir et pratiquer. Voilà comme il plaît à Dieu que jious participions à tant de bonnes entreprises. Les pauvres Filles de la Charité y ont plus de part que nous quant à l'assistance corporelle des pauvres. Elles font et distribuent des potag^es tous les jours, chez M"° Le Gras, a treize cents pauvres honteux et dans le iaubourg Saint-Denis ii huit cents réfugiés, et dans cette seule paroisse de Saint- Paul, quatre ou cinq de ces Filles en donnent à cinq cents pauvres, outre soixante ou quatre-vingts malades qu'elles ont sur les bras.
c( Il Y en a d'autres qui font ailleurs la même chose. Je vous prie de prier pour elles et pour nous. »
Si l'on ajoute à ce que raconte Vincent de Paul les désordres causés par les bandes de soldats qui pillaient les environs de Paris , tout comme ils avaient pillé la Champagne ou la Picardie, il est facile de comprendre avec quelle ardeur la paix était désirée par tous ceux qui travaillaient h secourir les malheureux. Vincent de Paul la désirait plus que personne et dans son ardeur il alla jusqu'à écrire une très belle lettre au Pape, où il le prie d'intervenir et d'entremettre sa médiation pour hâter la pacification entre les deux partis. Dans cette lettre trop longue pour être citée ici, il trace un sombre tableau de l'état de la France durant les troubles. Cette démarche, qui prouve combien était grande l'angoisse de Vincent de Paul à la vue des souffrances auxquelles il assistait sans pouvoir en tarir la source , fut heureusement rendue inutile par l'adroite politique de Mazarin, qui sut habilement saisir l'occasion
et profiter des désirs de paix qui se répandaient partent .
Le 0.6 aoiit, il pnbliait une amnistie générale, qui porla un coup mortel à la Fronde des Princes. Chacun s'empressa d'en profiter et les meneurs se vireut bientôt dans un abandon qui les obligea à faire leur soumission. M. Vincent, qui était toujours prêt à payer de sa personne, si besoin en était, s'entremit de nouveau et fit plusieurs fois le voyage de Saint- Denis, où était la cour, pour avoir des entrevues avec le cardinal. Ces courses n'étaient pas sans péril pour lui; il reçut plus d'une insulte et même plus d'un coup soit des soldats royaux, soit des g^ens du peuple de Paris qui l'accusaient de les trahir. Lorsque Ja pacification fut conclue et que les frondeurs mirent bas les armes, Vincent eut encore le courage d'écrire une longue lettre au cardinal, qui hésitait à comprendre Paris dans l'amnistie et à y laisser rentrer le jeune roi, s'il ne rentrait lui-même solennellement à ses côtés. Cette lettre, habilement rédigée, mérite d'être citée ; elle fait honneur à la perspicacité et h la franchise de son auteur et montre aussi que lorsqu'il le voulait, il savait manier la plume avec autant d'adresse que de mesure.
« Monseigneur,
« Je me donne la confiance d'écrire à Votre Eminence. Je la supplie de l'avoir agréable, et que je lui dise que je vois maintenant la ville de Paris revenue de l'état auquel elle était, et demander le roi et la reine à cors et à cris; que je ne vas en aucun lieu et ne vois personne qui ne me tienne le même discours.
Il n'y a pas jiisqiies aux Dames de la Charité, qui sont des premières de Paris, qui ne me disent que si Leurs Majestés s'approchent, qu'elles iront un réi>iment de dames les recevoir en triomphe.
(( Et selon cela, Monseigueur, je pense que \otre Eminence fera un acte dii>ne de sa bonté de couseiller au roi et h la reine de revenir 23rendre possession de leur ville et des cœurs de Paris.
(( Mais parce qu'il y a beaucoup de choses a dire contre cela, voici les difficultés qui me semblent les plus considérables, et la réponse que j'y fais, et que je supplie très humblement Votre Eminence de lire et de considérer.
(( La première est, qu'encore il y ait plusieurs bonnes Times dans Paris, et quantité de bons bourgeois qui soient dans le sentiment que je dis, il yen a toutefois quantité d'autres qui sont de sentiment contraire; et d'autres qui sont entre deux. A quoi je réponds, Monseig-neur, que je ne pensepas qu'il n'y en ait que fort peu qui soient de sentiment contraire (au moins n'en connais-je pas un), et que les indifférents, s'il y en a, seront emportés par la multitude et la force de ceux qui ont de la chaleurpour cela, qui est la plupart de Paris, si ce n'est peut-être ceux qui craindraient la touche, s'ils n'étaient rassures par l'amnistie .
« Secondement qu'il y a sujet de craindre que la présence des chefs du parti contraire fasse revenir la journée du Palais et celle de la maison de Ville. A quoi je réponds que l'un d'eux sera l'avi de cette occasion pour se bien remettre avec le roi, et que l'autre^ voyant Paris remis à l'obéissance du Roi, se soumettra; et de cela il n'en faut pas douter, je le sais de bonne part.
« Eu troisième lieu, quelques-uus pouirout peutêlre dire à Votre Emiueuce qu'il faut châtier Paris pour le rendre sage; et moi je pense. Monseigneur, qu'il est expédient que Votre Emineuce se ressouvienne comment se sont comportés les rois sous les- ([uels Paris s'est révolté. Elle trouvera qu'ils ont procédé doucement , et que Charles YI, pour avoir châtié grand nombre de rebelles, désarmé et ôté les chaînes de la ville, ne fit que mettre de l'huile dans le feu et enflammer le reste, en sorte que seize ans durant, ils continuèrent la sédition, contredirent le roi le plus qu'auparavant, et se liguèrent pour cela avec tous les ennemis de l'Etat; et qu'enfin Henri HT ni Henri IV ne s'en sont pas bien trouvés.
(( Que si l'on estime qu'auparavant le retour de Leurs Majestés en cette ville, il vaut mieux traiter avec l'Espagne et Messieurs les Princes, souffrez. Monseigneur, que je vous dise qu'en ce cas Paris sera compris dans les articles de la paix, et tiendra le bien de son amnistie de l'Espagne et de mesdits seigneurs, et non du roi, dont il aura une telle reconnaissance ([u'il se déclarera pour eux à la première occasion.
« Quelques-uns pourront dire à Votre Eminence que ses intérêts particuliers requièrent que le roi ne reçoive pas en g-râce ce peuple et ne revienne pas à Paris sans elle, mais qu'il faut brouiller les affaires et et entretenir la g-uerre^ pour faire voir que ce n'est pas \otre Eminence qui excite la tempête, mais la malig^nité des esprits, qui ne veulent pas se soumettre à la volonté de leur prince. Je réponds, Monseigneur, qu'il n'importe pas tant que le retour de Votre Eminence soit avant ou après celui du roi, pourvu qu'il soit; et que le roi étant rétabli dans Paris Sa Majesté pourra faire revenir Votre Eminence quand
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il lui plaira ; et de cela j'en suis assuré. D'ailleurs, si tant est que Votre Eminence, qui regarde principalement le bien du roi et de la reine et de l'Etat, contribue à la réuuion de la maison royale et de Paris à l'obéissance du roi, assurément. Monseigneur, elle regagnera les esprits et dans peu de temps elle sera rappelée et de la bonne sorte comme j'ai dit.
(( Voilà, Monseigneur, ceque je prends la hardiesse de lui représenter, dans la confiance qu'elle ne le trouvera pas mauvais, surtout quand elle saura que je n'ai dit à personne du monde qu'à un serviteur de Votre Eminence que je me donne l'honneur de lui écrire, et que je n'ai aucune communication avec mes anciens amis qui sont dans les sentiments contraires à la volonté du roi, que je n'ai communiqué la présente à qui que ce soit, et que je vivrai et mourrai dans l'obéissance que je dois à Votre Eminence, à laquelle Notre-Seigneur m'a donné d'une manière particulière .
« C'est de quoi je l'assure pour être à jamais, jMonseigneur, son très humble , très obéissant et très fidèle serviteur. »
Cette fois Vincent avait touché juste. Mazarin sut écouter ce ferme langage et es rangea à l'avis qui lui était donné. Il partit avec éclat pour la ville forte de Bouillon; sa retraite n'y fut pas longue.
La rentrée de Louis XIV et d'Anne d'Autriche eut lieu le 2 1 octobre i652, au milieu des acclamations enthousiastes de la foule. Moins de quatre mois après (3 février i653), Mazarin était revenu à Paris plus puissant que jamais et vainqueur de tous ses adversaires.
Ils ne tardèrent pas à s'en apercevoir; s'il se cou-
tenta d'éloigner Vincent de la cour en ne réunissant plus le Conseil de conscience, il garda moins de ménagements avec les Gondi. Retz, qui avait cru pouvoir le braver en se montrant partout dans Paris, fut arrêté au sortir du Louvre ef enfermé d'abord a \incennes, puis à Nantes. Le Père de Gondi, qui s'était retiré dès longtemps dans sa terre de Villepreux, fut exilé à Clermont et n'en sortit plus. Vincent, qui était bien loin d'avoir approuvé la conduite du €oadjuteur pendant la Fronde et le lui avait dit sans détour, témoigna ouvertement son attachement pour la maison de Gondi dans cette période de disgrâce. Il ne craignit pas de rendre au père comme au fils tous les services en son pouvoir avec une tranquille indépendance, un mépris de la faveur, à laquelle son humilité l'empêchait même de prétendre. Il alla jusqu'à emprunter trois cents pistoles et à les offrir, sans en faire mystère, lors de son évasion, au cardinal de Retz, qui eut le bon goût de les refuser. Ce fut chez les Pères de la Mission française de Rome que Retz se réfugia. Lorsque Mazarin apprit le fait et l'asile que les missionnaires avaient donné au fugitif sur l'ordre du Pape, il fut si irrité, qu'il fit donner par le jeune roi, Louis XIV , à Hugues de Lionne, tout nouvellement ambassadeur a Rome, l'ordre d'expulser les religieux de leur maison de la Trinité du Mont et de les renvoyer en France; ce qui fut exécuté.
Le Père, Berthe qui était le supérieur de la petite maison de Rome, revint en France ainsi que ses trois confrères. Vincent ne se plaignit pas, ne protesta pas ; mais tout en se soumettant aux ordres du roi, il ne témoigna aucun trouble, ni aucun regret extérieur des égards témoignés à un cardinal, à qui la Mission, aussi bien que lui Vincent de Paul, devait
tant de reconnaissance. Voici ses propres paroles sur ce sujet, prononcées clans une conférence peu de jours après la fermeture de la maison de Rome; il est difficile de mieux garder la mesure et d'avoir plus de dignité dans une plus complète humilité ; Mazarin ne pouvait se plaindre, mais je doute qu'il ait été satisfait, a Nous avons sujet, dit-il devant la communauté assemblée (5 avril i655), de rendre grâce à Dieu de ce qui vient d'être fait au sujet de M^*" le cardinal de Retz, que la Mission de Rome a reçu chez elle : i*^ en ce que nous avons fait en cela un acte de reconnaissance, ayant ordonné au supérieur de la Mission a Rome, qu'ih eût a recevoir mondit seigneurie cardinal; et enfin en deuxième lieu, de ce qu'on a encore mis en pratique un autre bel acte d'obéissance, en obéissant au commandement du roi , lequel n'étant pas satisfait des conduites de mon dit seigneur le cardinal, a trouvé mauvais qu'on l'eût reçu chez nous à Rome, ce qui lui a donné sujet de mander au supérieur de ladite Mission de Rome et à tous les prêtres missionnaires français qui y étaient de sortir de Rome et de s'en venir en France, et voilà que le supérieur est déjà arrivé ici. » Et le bon M. ^^incent ne se troubla pas autrement de cette disgrâce, qui du reste ne fut pas de longue durée, pour l'œuvre des Missions; la cour en sentait trop l'utilité pour cesser de la protéger.
Si les circonstances avaient forcé Vincent de Paul à sortir de sa réserve ordinaire et à jouer un rôle dans les événements politiques où venait de se jouer la destinée de la Monarchie et de la France, il ne l'avait fait que malgré une vive répugnance et le moins possible, bien loin de chercher à s'occuper des affaires publiques, ou à devenir un grand politique ,
comme cela a parfois lieu même chez des âmes sincèrement pieuses.
Au contraire, dès qu'il le put, dès qu'il ^it la paix publique rétablie et le peuple retourné au travail paisible, il se retira le plus vite possible dans ses entreprises charitables. Les Sœurs de Charité, mises partout en réquisition, avaient beaucoup souffert de la guerre; plus d'une était morte à la peine de fatig-ue et de privation. Mais la souffrance et l'épreuve n'étaient pas faites pour les arrêter; au contraire, les sœurs devenaient chaque jour plus nombreuses et les services qu'elles rendaient, devenaient aussi chaque jour plus grands. Ce fut, en effet, au milieu des agitations de la Fronde , que la reine de Pologne , Marie de Gonzague , appela les Filles de la Charité auprès d'elle dans le Nord, qui était alors si lointain pour des Françaises du dix-septième siècle.
Malgré sa force d'âme ordinaire, M"*^ Le Gras ne déféra pas sans inquiétude à l'avis de Vincent et vit partir avec angoisse, le 7 septembre 1602, une petite troupe de Sœurs qui devaient assister a Varsovie à de bien autres calamités, à des troubles bien plus affreux que ceux de la Fronde et débuter par une des plus terribles épidémies de peste dont l'histoire ait gardé le souvenir.
Quelque temps après, au début de i653, Vincent fut encore amené à faire une nouvelle fondation, qui a survécu comme toutes celles auxquelles il a donné les mains.
Quelque temps après la fin des troubles, il fonda l'hospice du Nom de Jésus, devenu plus tard l'hospice des Incurables et actuellement transféré à Ivry. Au commencement de i653, un bourgeois de Paris, qui
voulait garder l'anonyme, étaitveniikii offrir loo.ooo livres aussi solides comme fond que prêtes à être employées pour en faire une fondation pieuse, le laissant libre d'en faire l'usage qu'il jugerait le meilleur. Après y avoir bien réfléchi devant Dieu et soumis son plan au donateur, dont le désir a été accompli et le nom est resté caché, Vincent résolut d'en faire une maison de retraite pour les vieillards des deux sexes, où ils trouveraient un abri et un travail approprié à leur état. « Nous voyons tous les jours, dit-il, en exposant son plan, nombre de pauvres artisans qui, ne pouvant plus par infirmité ou par vieillesse gagner leur Aie, sont réduits à la mendicité. En cet état, uniquement attentifs aux moyens de vivre, ils négligent ordinairement leur salut. En leur ouvrant un lieu de retraite, on pourrait à la fois soigner leur corps et leur âme, double charité qui serait infiniment agréable à Dieu. »
Aussitôt formé, le plan fut misa exécution et une maison achetée dans le faubourg Saint-Martin. Quarante vieillards des deux sexes y furent installés, dans deux pavillons séparés et confiés aux soins des Sœurs de Charité. Vincent restait supérieur de la maison et devait être remplacé par un prêtre de la Mission; les pauvres reçus seraient employés au travail qui leur conviendrait et on en vendrait le produit : le montant de la vente serait partagé en trois parts, dont deux iraient à soutenir les frais de l'hospice et le troisième tiers serait remis a l'intéressé. La cour approuva la fondation de l'hospice du Nom de Jésus et le reconnut ofiiciellement; dès la fin de i653il était en pleine activité. Il devait devenir l'hospice des Incurables, qui, malgré tant de changements survenus en France, depuis plus de deux siècles, subsiste encore
aujourcriiiii dans ses grancles lignes, tel qu'il a élé fondé par le bon M. Vincent.
jMals, celte fois encore, une fondation en amena une autre et de l'hospice des Vieillards sortit l'Hôpital Général, l'une des plus grandes œuvres de charité du dix-septième siècle, qui fut un véritable événement public et marque une date dans l'histoire hospitalière des temps modernes.
La vue des quarante pauvres vieillards, qui finissaient leurs jours dans la paix et le contentement au milieu d'un travail réglé et utile, inspira aux Dames de Charité, surtout à la duchesse d'Aiguillon, leur présidente, l'idée d'étendre ce bienfait à cette multitude de mendiants qui infestaient alors les rues de Paris. Pourquoi ne renfermerait-on pas dans un vaste hôpital, où on les occuperait a un travail utile et on les moraliserait, ces troupes de pauvres, qui se cachaient la nuit dans les cours des miracles et le jour se répandaient dans tous les quartiers, où ils -constituaient un vrai danger pour la sécurité publique?
Encouragée par M"^ Le Gras, qui approuva son projet malgré ce qu'il avait d'immense, M°^° d'Aiguillon et son amie M'^° de Lamoisfnon résolurent de le soumettre à M. Vincent lors de la première assemblée des Dames de Charité. Pour commencer, une dame offrait oo.ooo livres et une autre 9.000 livres de rente.
La grandeur de l'entreprise (on ne comptait pas alors, d'après les calculs les plus modérés, moins de 40.000 pauvres sans abri et sans aveu dans Paris) effraya d'abord Vincent de Paul et il demanda huit jours pour réfléchir. Pendant ce temps, il pria beaucoup et considéra le projet devant Dieu, sous tous ses aspects.
En fidèle disciple de François de Sales, chez qui
l'humilité et la défiance de soi n'enlevaient rien a la confiance en Dieu et à la générosité, A incentavait^ après réflexion, changé de sentiment et il répondait aux instances des Dames de Charité, plus ardentes que jamais, en se déclarant prêt à commencer l'entreprise. Il demanda et obtint du roi, par l'entremise d'Anne d'Autriche, de grands terrains, où l'on fabriquait du salpêtre, d'où leur nom de Salpêtrière qui leur est demeuré.
Le roi les accorda, en 1 65 3, par brevet à la nouvelle entreprise, et de son côté Vincent renonça en sa faveur au château de Bicètre, d'où les enfants trouvés venaient d'être transférés dans Paris. L'œuvre ne fut pas plus tôt décidée que les dons affluèrent : le roi accorda 5o.ooo livres et une rente de S.ooo livres, le cardinal Mazarin envoya loo.ooo écus comme premier don.
Le Parlement, qui avait, lui aussi, hésité au débuts approuva solennellement le nouveau plan, et le président de Bellièvre fit don au nouvel hôpital d'une créance de 20.000 écus sur la ville. M''^ de Lamoignon obtint un jour 60.000 livres comptant de j^jmc jg Bullion, qu'elle emporta sur l'heure, fléchissant sous la charge.
Cet admirable mouvement de charité aboutit après bien des obstacles, comme il Jie pouvait pas ne pas en surgir, à l'Hôpital général, où furent renfermés une grande partie des pauvres de Paris. Vincent de Paul prit une part active à cette fondation si originale pour l'époque; mais une fois de plus il fit preuve des qualités particulières à son esprit, de ce temps d'arrêt, de cette modération si remarquable dans une âme aussi ardente et aussi entièrement livrée à la pratique de la plus complète charité. C'est ce mélange de qiia-
lités contraires et qui semblent tout d'abord s'exclure qui forme sa physionomie propre, ce quelque chose qui est sa marque inimitable et lui a donné dans l'Eglise et dans l'histoire morale de l'humanité une place vraiment unique.
Dès que les bâtiments de l'hôpital général commencèrent à s'élever et purent recevoir quelques malheureux, les Dames de Charité, la duchesse d'Aiguillon à leur tête , toutes de flamme pour leur entreprise, commencèrent à parler de la façon de remplir le nouvel hôpital et d'y faire entrer les pauvres qui, vagabonds pour la plupart et habitués à la vie libre et désordonnée des carrefours ou des grands chemins, ne témoignaient qu'une envie fort médiocre de s'enfermer dans des murailles pour v être employés à un travail régulier.
Dans leur zèle, les Dames de Charité allaient d'un saut aux extrémités et invoquaient sans hésiter l'emploi de la force; ce qu'on veut, disaient-elles, est le bien des pauvres ; on peut employer la force pour arriver a un aussi bon résultat. Ce raisonnement, qui n'était que trop d'accord avec les idées régnantes et celles que le jeune roi s'efforçait de faire prévaloir partout, dans tous les ordres, n'était pas du goût du vieux M. Vincent; qui s'efforça de les combattre avec son éloquence d'une naïveté si piquante, déjà peutêtre un peu vieillie en i654, an moment où Bossuet va faire retentir les voûtes de la chapelle de ce même Hôpital général, comme nous allons le voir, de tout l'éclat foudroyant du plus grand génie oratoire des temps modernes.
« Les ouvrages de Dieu, disait Vincent de Paul dans une exhortation que son premier historien, Abelly, nous a conservée, se font peu à peu; ils ont
leurs commencements et leurs progrès. Quand Dieu voulut sauver Noé clu déluge avec sa famille, il lui commanda de faire une arche qui pouvait être achevée en peu de temps; et néanmoins il la lui fit commencer cent ans auparavant, afin qu'il la fit petit à petit. Dieu voulant semblablement conduire et ijitroduire les enfants d'Israël en la terre de promission, il pouvait leur faire faire ce voyage en peu de jours, et cependant plus de quarante ans s'écoulèrent avant qu'il leur fit la grâce d'y entrer.
« De même, Dieu ayant dessein d'envoyer son fils au monde pour remédier au péché du premier homme qui avait infecté tous les autres, pourquoi tarda- t-il trois ou quatre mille ans? C'est qu'il ne se hâte point dans ses œuvres et qu'il fait toutes choses en leur temps.
(( Et Notre-Seigneur venant sur la terre pouvait venir dans un âge parfait opérer notre Rédemption, sans y employer trente ans de vie cachée qui pourrait sembler superflue ; néanmoins il a voulu naître petit enfant et croître en âge à la façon des autres hommes, pour parvenir peu k peu à la consommation de cet incomparable bienfait. Ne disait-il pas aussi quelquefois, parlant des choses qu'il avait à faire, que son heure n'était pas encore venue? pour nous apprendre de ne pas trop nous avancer dans les choses qui dépendent plus de Dieu que de nous. Il pouvait même de son temps établir l'Eglise par toute la terre, mais il se contenta d'en jeter les fondements et laissa le reste à faire à ses apôtres et à leurs successeurs. Selon cela, il n'est pas expédient de vouloir tout faire à la fois et tout k coup, ni de penser que tout sera perdu si un chacun ne s'empresse avec nous pour coopérer k un peu de bonne
volonté que nous avons; que faut-il donc faire? beaucoup prier Dieu et agir de concert.
« Selon mon sentiment il ne faut faire d'abord qu'un essai et prendre cent ou deux cents pauvres et encore seulement ceux qui viendront de leur bon gré, sans en contraindre aucun. Ceux-là étant bien traités et bien contents donneront de l'attrait aux autres et ainsi on augmentera le nombre à proportion que la Providence enverra des fonds. On est assuré de ne rien gâter en agissant de la sorte ; et au contraire, la précipitation et la contrainte dont on userait, pourraient être un empêchement au dessein de Dieu. Si l'œuvre est de lui, elle réussira et subsistera; mais si elle est seulement de l'industrie humaine, elle n'ira pas trop bien, ni beaucoup loin. »
Ce ne fut donc pas sans une certaine défiance qu'il vit rendre en i6C)y, lorsque l'Hôpital général, la jioiweile uil/e, comme l'appelle Bossuet, fut édifié et livré aux pauvres, cette célèbre ordonnance royale qui interdisait la mendicité dans Paris et répar tissait les mendiants dans divers asiles. Cette ordonnance , si elle n'eut pas tout son effet et justifia en partie les défiances du saint, n'en fut pas moins un événement utile et mit pour un temps sinon un terme, du moins un arrêt aux habitudes de vagabondage et de mendicité de toute une partie de la population parisienne.
La crainte d'être enfermés agit comme un remède souverain sur une multitude d'infirmes et d'estropiés qui infestaient les rues.
On n'a jamais vu dans Paris Tant de gens si soudain gue'ris,
disait à ce propos le gazetier Loret.
Les vrais pauvres ne firent pas difficulté d'être secourus et hébergés, fût-ce au prix d'une part de leur liberté. On dit que durant les cinq premières années de son existence, près de 60.000 pauvres furent reçus à la Salpé trière, à la Grande-Pitié ou au Grand-Bicêtre. L'Hôpital général fit un grand effet sur les esprits; tous les mémoires du temps en parlent avec admiration et reconnaissance pour ses fondateurs et ses organisateurs. Vincent de Paul, s'il n'approuva pas tout dans l'exécution du grand dessein , y travailla avec ardeur et le premier supérieur religieux de la nouvelle fondation ne fut autre que son disciple cliéri, Louis Abelly, son futur historien, qui n'accepta que sur ses instances. Les Sœurs de Charité furent aussi les premières prêtes et installées à l'Hôpital général, où elles restèrent jusqu'à la Révolution, faisant chérir le nom de leur fondateur par leurs inépuisables vertus.
Aussi l'Hôpital général passa-t-il, à juste titre, « pour un des plus grands ouvrages du siècle ». Ce fut là, clans la chapelle du nouvel Hôpital, que Bossuet proiu)nça, en 1607, le célèbre panégyrique de saint Paul, où il s'éleva comme du premier coup jusqu'aux plus sublimes hauteurs de l'éloquence chrétienne et qu'il réjouit le cœur de Vincent de Paul, qui l'écoutait, en exhortant à la charité le plus noble des auditoires. Depuis trois ans déjà, Bossuet suivait les conférences du mardi tenues à Saint-Lazare et l'impression produite par la vue du vieux M. Vincent, aussi jeune par le cœur et le dévouement que s'il fut entré dans la carrière au lieu de s'apprêter à en sortir, ne s'effaça jamais de son esprit.
Ce qui affligeait le plus l'ardeur charitable de
Vincent de Paul dans les règlements administratifs
sur l'aumoiie, c'était d'une part l'internement des mendiants par la force et le dessein où l'on était d'abord de ne recevoir que les pauvres de Paris, en renvovantles autres dans leurs provinces natales; d'autre part, l'interdiction de faire des distributions d'aliments à la porte de Saint-Lazare. L'édit de i63^ interdisait en elFet toute distribution publique d'aliments.
« Que deviendront ces pauvres gens, disait M. Vincent parlant des pauvres qu'on voulait expulser de Paris? Faire un hôpital général, y enfermer seulement les pauvres de Paris et laisser la ceux des champs, c'est ce que je ne puis goûter.
« Paris est l'éponge de toute la France, et qui attire la plus grande partie de l'or et de l'argent. Et si ces pauvres gens n'y ont point d'entrée, encore un coup que deviendront-ils? et particulièrement ces pauvres gens de Champagne et de Picardie et d'autres provinces ruinées par la guerre? » Quant à la cessation des distributions de soupe aux mendiants, il s'y soumit en gémissant, pour obéir aux lois, mais il les reprit dès que la rigueur de l'hiver en offrait le prétexte, et partout où il le pouvait, il établissait ce qu'il appelait l'œuvre des Bouillons^ et ce qui n'était autre chose que les fourneaux de charité que la bienfaisance moderne croit peut-être avoir invejités, mais que la charité des moines et l'ingénieuse charité de \incent de Paul avait découverts bien longtemps avant la philanthropie du dix-neuvième siècle.
Si Vincent de Paul n'appi'ouva pas tout dans l'organisation de la grande merveille de charité durant les débuts du règne de Louis XIV, si surtout il resta toujours inébranlablement fidèle à l'idée chrétienne de la liberté de l'aumône, liberté du donateur et liberté du pauvre secouru, il n'en demeura pas moinsjusqu'ii la
fin nn des plus solides appuis de l'œuvre nouvelle. Ce fut lui encore cpii, malgré son grand âge, dirigea de loin la fondation d'un autre hôpital, celui-là en province, à Sainte-Reine, l'antique Alésia, en Bourgogne, où chaque année les pèlerins affluaient aux eaux minérales qui entourent le tombeau miraculeux de la vierge martyre. Grâce aux secours et au puissant appui de Vincent de Paul, on y éleva en i6.")C) un hospice, qui subsiste encore aujourd'hui, où les malades étaient reçus et où les passants trouvaient des aliments, œuvre chère à son cœur et dont rien ne pouvait le détacher.
Les années qui passaient n'enlevaient rien à son ardeur et à la vi«-ueur de son intellii^ence. C'était toujours le même M. Yinceirt, le premier levé et le dernier couché à Saint-Lazare : aussi aimable, aussi accueillant pour tous, toujours aussi gracieux, comme on disait alors parfois, avec cette nuance d'ironie douce, qui donnait tant de charme et de piquant à ses discours, se donnant sans compter, aussi actif aussi mortifié sans jamais le paraître à quatre-vingts ans passés, qu'il avait pu l'être à cinquante. Mais si rien dans son extérieur n'avait changé, la faiblesse de l'âge, depuis longtemps visible en lui pour ceux qui l'approchaient, allait gagnant, et il s'en apercevait plus et mieux que personne.
Aussi se mit-il à tout régler pour son départ, comme il disait, et veilla-t-il avec un soin vigilant à ne rien laisser en souffrance après lui. Il commença par donner des constitutions aux Prêtres de la Mission et aux Sœurs de Charité. Ces deux «randes œuvres ne recurent en effet de règles définitives ([ue dans les cinq dernières années de Vincent de Paul.
Depuis plus de trente ans qu'elle était fondée, la congrégation des prêtres de la Mission, avait pris les plus surprenants développements. Après s'être répandus dans toute la France, partoutprèchant, s'occupant des séminaires, des hôpitaux, de la visite des malades, les prêtres de M. Vincent avaient passé la frontière, portant au dehors la bonne parole et les bons exemples.
En peu d'années la Mission eut des maisons à Rome, à Gênes, en Corse, en Piémont, à Naples, en Angleterre, où deux missionnaires furent emprisonnés comme enseignant la religion Romaine, en Irlande, en Ecosse, jusque dans les îles Hébrides. Les missionnaires allèrent aussi en Autriche, en Prusse, en Portugal. Dans les colonies françaises, à l'île Bourbon, à l'île de France, les missionnaires suivaient les colons et ils s'en furent mourir à Madagascar, où la France commençait alors à étendre son protectorat.
C'est en les envoyant dans ces lointaines régions que \incent écrivit à l'un d'eux, Pierre Nacquart, qui avait vivement désiré cette mission où il devait périr victime des fatigues et du climat, une admirable lettre sur les devoirs du vrai missionnaire de Jésus-Christ chez les sauvages, qui mériterait d'être citée en entier si la place le permettait. Pour ses missionnaires, c'est-à-dire pour les missions qu'ils desservaient, Vincent de Paul, d'ordinaire simodestedans ses désirs, devenait ambitieux; il eût voulu les voir dans tout l'Orient et jusqu'au fond de la Chine ; il rêvait pour eux des établissements dans la Perse, les Indes, et il ne craignait jamais d'être importun quand il s'agissait de ses chères missions. Le roi avant fait des Lazaristes de
Tunis de vrais ai^eiils consulaires revêtus du titre et des attributions de consul, ce qui était à la fois une grande nouveauté et une grande hardiesse , Vincent défendit la tentative contre la Propagande de Rome qu'elle effrayait, non sans raison peut-être, et la fit prévaloir.
Deux mots suffiront pour peindre le bien que firent les prêtres de la Mission en Afrique : du vivant de Vincent de Paul, ils rachetèrent plus de douze cents ca[)tifs dans les bagnes de Tunis, d'Alger et jusqu'en Orient. Le développement de ses Missions et le bien qu'elles pourraient faire chez les païens et chez les foules de captifs chrétiens , détenus dans le plus rude des esclavages dans les pays barbaresques, occupaient sans cesse sa pensée : il avouait qu'il en rêvait la nuit et, chez le vieillard aux portes du tombeau, on revoyait toute l'ardeur bouillante du jeune forçat qui, soixante ans et plus auparavant, avait vu par lui-même ce qu'étaient alors ces pays du soleil qui de loin semblaient poétiques et toutes les horreurs qui s'y cachaient. Les rêves saintement ambitieux de M. Vincent se sont accomplis et continuent à s'accomplir; il n'y a pas une plage si lointaine de l'Afrique et de l'Asie où les Lazaristes n'aient porté, avec l'Evangile du Christ, les lumières de la civilisation chrétienne, fût-ce au prix du martyre le plus affreux, et les enfants se montrent toujours dignes de leur père.
Et néanmoins, bien que la congrégation des prêtres de la Mission eût été reconnue et autorisée par l'archevêque de Paris, puis par le roi Louis XTII, qu'une bulle d'Urbain VIII l'eût également officiellement approuvée, elle n'était pas encore pourvue d'une Règle définitive reconnue à Rome. Vincent de
Paul avait tenu à laisser le temps lui donner son empreinte et sa consécration avant de la faire définitivement reconnaître. Voyant arriver sa fin, il ne voulut pas cependant laisser l'œuvre inachevée et rédigea avec le plus grand soin un exemplaire des Constitutions qu'il fit envoyer à Rome, afin d'en faire poursuivre la reconnaissance. Une première fois, peut-être par malveillance, l'exemplaire fut perdu; il fallut en faire un second. Puis la formelle volonté du saint fondateur de garder à s'a petite Compagnie le caractère de congrégation et de n'en pas faire une communauté régulière, ce qui était rare encore, fit naître de nouveaux délais.
Peut-être même l'entreprise eut-elle échoué, si le cardinal de Retz, qui certes n'était pas venu a Rome pour cela, ne se fût trouvé là h point nommé pour enlever l'affaire.
En i655, après plus de trois ans de « postulation », Alexandre \II approuva, par un bref daté du 22 septem])re, le principe fondamental des. statuts rédigés par Vincent de Paul, a savoir : que les prêtres de la Mission prononceraient des vœux simples de pauvreté, de chasteté et d'obéissance, mais avec cette condition expresse que ces vœux ne constitueraient pas laMission en ordre religieux. La joie de \incent fut profonde et il ne songea ])as à en cacher l'expression : le bref fut solennellement reçu par toute la communauté assemblée et malgré son âge, malgré ses infirmités croissantes, Vincent employa encore trois ans à rédiger lé détail des Constitutions, accueillant tous les avis et s'inspirant des lumières de chacun, même des plus humbles, sans cependant perdre de vue son dessein et la ferme volonté de le mettre à complète exécution.
En i658, il avait achevé son travail; il fit alors im-
primer les Régules et, le vendredi soir ly mai, ayant assemljlé sa communauté, il parla longuement et à cœur ouvert, expliquant pourquoi il avait tant tardé à donner des règles, a Si nous eussions donné des Règles dès le début et avant que la Compagnie se fut mise en la pratique, disait-il, on aurait pensé que c'eût été un dessein pris et concerté humainement, et non pas un ouvrage de la Providence divine.
(( Mais, Messieurs et mes Frères, toutes ces Règles et tout le reste que vous vovez dans la congrégation s'est fait je ne sais comment, car je n'y avais jamais pensé, tout cela s'est introduit peu à peu, sans qu'on puisse dire qui en est la cause... Non, cela n'est point
humain, mais de Dieu Oh! Messieurs et Frères,
poursuivait-il plus loin, je suis dans un tel étonnement dépenser que c'est moi qui donne des Règles, que je ne saurais concevoir comment j'ai fait pour en venir là, et plus j'y pense, plus aussi il me paraît que c'est Dieu seul qui a inspiré ces Règles à la Compagnie ; que si j'y ai contribué quelque peu de chose, je crains que ce soit ce peu là qui empêchera peut-être qu'elles ne soient pas si bien observées à l'avenir et qu'elles ne produisent pas tout le fruit et tout le bien qu'elles devraient. »
Il continua encore quelque temps à parler sur le but des Règles et leur observation, puis il finit en distribuant lui-même un exemplaire des Constitutions à chacun des membres présents :
(( Je voudrais bien, dit-il, vous épargner la peine en le portant k chacun en vos places, mais je ne le puis ; pardonnez-moi mes misères. Venez, Monsieur Portail (c'était son plus ancien disciple), venez, venez s'il vous plaît, vous qui avez toujours supporté mes infirmités ; que Dieu vous bénisse. » Puis, quand chaque membre
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présent eut reçu les Règles, il bénit sur sa demande l'assistance entière avec quelques paroles remplies d'humilité et d'émotion, dites, d'après Abelly, « d'un tonde voix médiocre, humble, doux et dévot, de telle sorte qu'il faisait sentir aux cœurs de tous ceux qui l'écoutaient, l'afFection particulière du sien. »
L'établissement des Règles des Sœurs de Charité ne fut pas moins caractéristique. Pendant longtemps, malgré le développement tous les jours plus grand que prenait la nouvelle institution, Vincent de Paul s'était refusé à lui donner des Constitutions écrites, préférant la laisser grandir spontanément suivant son propre principe intérieur. ]\P"^ Le Gras, plus ardente de tempérament et qui craignait toujours de le voir disparaître avant que l'œAivre ne fut définitivement constituée, ne s'accommodait pas de ces retards et le pressait sans cesse de rédiger les Règles afin de les faire approuver : « Oh ! femme de peu de foi, lui répondait-il en souriant, que n'avez-vous plus de confiance et d'acquiescement à la conduite et à l'exemple de Jésus-Christ ! le Sauveur du monde se rapportait à Dieu son Père pour l'état de toute l'Eglise; et vous pour une poignée de filles, que sa Providence à notoirement suscitées, vous pensez qu'il vous manquera? Allez, JMademoiselle, humiliez-vous devant Dieu. »
Enfin, voyant les Sœurs de Charité devenir chaque jour plus nombreuses, être appelées partout en France, sortir du royaume pour se répandre en Europe, et prévoyant lui-même l'heure où Dieu les enverrait en Afrique et dans les Indes, le bon M. Vincent, qui n'était pas moins prudent que bon, pensa que le moment était venu de leur donner des Règles, et il se mit à l'œuvre.
Il y avait plus d'un an que M'^° Le Gras avait écrit à son père spirituel une long-ue lettre sur ce sujet, dont l'original subsiste et que l'on croit être de 1646. Elle lui demandait en des termes vraiment admirables et d'humilité et de simplicité, d'établir enfin définitivement la nouvelle association en lui donnant des constitutions. « Il est à croire, disait-elle en finissant, que la faiblesse et légèreté d'esprit des filles aurait besoin d'être aidée par la vue de quelque établissement pour surmonter les tentations qui leur arrivent contre la vocation, à faute de cela. Et le fondement de cet établissement sans lequel il est impossible qu'il puisse subsister, ni que Dieu en tire la gloire qu'il témoigne en vouloir tirer, est la nécessité que ladite compagnie a d'être érigée soit sous le titre de compagnie, ou celui de confrérie, entièrement soumise et dépendante de la conduite vénérable du très honoré général de Messieurs les prêtres de la Mission... Voilà, mon très honoré Père, ce que j'avais pensé proposer à nos Sœurs avant que de vous le dire : mais je puis assurer que ce serait la très humble requête, que fait la plus indigne de toutes les Sœurs de la Charité. »
Devant ces pressantes sollicitations, dont il lui fallait bien reconnaître la justesse, M. Vincent rédigea lui-même un mémoire adressé h l'archevêque de Paris, Jean- François de Gondi, l'oncle du fameux coadjuteur, pour solliciter l'approbation de l'œuvre des Filles de la Charité et l'ériger en confrérie oiBciellement reconnue.
Il termine ainsi la lettre où il envoie son travail à M^^'^ Le Gras, pour qu'elle en prenne connaissance : (( Je supprime quantité de choses que j'eusse pu dire à votre sujet. Réservons à Notre-Seigneur à le dire à tout le monde, et cachons-nous. »
Les pièces, dûment approuvées par l'archevêque, avaient été envoyées au Parlement et revêtues de la signature de M. Méliand, procureur au Parlement. Elles devaient être enregistrées suivant les formes, lorsque par un singulier hasard, que les Sœurs de Charité ont toujours considéré comme providentiel, elles furent perdues et si bien perdues qu'on n'en retrouva plus la trace. Il fallut tout recommencer. Mais la Fronde et ses désordres survinrent entre temps et retardèrent la nouvelle rédaction.
Elle ne fut prête que huit ans après, en 160 ô : ce retard avait permis d'apporter un changement radical à l'essence même de la constitution de l'ordre, auquel sans doute il doit en grande partie sa prodigieuse extension. Dans la Règle primitive, celle qui fut si singulièrement égarée, l'archevêque de Paris nommait directement comme supérieur de la confrérie des Filles de la Charité un prêtre, qu'il pouvait choisir où bon lui semblait, aussi bien hors des Lazaristes que parmi eux. Rien n'était décidé non plus pour le choix de la supérieure, qui pouvait être une dame de Charité, simple femme du monde mariée et menant la vie commune, le but premier des Sœurs de Charité n'ayantpas été autre, il faut s'ensouvenir, que de fournir des aides aux dames qui formaient les confréries puis l'assemblée de Charité. Pendant les neuf années qui s'écoulèrent entre la première rédaction des Règles etla seconde, JM^'^Le Gras attira à plusieurs reprises l'attention de M. \incentsur l'inconvénient qu'il y aurait à ôter aux Lazaristes la direction des Filles de la Charité et à séparer les deux congrégations jusque-là unies et sorties de la même impulsion. Elle revint souvent a la charge, avec une insistance qui ne lui ressemblait pas, rédigea même un mémoire dé-
taillé qui a été conservé et fit si bien qu'elle ramena Vincent h son sentiment. Dans sa nouvelle requête, il demanda expressément que le supérieur des Filles de la Charité fût toujours le supérieur général des prêtres de la Mission, ce que le cardinal de llelz, cette fois l'ancien élève de Vincent de Paul, lui accorda gracieusement, le i8 janvier i655, de Rome. Il fut également décidé que la supérieure générale serait prise parmi les Filles de la Charité, ce qui les séparait par le seul fait des Dames de Charité et en faisait un ordre à part, bien qu'il restât spécifié, comme à l'origine de leur établissement, que les Filles de la Charité ne seraient pas des religieuses dans le sens strict du terme, qu'elles ne seraient pas cloîtrées, ne feraient que des vœux d'un an et non des vœux perpétuels, ni solennels, ni simples, qu'elles ne porteraient pas d'habits religieux, enfin tout ce qui constitue encore aujourd'hui la Sœur de Charité telle que nous la voyons passer dans nos rues.
Toutes ces idées étaient bien nouvelles pour le temps. Vincent le sent si bien qu'il pose encore une fois au début des Règles, avec une netteté parfaite, le principe que « ses filles » ne sont pas des religieuses dans le sens qu'on donnait alors à ce mot, car, disaitil, « qui dit religieuses dit un cloître, et les Filles de la Charité doivent aller partout ». Aussi plaçait-il au début de son règlement cette célèbre exhortation, qui est comme l'expression vivante du type idéal de la religieuse non cloîtrée, dont il venait d'enrichir le monde .
Les Filles de la Charité n'auront « pour monastère que la maison des malades, pour cellule qu'une chambre de louage, pour chapelle que l'église de la paroisse, pour cloître que les rues de la ville, ou
les salles des hôpitaux, pour clôture que l'obéissance, pour grilles que la crainte de Dieu et pour voile que la sainte modestie ».
Il fat décidé également qu'elles garderaient le costume qu'elles portaient à l'origine, l'habit séculier, comme le répétait sans cesse M. Vincent, c'est-à-dire le costume des femmes du peuple à cette époque et la cornette blanche, que portaient les paysannes de risle-de-Frauce. C'est ainsi que Vincent de Paul réussit à accomplir la plus originale, comme la plus utile et la plus féconde de toutes ses créations, et qu'il dota l'Eglise d'un de ses plus utiles moyens d'action et l'on peut dire, sans exagération, le monde entier d'une armée d'infatigables chrétiennes, dévouées sans retour au soulagement de toutes les sortes de misères.
Saint François de Sales, lorsqu'il fonda les Sœurs de la Visitation, avait eu aussi la pensée de les faire sortir, au moins par époque et à tour de rôle, des murs de leur couvent, sans jamais cependant leur donner le soin des malades ou la visite des pauvres comme butprincipal.il avait échoué devant les idées courantes et viniversellement admises alors sur la vie religieuse.
L'évêque de Genève avait voulu commencer par faire des religieuses puis les tirer du cloître, saint Vincent de Paul s'y prit par la voie opposée. Il forma des femmes du monde et laïques à toutes les vertus religieuses et ne les fit entrer dans le sanctuaire qu'après. Les faits ont montré s'il a réussi dans son entreprise et s'il avait raison de la tenter. En i633, iVr^*^ Le Gras entrait avec cinq compagnes dans la petite maison de la rue des Fossés Saint-Victor; aujourd'hui, malgré les vicissitudes sans nombre de la France
et ses nombreuses révolutions^ les Filles de Charité sont plus de vingt mille, et il n'y a pas de plage si lointaine, où elles n'aientporté et faitaimer, respecter, admirer la cornette blanche de la Sœur de saint Vincent de Paul.
Approuvées par le roi en i65^ et enregistrées au Parlement, les Règ-les des Sœurs de Charité ne reçurent l'approbation définitive de Home qu'en 1 668 ; mais elles étaient en vigueur dans la communauté dès i655 et ce fut Vincent de Paul lui-même qui eut la joie de les remettre à « ses bonnes filles » dans une séance demeurée célèbre dans l'ordre.
Le récit en est trop longpour pouvoir trouver place ici ; tout y respire cette humilité si profonde et cette ardeur de piété contenue, qui se cachent dans tous les discours de Vincent de Paul sous une naïveté sou^ riante. Nous n'en citerons qu'un passage, où il explique lui-même pourquoi il avait tant attendu à donner des Règles au nouvel institut :
« Votre confrérie, dit-il au moment de lire lesRègles, porte le nom de Sœurs de la Charité, servantes des pauvres malades. Oh! quel beau titre, la belle qualité!... C'est autant que si on disait servante de Jésus-Christ, puisqu'il répute fait h lui tout ce qui est fait à ses membres. Il n'a d'ailleurs fait autre chose que de servir les pauvres. Nous avons voulu, mes Filles, qu'il fût dit de vous ce qui a été dit de Notre-Seigneur, qu'il commença à faire puis à enseigner. Ce que vous venez d'entendre, mesFilles, n'est-ce pas ce que vous faites depuis vingt-cinq ans? Y a-t-il quelque chose que vous n'ayez pas fait? Non, par la miséricorde de Dieu, et v<ous l'avez fait avant qu'il vous fut commandé, au moins d'une manière expresse. »
Lorsque les Sœurs, après avoir chacune reçu et ac-
cepté la Règle, lui demandèrent sa bénédiction, Vincent s'y refusa, « parce que les fautes que j'ai faites h votre égard m'en empêchent » , disait- il en se prosternant et en baisant la terre. Comme elles insistaient avec larmes : « Vous le voulez, mes Filles, finit-il par dire. Priez donc Dieu qu'il ne regarde point h mon indignité ni aux péchés dont je suis coupable. Mais que, me faisant miséricorde, il veuille verser ses saintes bénédictions sur vous, en même temps que j'en prononcerai les paroles. »
C'est ainsi qu'arrivé à plus de quatre-vingts ans, après a {w ir fait lowlQ sa vie, le bon M. Vincent se décida à enseigner \qs deux nouvelles familles religieuses qu'il avait instituées avec l'aide de Dieu et à leur donner des Règles qui out résisté déjà h deux siècles d'existence et subsistent encore telles qu'il les a établies. Il pouvait donc mourir en paix, son œuvre était solidement fondée et continuerait à porter ses fruits; mais il ne se crut pas pour cela déchargé du soin de veiller sur « ses chers enfants )). Tout au contraire, après leur avoir donné des Règles, il fallait leur en faire comprendre l'esprit, leur apprendre à les aimer et h les appliquer. C'est à quoi il employa ses dernières années, avec un zèle tout juvénile et une inépuisable ardeur : chaque semaine, il faisait deux conférences, le mercredi aux Sœurs de Charité, le vendredi aux prêtres de la Mission pour leur expliquer leur Règle. Rien, ni les affaires sans nombre qui auraient dû l'absorber, ni son immense correspondance, dont les milliers de lettres échappées aux nombreuses destructions prouvent l'étendue, ne lui firent manquer à ce qu'il regardait comme un devoir étroit. Malgré ses infirmités chaque jour plus grandes, il ne manquait jamais h la conféi-ence, se faisant soutenir sous les
bras pour gagner son fauteuil quand ses jambes enflées et souvent ouvertes lui refusaient le service. Là, dans l'abandon d'un entretien familier, il épanchait toute son ame, avec cette abondauce, cette finesse, cet art de persuasion, cette façon charmante de gagner les cœurs, par une bonhomie pleine de naturel, dont témoignent les nombreux morceaux que la piété des auditeurs a conservés.
Ils permettent de prendre pour ainsi dire sur le vif cette éloquence familière, primesautière même, qui se sert de tout pour faire comprendre la pensée exprimée, saisir l'attention de son auditoire, le remuer et le convaincre, qui va, vient, s'interrompt et a parfois des mouvements d'une vraie puissance, qui ne sont dus qu'à la vérité parfaite et à la profondeur des sentiments. L'on pourrait presque dire que c'est du Montaigne chrétien et passionnément chrétien, car lalaugue si souple, si ondoyante, a encore quelque chose de dégingandé, de naïf, qui tromperait facilement sur l'époque où nous sommes et ne rappelle en rien celle des grands écrivains classiques.
Citons seulement, pour donner une idée de la hauteur où le saint conférencier, je me sers à dessein du terme, car il se défendait toujours avec vivacité de faire des sermons, et le genre, qui est de nos jours si en honneur, pevit presque le revendiquer pour créateur, tant il tenait à ne pas sortir des modestes limites d'une conférence, citons, dis-je, la péroraison de l'entretien sur le but de la congrégation de la Mission, entretien qui est demeuré célèbre chez les Lazaristes et qui fut tenu tout à fait dans les derniers temps de la vie de Vincent de Paul, en 1659, peu avant sa mort. « Je m'en irai bientôt, dit-il en terminant, mon âge, mes infirmités et les abominations de ma vie ne per-
mettent pas que Dieu me soufiPre davantage sur la terre. Il pourra donc arriver, après ma mort, des esprits de contradiction et des personnes lâches qui diront : «A quel propos s'embarrasser du soin des hôpitaux? Quel moyen d'assister tant de gens ruinés par la guerre et de les aller trouver chez eux ? Pourquoi diriger des Filles qui servent les malades et pourquoi perdre notre temps après des insensés? Et d'autres diront que c'est trop entreprendre que d'envoyer aux pays éloignés, aux Indes, en Barbarie
« Messieurs et mes frères, avant que je vous quitte je vous en avertis dans l'esprit que Moïse avertissait les enfants d'Israël : a Je m'en vas, vous ne me verrez « plus; j'ai connu que plusieurs d'entre vous s'élève- (( ront pour séduire les autres; ils feront ce que je vous « défends et ne feront pas ce que je vous commande « de la part de Dieu. »
(( Après mon départ, disait aussi saint Paul, viendrontdes loups ravisseurs. Si cela arrivait dites: « Lais- « sez-nous dans les lois de nos pères, en l'état où (( nous sommes. Dieu nous y a mis et veut que nous (( y demeurions. »
(( Tenez ferme. — « Mais la Compagnie est embar- (( rassée d'un tel emploi? » — Hélas! si en l'enfance elle a soutenu celui-là et porté tous les autres fardeaux, pourquoi n'en viendra-t-elle pas à bout quand elle sera plus forte?
« Laissez-nous en l'état où Notre-Seigneur était sur la terre. Nous faisons ce qu'il a fait : on ne nous empêchera pas^de l'imiter. »
Il faut encore citer un passage sur la pauvreté religieuse ; il est remarquable non seulement par l'élévation des pensées, qui donne un véritable souffle oratoire à la parole, mais par un de ces retours sur soi
si fréquents dans les discours de Vincent de Paul et qui les distinguent si fort qu'ils pourraient à eux seuls leur servir de marque propre. Par là encore, en effet, il était d'une autre époque; car le goût du dix-septième siècle proscrit sévèrement tout retour personnel, et la célèbre péroraison de Bossuet, sur les échos d'une voix qui tombe, passa pour une hardiesse, ce Oui, Messieurs, disait le vieux M. Vincent dans une de ses plus belles conférences, cette vertu de pauvreté est le fondement de la congrégation de la Mission. Cette langue qui vous parle n'a jamais, par la grâce de Dieu, demandé chose aucune de toutes celles que la Compagnie possède maintenant. Et quand il ne tiendrait qu'à faire un pas, ou à prononcer une seule parole pour faire que la Compagnie s'établît dans les provinces ou dans les grandes villes et se multipliât en nombre et en emplois considérables , je ne la voudrais pas prononcer et j'espère que Notre-Seigneur me fera la grâce de ne la point dire. Malheur! malheur! Messieurs et Frères, oui, malheur au missionnaire qui voudra s'attacher aux biens périssables de cette vie! Car il y sera pris, il demeurera piqué de ces épines et arrêté dans ces biens... O mon Sauveur, comment puis-je parler de cela, moi qui suis si misérable ! moi qui ai eu autrefois un cheval, un carrosse et qui ai encore aujourd'hui une chambre à feu, vin lit bien encourtiné ! . . . Moi, dis-je, de qui on a tant de soin, que rien ne me manque ! Oh î quel scandale je donne à la Compagnie, par l'abus que je fais du vœu de pauvreté en toutes ces choses et autres pareilles î J'en demande pardon à Dieu et à la Compagnie et la prie de me supporter en ma vieillesse. J'ai peine à me supporter moi-même et il me semble que je mériterais d'être pendu à Mont-
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faucon ! que Dieu me fasse la grâce de me corriger quoique parvenu à cet âge ! »
On peut juger de l'effet produit par de telles paroles prononcées par ce vieillard, qui depuis plus de soixante années ne vivait que pour Dieu et les pauvres. Le cercle de ses auditeurs se resserrait alors autour de lui dans un silence profond, et lorsqu'il avait fini de parler, leurs larmes étaient leur seule réponse. Ces dernières conférences furent, en effet, comme le testament spirituel de Vincent de Paul, où il résumait sa doctrine et ses enseignements pour les transmettre à ses disciples avant de les quitter.
C'était terminer une longue carrière par le plus beau couronnement. Elle allait se terminer en effet, cette admirable vie; tous le voyaient et nul ne le savait mieux que Vincent de Paul lui-même. Chaque jour ses infirmités, depuis longtemps si lourdes à porter, augmentaient en nombre et en intensité. Une fièvre d'accès auquel il était sujet depuis longtemps et qu'il appelait sa fié{>rotte ne lui laissait presque plus de relâche et l'épuisait; ses jambes qui, on le répétait autour de lui sans qu'il l'ait jamais démenti, gardaient toujours la trace des fers qu'elles avaient portés, n'étaient plus seulement lourdes et enflées, mais elles s'étaient ouvertes et ne lui rendaient plus aucun service. Il fallait le porter à la chapelle, au réfectoire et le reporter dans sa chambre. Enfin des accès d'un sommeil invincible fondaient tout à coup sur lui, alors que ses nuits restaient parfois sans repos : « C'est le frère, disait-il en riant, qui vient avant la sœur ».
Toujours calme et souriant, gardant jusqu'au bout la pleine lucidité de son esprit, il mena jusqu'à la fin la vie commune du Lazariste , sans vouloir au-
cun adoucissement, aucun allèg-ement. Assis clans son fauteuil, sa petite table devant lui, il tenait tête à sa correspondance et dictait des lettres pour l'Europe entière, où les missionnaires et les Sœurs de Charilé avaient partout des maisons; et le même bon sens, la même fermeté de jugement, la même netteté dans les conceptions se retrouvent dans les dernières pages dictées par ce vieillard presque à l'agonie, aussi entières que dans les lettres écrites quarante ans plus tôt, alors qu'il était dans toute la force de l'âge.
Au commencement de 1660, il s'affaiblit si fort qu'on ne doutait plus que sa fin ne fût très prochaine. Dieu lui réservait cependant encore deux grands chagrins, qui devaient mettre une dernière fois à l'épreuve sa soumission et l'obliger à pourvoir luimême au gouvernement de ses fondations : jVr^® Le Gras et M. Portail, l'une la première Sœur de Charité, l'autre le premier prêtre de la Mission et le plus fidèle ami de Vincent, tombèrent malades en même temps, au début de 1660, et furent administrés le même jour, le i4 février de cette même année. M. Portail mourut le premier, le i5 février, Vincent de Paul, par un suprême effort, se fit porter auprès de lui pour l'assister à ce moment redoutable. M^'° Le Gras mourut un mois après et sa mort fut la mort d'une sainte. « Vous partez devant, Mademoiselle, lui avait fait dire Vincent de Paul trop faible pour aller la trouver, j'espère qu'en peu je vous reverrai au ciel. »
Bien loin de se hâter de remplacer M. Portail et M"*' Le Gras, Vincent, fidèle à sa manière d'agir ordinaire, attendit et prit le temps d'une longue réflexion.
Bien que son état empirât chaque jour et qu'à ses autres maux de violentes douleurs fussent venues se
joindre, il laissa passer plus de trois moissans rien décider. Le 24 juillet, il réunit une dernière fois toutes les Sœurs de Charité présentes à Paris, dans le parloir de Saint-Lazare, et là, suivant l'usag-e de la communauté, il tint au milieu de l'émotion générale une conférence sur les vertus de M"° Le Gras. Ce fut la dernière fois qu'il parla à ses chères Filles; bien qu'il s'abstînt de faire allusion à sa fin prochaine, aucune ne s'y trompa, et la séparation fut empreinte d'une solennelle gravité. Mais Vincent ne désigna pas encore celle qui devait remplacer ]\P*' Le Gras. S'il attendait, c'était volontairement et de parti pris, car il se faisait si peu d'illusion sur le petit nombre de jours qui lui restaient, que ce fut à ce moment qu'il écrivit deux lettres d'adieu, l'une au Père de Gondi toujours exilé àClermont, et l'autre à Rome, au cardinal de Retz, devenu son supérieur hiérarchique comme archevêque de Paris.
Il leur demandait pardon, dans des termes d'une humilité touchante, des fautes qu'il avait pu commettre à leur égard, des mécontentements que sa rusticité avait pu leur causer, et les remerciait de leur constante protection.
Cette fidélité envers ses deux premiers et plus illustres protecteurs, tous deux dans la disgrâce et dont l'un lui avait causé par ses égarements l'une des plus grandes douleurs de sa vie, peint l'homme et n'a besoin d'aucun commentaire : elle classe celui qui en était capable à part parmi ceux dont l'histoire a gardé le souvenir.
Les jours passaient et Vincent sentait que la fin était proche ; ses douleurs augmentaient sans cesse et la faiblesse ne faisait que croître. Il ne demandait aucun soulagement et n'avait accepté qu'une
corde, attachée à une solive du plafond, à laquelle il se suspendait pour se retourner dans son lit.
Le 27 août, il réunit une dernière fois « ses Filles » autour de son fauteuil, et il nomma pour supérieure une des premières sœurs de Charité , Marguerite Chétif, que lui avait désignée, dit-il, lYP*^ Le Gras lorsqu'il lui avait demandé, un peu avant sa mort, celle qui serait la plus propre à la remplacer. Puis il désigna par écrit, dans une lettre qui ne devait être lue qu'après sa mort, M. Aimeras comme devant lui succéder dans le gouvernement des prêtres de la Mission. Sans l'avertir de ce choix, il pressait vivement dans ses lettres le futur supérieur, alors malade à Tours, de revenir à Saint-Lazare :pour la première fois de sa vie, il était presque impatient, tant il sentait que ses heures étaient comptées. Le 2.4 septembre, M. Aimeras revint à Paris, malade encore et porté sur un brancard. Vincent de Paul avait si grande haie de le voir, qu'il se fit porter lui-même le lendemain à l'infirmerie, auprès du malade, avec lequel il eut un suprême entretien, dont rien malheureusement n'a transpiré.
Le Q.y septembre 1660, à quatre heures du matin, le grand serviteur de Dieu et des pauvres rendait le dernier soupir, doucement, sans effort, presque sans agonie, entouré de ses fils spirituels et répétant jusqu'à la fin des paroles d'humilité et de confiance. Son dernier mot fut « confido, j'ai confiance », qu'il répéta avec allégresse en baisant le crucrifix.
Nous n'essaierons pas de dépeindre ici l'émotion profonde causée dans toutes les classes de la société par la mort de Vincent de Paul, ni ses funérailles, ni l'affliction de ses deux familles spirituelles. « Toute la France a perdu en la mort de M. Vincent, » écrivait
le président de Lanioignon quelques jours après. Pas une voix ne s'éleva pour contredire à la louange universelle et les jansénistes eux-mêmes durent dissimuler leurs rancunes. Chacun sentait qu'une des plus grandes âmes que Dieu ait jamais prêtées à la terre, venait de s'en retourner à son éternelle patrie. Les pauvres de la France entière pleurèrent de vraies larmes en apprenant qu'ils avaient perdu leur meilleur ami, et gardèrent si fidèlement sa mémoire qu'aussitôt après ses funérailles, ils firent, dès le premier jour, de sa tombe un lieu de pèlerinage.
La mémoire de Vincent de Paul n'étaitpas en effet de celles que le temps peut atteindre, et bien avant même que l'Eglise l'ait solennellement consacrée, elle ne fit que grandir. La foule des pèlerins pieux, de tout ordre et de tout rang, qui assiégèrent bientôt son tombeau, les grâces chaque jour renouvelées et mieux constatées obtenues parla pieuse confiance en son intercession, ses vertus chaque jour mieux connues et révélées par des témoins d'une incontestable véracité, ne tardèrent pas à vérifier la prédiction faite le lendemain de sa mort par le gazetier Loret dans sa chronique rimée, où il terminait ainsi le portrait de celui qui avait fait tant de bien ;
Qu'en vérité si c'e'tait moi Qui fût le pontife deRome^ Je canoniserais cet homme.
Mais, fidèles à l'exemple qu'il leur avait donné de ne pas agir avec précipitation, et dociles en ceci aux règles si sages posées par l'Eglise, les Lazaristes ne se hâtèrent pas d'introduire la cause de la canonisation de leur fondateur devant la cour de Rome. Ce ne fut qu'en 1705, quarante-cinq ans après sa mort, que
cédant aux sollicitations innombrables de tous ceux qui avaient gardé la mémoire de Vincent et lui rendaient intérieurement des hommages, les supérieurs de la Mission demandèrent et obtinrent que le procès de canonisation fût instruit. Un grand nombre d'évêques de France les appuyèrent, Bossuet, Fénelon, Fléchier, aussi bien que le cardinal de Noailles, écrivirent au Pape des lettres latines, qu'on a conservées et qui sont de vrais panégyriques. L'assemblée générale du clergé, réunie h cette même époque, rédigea a l'unanimité de ses membres présents une demande au Pape pour obtenir l'introduction de la cause ; tous les supérieurs d'ordre en France donnèrent également leur adhésion. Enfin Louis XIV écrivit directement au Pape dans le même but et une foule de princes, de grands personnages, imitèrent son exemple.
La cause fut donc introduite sans autre délai et menée dans toutes les formes avec la lenteur et la précision ordinaire en pareille matière. Le procès ne dura pas moins de vingt-deux ans et la collection des pièces à l'appui, des informations, comme on dit en langage théologique, dépositions, constatations, forme près de cinquante volumes in-folio, dont une copie authentique, l'original a été perdu sans qu'on ait jamais su comment, est actuellement conservée à Paris, à la Bibliothèque nationale.
Le procès est resté célèbre dans l'histoire religieuse à cause de la manière pressante, incisive, dont l'avocat de bipartie adverse qui n'était autre que ProsperLambertini, celui qui devait être Benoît XIV, mena l'attaque contre les défenseurs du futur saint. La verve et l'entrain du contradicteur donnèrent à ce procès un éclat particulier et le firent conduire avec une rigueur dont la mémoire de Vincent, ainsi scrutée avec une in-
flexible sévérité, sortit plus pure et plus digne d'admiration que jamais.
C'était bien là le but du spirituel contradicteur, si fort partisan de la sainteté de celui qu'il attaquait, qu'il voulait la mettre dans tout son jour en la faisant passer littéralement au crible. Enfin, le 22 septembre 172^, le pape Clément XI publia le décret qui déclarait Vincent de Paul vénérable ; la congrégation chargée du procès ayant répondu oui sur tous les chefs à l'unanimité de ses membres, ce qui était sans exemple.
Deux ans après, le i4 juillet 1729, à la suite d'un nouvel examen approfondi, où de nouveau La mbertini plaida la cause adverse avec une ardente vivacité, le Pape rangea solennellement Vincent de Paul au nombre des bienheureux.
Enfin, huit ans plus tard, lorsqu'on eut procédé à une nouvelle et minutieuse enquête, eut lieu la solennelle canonisation du bienheureux Vincent de Paul, qui fut définitivement rangé au nombre des Saints par une bulle de Clément XII datée du 16 juin 1737. Cette bulle, aussi belle par la forme qu'exacte et précise dans le fond, contient le plus complet résumé de l'admirable vie dont nous avons essayé d'esquisser ici les principaux traits.
Depuis lors la réputation du Saint et la dévotion à sa mémoire sous toutes les formes n'a fait que grandir et, lorsqu'on i885, un décret de Léon XÏII Fa institué le patron de toutes les œuvres et associations charitables établies dans le monde entier, pas une voix ne s'est élevée pour protester contre une décision qui n'était que la constatation d'un fait reconnu de tous.
Le nom de Vincent de Paul est, en ejffet, parmi ceux des grands hommes de bien que le christia-
nisme a donnés à la terre, l'un des plus connus et des plus universellement vénérés, il faut dire les plus aimés, les plus populaires dans le bon sens du mot, qu'il y ait eu et qu'il y aura jamais.
Peut-être est-ce parce qu'avec toutes les admirables vertus qui font la sainteté, Vincent de Paul reste par excellence le saint français, qui a fait partout connaître, aimer et bénir le nom de la France. Car, bien qu'on se plaise à le répéter, la sainteté n'enlève rien, à ceux qui y arrivent, de leur caractère propre, de leur physionomie originale. Dans cette galerie si longue déjà de tous ceux que l'Eglise propose à nos hommages publics et à notre pieuse vénération, il n'y a pas deux figures qui se ressemblent quand on les regarde de près. La grâce élève, transforme, mais ne détruit pas ce qu'elle a créé.
Parmi tous ces types de la nature humaine idéale, si divers, parfois même si dissemblables dans l'unité d'une foi et d'un amour commun, saint Vincent de Paul restera toujours l'un des plus conformes au caractère français et aussi l'un de ceux qui sera chez nous le mieux compris, le plus chéri, le plus imité. Avec sa gaieté , sa bonhomie souriante sous laquelle se cache l'esprit le plus fin, une perspicacité et une sûreté de coup d'œil vraiment étonnantes, avec cette intelligence des besoins nouveaux qu'amène le changement des temps, cette ardeur passionnée, cette sainte violence , voilée sous une modération et une douceur qui ne font en quelque sorte que les rendre plus vives, cette simplicité si parfaite que rien ne déconcerte, cette bonté, cette chaleur de cœur qui s'émeut de toute souffrance et voudrait pouvoir la consoler ; enfin cet intarissable entrain dans le bien qui l'accompagne jusqu'à la fin et sous lequel il dissimu-
lait mal les plus héroïques vertus, les plus rudes austérités et la pratique d'une humilité qui déconcerte souvent notre faiblesse, Vincent de Paul est bien le vrai fils de cette vieille terre de France, qui a produit tant de saints et qui, quoi qu'on fasse, restera toujours si profondément chrétienne.
Jamais la charité du Christ, qui presse si fort ceux qu'elle remplit, ne fut plus féconde en admirables œuvres et en sublimes vertus que chez celui qui fut
Seule la grâce divine peut produire de semblables merveilles; jamais peut-être elle n'en a produit de plus g-randes!