CHAPITRE XI
Le 1 4 niai i643, cinq mois après Richelieu, Louis XIII rendait le dernier soupir h Saint-Germain en Lave, entre les bras de Vincent de Paul. Comment celui-ci, qui n'avait jamais été à la cour qu'à de rares occasions et comme contraint par la nécessité, avait il été appelé à remplir auprès du roi ce suprême ministère? C'est ce que Saint-Simon a raconté avec son inimitable talent et ce que nous n'essayerons pas de raconter après lui. La piété du roi, qui avait toujours été grande, encore excitée par les approches d'une mort prochaine, avait fait désirer au mourant d'avoir à ses côtés pour l'aider à franchir l'étroit passade, le bon M. Vincent dont tout le monde vantait déjà d'une voix unanime l'éminente sainteté. Grande fut la surprise de Vincent de Paul lorsque vers la fin d'avril i643, il fut mandé à Saint-Germain par ordre exprès du roi. Malgré sa répugnance pour tout ce qui pouvait le mettre en scène et attirer les yeux sur lui, il obéit aussitôt et partit pour Saint-Germain.
En entrant dans la chambre où était couché le roi de France, déjà touché par l'ombre de la mort, Vincent de Paul, qui savait à qui il avait affaire et ce
pour quoi il était appelé, aborda le malade en lui disant en latin les paroles du psalmiste : « Sire, timenti Deum bene erit in extremis. » C'est h quoi le roi répondit immédiatement sans la plus lég^ère hésitation en achevant le verset, « etindiedefunctionîsbenedicetiir. » L'humble prêtre des missions demeura huit jours entiers à Saint-Germain auprès du roi, à qui il prodigua sans doute, car rien n'a transpiré de leurs entretiens, le meilleur de son âme toute pénétrée de l'amour de ce Dieu, devant qui le moribond allait paraître. On eût aimé à savoir ce que furent ces suprêmes entreliens entre ces deux hommes que tout séparait, mais que rapprochait à ce moment, qui comble toutes les distances, la communauté d'une même foi et d'une même espérance. On eût aimé surtout à connaître, ce que Vincent de Paul sut dire pour le consoler et le fortifier, à ce prince mourant que l'élévation de son âme rendait digne d'avoir un tel consolateur. C'est ce que prouvent en effet ces paroles que Louis XIII dit publiquement lorsqu'après un séjour de huit jours à la cour, un mieux trompeur permit à Vincent de retourner à ses œuvres, qui le réclamaient : « Oh ! Monsieur Vincent, si je retournais en santé, je ne nommerais plus d'évêque qu'il n'eût passé trois ans auprès de vous. »
Le 1 1 mai suivant, la maladie du roi ayant de nouveau empiré et ne laissant plus aucun espoir, il fit encore une fois appeler Vincent de Paul, voulant l'avoir auprès de lui à son dernier moment.
Pendant trois jours Vincent resta au chevet du roi, qui voyait venir la mort avec un calme courage et une résignation presque joyeuse, digne d'une vie chrétienne et d'une grande âme. Louis XIIÏ donna ordre aux affaires de l'Etat, réglant la régence, dictant son
lOG SAINT VINCExNT DE PAUL.
teslameiil, le faisant lire à haute voix au[3rès de sou lit et demaudaut aux assistants s'ils l'approuvaient, le tout avec un sang-froid surprenant, qui ne se démentit pas un moment.
De son lit il Aboyait les tours de Saint-Denis : « Voilà, disait-il, où je serai bientôt et où je demeurerai longtemps; mon corps sera bien ballotté car les chemins sont mauvais. » Vincent ne le quittait pas, l'exhortant et le consolant avec cstte simplicité forte, dont il savait bien se servir aux occasions. Ce fut le 1 3 mai au soir qu'en présence d'une foide de témoins qui, suivant l'usage du temps, remplissaient sa chambre, Louis XIII eut cette célèbre vision de la bataille de Rocroi dont il annonça la victoire au prince de Condé, le père du jeune duc d'Enghien. Ce fait, qui n'a jamais été contesté, fit alors à tous ceux qui entendirent les paroles du roi l'effet d'une véritable prophétie .
Le lendemain, sentant ses forces diminuer, il demanda à son médecin Séguin de lui tâter le pouls et de lui dire combien d'heures il avait encore à vivre : « Mais tàtezbien, car je serai bien aise de le savoir au vrai. — Sire, \otre Majesté peut avoir encore deux ou trois heures tout au plus. — Eh bien, mon Dieu, j'y consens et de bon cœur. » Puis montrant à Vincent de Paul son bras amaigri : « Voyez, Monsieur \incent, ajouta-t-il, est-ce là le bras d'un roi? Voyez-vous ce que c'est que des rois aussi bien que des autres hommes. )> On dit alors les prières des agonisants auxquelles il répondit d'une voix toujours plus faible. Puis tout à coup ouvrant les yeux, le moribond se mit à dire à haute voix avec un accent de ferveur extraordinaire le Te Deiim^ il expira en l'achevant. « Depuis que je suis sur la terre, écri-
VINCENT DE PAUL AU CONvSEIL DE CONSCIENCE. Kw
vait Vincent de Paul peu de jours après, je n'ai jamais vu mourir personne plus chrétiennement. Je n'ai jamais vu une plus grande élévation à Dieu, une plus grande tranquillité, une plus grande crainte des moindres actions cpii peuvent être péché, une plus grande bonté, ni un plus grand jugement en une personne d'un tel état. »
Parla mort de Louis XIII sa femme, Anne d'Autriche, devenait régente au nom de Louis XIV enfant.
Elle s'empressa, peut-être sur le conseil de Mazarin qui voulait assurer sa position avant de gouverner seul, de créer divers conseils de gouvernement destinés en apparence a l'aider dans sa redoutable tache. L'un des premiers qui furent réunis, fut celui qu'on appela le Conseil de conscience et qui devait donner à la régente le secours de ses lumières dans la collation des bénéfices. Il était composé du cardinal Mazarin, du chancelier Séguier, des évêques de Beauvais et de Lisieux, enfin de son propre mouvement, la reine y fit entrer Vincent de Paul.
On ne saurait dire la surprise, presque la terreur, de l'humble serviteur des pauvres, lorsqu'on lui apprit le choix de la reine. Sa peine et son angoisse furent extrêmes à la pensée de l'immense responsabilité qu'il allait encourir en coopérant, ne fût-ce que par un avis, à la nomination des évêques, des grands bénéficiers de l'Eglise de France et de la nécessité où il allait se trouver de fréquenter la cour. Si profond fut son trouble, lui qui ne se troublait guère, qu'il essaya de détourner cette faveur qui, il le prévoyait bien , ne serait pour lui qu'une source d'amertume. Il fit parler h la régente, il alla jusqu'à aller lui-même plaider sa cause auprès d'elle et la supplier de ne pas lui imposer ce fardeau ; elle resta
sourde à ses instances et il lui fallut céder, quoique dès lors il prévît fort bien « les grandes tempêtes et les violentes secousses auxquelles il allait s'exposer sur cette mer de la cour ».
Peu de jours après cette entrée dans le conseil, que plus d'un enviait sans doute en secret, Vincent de Paul écrivait à un de ses confrères à Rome : « Je n'ai jamais été plus digne de compassion que je suis, ni ai eu plus de besoin de prières qu'à présent dans le nouvel emploi que j'ai; j'espère que ce ne sera pas pour longtemps. Priez Dieu pour moi. » On se souvenait à la Mission de lui avoir entendu dire au même moment ces paroles singulièrement expressives : « Je prie Dieu tous les jours d'être tenu pour un insensé comme je suis, pour n'être pas employé à cette sorte de commission et pour avoir plus grande commodité de faire pénitence de mes péchés. »
Une fois la charge imposée, il fallait s'en acquitter aussi bien que faire se pouvait. Vincent de Paul n'eut garde de faillir à ce devoir et il le remplit avec sa simplicité ordinaire. Tout d'abord, il s'imposa deux règles de conduite, qui devaient lui servir de soutien sur le terrain nouveau et si glissant de la cour où il allait avoir h marcher. Il prit la résolution de ne jamais aller à la cour sans y être appelé, soit pour assister au Conseil de conscience, soit par une nécessité impérieuse pour le bien de la religion. Secondement il prit vis-à-vis de lui-même l'engagement de ne rien demander sous une forme quelconque, ni pour luimême ni pour les siens, c'est-à-dire pour sa congrégation delà Mission, et il se tint fidèlement parole sur ces deux points.
Rien du reste ne fut changé ni dans sa vie ni dans son costume. Il se rendait à Saint-Germain, ou au
Louvre, « avec la même soutane grossière, rapiécée, sa méchante ceinture de laine, ses gros souliers, son chapeau misérable, le tout sans tache ni trou » , car s'il aimait la pauvreté, il aimait presque autant la propreté, qu'il gardait soigneusement sur sa personne. Cet accoutrement, si différent des brillants costumes portés alors par les grands seigneurs, fit d'abord un peu rire à la cour. « Voyez donc. Madame, dit un jour Mazarin à la reine en le prenant par sa ceinture, comme M. \incent vient habillé à la cour et la belle ceinture qu'il porte. » M. \incent sourit mais ne chano-ea rien à son misérable habillement.
Rien non plus n'était changé à son attitude et à son maintien; il restait aussi simple, aussi modeste, aussi chrétiennement humble sur ce nouveau théâtre et au milieu des compliments, des flatteries intéressées dont il fut aussitôt entouré, qu'il le pouvait être à Saint- Lazare, ou chez les bonnes Filles de la Charité. Le Pelletier, secrétaire d'Etat sous Louis XI\ , déposa ainsi sur ce point dans le procès de canonisation : « J'étais bien jeune encore, lorsque je vis au Louvre le serviteur de Dieu et je l'y ai vu bien des fois. 11 paraissait avec une modestie et une prudence pleines de dignité. Les courtisans, les prélats, les ecclésiastiques et autres personnes lui rendaient par estime de grands honneurs; il les recevait avec beaucoup d'humilité. Sorti du conseil, où il avait décidé du sort de ce qu'il y avait de plus grand dans le royaume, il était aussi commode, aussi familier avec le dernier des hommes que parmi les esclaves de Tunis ou sur les bancs des forçats. Un vertueux évêque, qui ne l'avait pas vu depuis son entrée à la cour, l'ayant trouvé aussi humble, aussi affable, aussi disposé à rendre service qu'auparavant, ne put s'empêcher
de lui dire : « JM. Vincent est toujours M. Vincent ».
Si l'humilité de JM. Vincent n'avait pas beaucoup de peine à résister aux flatteries dont il ne devinait (|ue trop aisément le motif, sa fermeté avait peutêtre plus de peine à résister aux mille sollicitations, qui, alors comme aujourd'hui, assiégeaient immédiatement celui qui avait une part quelconque, même la plus petite, h la distribution des faveurs. Dès le lendemain du jour où il fut appelé par la reine au Conseil de conscience, les demandes affluèrent : l'un voulait une abbaye, l'autre un évêché; il fallait écouter tout le monde, et savoir refuser sans blesser, ce qui n'est pas toujours chose aisée.
Lui qui jusque-là avait eu toujours affaire aux pauvres qui, même coupables ou indignes, sont toujours les pauvres de Jésus-Christ, eut alors à apprendre à refuser, à fermer l'oreille aux plus pressantes demandes de solliciteurs titrés et en crédit, ([ui n'avaient que trop pris l'habitude de regarder les biens d'église comme leur bien propre, destiné h consolider ou à refaire leur fortune. Mais le pauvre prêtre à la soutane rapiécée , qui riait lui-même de se voir dans les «aleries du Louvre et s'écriait involontairement, en voyant son image reflétée dans les «^laces de Venise qui ornaient les murs : « Ah ! le maroufle », se retrouvait alors le défenseur inflexible des intérêts sacrés de la religion, et rien ni personne ne pouvait le faire fléchir. Ni l'offre de protéger son œuvre de prédilection, celle des missions, ni l'olTre de grosses sommes d'argent pour les pauvres n'obtenaient même une minute d'attention de sa part. « Dieu m'en préserve, répondait-il un jour simplement à une offre de loo.ooo livres, s'il donnait son appui à une proposition contraire aux intérêts de
l'Église, j'aimerais mieiir mourir que de dire une seule parole sur ce sujet. » Mais ce n'était là que la partie négative, pour ainsi dire, du rôle qu'il se sentait appelé à jouer, et dès le début il se mit avec ardeur à essayer d'accomplir l'autre, la partie active, à travailler à la réforme des abus.
Cette tache était plus difficile encore, et il avait affaire à une opposition bien autrement puissante qui, si elle ne paralysa pas complètement son influence, ne lui permit pas de porter tous ses fruits. Vincent de Paul n'ignorait pas les obstacles qu'il rencontrerait, mais ce n'était pas là de quoi le faire reculer, du moment qu'il s'agissait d'un devoir à remplir. Il se mit immédiatement à l'œuvre, et devinant sans doute qu'il fallait profiter des débuts de la régence, où la reine, encore hésitante et effrayée d'une responsabilité dont elle n'avait pas pris l'habitude, serait plus facile à émouvoir sur le mal et plus aisément entraînée à essayer de le réparer, il proposa et fit admettre quelques règles de conduite pour la distribution des charges ecclésiastiques, destinées à remédier aux abus. Il suffit de les reproduire pour faire mesurer combien grande était l'étendue du mal, combien ce mal était invétéré et comme passé en coutume, puisqu'on n'y pouvait toucher qu'avec tant de ménagements. Avant tout Vincent fit décider par le Conseil de conscience qu'en aucun cas, on ne nommerait plus des enfants aux sièges épiscopaux. Il faudrait avoir dix ans accomplis pour être pourvu d'une abbaye, seize d'un prieuré ou d'un canonicat dans une église cathédrale et quatorze dans une collégiale. Pour être évêque, il serait nécessaire d'avoir au moins un an de prêtrise.
La seconde règle que Vincent de Paul fit préva-
loir, au moins pour un temps, est ainsi formulée : « La reine n'accordera aucun brevet de pension sur les évêchés, hors les cas permis par l'Eglise ». L'usage s'était en effet établi de donner des pensions sur les biens clés évêchés à des laïques de tout ordre, aux dépens des biens d'église, qui servaient ainsi h entretenir les gens de cour.
Enfin, ce qu'on appelait alors les dévolus durent être, sinon supprimés, du moins diminués dans la plus grande mesure possible. Cet usage étrange consistait en un brevet donné par le roi à un ecclésiastique agréé par lui, qui lui permettait de jeter son dévolu sur un évêché, une abbaye, ou un canonicat dont la succèssion lui était assurée , si le titulaire légitime donnait sa démission en sa faveur. 0\\ juge sans peine de ce qui résultait de cet usage et des persécutions de tout genre auxquelles les malheureux possesseurs d'un bénéfice dévolue se trouvaient exposés. Cet abus, l'un des plus singuliers qu'on puisse rencontrer dans la liste, pourtant si. longue, des tristes effets de la cupidité et de l'ambition humaine jusque dans les choses sacrées, ne put être que diminué parlesefforls de \incentde Paul, et non supprimé, tant il était entré dans les mœurs. Vincent arriva encore à obtenir d'autres réformes, surtout dans la nomination aux abbayes de femmes, que l'on avait été jusqu'à donner à des enfants de six ans.
Mais ce qui fut surtout le but de ses efforts, ce fut d'arriver à faire choisir les sujets pour les évêchés et les autres bénéfices parmi les prêtres dignes de ces charges par leur science, leurs vertus et la dignité de leur vie.
Cette partie de sa tâche était encore plus difficile, et il se heurta dès l'abord à des obstacles presque in-
surmontables. Mais il ne se décoiirag-ea pas, et tant qu'il put quelque chose, il n'éparg^na rien pour bannir la faveur, l'intrigue, la politique, de l'entrée du sanctuaire où , dans tous les temps et à toutes les époques, elles ne devraient jamais, sous aucun prétexte ni sous aucune forme, avoir la moindre entrée. Dans les débuts du Conseil de conscience, Mazarin ne se sentant pas encore assez fort ni assez maître de l'esprit de la reine, le laissa faire, au moins en apparence, et l'intérêt seul de la religion guida souvent, sinon toujours, le choix de la régente. Vincent lui conseillait ouvertement de ne pas céder aux sollicitations pour des sujets indignes, et elle l'écoutait le plus souvent. Cette intervention, qui contrariait l'ambition de bien des familles, lui attira plus d'une inimitié, plus d'une calomnie. Mais rien ne l'ébranlait ni ne pouvait l'intimider lorsque les intérêts de la religion, c'est-à-dire la gloire de Dieu, étaient en cause. Il ne se justifiait jamais et ne répondait que par le silence aux injures dont parfois on l'accablait publiquement. « Vous êtes un vieux fou, lui dit un jour un jeune homme à qui il avait fait refuser un bénéfice. — Vous avez raison, mon fils, et je demande pardon de vous avoir donné une occasion de dire cette parole », fut sa seule réponse. Une autre fois, un père à qui il refusait de recommander son fils pour un évèché, s'emporta jusqu'à lever la main sur lui, et le saint^ sans se troubler, le reconduisit jusqu'à son carrosse. Publiquement injurié un autre jour par un magistrat d'une cour souveraine, dont il refusait de prendre en main les intérêts, il répondit simplement ces belles paroles : « Monsieur, vous tâchez, comme je crois, de faire dignement votre charge, et moi, je dois tâcher de faire la mienne. »
Il lui fallait parfois un véritable courage pour empêcher les choix de pure faveur arrachés à l'instance des sollicitations, témoin le trait suivant rapporté avec détail par l'abbé Maury dans son panégyrique de Vincent de Paul, d'après les archives de Saint-Lazare, presque entièrement détruites à la Révolution.
Une dame du plus haut rang, femme d'un duc et dame de la reine, obtint d'elle par surprise un brevet qui accordait à son fils , d'une inconduite notoire, le siège épiscopal de Poitiers, dont les revenus peu considérables ne faisaient pas ce qu'pn appelait alors un gros bénéfice. Anne d'Autriche, qui se doutait bien que M. Vincent n'approuverait pas ce choix et qui craignait son blâme, chargea la mère elle-même d'aller le lui notifier. Se croyant sûre de son affaire, celle-ci va à Saint-Lazare et transmet sèchement, en le prenant de très haut, les ordres de la reine. Confondu de surprise, Vincent essaya bien de détourner la grande dame impérieuse de son criminel dessein; mais ce fut en vain. Le lendemain il se présenta au Palais-Royal avec un rouleau de papier. « Ah! lui dit vivement la reine, c'est la nomination de l'évêché de Poitiers que vous m'apportez à signer » ; puis voyant que le papier était blanc, (( Comment n'avez- vous pas rédigé la nomination? — Pardonnez-moi , Madame , répondit simplement Vincent de Paid, si Votre Majesté estdéterminée, je la prie d'écrire elle-même sa volonté à laquelle je ne puis en conscience prendre aucune part » ; et là-dessus, avec cette assurance que donne la conscience d'accomplir un impérieux devoir, il expose sans détour à la reine les raisons qui s'opposaient à une nomination qui serait un scandale. «Cet abbé, dit-il, Madame, dont on vous a proposé de faire un évêque, passe sa vie dans
YlNCEî^T DE PAUL AU CONSEIL DE CONSCIENCE. 175
les cabarets, il est habituellement plongé dans une telle crapule, qu'on le trouve presque tous les soirs ivre-mort au coin des rues, ne se souvenant plus de son propre nom. Sa famille n'ig-nore pas sa conduite, elle veut avec raison l'éloigner de Paris, mais ce n'est pas un siège épiscopal qu'il faut lui assigner pour retraite. »
Consternée, la reine révoqua son consentement et annula la nomination; mais elle chargea Vincent de Paul (( d'aller faire sa paix » avec la dame du palais. Vincent accepta la pénible commission; lorsqu'il s'en fut acquitté avec tous les ménagements possibles, la colère de la mère déçue dans ses espérances ne connut plus de bornes. Se levant, la duchesse saisit un tabouret et le lance à la tête de M. Vincent. Sans rien dire, celui-ci étanche avec son mouchoir le sang, qui coule abondamment d'une large blessure au front et sort sans proférer une plainte. Le Frère qui l'accompagnait toujours et l'attendait dans l'antichambre, le voyant dans un tel état, veut se plaindre et s'élance vers l'appartement d'où son maître venait de sortir ; mais celui-ci l'en empêche : <c Vous n'avez rien à faire là, mon frère ; c'est par ici, allons -nous-en. N'est-ce pas une chose admirable, ajouta-t-il en souriant, de voir jusqu'où va la tendresse d'une mèrepour son fils? )>
On voit quelle patience, quelle énergie il fallait déployer pour défendre contre l'ambition ou la cupidité ces sièges épiscopaux, que les hautes classes s'habituaient peu à peu à regarder comme devant leur être exclusivement réservés.
Il ne réussissait pas toujours; mais rien ne le découragea tant qu'il put quelque chose. Le futur cardinal de Retz raconte lui-même dans ses mémoires avec un cynisme vraiment odieux, comment il dut s'v prendre pour tromper la perspicacité de M. Vincent,
qui cependant avait pour ce fils indigne de si vertueux parents toute la tendresse d'un père envers un enfant prodigue. 11 commença par feindre un retoui' à la piété qui trompa les « dévots ))^ même M. \ incent. Puis, avec un sang-iroid qu'on ne peut voir sans indignation, lletz ne nous dit-il pas que lorsqu'on eut obtenu pour lui de la régente la coadjutorerie de Farchevêclié de Paris, il simula avant de recevoir les ordres une conversion, dont il n'éprouvait aucune trace intérieurement. Pour un moment, véritable Tartufe avant la création du type, il s'enferme à Saint-Lazare, y fait une retraite, annoncée avec éclat, et y donne avec un art consommé tous les signes d'un véritable repentir qu'il n'éprouvait pas, et il en sort, suivant ses propres paroles, ayant pris « le parti de faire le mal par dessein )).
C'était l'archevêque de Paris qui avait demandé h la régente son neveu pour coadjuteur. Sa demande avait été appuyée par tous les chanoines de Notre-Dame : le Père de Gondi était sorti de sa retraite pour plaider la cause de son fils auprès delà reine, et Vincent de Paul ne put que laisser faire, s'il ne se joignit pas à tant de puissants solliciteurs. Le cynisme de Retz, qui, dans sa langue d'une sécheresse étincelante, nous fait assister à ces scènes lamentables où, de longues années plus tard, il se moque encore de ses dupes avec une amertume qui a quelque chose d'effrayant, ne justifie-t-il pas et au delà la conduite de Vincent? S'il fut trompé comme les autres, y a-t-il lieu de s'en étonner? Que pouvait-il faire, lui le protégé, puisl'ami, le confident de M. de Gondiet de sa femme, que de se taire et de prier Dieu pour que la conversion simulée de son ancien élève devînt sincère?
Si, comme le dit le grand écrivain avec une iro-
nie sinistre, l'exemple de ses parents si pieux et de M. Vincent montre « qu'il n'y a rien qui soit si sujet à l'illusion que la piété », certes ce n'est pas à ceux qui sont dupes de semblables illusions qu'il faut faire leur procès, mais à ceux qui les font naître. Pour comprendre le futur cardinal de Retz et le démasquer, il eût fallu lui ressembler.
Mais Vincent de Paul n'avait pas seulement affaire à la savante hypocrisie de Retz, il avait, dans le Conseil de conscience même , un autre ennemi plus redoutable encore dans la tenace et souple opposition de Mazarin, bien décidé à annuler une influence qui aurait pu lui faire obstacle et diminuer, ne fut-ce que dans la plus lég-ère mesure, son crédit sur l'esprit de la reine. Mazarin, qui connaissait à fond le caractère d'Anne d'Autriche, savaitla sincérité de sa foirelig^ieuse et ses scrupules lorsqu'il s'ag-issait des affaires del'Eg-lise. Dès le premier jour, il fut fermement résolu à écarter à tout prix ceux qui composaient alors ce qu'on appelait le parti des Saints, et Vincent de Paul plus que personne.
Dans les débuts de la régence, il laissa faire pour ne pas effaroucher la reine ; mais, décidé qu'il était à ne pas permettre que personne approchât de l'oreille de la souveraine et en même temps à ne pas se priver d'un de ses plus puissants moyen d'action par la distribution arbitraire des bénéfices, suivant les intérêts de la politique et de l'ambition, il eut vite fait de contrecarrer partout les bonnes intentions de la reine, d'écarter Vincent de Paul et de tout remettre sur son ancien pied. Vincent de Paul ne fut pas longtemps à s'apercevoir que tous ses efforts seraient vains ; il essaya de lutter, mais il avait affaire à trop forte partie et il dut bientôt s'avouer
vaincu. Son adversaire s'y prit du reste avec son adresse accoutumée et cet art de poursuivre son but en changeant de tactique qu'il possédait au plus haut dei^ré .
Il essaya d'abord de l'emporter de haute hitte et de mettre Vincent à la porte du Conseil. Si bien que la nouvelle de sa disgrâce complète courut la cour et la ville. « Plût à Dieu qu'elle fût vraie, dit Vincent a quelqu'un qui lui en parlait , mais un misérable comme moi n'était pas digne de cette faveur. »
La reine, en effet, résista pour une fois et ne voulut jamais consentir à éloigner celui qu'elle regardait avec tous les vrais chrétiens déjà comme un saint. Alors l'habile ministre, qui du reste nous a lui-même trahi les ruses de sa politique dans les carnets si curieux où il inscrivait jour par jour ses impressions et ses desseins, changea de conduite. Il feignit de ooûter et d'admirer le bon M. Vincent autant et plus que personne , mais ne réunit plus le Conseil de conscience que de loin en loin, éloignant toujours les séances afin de rendre son action absolument nulle. Cette fois il avait vu juste, grâce à l'incurable indolence de la reine , qui n'aimait pas à être dérangée de ses frivoles occupations et s'en remettait volontiers à son ministre de l'expédition des affaires; le Conseil de conscience ne fut donc plus réuni bientôt que de fois à autre et uniquement pour la forme. Puis, comme nous le verrons plus loin, vinrent les troubles de la Fronde et leurs suites désastreuses. La cour s'éloigna de Paris, on ne songea plus qu'à réduire les rebelles, le Conseil de conscience ne fut plus réuni du tout ; la distribution des évêchés et des abbayes devint plus que jamais un moyen
de conserver des partisans, ou de s'en faire de nouveaux. La politique et la laveur bien plus que les intérêts de l'Eglise présidèrent pour un temps, car il ne serait pas juste de parler ainsi de ce qui fut lait sous le gouvernement réel de Louis XIV, à ce qui dans tous les temps et sous toutes les formes de gouvernement doit être considéré comme la plus sacrée de toutes les obligations du pouvoir et celle qui entraine la plus écrasante des responsabilités.
Désolé et impuissant, Vincent de Paul assistait avec désespoir h un spectacle qui perçait son cœur de chrétien et aussi de bon Français, car il savait bien qu'on ne se joue jamais impunément des choses saintes.
(( Je tremble, écrivait-il dans une de ses lettres, que ce damnable trafic des évêchés n'attire la malédiction de Dieu sur ce royaume. » Le bon M. Vincent ne se trompait pas : les misères, suites de la Fronde, dont toutes les classes de la société eurent tant k souffrir, la guerre civile et tous les maux qu'elle traîne après elle venant se joindre à la guerre étrangère, ne tardèrent pas à lui donner raison.
qui cependant avait pour ce fils indigne de si vertueux parents toute la tendresse d'un père envers un enfant prodigue. 11 commença par feindre un retour à la piété qui trompa les « dévots ))^ même M. Vincent. Puis, avec un sang-froid qu'on ne peut voir sans indignation, Retz ne nous dit-il pas que lorsqu'on eut obtenu pour lui de la régente la coadjutorerie de Farchevêché de Paris, il simula avant de recevoir les ordres une conversion, dont il n'éprouvait aucune trace intérieurement. Pour un moment, véritable Tartufe avant la création du type, il s'enferme à Saint-Lazare, y fait une retraite, annoncée avec éclat, et y donne avec un art consommé tous les signes d'un véritable repentir qu'il n'éprouvait pas, et il en sort, suivant ses propres paroles, ayant pris « le parti de faire le mal par dessein w.
C'était l'archevêque de Paris qui avait demandé h la régente son neveu pour coadjuteur. Sa demande avait été appuyée par tous les chanoines de Notre-Dame : le Père de Gondi était sorti de sa retraite pour plaider la cause de son fils auprès delà reine, et Vincent de Paul ne put que laisser faire, s'il ne se joignit pas à tant de puissants solliciteurs. Le cynisme de Retz, qui, dans sa langue d'une sécheresse étincelante, nous fait assister à ces scènes lamentables où, de longues années plus tard, il se moque encore de ses dupes avec une amertume qui a quelque chose d'effrayant, ne justifie-t-il pas et au delà la conduite de Vincent? S'il fut trompé comme les autres, y a-t-illieu de s'en étonner? Que pouvait-il faire, lui le protégé, puisl'ami, le confident de M. de Gondiet de sa femme, que de se taire et de prier Dieu pour que la conversion simulée de son ancien élève devînt sincère?
Si, comme le dit le grand écrivain avec une iro-
nie sinistre, l'exemple de ses parents si pieux et de M. Vincent montre (( qu'il n'y a rien qui soit si sujet à l'illusion que la piété », certes ce n'est pas à ceux qui sont dupes de semblables illusions qu'il faut faire leur procès, mais à ceux qui les font naître. Pour comprendre le futur cardinal de Retz et le démasquer, il eût fallu lui ressembler.
Mais Vincent de Paul n'avait pas seulement affaire à la savante hypocrisie de Retz, il avait, dans le Conseil de conscience même , un autre ennemi plus redoutable encore dans la tenace et souple opposition de Mazarin, bien décidé à annuler une influence qui aurait pu lui faire obstacle et diminuer, ne fût-ce que dans la plus légère mesure , son crédit sur l'esprit de la reine. Mazarin, qui connaissait à fond le caractère d'Anne d'Autriche, savaitla sincérité de sa foi religieuse et ses scrupules lorsqu'il s'agissait des affaires de l'Eglise. Dès le premier jour, il fut fermement résolu à édarter à tout prix ceux qui composaient alors ce qu'on appelait le parti des Saints, et Vincent de Paul plus que personne.
Dans les débuts de la régence, il laissa faire pour ne pas effaroucher la reine ; mais, décidé qu'il était à ne pas permettre que personne approchât de l'oreille de la souveraine et en même temps à ne pas se priver d'un de ses plus puissants moyen d'action par la distribution arbitraire des bénéfices, suivant les intérêts de la politique et de l'ambition, il eut vite fait de contrecarrer partout les bonnes intentions de la reine, d'écarter Vincent de Paul et de tout remettre sur son ancien pied. Vincent de Paul ne fut pas longtemps à s'apercevoir que tous ses efforts seraient vains ; il essaya de lutter, mais il avait affaire à trop forte partie et il dut bientôt s'avouer
vaincu. Son adversaire s'y prit du reste avec son adresse accoutumée et cet art de poursuivre son but en changeant de tactique qu'il possédait au plus haut de«Té .
Il essa} a d'abord de l'emporter de haute lutte et de mettre Vincent à la porte du Conseil. Si bien que la nouvelle de sa disgrâce complète courut la cour et la ville. « Plût à Dieu qu'elle fût vraie, dit Vincent à quelqu'un qui lui en parlait, mais un misérable comme moi n'était pas digne de cette faveur. »
La reîne, en effet, résista pour une fois et ne voulut jamais consentir à éloigner celui qu'elle regardait avec tous les vrais chrétiens déjà comme un saint. Alors l'habile ministre, qui du reste nous a lui-même trahi les ruses de sa politique dans les carnets si curieux où il inscrivait jour par jour ses impressions et ses desseins, changea de conduite. Il feignit de goûter et d'admirer le bon M. Vincent autant et plus que personne , mais ne réunit plus le Conseil de conscience que de loin en loin, éloignant toujours les séances afin de rendre son action absolument nulle. Cette fois il avait vu juste, grâce à l'incurable indolence de la reine , qui n'aimait pas à être dérangée de ses frivoles occupations et s'en remettait volontiers à son ministre de l'expédition des affaires ; le Conseil de conscience ne fut donc plus réuni bientôt que de fois à autre et uniquement pour la forme. Puis, comme nous le verrons plus loin, vinrent les troubles de la Fronde et leurs suites désastreuses. La cour s'éloigna de Paris, on ne songea plus qu'à réduire les rebelles, le Conseil de conscience ne fut plus réuni du tout ; la distribution des évêchés et des abbayes devint plus que jamais un moyen
de conserver des partisans, ou de s'en faire de nouveaux. La politique et la faveur bien plus que les intérêts de l'Eg-lise présidèrent pour un temps, car il ne serait pas juste de parler ainsi de ce qui fut fait sous le g-ouvernement réel de Louis XÏV, à ce qui dans tous les temps et sous toutes les formes de gouvernement doit être considéré comme la plus sacrée de toutes les obligations du pouvoir et celle qui entraîne la plus écrasante des responsabilités.
Désolé et impuissant, Vincent de Paul assistait avec désespoir à un spectacle qui perçait son cœur de chrétien et aussi de bon Français , car il savait bien qu'on ne se joue jamais impunément des choses saintes.
(( Je tremble, écrivait-il dans une de ses lettres, que ce damnable trafic des évêchés n'attire la malédiction de Dieu sur ce royaume. )) Le bon M. Vincent ne se trompait pas : les misères, suites de la Fronde, dont toutes les classes de la société eurent tant a souffrir, la guerre civile et tous les maux qu'elle traîne après elle venant se joindre à la guerre étrangère, ne tardèrent pas à lui donner raison.