‹ Stalky & cie: romanChapitre 20 sur 22 · LE DERNIER TRIMESTRE · texte numérisé non relu

LE DERNIER TRIMESTRE

On n'était plus qu'à quelques jours des vacances et des examens trimestriels, et, chose plus importante, de la publication du journal du collège dont Beetle était le rédacteur en chef. Il avait accepté ces fonctions, enjôlé par tes flatteries de Stalky et de M'Turk, et en vertu de la loi sévère qui régissait l'étude. Une fois installé, il constata, comme d'autres avant lui, que c'était à lui de faire le travail et à ses amis de le critiquer. Stalky baptisa le journal le Patriote de Switlingford, en souvenir pieux de Sponge, tandis que M'Turk comparait sa prose dé s avantage use ment à celle de Ruskin et de de Quîncey. Seul, le Principal s'intéressait à cette publication et cela d'une façon peu banale. Il donna à Beetle libre accès à sa bibliothèque aux reliures brunes qui sentaient le tabac, sans rien lui défendre et sans rien lui recommander. Beetle y trouva un gros fauteuil, un encrier d'argent, des plumes et du papier tant qu'il en voulait . II y avait des quantités et des quantités (de vieux dramaturges ; on y voyait Mes Voyages, par Hukluyt ; les traductions

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en français d'auteurs russes qui s'appelaient Pushkin et Lermonloff; de petites nouvelles d'un caractère capiteux et troublant, mêlées à des chansons excentriques, d'un auteur du nom de Peacock. Il y avait le Lavengro de Borrow ; un livre curieux, censé être la traduction d'un poème appelé Bu- &tin/âï, qu'au dire du Principal on n'appréciait pas encore à sa juste valeur. Il y avait des cenfaines de volumes de vers : — Crashaw, Dryden, Alexandre Smith, L. E. L,, Lydia Sigourney, Flelcher et son île empourprée, Donne, le Faust de Marlowe, et Ossian, qui pendant trois jours grisa M'Turk à qui Beelle l'avait passé ; le Paradis Terrestre, Atalanta enCalydon, — et Rossetti, — pour ne citer que quelques noms. Parfois le Principal, entrant nonchalamment sous prétexte de jouer le rôle de censeur du journal, lisait à Beetle un fragment de l'un ou de l'autre de ces poêles et lui faisait entrevoir des horizons nouveaux. Puis, respirant lentement, les yeux mi-clos au-dessus de son cigare, il lui parlait des grands hommes vivants et des journaux, morts depuis longtemps, qu'ils avaient fondés dans leur folie jeunesse; il lui parlait du temps où cesplanètes n'étaient que des petites étoiles brillant à peine et qui cherchaient leur place dans l'immensité indifférente. Lui, le Principal, les avait connus comme l'on se connaît entre jeunes gens. Le travail régulier était jeté par-dessus bord, Beelle ayant la tète pleine de poésies et d'histoires amassées en

secret, qu'il racontait au seul M'Turk, en criant et en déclamant en face de la mer aux longues vagues, quand, allègres, la tête haute, ils se promenaient l'après-midi sur la plage, autour de l'épave d'un galion de l'Armada.

Grâce en grande partie à leur directeur, que l'expérience avait rendu méfiant, <m avait laissé les trois amis de côté, pendant trois trimestres consécutifs, quand il s'était agi de nommer des moniteurs. Ce grade, accordé au mérite, comportait l'honneur de la canne en bois de frêne, et la faculté de s'en servir sous certaines restrictions.

« Mais, » dit Stalky, « en y pensant bien, depuis qu'on nous a laissés de côté nous nous sommes mieux payé la tête des types de la Sixième que qui que ce soit en ces sept dernières années. »

11 indiqua avec fierté son cou, prisonnier d'un faux col très haut et très raide comme seuls, d'après l'usage, les élèves de Sixième avaient le droit d'en porter; mais les élèves de Sixième voyaient les faux-cols de Stalky sans rien dire. Une année auparavant, Mimi, Abanazar, ou Dick Quatre, les aurait fait enlever ou sinon... Mais ce trimestre-là, la Sixième était composée surtout de jeunes élèves remarquables, aimés des directeurs et qui tenaient trop à leur dignité pour entamer une lutte ouverte avec trois garçons pleins de ressources. Nos amis avaient donc leur casquette tout à fait en arrière, au lieu de la porter un peu

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Inclinée sur l'œil comme il sied à des élèves de :inquîème année. Us portaient avec joie des souliers remis en semaine et des cravates merveilleuses le dimanche; personne ne disait rien. Au printemps, M' Turk allait se présenter à Cooper's Hill et Stalky à Sandhurst; le Principal leur avait dit qu'à moins de s'effondrer complètement pendant les vacances ils étaient sûrs de réussir. Comme entraîneur de poulains, le Principal se trompait rarement dans son appréciation de leur valeur.

Ce même jour, ayant prisBeelle à part, le Principal lui avait donné beaucoup de bons conseils. Beetle ne s'en souvenait plus guère quand il entra à toute vitesse, pâle et surexcité, dans l'élude, et se mit à débiter sa merveilleuse histoire. Il fallait une grande foi pour y croire.

« Tu débutes à cent livres par an? » dit M' Turk froidement. « Quelle blague! »

h Et mes frais de voyage. Tout est.arrangé! Le Proto dit qu'il m'y préparait depuis longtemps et je ne m'en suis jamais douté, jamais ! jamais! On ne commence pas par écrire tout de go, vous savez : ou commence par rembourrer les dépèches eton fait des coupures dans les journaux avec des ciseaux. i>

« Des ciseaux, mon Dieul » dit Slalky. « Quelle bouillie tu feras de tout cela. Enfin, dans tous les cas, c'est ton dernier trimestre à loi aussi. Sans être des moniteurs, mes très chers amis, voilà sept ans que nous sommes ici m

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« Elles n'ont pas été mauvaises ces sept années, i dit M' Turk. « J'aurai du regret à quitter le vieus collège, et toi t »

Ils regardaient la mer écumante, le long- de h grève, dans la lumière claire de l'hiver. « Je me demande où nous serons tous l'année prochaine, à pareille époque? » dit Stalky, songeur.

« Et dans cinq ans d'ici?» reprit M'Turk.

n Vous savez, » dit Beetle, « mon départ, c'est entre nous. Le Proto ne l'a dit à personne. Je sais qu'il n'a rien dit, car Prout m'a annoncé aujourd'hui en grognant que si j'étais plus raisonnable — eh va donc! — je pourrais peut-être devenir moniteur le trimestre prochain. 11 est à court de moniteurs sans doute. »

« Chambardons la Sixième pour finir, » suggéra M'Turk.

« Ces sales petits écoliers ! » dit Stalky qui se voyait déjà élève de Sandhurst, « à quoi bon? »

« Pour produire un efiet moral, » répondit M'Turk, « pour laisser une tradition impérissable, etc., etc. »

« Il vaut mieux aller à Bideford payer nos dettes, » dit Stalky. « J'ai tiré trois livres de mon père ad hoc. Du reste je ne dois pas plus de t renie shellings. Sauve-toi, Beetle, va demander la permission au Proto. Dis que tu veux corriger les épreuves du Patriote de Sivillingford. »

« En effet, j'y tiens, » dit Beetle, a ce sera mon

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dernier numéro et je voudrais qu'il soit propre. Je pourrai voir le Proto avant qu'il aille déjeuner. »

Dix minutes plus lard, ils sortaient tous trois de front, affranchis de l'appel de cinq heures par faveur spéciale et ayant tout l'après-midi devant eux. Malheureusement, car il ne les laissait jamais passer sans sarcasmes, ils trouvèrent aussi Kingdevant eux. Mais un régiment de Kings n'aurait pu irriter Beetle ce jour-là.

« Âha ! Mes amis, » dit King, en se frottant les mains, « vous êtes en train d'étudier la Iiiléralure légère? De vulgaires mathématiques ne sont pas faites pour des esprits aussi élevés que les vôtres, n'est-ce pas ? »

(« Cent livres par an! » pensait Beetle, souriant, le regard lointain.)

«Notre incapacité déclarée, » reprit King, «se réfugie dans les sentiers fleuris d'une fiction inexacte. Mais le règlement de comptes est proche, mon cher Beetle. J'ai préparé moi-même quelques toutes petites questions assez bêtes sur la grammaire latine que même vos artifices habiles ne sauraient éluder. Mais oui, c'est de la grammaire laline. Je pense, si je puis ainsi dire, — mais nous verrons quand les sujets seront donnés — que Uipian fera votre affaire... Aha t Elucescebat, dit notre ami. — Nous verrons I Nous verrons 1 »

Beetle ne donnait toujours aucun signe d'irritation. 11 voguait sur un navire, son voyage payé,

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vers un monde immense et merveilleux - — à mille lieues de l'île de Lundy.

King le laissa aller avec un grognement.

K II ne sait pas lui, » pensait Beetle, « Il va continuer le trimestre prochain... et celui d'après, à corriger des devoirs, à haranguer et à se pavaner devant les petits. » Beetle courut après ses camarades le long du sentier escarpé, derrière lecollège, sur la colline couverte de genêts. 11 les trouva en traindejeter des cailloux sur le haut du gazomètre, mais l'employé noirci qui en avait la garde les fit cesser. Ils le regardèrent huiler un robinet planté en terre entre deux buissons de genêt».

a A quoi est-ce que ça sert, mon vieux gazier? » | demanda Stalky.

« A donner du gaz aux cuisines, i> répondit le vieux gazier. « Si par hasard je ne l'ouvrais pas vous seriez obligés, vous autres jeunes messieurs, d'étudier votre livre à la lumière des bougies. »

a Hum ! » dit Stalky, et il resta silencieux une minute au moins.

« Dites donc! Où allez-vous, vous autres? »

Us se trouvaient à un tournant du chemin et face à face avec Tulke, premier moniteur de la maison de King. Ce garçon, assez court de taille, aux cheveux blanchâtres, était un de ceux auxquels on est obligé de donner de l'avancement à cause de leurs capacité et qui, dans la suite, font appel sans cesse au Principal pour qu'il soutienne leur

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autorité quand ils ont montré plus de zèle que de discrétion.

Les trois amis ne firent pas la moindre attention à lui. Us avaient une permission régulière. Tulke répéta la question avec véhémence, caries habitants du n° 5 lui avaient fait subir pas mal de petits ennuis et il croyait les avoir enfin pris en défaut.

« Qu'est-ce que cela peut te faire, que diable I » répliqua Stalky avec son plus doux sourire.

« Ecoute bienje n'ai pas.., je n'ai pas l'intention,' » bredouilla Tulke, a de laisser des élèves de Cinquième me répondre par des jurons. »

« Alors vtt-t-en vite convoquer une réunion de moniteurs, » dît M' Turk, qui connaissait le faible de Tulke.

Le moniteur n'articulait plus de rage.

« Faut pas crier après les type» de Cinquième comme ça, »dit Stalky. « Ce n'est pas bon ton. » « Accouche, chéri ! » dilM'Turk avec calme.

« Je... je veux savoir ce que vous faites ici, vous autres, en dehors des limites?» demanda Tulke, en brandissant avec importance sa canne en bois de frêne.

« Ah I » répondit Stalky. « Nous y arrivons maintenant. Pourquoi n'as-tu pas demandé ça plus tôt? »

« Eh bien, je vous le demande maintenant. Que faites-vous ici? »

« Nous t'admirons, Tulke, » répondît Stalky.

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a jj4 BTALKY ET C'«

« Nous trouvons que lu es un type rudement épatant, pas vrai?»

« Mais oui 1 Mais oui. » Une voiturelle contenant des jeunes filles tourna le coin. Stalky se mit promplementàgenoux devant Tulke dans l'attitude de la prière; ce dernier devint cramoisi.

« J'ai des raisons de croire.... » commença-t-il.

« Oyez t Oyez 1 Oyez t » cria Beetle, à la manière du crieur public de Bideford, « Tulke a des raisons de croire 1 Trois hourrahs pour Tulke t «

On poussa les trois hourrahs. « Ce n'est que notre grande admiration pour toi,» dît Stalky. « Tu sais, Tulke, combien nous t'aimons. Nous avons tant d'affection pour toi que nous trouvons que tu devrais rentrer et te décider à mourir. Tulke, tu es trop bon pour vivre, w

« Oui, » dit M' Turk. « Fais-nous donc le plaisir de mourir. Pense comme tu serais joli empaillé! »

Tulke remonta le chemin en tourbillon, une lueur sinistre dans les yeux.

« Cela présage une réunion des moniteurs, pour sûr! » dit Stalky. « L'honneur delà Sixième est engagé, etc., etc. Tulke va écrire des petits billets tout l'après-midi et Carson viendra nous appeler après le thé. Ils ne peuvent pas fermer les yeux celte fois. »

« Je te parie un shelling qu'il va nous suivre ! » dit M* Turk. « C'est l'élève favori de King et s'ils peuvent nous pincer hors des limites ce sera pour

eux comme s'ils avaient scalpé nos chevelures. Il faut être sage. »

« Alors je propose d'aller chez la mère Yéo faire une dernière ripaille, » dit Beetle. « Nous lui devons à peu près dix shellingset Marie va pleurer amèrement quand elle saura que nous partons. »

« Marie 1 » répondit Stalky. « Elle m'a donné une rude calotte la dernière fois, »

« Ça arrive, » dit M' Turk, « à moins de faire le plongeon. Mais le plus souvent elle vous rend vos baisers. Allons chez la mère Yéo. »

Ils se dirigèrent vers une maison vieille de deux cents ans, à l'aspect sombre et sévère, aux vitres vert bouteille, moitié crémerie, moitié restaurant, au haut d'une petite rue étroite. Ils la fréquentaient depuis le temps où ils avaient èi&fags. Très aimés, ils y étaient chez eux.

« Nous venons payer nos dettes, la mère, » dît Stalky, qui glissa son bras autour de la taille mesurant 56 pouces de la maltresse de l'établissement. « Nous allons payer nos dettes et vous dire adieu et puis... et puis nous avons rudement faim. »

<i Comment, » dit la mère Yéo, « vous me faites la cour? J'en ai honte pour vous. »

« Pour sûr que nous ne ferions rien de pareil si Marie était là, » dit M' Turk, retombant dans le parler du Devon du Nord, dont les amis se servaient dans leurs expéditions.

« Qui est-ce qui prononce mon nom en vain? » La

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porte du fond s'ouvrit, et Marie, une jeune fille aux cheveux blonds, aux yeux bleus, aux joues rouges comme des pommes, entra, un bol de crème dans les mains. M'Turk l'embrassa. Beetlesuivit son exemple avec le plus grand calme. Tous les deux reçurent immédiatement une calotte.

« N'embrassez jamais la bonne quand vous pouvez embrassez la maîtresse, » dit Stalky, en clignant de l'œil sans vergogne à la mère Yéo, pendant qu'il explorait un rayon de pots de confitures.

« Je suis contente de voir que l'un de vous ne tient plus à recevoir de soufflets, » dit Marie, se tournant vers lui d'un air provocant.

h lieu I je sais que je puis me faire embrasser, » dit Stalky, le dos tourné.

h Pas par moi, petit faquin 1 »

« Je ne vous l'ai jamais demandé. 11 y a de belles filles à Northam pour sûr... et à Appledore aussi. » Une moue inimitable, moitié mépris, moitié ressouvenante, couronna cette réplique.

« Allez doncl vous finirez mal. Que faites-vous là, à flairer la crème ? »

« Elle est tournée, » répondit Stalky. « Senlezlà. »

Marie eut l'imprudence d'obéir.

— Un baiser de Bideford, Ce D'est jamais trop fort,

dit Stalky, et il en prit un sans suites fâcheuses 1 .

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«Voue... vous... vous... ucommençaMarie.dont la gaîlé débordait.

« A Northara les baisers sont meilleurs.., plus riches pour ainsi dire et ou nous les rend, » dit Stalky, tandis que M'Turk faisait gravement valser à perdre haleine la mère Yéo. Beetle annonça la triste nouvelle à Marie en s'asseyant devant le pain chaud, la crème caillée et les confitures.

« Mais oui, Marie. Vous ne nous reverrez plus jamais. Nous allons devenir pasteurs et missionnaires. »

« Serrez les rangs! » dit M'Turk, qui regardait à travers les rideaux. Tulke nous a bien suivis. Le voilà qui remonte la rue. »

« On ne vous a jamais défendu de venir ici, » dit la mère Yéo. « Restez tranquilles, mes petits chéris. » Elle alla péniblement dans la pièce du fond où elle se mit à faire son compte,

« Marie, » dit Stalky tout à coup avec un accent tragique, « m'aimez-voua, Marie? »

a Oui, ma foil Je vous l'ai déjà dit quand vous n'étiez pas plus grand que ça, a répondit la demoiselle.

« Vous voyez ce garçon qui remonte la rue ? » demanda Stalky en indiquant Tulke qui ne se doutait de rien. « Marie, jamais fille d'aucune sorte ni manière ne l'a embrassé, dans toute sa vie. Oh! c'est honteux! »

« Qu'est-ceque cela me fait? Ça lui viendra tout

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naturellement, je pense, » dit-elle en hochant la tète d'un air sagace. « Vous ne voulez pas que je l'embrasse, bien sûr? »

m Je vous donne une demi-couronne si vous le faites, » dit Stalky, en lui montrant la pièce.

Une demi-couronne, c'était beaucoup pour Marie Véo, et une farce plus encore, mais...

m Vous avez peur, » dit M'Turk, au moment psychologique.

Beetle, qui connaissait le point faible de Marie, fit chorus :

« Oul-dà ! à Northam pas une fille n'hésiterait deux secondes, et une belle fille comme vous!... »

M' Turk planta un pied solidement contre la porte du fond, de peur que la mère Yéo ne revînt mal à propos, car Marie semblait décidée. Et Tulke se trouva arrêté sur son passage par une grande fille du Devon, — ce pays des baisers faciles, le plus beau qui soit au monde. II se jeta de côté, poliment. Elle réfléchît un instant, puis posa une grosse main sur son épaule.

« Où vas-tu, mon chéri? » demanda-t-elle,

Stalky, qui s'était fourré son mouchoir dans la bouche, vil le jeune garçon devenir cramoisi.

« Donne-moi un baiser ! Vous n'apprenez donc pas la politesse au collège? »

Tulke suffoquait; il fit volte-face. Gravement et consciencieusement. Marie l'embrassa deux fois. Le malheureux moniteur s'enfuit,

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Elle rentra dans la boutique, lesyeux pleins d'un étonnement candide.

« Vous l'avez embrassé? » demanda Stalky en lui tendant la pièce.

« Oui, ma foi. Maïs oh! là I làl mon petit ami, ce n'est pas un collégien celui-là I II avait l'air de vouloir pleurer, comme qui dirait. »

« Eh bien, nous ne pleurons pas, nous. Vous ne pourriez pas nous faire pleurer de cette façon-là, » dit M' Turk. « Essayez, m

Là-dessus Marie lescalqtta tous les trois.

Lorsqu'ils sortirent, les oreilles leur tintaient encore et Stalky annonça : « Il n'y aura plus de réunion de moniteurs, je crois. »

« Tu crois? » dit Beetle. a Ecoutez donc. Si c'est lui qui l'a embrassée — ce sera notre thèse — c'est un malheureux d'une immoralité cynique et sa conduite est une indécence effrontée. Confer oratt'ones Régis fariosissimi le jour où il m'a attrapé en train de lire Don Juan. »

h Bien sûr qu'il l'a embrassée, » dît M'Turk, « et au beau milieu de la rue encore, la casquette de sa maison sur la tête! »

« Heure : trois heures 5j du soir, a dit Stalky. « Notez bien ça. Où veux-tu en venir, Beetle? »

« Eh bien ce petit animal ne ment pas. Il dira peut-être qu'on l'a embrassé ! »

« Et puis après? a

« Et alors! » dit Beetle que son idée faisait bon-

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dîr de joie, « ue voyez-vous pas? Le corollaire de ma fameuse proposition eslquelesélèves deSixième ne peuvent se protéger contre lés outrages et le rapt. Il leur faut des bonnes d'enfants pour les garder. Nous n'avons qu'à dire çà tout bas dans le collège. C'est chouette pour la Sixième! C'est chouette pour nous! C'estchouettedetoute façonl»

« Mazetle, » ditSlalky, « notre dernier trimestre se termine bien. Sauve-toi maintenant achever la feuille de chou. Nous t'aiderons, Turkey et moi. Nous entrerons par derrière. Pas besoin de déranger Randall. »

a Alors ne jouez pas dans mes plates-bandes, w Beetle savait apprécier l'aide de ses amis, mais il ne lui déplaisait pas de leur montrer son importance. Le petit grenier, derrière l'imprimerie de Randall, était son domaine à lui, où il se voyait déjà à la tête du Times. C'était là qu'il avait appris, sous la conduite de l'apprenti taché d'encre, à se reconnaître plus ou moins exactement au milieu des casiers à caractères, et il se croyait un compositeur expérimenté.

Sur une table à dessus de marbre se trouvaient les formes déjà ajustées du journal du collège; il y avait une épreuve à côté, mais pour rien au monde Beetle n'aurait voulu corriger sur l'épreuve seule. Armé d'un maillet et de petites pinces, il retirait de mystérieux coins de bois pour desserrer les formes; il enlevait une lettre ici, en insérait une autre là.

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Il lisait au fur et à mesure et s'arrêtait souvent pour admirer ses propres articles.

(i Tuneferaspasle malin comme ça, nditM'Turk, « quand il faudra que tu fasses ça pour gagner ta vie. C'est renversé et à rebours, pas vrai ? Voyons si je puis le lire. »

« Va-t'en, » dit Beetlc. « Va lire ces formes làbas, puisque tu te crois si malin. »

« Des formes 1 qu'est-ce que c'est que ça ? Ne sois pas si salement technique. »

M'Turk s'éloigna avecStalky, fureta partout. Ils ne laissèrent rien sans y toucher.

« Viens donc un instant, Beetle, » dit Stalky après quelques minutes. « Qu'est-ce que c'est que ça? Il me semble m'y reconnaître, m

Après un coup d'œil rapide, Beelle répondit:

« C'est le texte de la composition en version latine de King. In... In Verrem : aclîo prima. En voilà une histoire 1 »

« Songez,» dit M'Turk, songez aux jeunes garçons à l'âme pure, à l'esprit élevé, qui donneraient un œil pour pouvoir y jeter un coup d'œil. »

« Non, cher petit I » répondit Stalky, « caserait mal et ça ferait de la peine à nos bons maîtres. Tu ne copierais pas une composition, n'est-ce pas, mon cher enfant ? »

a En tout cas je ne puis pas lire cette sale histoire,» répondit l'autre. « D'ailleurs, nous partons à la fin du trimestre, ainsi ça nous est égal. »

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i< Vous rappelez-vous comment Titî l'aimable arrangea l'équipage de chassede Puffington, décrit par Spraggon? — Il faut sucrer le lait de M. King, » dit Stalky, dont le visage s'illuminait d'une joie diabolique. « Voyons ce que Beetle peut faire de ces pinces dont il est si fier. »

« Pas facile de rendre la prose latine beaucoup plus bizarre qu'elle ne l'est déjà ; on va essayer, » dit Beetle, en transposant un Aliud et un^s/eepris dans deuxphrases distinctes. « Voyons! nous allons mettre ce point un peu plus loin, et nous ferons commencer la phrase à la première majuscule.

Bravo! voilà trois lignes qu'on pourra changer de place en blocl »

« Une de ces pauses scientifiques qui font ajuste titre la gloire de ce sportsmanéminent,» cita Stalky , qui connaissait la chasse Puffington par cœur (i).

« Attends un peu ! » dit M' Turk, « voici un vol... voluntate quidnam tout seul. »

« Je m'en occupe à l'instant. Quidnam ira après Dolabella. »

« CebonvicuxDolabella, » murmura Stalky, « ne le mets pas en pièces. Quelle sale prose que celle deCicéron! Il devrait nous être reconnaissant de ce que... »

« Tiens! m dit M* Turk, penché au-dessus d'une autre forme, a combien offre-t-on d'une ode ma-

[1] Voir la note, page [8 !N. D, T.)

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gnifique? Qui.... quis... oh I c'est Quis mulia gracills, bien sûr. »

« Apporte-la,» dit Stalky après quelques minutes de travail acharné. « Nous avons fini de sucrer le lait par ici. — Ne fouettez jamais vos chiens sans nécessité. »

« Quis munditiis ? » commença Beetle, en maniant ses pinces. «Ce n'est pas mal ma parole! Ce point d'interrogation n'a-t-il pas l'air joli? »

« Heu quoties fidem ! Ça donne au bonhomme l'air d'être anxieux et excité. Cui jlavam religas in rosa. Dont la saveur s'est réfugiée dans une rose. Mutatosque Deos Jlebit inantro. »

« Desdieuxmuets qui pleurent dans une grotte,» suggéra Stalky. « Par mon saint patron 1 Horace a autant besoin d'être repris que. . . Tulke. »

Ils éditèrent consciencieusement Horace jusqu'à ce qu'il fit trop sombre pour y voir.

uAht Ah! a s'écria Beetle, « Elucescebat, dit notre ami. — Ulpianme sert bien vraiment.Si King y comprend quelque chose je ne suis qu'un homme de bois aux yeux bleus.» Ils selaissèrentglisser par la fenêtre du grenier dans une allée de derrière qu'ils connaissaient bien et commencèrent leur trotte de trois milles jusqu'au collège. Mais la révision des classiques les avait retenus trop longtemps. Ils s'arrêtèrent, fourbus et hors d'haleine, au milieu des genâts derrière le gazomètre. En

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bas, les lumière! ducollège étincelaient. Ils étaient au moins de dix minutes en retard pour le thé et la fermeture des porte».

« Il n'y a pas moyen, » haleta M' Turk. « Je vous parie un shellîng que Renardeau est en ce moment sous le bec de gaz, dans la cour, à attendre les retardataires; c'est embêtant d'ailleurs. Le Proto nous a donné une longue permission et on n'aime pas en abuser. »

a Laissez-moi puiser maintenant dans les vastes trésors de mes connaissances, » commença Stalky.

« Ferme ça, » dit avec irritation M' Turk. « Ne fais pas ton Jorrock. II n'y aurait pas moyen de courir? »

— « M.Radcliffen'aimaitpas les bottes d'évêque, mais il recommandait chaudement le Champagne et la confiture d'abricots pour nettoyer les revers de bottes. — Où est le truc que tripotait le gazier cet après-midi? »

Ses camarades l'entendirent tâtonner dans le gazon humide. Puis ils virent un grand miracle. Les lumières s'éteignirent dans les chalets des gardescôtes; — les fenêtres brillamment illuminées du club de golf, puis les façades des deux hôtels disparurent. Dans les villas isolées les lumières baissèrent, vacillèrent, s'évanouirent. Enfin, les lumières du collège moururent elles aussi. Les amis se trouvaient dans l'obscurité d'une nuit d'hiver orageuse ,

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«Par mes saints rognons!... » déclama Slalky, « quelle gelée! Les dahlias sont morts! Sauvonsnous! »

Ils s'élancèrent à travers les genêts pendant que le collège bourdonnait comme une ruche d'abeilles en colère et que dans les réfectoires on criait en choeur : « Du gaz ! du gaz ! du gaz ! » Ils arrivèrent sur le bord du chemin creux qui les séparait de leur étude.

Se laissant choir dans le fossé comme des boulets, ils en rebondirent comme des gamins et se précipitèrent vers leur étude. Moins de deux minutes après ils avaient mis un veston et un pantalon secs. Pantoufles avec soin, ils allèrent se mêler à la foule, au réfectoire, qui ressemblait au foyer d'une révolution sud-américaine.

a Malédiction! qu'il fait noir et comme ça sent ie fromage I >i récita Stalky, en jouant des coudes à travers la foule qui braillait: « Du gaz ! » de toutes ses forces. « Le gazier est allé se promener. 11 faut que Renardeau le trouve. »

Prout, le directeur le plus proche, essayait de rétablir l'ordre, car des élèves lançaient des ronds de beurre à travers le chaos. M' Turk avait fait couler le samovar des fags. Plusieurs convives échaudés pleuraient d'une douleur qui n'était pas feinte.

Les élèves de Quatrième el de Troisième supérieure entonnèrent la chanson de collège Vive la

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Compagnie, en tambourinant l'accompagnement avec le manche de leur couteau. Les élèves des petites classes poussaient des cris d'orfraie et se jetaient sur les provisions de leurs voisins. Deux cent cinquante garçons en excellente forme et qui veulent plus de lumière savent la chercher avec une ardeur sans égale.

Une odeur affreuse de gaz leur apprit que les communications étaient rétablies. Stalky, le gilet déboulonné, avalait avec délices ce qui pouvait bien être sa quatrième lasse de thé. a Ça va bien, » dit-il, « tiens! voîlà Pomponius Ego. »

C'était Carson, le premier élève de l'école, à l'âme simple, au caractère droit; un des piliers de l'équipe première. Il vint à eux de la table des moniteurs et, d'une voix enrouée, officielle, il invita les trois amis à se présenter à son cabinet dans une demi-heure.

« Une réunion de moniteurs. Une réunion de moniteurs, » sifflait-on à toutes les tables. On imitait grossièrement l'action et l'effet de la verge en bois de frêne.

« Comment allons-nous nous payer leur tête ? » demanda Stalky, à moitié tourné vers Beetle. « C'est ton tour cette fois-ci. »

« Ecoutez, a répondit l'autre. « Tout cequeje vous demande c'est de ne pas rire. Je vais me charger de l'immoralité du jeune Tulke. ..à la King, et ça va être sérieux. Si vous ne pouvez pas vous empê-

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cher de rire ne me regardez pas, ou j'éclaterai. »

« Parfaitement, ça va, » dit Stalky, Dans le corps élancé de M' Turk chaque muscle se raidissait, et ses paupières s'étaient à moitié baissées sur ses yeux. C'était un signal de guerre.

Les huit ou neuf moniteurs, le visage grave et compassé, étaient rangés en demi-cercle sur des chaises dans le cabinet rempli d'ornements tout à fait « philistins » de Carson. Tulke n'était pas populaire parmi eux, et ceux qui avaient appris à connaître Stalky et Compagnie se doutaient bien qu'il s'était peut-être rendu ridicule. Mais il fallait soutenir la dignité de la sixième année. Carson commença donc précipitamment.

a Ecoutez, vous autres, je nous vous avons fait

venir pour vous direque vous êtesbien trop impertinents envers la Sixième. ..et ça depuis quelque temps déjà... et... et nous l'avons toléré, mais nous n'allons pas le tolérer davantage. H paraît que cet après-midi, sur la route de Bideford, vous avez juré et sacré après Tulke et nous allons vous montrer que ça ne peut pas marcher comme ça.

Voilà toutl »

« Vous êtes bien bons, » dit Stalky, « mais nous aussi nous avons quelques droits. Vous ne pouvez pas, parce que l'on vous a nommés moniteurs, faire venir des grands et les sermonner au hasard comme font les directeurs. Nous ne sommes pas des faffs, Carson. Ces manières-là sont bonnes pour Davies

3o8 STALKT ET cl"

cadet, mais elles ne prendront pas avec nous, »

« Sans le ma boulisme de Prout, nous serions moniteurs depuis longtemps, » dit M'Turk. « Vous le savez bien. Vous n'avez pas le moindre lact. »

« Un instant,» dit Beetle, « on doit rendre compte d'une réunion de moniteurs au Proto. Je veux savoir si le Proto soutient Tulke dans cette affaire?»

a Ce... ce n'est pas précisément une réunion de moniteurs,» ditCarson.«Npus ne vous avons appelés que pour vous avertir. »

(i Mais tous les moniteurs sontici, » insista Beetle, « où est la différence? »

« Mazette! » dit Stalky. « Est-ce à dire qu'après être venu nous trouver au thé devant tous les élèves, en leur donnant l'impression que c'était une réunion de moniteurs, tu nous as appelés rien que pour nous sermonner? Par mon saint patron!

Carson, lu te mets dans de mauvais draps, je t'assure. »

ci Voilà uncafFaire mystérieuse, très mystérieuse, » dit M'Turk en branlant la tète. « C'est bien louche! »

Les moniteurs se regardèrent, inquiets. En deux trimestres, Tulke avait convoqué frois réunions de moniteurs, si bien que le Principal leur avait dît qu'ils devaient maintenir la discipline sans avoir toujours recours à. son autorité. 11 semblait cependant qu'ils avaient mal engagé l'affaire, mais un élève bien pensant n'aurait pas discuté la légalité

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StALKY ET C'e 3 g

de la chose et aurait été impressionné comme il convenait par la Cour. Les protestations de Beetle, c'était de l'insolence pure.

« Enfin, vous méritez une correction, vous autres, » s'écria imprudemment un certain Naughten. Deetle trouva alors une noble inspiration.

« Pour avoir dérangé les amours de Tuike, hein? » Tulke devint rouge comme une prunelle. « Ah ! mais ça ne se passera pas comme ça ! » continua Beelle. « Tu as eu Ion tour. On nous fait venir pour avoir juré et sacré après toi, on se contente de nous avertir... et ça n'irait pas plus loi»? Tu vas y passer maintenant ! »

« Je... je... je... » balbutia Tuike. « Ne laissez pas ce jeune démon commencer ses discours. »

« Si tu as quelque chose à dire il faut le dire convenablement, » ordonna Carson.

« Convenablement ? Maïs oui. Ecoutez donc.

Comme nous allions à Bidcford, nous avons rencontré cet ornement de la Sixième, — est-ce assez convenable? — en train de flâner sur la route, une mauvaise lueur dans le regard. Nous ne savions pas alors pourquoi il tenait tellement à nous arrêter, niais à quatre heures moins cinq, comme nous élions dans la boutique de la mère Yéo, nous avons vu Tulke sur le trottoir, la casquette de sa maison sur la lête,en train d'embrasser et de caresser une femme, en plein jour 1 Est-ce assez convenable pour vous, ça? o

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3lO STAUtY w à*

« Ce n'est pas vrai... c'est faux... »

« Nous t'avons vu, » dît Beetie. « Puis, — je serai convenable, Carson — tu rentres furtivement, ses baisers encore chauds sur les lèvres (Beetie n'avait pas lu les jeunespoètes sans en garder quelque chose), tu convoques une réunion de moniteurs qui n'en est pas une afin de maintenir la dignité de la Sixième. » A cet instant uue nouvelle roule frayée par le ciel s'ouvrit devant lui. « Et comment pouvons-nous savoir, » cria-t-il, « combien d'élèves de la Sixième sont mêlés à cette abominable affaire? »

« Oui, voilà ce que nous voudrions savoir,» dit M' Turk, simple et digne.

« Nous comptions venir en causer tranquillement avec toi, Carson, » dit Slalky avec sympathie, « mais vous avez voulu à toute force la réunion, h

Les élèves de Sixième étaient trop abasourdis pour répondre. Beetie continua donc l'attaque, façonnant avec soin sa rhétorique sur celle de King. 11 se surpassait et s'étonnait lui-même.

« Ce... cen'estpas tant l'immoralité cynique que l'indécence effrontée de cette affaire qui est terrible. Autant qu'on peut en juger, il nous est impossible d'aller à Bideford sans nous heurter aux amours malsaines de quelque moniteur. Il n'y a pas de quoi ricaner, Naughten. Je n'ai pas la prétention de me connaître beaucoup à ces choses-là... mais I il me semble qu'un type doit être assez perdu dans le péché (ici il citait l'aumônier du collège) pour

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embrasser ses maîtresses (c'était du Hakluyt) devant toute la cité (une réminiscence de Milton). Il aurait pu avoir la décence, — vous faites autorité en manière de décence, je crois — d'attendre jusqu'à la nuit. Mais non. Tu n'as pas attendu, ohl Tulke, petit animal incontinent que tu es! »

« Voyons, tais-toi une minute, » dit Carson.

n Qu'est-ce que c'est que celte histoire, Tulke ? »

« Je... écoutez-moi. Je regrette infiniment. Je n'aurais jamais cru que Beetle prendrait ainsi les choses. »

h Parce que... loi... tu n'as aucune décence... tu pensais... que... je n'en avais pas non plusl » s'écria Beetle tout d'une haleine.

« Tu as essayé de couvrir ça par des menées sournoises, pas vrai ? » dit Stalky.

« C'est une insulte voulue, faite à nous trois, » dit M' Turk. « Tu as l'esprit bien sale, Tulke. »

« Je vais vous flanquer à la porte, vous autres, si vous continuez, » dit Carson en colère.

« Ça prouve que c'est un coup monté, » répondit Stalky, avec l'air d'une vierge martyre.

« Je... je passais dans la rue, je le jure, » cria Tulke, «et... j'en suis très peiné... une femme tomba sur moi et m'embrassa. Je jure que je ne l'ai pas embrassée. »

Il y eut une pause remplie par un long et doux sifflement de mépris, d'étonnement et de dérision qui venait de Stalky.

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a Parole d'honneur, » gargouilla le persécuté, h oh I empêchez-le donc de faire des discours. »

«Très bien, » interposaM' Turk. « Nous sommes obligés, bien entendu, d'accepler ton explication. »

« Saperlipopette I » tonna Naughten. « Tu n'es pas premier moniteur ici, M* Turk. »

« C'est bien, » répliqua l'Irlandais. « Vous connaissez Tulke mieux que nous. Je ne parle que pour nous. Nous autres nous croyons Tulke sur parole. Tout ce que je puis dire, c'est que si l'on m'avait pincé dans une situation aussi dégoûtante et si j'avais fourni la même explication que Tulke.... je me demande ce que vous auriez dit. Enfin, à en croire la parole d'honneur de Tulkè, il semble... »

« Et Tulkus... pardon... Tul/ctss (ij est un homme d'honneur, » interposa Stalky.

ci ... il semble que les élèves de Sixième, lorsqu'ils vont se promener, ne peuvent se défendre contre les embrassades 1 » cria Beetle, en poussant l'attaque à fond. « C'est joli, n'est-ce pas ? C'est une belle chose à raconter aux/agrs, n'est-ce pas? Nous ne sommes pas des moniteurs, bien sûr, mais on ne nous embrasse pas souvent. Je ne crois pas que cela nous vienne jamais à l'esprit, pas vrai, Stalky? s

« Sûrement, » dit Stalky, en se détournant pour cacher ses émotions. La physionomie de M' Turk

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n'exprimait qu'un mépris hautain et un peu de lassitude.

« Cependant, vous avez l'air de vous y connaître,» dit un moniteur.

« Pas de noire faute puisque vous nous fourrez ces choses-là sous le née. m Beetle se mit à parodier en traînaillant le style léger, le plus amer de King... c'était la pluie fine après la tempête. « Enfin, c'est bien assez vil et honteux tout cela, pas vrai? Je ne sais qui paraît en plus mauvaise posture: Tulke, qui a été pincé par hasard, ou les autres, qui ont échappé I Et nous, » — ici il se tourna avec véhémence vers ses deux amis — « il faut que nous comparaissions devant eux et qu'ils nous fassent la leçon parce que nous avons gêné leurs intrigues! »

« Sapristi! je voulais seulement vous donner un avertissement, » dît Carson, se livrant ainsi pieds et poings liés à l'ennemi.

<( Nous avertir! Vous? » Ceci de l'air de quelqu'un qui trouve des dons répugnants dans son casier. « Carson, voudrais-tu être assez bon pour nous dire à propos de quelle chose au monde tu as le droit de noue avertir après ce scandale? Nous avertirl Ah! c'est trop fort! Allons quelque part où c'est propre I »

La porte claqua derrière leur innocence outragée.

« Oh! Beetle! Beetle I Beetle I Mon Beetle d'or! »

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3l4 BTAI.EY ET Ci.

sanglota Stalky, en se jetant sur la poitrine palpitante de Beetle, dès qu'ils furent rentrés dans leur étude. « Comment as-tu pu faire tout ça? a

« Le cher garçon ! » dît M'Turk, entourant de ses deux bras la tête de Beetle qu'il ballotta à droite et à gauche en suivant le rythme de ce vieux refrain :

Jolies lèvres. .. plus douces... que la cerise ou la prune, Elles semblent... toujours gaies... jamais tristes ! Elles vous disent. . . viens donc. Un baiser ! vite I vite ! Yummi yum ! yummi yum ! yummi — yum — yum 1

« Attention! » haleta Beetle, émergeant d'entre leurs bras. « Vous allez casser mes lanternes. C'était splendide, hein?N'ai-jepas bien fait mon petit Eric? As-tu vu quand j'ai copié King ! Aïel » Sa physionomie s'assombrit. « Ily a un adjectif dont je ne me suis pas servi... obscène. Comment ai-je pu l'oublier ! Et c'est un des adjectifs favoris de King encore! »

h Ça ne faitrien, u dit M'Turk. « Ils vont dans un instant envoyer des ambassadeurs nous supplier de ne pas raconter ça au collège. C'est une affaire rudement sérieuse pour eux. Ces pauvres vieux... ces pauvres types de Sixième. »

« Déjeunes roués immoraux, » ronchonna Stalkv. « Quel exemple pour de jeunes garçons à l'âme pure comme vous et moi! »

Dans l'étude de Carson, les élèves de Sixième.

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pétrifiés, lançaient des regards furieux à Tulke qui se retenait de pleurer.

« Eh bien, Tulke? » dit le premier moniteur avec amertume. « Tu as réussi à faire un assez joli gâchis 1 »

« Pourquoi... pourquoi n'as-tu pas flanqué une volée à ce jeune démon de Beetle, avant qu'il commence à jacasser ? » gémît Tulke.

« Je savais qu'il y aurait du grabuge, » dit un moniteur de la maison de Prout. « Mais tu as insisté pour avoir la réunion, Tulke. i>

« Oui,» dit Naughten,n et ça nous a fait joliment du bien. Ces types-là arrivent et nous cassent la tête avec leurs sermons, quand c'est à nous de leur faire la leçon. Beetle nous parle comme s'il s'adressait à un tas de voyous... et ainsi de suite. Puis, quand ils nous ont pendus dehors à sécher, ils sortent en faisant claquer la porte, tout comme des directeurs. Et c'est ta faute, Tulke. »

« Maïs je ne l'ai pas embrassée!' »

« Ane que tuestsi tuavais avoué l'avoir embrassée et si tu avais soutenu ton affirmation, ça aurait mieux valu dix fois que de dire ce que tu as dit. Maintenant, ils vont raconter ça dans tout le collège... et Beetle va inventer un tas de sobriquets et de sales couplets. »

« Mais, nom d'un chien! c'est elle qui m'a embrassé, » répondit Tulke, qui, en dehors de son travail, était lent d'esprit.

3l6 STAUtY 1T Cl«

« Je ne pense pas à toi. C'est à nous que je pense. Je vais aller à leur étude voir si je puis les faire renier tranquilles. »

« Tulke est rudement vexé de cette affaire, » commença Naughten d'un ton conciliant quand il eut trouvé Beetle.

« Qui est-ce qui l'a embrassé ce coup-ci ? »

« Je viens vous demander à vous autres et à toi, Beetle, en particulier, de ne pas laisser l'affaire s'ébruiter dans tout le collège. Naturellement, des grands comme vous peuvent facilement comprendre pourquoi. »

« Hum ! » dit Beetle avec la froideur peu empressée de celui qui se décide à remplir un devoir social désagréable. « Je suppose alors qu'il faut que j'aille causer de nouveau avec les types de la Sixième. »

« Mais pas le moins du monde, mon cher, je t'assure, » répondit vivement Naughten. h Je leur dirai de ta part tout ce qu'il te plaira. »

Mais l'occasion de placer l'adjectif qui manquait était trop séduisante. Naughten revint donc à la réunion, qui n'était pas dissoute, avec Beetle, pâle, glacial et réservé, sur les talons.

« Il parait, » commença ce dernier, en articulant ses mots avec une netteté laborieuse, a il paraît qu'il règne une certaine inquiétude parmi vous quant aux mesures que nous pourrions croire convenable de prendre à l'égard de cette dernière révélation de... de la... obscène. Si cela peut vous

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consoler de savoir que nous avons décidé, — pour l'honneur de l'école, vous comprenez, — de garder bouche close quant à ces... ces obscénités, eh bien vous le savez maintenant. » ,

11 fit demi-tour, la tête dans les étoiles, et revint ' hautain à son étude, où Stalky el M' Turk, trop faibles pour se lever, étaient couchés côte à côte sur la table, essuyant leurs yeux humides.

La composition en version latine réussit au delà de leurs espérances les plus folles. Naturellement, Stalky et M'Turk ne composaient pas avecles autres, car ils travaillaient à part avec le Principal, mais Beetle, plein d'ardeur, y assista.

« Ceci, j'imagine, est votre iripîpfov, » dît King. « Vous allez une dernière fois montrer vos talents avant d'être transféré dans des sphèresplushautes? C'est un dernier assaut livré aux humanités. Déjà vous avez l'air confondu, »

.Bcelle examinait la page imprimée , les sourcils froncés,

« Ça me semble avoir ni queue ni tête, » murmura-t-ii. a Qu'est-ce que ça veut dire? »

« Ahl non, » dit King avec sa coquetterie de pédagogue. « Nous comptons sur vous pour nous donner le sens. C'est une composition, mon cher Beetle, et non un concours de devinettes. Vous allez voir que vos camarades n'auront aucune difficulté à... »

Tulke quitta sa place et déposa le texte sur la chaire, King regarda, se mît à lire, et son visage devint affreusement vert.

« Stalky a beaucoup perdu, » pensait Beetle, ' « Comment King s'en tirera-t-U? »

« Il semble, » dit King avec un effort, « qu'il y a que'que chose de vrai dans l'observation de notre ami Beetle. Je... je suis porté à croire que le brave Randall a dû, en classant, laisser tomber les formes, si vous savez ce que cela veut dire, Beetle, vous qui avez laprétention d'être journaliste. Vous pourriez peut-être dire à la classe comment on les classe. »

a Comment, Monsieur? la forme de quoi ? Je ne vois pas de verbe du tout dans cette phrase-ci et... et l'ode est tout de travers, il me semble. »

« J'allais dire, quand vous nous avez gratifiés de votre critique, qu'un accident a dû arriver au texte pendant la composition et que l'imprimeur l'arecomposéd'après ses lumières naturelles. Non, » ajoutat-il,en tenant le papier à bout de bras, « notre Randall n'est pas une autorité surCicéron ou Horace. »

« C'est assez mesquindes'en décharger sur Randall, )> chuchota Beetle à son voisin. « King devait être saoul comme un Polonais quand il a copié ça.» « Mais, » dit King, « nous pouvons remédier à cette erreur en dictant le texte. »

Dix voix à la fois lui répondirent aussitôt:

a Non, Monsieur, On aura moins de temps pour

composer. Nous n'avons que deux heures, Monsieur. Ce n'est pas juste. Le texte de la composition doit être imprimé. Comment pourra-t-on nous classer? Tout ça c'est la faute de Randall. En tout cas, ce n'est pas la nôtre. Une composition, c'est une composition, » etc., etc.

M. King trouva naturellement que protester ainsi c'était essayer de saper son autorité et, au lieu de commencer la dictée de suite, il fit un sermon sur l'esprit dans lequel on devait aborder les compositions. Comme la tempête se calmait, Beetle se hâta de la ranimer.

« Hein? Comment? » demanda King. « Que disiez-vous donc là à Mac Lagan ? »

a Monsieur, je disais seulement que je trouvais que l'on aurait dû vérifier les textes avant de les distribuer. »

h Bravo ! » fit quelqu'un à un pupitre du fond.

M. King voulut savoir si Beetle avait la prétention de modifier lui-même les traditions de l'école. Quinze autres minutes furent nécessaires pour le renseigner et les moniteurs laissèrent voir pleinement combien ils en avaient assez.

a Ah! nous avons passé un bon moment, » dit plus tard Beetle dans l'étude dénudée du n° 5. o II a crié un peu et je l'ai fait continuer. Puis il a dicté à peu près la moitié de Dolabella et C' 8 . »

« Ce bon vieux Dolabella, » dit Stalky avec tendresse. « C'est un- de mes amis... et puis? »

<( Ensuite nous avons été obligés, bien sûr, de lui demander comment s'écrivait chaque mot presque, et alors il s'est mis à crier bien davantage. Il nous a maudits, (MacLagan,moi et Randall Mac Lagan m'a donné la réplique vaillamment) et «le matérialismeignorant des classes bourgeoises ennemiesdes lettres, la chasse aux bonnes notes »et tout le reste. Ça a été pour ainsi dire une dernière parade, — un dernier assaut, un fameux xipep-fov! »

(i Quand il a écrit le texte, King était saoul à ne pas voir clair, » dit Stalky. « J'espère que tu as bien expliqué cela? »

« Bien sûr. C'est ce que j'ai dit à Tulke. Je lui ai dit qu'avec un moniteur sans moralité on pouvait bien supposer qu'un des directeurs serait un ivrogne. Tulke s'est presque mis à pleurer. Il a terriblement peur de nous depuis l'affaire de Mary. »

Tulke conserva cette attitude modeste jusqu'au dernier moment... jusqu'au moment où les élèves, après avoir reçu leur argent de route, emplissaient les chars-à-bancs quidevaientlesconduireà la gare. Les trois amis réussirent à le retenir un moment.

« Vois-tu, Tulke,» dit Stalky, h il se peut que toi tu sois un moniteur, mais moi je quitte le collège. Comprends-tu, mon cher Tulke ? »

« Oui, je comprends. Sans rancune, Stalky, »

«Stalky? au diable ton impertinence, petit animal!» cria Stalky, superbe avec son chapeau haut de forme, son col empesé, ses guêtres et son ulster

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