‹ Stalles de la cathédrale de RouenChapitre 3 sur 22 · DE LA · texte numérisé non relu

DE LA

ru SI EUR S ouvrages relatifs à l'histoire de Rouen, ou spécialement consacrés aux fastes de la Cathédrale de cette ville , ont déjà donné des descriptions plus

M STAiLES

OU moins détaillées de cette basilique; mais on n'a guère présenté, dans ces écrits, que des aperçus généraux des principales parties exté* rieures et intérieures de cet immense édifice. On a bien , à la vérité, parlé d'un petit nombre de ses décorations remarquables, telles que peintures sur verre , tombeaux, statues ou bas^ reliefs; mais combien y pour ne rien omettre, ne resterait-il pas encore de choses à dire à cet égard ! Qui oserait tenter une pareille entreprise , surtout s'il s'agissait d'expliquer, de décrire , de dessiner et de graver , sans exclusion et sans choix , l'innombrable multitude d'ornemens en tout genre que présente ce beau temple? Parmi la foule d'objets inédits qu'il renferme^ j'ai depuis long- temps remarqué, avec une curiosité toujours nouvelle , les bas-reliefs en bois qui décorent les sièges du chœur; mais, avant d'en donner une description , je crois devoir entrer dans quelques détails sur les stalles en général et sur leur introduction dans les églises, dont il serait probablement difficile de fixer l'époque. '

* Voyas pvticulièraiiieDt, pour œ qui oonoenw la fomie

D£ LA CATHÉDRALË DË ROU£N. 95

La partie des anciens temples chrétiens gé« néralement connue sous le nom de chœur , pré* sentait, dans les premiers temps de l'église, au moins dans ses diverses distrihutions, une dis* position fort différente de celle de nos jours; le cérémonial liturgique n'étant point alors de nature à admettre ni les formes ni l'orientation actuelle de cette agtégation de siégea aujour* d'hui connue sous le nom de stalles. Par un usage qui s'est maintenu jusqu'à nous, à l'orient, au fond de l'édifice, s'élevait jadis l'autel, derrière lequel était le presbytère ou sanctuaire occupant Tabside, aujourd'hui le chevet du monument , et renfermant l'autel dans son plan arrondi; c'est là qu'étaient assis, en demi-cercle^ l'éréque et ses prêtres sur des sièges ordinaire* ment eu pierre, adhérens au mur, et recouverts de nattes ou de draperies.

Celui du pontife occupait naturellement le

des églises antkiues, les recbereties da savant abbé Fleuiy , dans son oùvrâge iotituté : U» Mmtn âe$ (SutHUm, édift. de ir77, p. IfSêtsiilr.

centre, était plus élevé que les autres, et portait le nom de trône, ou celui de catètedra princi^ palis, chaire pimcipale, expression par laquelle les anciens conciles désignèrent souvent, par métaphore , les cathédrales, c'ost-à-clire les églises renfermant la chaire épiscopale» La réunion tlu siège matériel de l'évéque à ceux de ses clercs, portait le nom de «i^F^pom, ou en latin de confessas j et celui de tnijuiial ( en grec 6«/iA<t), par sa ressemblance avec les tribunaux des juges iaïques. Son élévation était calculée de manière à ce que le peuple pût facilement voir en £ice l'évéque et son clergé au-delà de l'autel , que renfermait par-devant une balustrade à jour.

Hors de cette pretnun-e enceinte, un second retranchement s'élevait dans Ja nef même ; c'était là que se plaçaient les chantres, et c'est de son emploi que ce lieu prit originairement le nom de %opcf , choeur, ou ciiancel, du latin cameUL Enfin y rentrée du chœur était occupée par l'auibon , tribune servant aux lectures publiques , depuis appelée pupitre ou lutrin, mais

DE LA CATHÉDUâLE DE HOUEN. 97

plus généralement jubé. Elle était alors toujours disposée de manière à ne pas intercepter au peuple la vue de l*autel et des prêtres.

Cet appareil dut subsister jusqu'au comment cernent du ix« siècle , époque vers laquelle, par rinÛuence toute puissante de Charlemagne, le clergé régulier subit une espèce de réformation. Celui des cathédrales s'organisant alors à Tinstar des monastères , les membres dont il était composé négligèrent le simplp titre de clercs qu'ils partageaient indistinctement avec les autres ecclésiastiques urbains et ruraux, et prirent le nom de chanoines , en commençant à vivre régulièrement y «.canorUcè» , sous la direction de leur évéque , comme les moines sous celle de leur abbé.' Soit que ce nouvel état de choses

« « Qui ad dericatum accedunt , qood nos nomioamui eano- « nkam vitam, volunuu ut illi canonieè secundom auam re- « gulam omoimodit nvaiit^ «t episeopm conim legat Titam, « ncot abba monachonm. »

— Capitul. Kar. mag., lib. 1 , n. Ixxiij : De f oto monachorum et de Clerkaiu. —

Voyei , pour les détails de la régularisation du clergé de h

9ê STAUES

iniiuât sur l'ancien mode de célébrer Toffice

divin , soit que cette espèce de cénobitisiiie cunonical restreignit y dans l'intérieur des églises, la première intimité des communications entre le clergé -et le peuple y il est certain que le premier n*hésita plus depuis k se rendre presqu'invisible à Tautre, en &isaut des jubés des espèces de remparts, et en ceignant le pourprisdu chœur de boiseries fort élevées.' Cette innovation fut d'autant plus généralement accueillie, que la fréquence, la longueur des cérémonies religieuses, et notamment la célébration quotidienne des offices nocturnes, faisaient depuis longtemps sentir au clergé , malgré Tusage des vêtemens fourrés, le besoin de se preniunu- contre

métropole de Rouen, Vhtetoire de cette ^lise , par D.Pommeraye , p. 171.

• ' Les stalles , soit à raison de leur placement dans le chœur et participant ain?i à la veneraiion qui s'attacliait à celle parlie de Téglise, soit par tout autre motif, étaient robjet, du moins à Rouen, d'une cérémonie particulière. « Aux fériés du carême, dUFarin, on Inise les cbaires do chœur au commencement des Heures : cela é^appelalt andeonemeot des métanéM , ou pénitences. «• ( t. 5, p. ) A. D.

l'humidité de la pierre, la fraîcheur de la nuit et les impressions du vent , surtout pendant la rigueur de Thiver. De là découlaient, k l'époque où Tart déploya toute la magniticeuce du style gothique, ces stalles à dossiers immensément élevés, couronnés de (iais et chargés d'ornemens et de sculptures , ainsi que les accotoirs el les miséricordes des sièges. Il est bon de se rappeler qu*on appelle de ce nom l'espèce de console placée au-dessous de la tablette mobile ou bascule de la stalle , et qu'on la désigne également sous celui de patience, peut-être parce que, lorsqu'on en fait usage la stalle levée, on n'est réellement ni assis ni debout, dernière attitude dans laquelle sont censés se tenir les prêtres et les chantres , pendant la durée des psaumes et des hymnes.'

On appelle aussi forme, je ne sais trop pourquoi, la stalle prise dans son ensemble. Je suis tenté de croire que cette expression est emprun-

' Dans les comples de la fabrique, on les désigne sous le nom de tellettet. A. D.

tée de la sculpture qui décore ordiuairement la miséricorde ; ce terme de forme ayant , dans l'origine de la xilographie , également signifié toute espèce de planche ciselée en taille d'épargne, soit caractères, suit âgures, ce qu'enfin nous avons depuis appdé gravures en bois.

Ouh e que les artistes du moyeu-âge étaient entraînés par Tusage y et probablement enclins par goût à sculpter dans tous les motifs d'ornement une foule de figures bizarres et de conceptions lauta?>tiques , il n'est point improbable qu'en décorant les miséricordes des stalles de sujets fort variés , ils aient cru faciliter, par là , à chaque membre des clergés métropolitains »

le moyen de reconnaître plus aisément sa place parmi cette multitude de sièges régulièrement alignés et de figure imiforme. Quoi qu'il en soit, les stalles de la Cathédrale de Itouen» exécutées vers 1467 , et attribuées à la munificence du cardinal Guillaume d'Estouteville ' ^ offrent

' On verra plus loin , dans rAppendicc , quelle fut la part que prit le cardinal d'iiistouteville à rérectîoa de ces slalles.

une variété d'images qui se rencontre rarement

ailleurs. L*esprituvec lequel ces nombreux sujets sont croquës, pouv ainsi dire, au bout du ciseau, m*a paru militer piiinsaïauient eu faveur de ieur publication ; mais , quand même ils n'attesteraient pas les progrès remarquables des arts dès le milieu du xv* siècle , la nature et la singularité de leurs motifs les rendraient assez piqnans encore pour stimuler vivement la curiosité.

Ces stalles occupent les deux, cotés de la partie inférieure du chœur, sur deux rangs ; elles sont aunoml>re dequatre-viugt-six, savoir : quarantedeux du cÀté de l'épitro, c'est-à-dire au midi, quarante-quatre du coté de l'évangile, ou au nord. Elles s^élevaient, dans l'origine, à quatrevingt-huit } mais on en supprima deux du temps du cardinal Cambacérès , pour placer la lourde ciiaire archiépiscopale qui se voit aujoui cl hui- L'inutilité de nos recherches , pour retrouver les débris de ces dernières , est d autant plus, âcheuse^ que plusieurs personnes nous ont

assuré qu on voyait représentée, dans une de leurs miséricordes , l'aventure fabuleuse et burlesque attribuée à Virgile, et dont une des notes suivantes renferme le récit.

Chaque accotoir ou accoudoir des stalles de la cathédrale de Rouen était orné d'une petite figure de ronde-bosse représentant des moines et d'autres personnages dans le costume du temps. Ces statuelles étaient extrêmement va* riées et fort originales; mais, comme leurs têtes projetaient des saillies qu'on s'avisa, au bout de quelques siècles, de trouver incommodes» on les fit toutes horriblement mutiler à coups de hache. Plusieurs bas-reliefe des miséricordes éprouvèrent un peu postérieurement le même sort. Ces actes de barbarie sont également étrangers aux ravages des Calvinistes et au vandalisme révolutionnaire. Une boiserie ornée de sculptures gothiques suiiuontait autrefois les dossiers existans de ces mêmes stalles ; nous ignorons l'époque de sa suppression.

Les sièges .mobiles des cheis du clergé étaient

ordinairement d*un travail fort riche. Tel est celui que nous avons remarqué dans une simple église rurale , celle du Bourg-Achard , à six lîeues à l'ouest de Rouen. Un vieillard de cette commune m'assura qu'il avait entendu dire à M. le cardinal De la Rochefo»ucauld « qu'il ferait quelque jour rapporter cette chaire dans sa cathédrale. » Ce mot rapporter, sur lequel le bonhomme ne put m'établir aucun commentaire^ semblerait annoncer que Tobjet en question avait appartenu jadis à notre basilique.' Les Gouronnemens à pyramides de cette magnifique chaire ne s'élèvent à guère moins de dix-huit à vingt pieds au-dessus du sol. Ils rappellent le style des xi\ « et xv^ siècles, et les beaux troues représentés dans un grand nombre d'anciens manuscrits et sur plusieurs monnaies de la

' Celte chaire, d'apr»'?^ w»s (îiinerisiuns , n aurait pu être que la chaire archiépiscopale ; or, nous fournirons phis loin la preuve que celle-ci fut entièrement détruite à Tépoque de notre première révolution.

La grande chaire archiépiseopale de Téglise de Rouen , dit Tanteur des f^oyageà lUurgiqueê , était la plus haute et la plus belle «fuHI eût vue. A. D..

troisième race de nos rois. Nous citerons notamment les écus, les royaux, les doublesroyaux y les païusis , les lyons et les chaises de Philippe de Valois, toutes monnaies d'or, dont la dernière emprunta son nom du trône uiéine qui s'y voit représenté.* I^es magnifiques dos* siers des stalles qui subsistent encore dans les cathédrales d'Amiens , d'Auch et de Notre-Dame de Brou, peuvent donner une idée de ce qu'étaient celles de la cathédrale de Rouen y avant leur mutilation.

Avant d'entrer dans la description détaillée des quatre-vingt-six stalles encore existantes de notre basilique , tâche que nous abandonnerons en partie à notre (isdble burin, comme se rattachant plus spécialement à ses attributions, nous commencerons par donner une idée générale des sculptures, qui se composent d'une foule de grotesques, parmi lesquels on distingue beaucoup de sujets techniques fort variés , dont

' Voyez Leblanc ; Irmié hist, des Monnoyes de i-ratue ,

hh LA CATHÉDRALE DE ROUEN. iO»

le plus grand nombre représente des personinages s*occupant de leurs diverses professions. On yoit , parmi ces figures , qui retracent , en nous reportant à près de quatre cents ans en arrière y le costume et certains usages de nos pereS) des musiciens jouant de plusieurs instrumens, tek que cymbales, tambour et grossecaisse , ou bedoudaïue à grelots , etc. ; des cardeurs , des épinceurs et des tondeurs de drap» qui rappellent qu*à cette époque, c'est-à-dire vers 1470» Rouen était célèbre encore par ses fabriques de tissus de laine , soit à'œiwre plainey soit à'ceutfre rq^rée , comme on disait alors. Ces sculptures offrent encore des cordouanniers ou cordonniers s'empioyant aux différentes opérations de leur mcLier , des fabi icaiis et marchands de galoches ou patins à doubles et hauts talons du bois , dont l'usage fut autrefois commun aux grands et au peuple ; un barbier en fonctions, et des chirurgiens occupés à panser des plaies. Là se trouve un magister entouré d'enfans ; plus loin se voit une autre espèce

106 STàLLëS

de pédagogue qui, se faisant scrupule de frapper ses écoliers au visage , leur inflige plus bas une correction encore plus honteuse pour les maîtres que pour les élèves. Les sculpteurs ne se sont pas oubliés parmi ces diftcreus sujets, et rien n'était plus naturel : on en voit un cîse^ lant une stalle même j un autre façonne une porte gothique ; ua troisième ébauche une statue. Viennent ensuite un maçon, un manœuvre» un forgeron, des émouleurs, un charpentier et un fendeur de bois; un berger, un porcher, une jeune poissonnière , figure charmante, une marchande de eharbon , une moissonneuse, des vendangeurs et une femme que je crois représenter ce que Ton appelait alors une ventrière, aujourd'hui sage-femme f puis des servantes occupées aux travaux de leur ressort. Il n'y a pas jusqu'à cette espèce de fous , si nombreuse autrefois , mais aux extra- • vagances desquels la chimie doit néanmoins tant de découvertes , qui ne s*y trouve figurée par un alchimiste travaillant à la confection

DE LX CATHÉDRALE DE ROUEN. iOST

du grand œuvre. Tout décèle, dans le geste et la physionomie de celui-ci , la pensée goguenarde du sculpteur. En effet, le bon souffleur, loin de partager cette ivresse que Rabelais prête à ses pareils quand ils voient se transmuer leurs métaux , paraît au contraire cruellement désappointé k l'inspection de la moufle où ses hautes espérances s'évaporent en fumée. Excepté ce dernier personnage et quelques autres encore, les figures que nous avons antérieurement citées sembleraient autoriser à croire que les difiérens corps de profession qu'elles représentent contribuèrent , par de pieuses aumônes, avec ie cardinal d'Estouteville , aux frais des stalles dont il est question. ' En effet, de sem-

' Cette opinion de l'auteur ne se trou?e pas justifiée par reiamen des registres ca|iltulaires , dont nous donnons ciaprès un extrait, tes corporations qui oui passé ici parle ciseau

des sculpteurs , paraissent être restées étrangères à la confection de ce ^raiid ouvrage do huchtrie , pour nous servir de l'expressuin du temps. Il faut nii tlre «iir le ninipte du simple caprice ou de Timagination des artistes, les attrit»uts et les scènes qui en rappellent le souvenir. A. £.

STiXLES

blables dons se fÎEiisaieiit fréquemmeiit autrefois

dans des circonstaoces de cette uature, et i'oQ y attachait presque toujours la condition d'introduire, dans les décorations des églises f soit verrières^ soit sculptures, en commémoration desdonateursyOules armoiriesde leurs tamilles, ou les emblèmes de leurs professions. Je n'ezcluerai même point de ma supposition les modestes servantes, ces êtres utiles et souvent dédaignés ; dont nos stalles rappellent Itis emplois obscurs. Ën effet, dans beaucoup de lieux en France, elles formèrent autrelois des associations pieuses, ou confréries, sous le patronat et l'invocation de sainte Marliie, et quelquefois de sainte Pétronille, auxquelles elles avaient voué un office solennel et appropiié à cette institution.

Il n'y avait, dès le xiii» siècle , guère de villes un peu considérables en France dans lesquelles les diiférens corps de métiers ne formassent des sociétés pieuses assujéhes à un régime presque toujours local qu'elles s'imposaient elles-

D£ Là cathédrale DE ROUEN. 109

mêmes. ' Dans les circonstances solennelles , ces corporations marchaient cJiacune sous son guidon ou bannière particulière, qui portait l'empreinte du saint qu'elle reconnaissait pour patron. ( Voyez un des nombreux exemples de ces sortes de cérémonies dans les Essais historiques de la vUU de Caen, par M. Fabbé De la Rue y t. 2 , p. 2^3.) Les filles publiques ellesmêmes composèrent long-temps une association avantagée de privilèges et soumise à des régiemens particuliers : elles avaient pris sainte Madeleine pour patronne, et célébraient solenndlement sa féte. (Voyez Sauvai » Antiquités de Paris , t. 2 , p. 6 1 ^ . )

Beaucoup de personnages remarquables seu-

' U lÂorê des mHkn tt marchandises de la ville de l'aris, dressé par Etienne Boileau, prévôt de cette ville sous saint Louis, qui vient d'être publié dans ta Col leetion des documenté inédUe sur VHistùirê de France , pat ordn gouvwoBmeiit , peut donner une juste idée de rimportance de ces affiliations par curps de métiers : on y compte plus de cent cinquante corporations. La vîUe de Rouen n'était pas restée en arrière , à cet égard , de Paris. A, B.

lement par la variété des costumes et la bizar*rerie des poses, composent les motifs des autres miséricordes de nos staiies , avec un grand nombre de figures grotesques, telles que harpies f lions à face humaine y méiusines à corps gracieux terminé en longue cpieue de serpent. £nfin y on trouve , parmi ces derniers sujets , pour employer une des locutions de leurs vieux fabricateurs, la plupart des drôleries si iréquemment employées par les sctdpteurs et les calli« graphes. C'est ainsi qu'on désigua quelqueiois jadis ces figures à formes hétérogènes , nées de l'amalgame des traditions antiques avec les idées extravagantes des innombrables romans de la Table-Ronde et des grosses farces pieuses ou pro£Eines de nos aïeux. Ces dernières ne se composaient, en effet , que de ridicules mascarades ^ souvent accompagnées de travestisse* ments épouvantables ou Lui le^qucs : témoin , à Rouen même, la féte des fous, « Ludus fcouo^ rumf> , et celle de l'abbé des Cornards, qui, dans l'intérieur de notre basilique , surtout avant

les remontrances du célèbre Gerson et les statuts de i46o *, dégratlaieiil la liiajesté du culte précisément dans la célébration des fêtes les plus solennelles de l'année.

Ces grotesques i dont les analogues se re-* trouvent en tous lieux, et qui semblent les symboles d'une immense et ténébreuse mythologie, sont-ils, comme on le croit communément, le fruit de Timagination déréglée des sculpteurs et des peintres ? car , pour beaucoup de gens, la cervelle d'un artiste est une singulière cervelle ! ou ces mêmes objets sont-ils calqués sur des types pris en dehors des conceptions ordinaires de Tart ? C'est ce que chacun pourra juger à sa fantaisie , après avoir pesé mes propres conjectures. Pour moi, je le déclare d'avance , sans vouloir toutefois ériger mon opinion en loi , cette étrange iconographie se rattache à des faits passés dans le monde réel, et c'est dans l'emploi des masques , si fréquent dans le moyen-âge , c'est dans les déguisemens

• Pommeraye : Biiiùire 4e la Cathéérale « p. OSl.

ils STAUES

mimiques et les travestissemeus des hommes en animaux, en monstres, en spectres infernaux, que je crois, à travers les brouillards des âges , entrevoir Torigine de ces créations métaphysiques.

Ce ne sera pas , je pense , m'écarter de mon

sujet que d entrer ici dans quelques détails historiques sur ces principales causes auxquelles ou doit^ très probablement, attribuer les sujets ridicules, si bizarres, si burlesques et si communs dans les productions des arts, et surtout dans les détails de notre ancienne architecture religieuse, jusqu'au temps de la renaissance inclusivement.

De toutes les anciennes fêtes du paganisme, il n'en est point qui aient laissé chez nos aïeux de traces plus remarquables et plus Jiiiîciies à détruire que les Saturnales , les Lupercales , les fêtes en Thonneur de Bacchus , et les Megaiesia. Les anciens se livraient , dans ces circonstances solennelles , à la débauche la plus effrénée , aux démonstrations les plus honteuses;

et, soit pour dérober, par un reste de honte,

la vue de leurs traits aux témoins de leurs extra* vagances, soit, au contraire, pour mettre leurs véritables formes en rapport avec d'abrutissans excès, ils se travestissaient et couvraient leurs

visages de masques ordinairement hideux. ' Ces

■ Dans les Lupercales, <iui tomlMient au mois de mars, ne se boroani pas à des traYestissemens ridieules ou monstraeux , me foule d*lionunes plus zélés que les autres , dans Tintention de pbire au dieu Faune , célébraient la féle en courant entièrement nus, en commémoration d'une aventure galante de ce dieu , décrite par Ovide , au livre 2« de ses Fastes.

En décembre , les Saturnales ramenaient nés lurpitudes , que nous auriuas, après tout , rnalîvaisc i^rAce de reprocher aux anciens. £n effet, à rapproche du xvii« siècle même , en l£^89 y la bonne ville de Paris offrait le spectacle de chrétiens des deux sexes et de tout âge , se promenant , des curés â leur téte^ comme eux, en état de pure nature , dans diverses processions faites sous IHnfluence furieuse des ligueurs.

Voyez le Jowmai dts eha$e$ a⻫nu9S à Paris , dt^tits U Vf décembre 1S88 jusqu'au âemierjùur éTamrU 1889 ; et Dolaure , Singularités historiques , pages 152 et suivantes.

Les Megalesia étaient des fêtes instituées en l'honneur de Cybèle , dite la grande Déesse ; elles avaient lieu au commencement du printemps. Un se masquait et on se déguisait si généralement alors , qu'il était presqulmpossihlede reconnaître les gens , a ce que dit Hérodien , liv. 1 , cbap. 9S.

masques étaient aussi, peut-être, exigés par le rôle que remplissait chaque personnage dans ces espèces de scèDCs. On devait se masquer surtout dans les Bacchanales, où, du temps de Thespis, on se bornait à se barbouiller de lie de vin; usage qui , vraisemblablement, renfermait un sens mystérieux dépendant de ces solennelles orgies. La morale si pure du chris-

Quant à notre carnaval, on en trouve, suivant un auteur protestant , l'origine chez les Ascodroffites , espèce de libertins qui renouvelôreal, vers le m' ou le iv« siècle , les bacclianales païennes.

Le mot Ascodro0My <{a^on doit prononcer Aseoàrugites , est compoaé de deux tenues grecs , ^^v^u v , dont la réunion signifie « badinage autour d'une outre. » Une des prin> dpales oérémonies de ces hérétiques consistait , en effet , à danser, an milieu de leurs prières , autour d^e outre enflée, suspendue dans leurs églises, en chantant : « Nous sommes les « outres neuf? remplis de vin nouveau » ; expression parabolique de rÉvaii^ile «selon saint Mathieu, chap. ix , v. 17. Ouclques siècles plus tard , pour justifier leurs extrav.iLMnces , les partisans des f<*tps des Fous employaient, en parlant aussi d'eux-mêmes , une comparaison à peu près semblable ; « Nous «c sommes , disaient-ils , de vieux tonneaux mal reliés , que le t vin de la sagesse ferait rompre , si nous ne lui doonions quel- « qnefois de Téfent. »

1>£ LA CilTflÉDRALE DE ROUEN. 115

tiaiiisme, le zèle ardent des uucieus Pères de l'église, ne purent abolir ces coutumes, qui, parmi les chrétiens, ne iireiil que changer de noms et d'objets; elles jetèrent, au contraire, des racines d'autant plus profondes ^ que le corps presqu'entier du clergé finit , surtout en Euit>pe , par cousacrer lui-même ces turpitudes en y prenant la part la plus active : telles furent ces fêtes connues dans la suite sous les noms de fêtes des Fous , des Anes , des Calendes, des Innocens , des Diacres et des Sous-Diacres , des Cornards ou Gonards ' , dont notre -ville offrait annuellement le spectacle.

Mais reprenons la chose de plus haut. A la ûn du siècle, les Lupercales, qui se célébraient en février , étaient toujours en pleine vigueur ,

• Ducange donne ^ dans son Glossaire de la basse latinité , quelques détails sur la plupart de ces extravaîîantcs cérémonies. Le cordelier Taillepied parle aussi de celles des Cornards dans son Livre des Singularités et intiqtntès de la ville de Moiun,

Nous avons puisé quelques documeos fort curieux sur ces matièreB, dans les Mémoirtêpour $erwr à l'HUtùin d$ la me ét$ Fùm, par DttTUifot , 1741 , îÊh».

StALLES

et c'était vainemciiL qu'en l^jG It* paj)t Gtlase employait tous ses efforts à les abolir. ' On finit , cependant , par y parvenir dans la suite ; mais il n'en fut pas de même des extravagances qui signalaient alors les Calendes de janvier; à peine ces dernières étaient-elles arrivées ^ que les hommes s'empressaient de se déguiser en cerfs , en veaux 9 en ours et en autres animaux dont ils imitaient les allures et la brutale pétulance. '

' Vid. Baron., Annal, ecclet.f loin, vi , pag. 518.

*Vid. St^hanie Baius^ nota$ ad Âeginonemf Lutaet.^

Dans les premières années dn v* siècle , sùnt Augustin ^ indigné contre les débauches des Satarnales, ftdminait contre

les jeux de dés et de hasard , les danses obscènes et les excès en tout genre qn t 11* s (u cdijiuiHirtient. « Pour suivre , disait-îl , «t votre Rédempteur qui vous a rachetés de son sang ^ ne vous « confondez point avec les gentils par la similitude des mœurs « et des actions. Ils donnent di» étrennes , tous , foites des « aumtees ; ils se plaisent dans les chants de lalnznre , com- « plaisei-vouB dans les préceptes de récriture ; ils courent an « théâtre y courez à Téglise ; ils s'enhfrent , jeûnes. » Pois U invite ensuite les fidèles à ne point faire comme ceux qui s'engagent dans des querelles haineuses, pom uu bouffon, pour uu histrion , poui- un pautouiime , pour ua coclier , pour

DE U CATHÉDRALt DE KOUEN. 117

« Quoi donc ! h s'écrie saint Maxiuàe , évèque de Turin, qui vivait à cette époque . n'est-ce

• pas une déception et une folie bien coiiilam- « uabies , que celJes de ces hommes qui mé*

• connaissent la main de Dieu qui les créa , « pour se transformer en animaux domesti- « ques , en bétes féroces, en monstres ! Quelle « plus honteuse folie , que d'emprunter les

• traits les plus repoussants , les formes les plus « dégoûtantes, pour déûgurer ainsi le chef- « d'œuvre de la création , ce visage majestueux « que Dieu s'est plu à orner lui-même de grâces « et de beauté !

« Gomment î » poursuit le saint

évéque , faisant allusion sans doute à quelques pratiques semblables à celles des fêtes des Fous,

un diasseur. Opéra beati Aug.^ cd. 1685j Bermocscviii Dé KaUndujanmrUi , tom. s, coi. 907.

« Maxmi TaminmtU N<meh de (HrcumcU. IHm. , sive Dé Kàlmdis januariii inerepatio. — Vid. Maxim. Biblioth. vet. Patrum; Lugd. , 1677 , toui. C , pag, 8.

ils STALLKS

« comment n'est-elle pas accablée sous le poids

« des souillures et des remords , la conscience « de ces hommes qui parodient nos saints « Mystères avec uoe dérision aussi sacrilège , « qui se complaisent dans la vanité » n'emploient « que le mensonge , et qui , pour combler la « mesure de leurs offenses » datent une nouvelle « ère de ces pratiques coupables ( dies ipsos « €umum novum vacant. ) »

Sous le règne de Cliarlemagne, ces sottises avaient plus de cours que jamais; on continuait à se déguiser en animaux, mais très principalement en cerf et en vache. * Parmi les abus que ce prince illustre entreprit de réformer , on doit distinguer surtout ceux qui se commettaient dans les repas , après le service de Tanniversaire d'un mort , et après celui du septième ' ou du trentième jour de la sépulture ; on y représentait une sorte de spectacle bouffon, avec un ours, des danseuses et des talamasques, *

' Anecdote fraançaùei , par Tabbé Berihou , p. 4d.

* V. Bocange, verb. TtOwamea, — Begimmis opéra, ist-S» y

DE LA CATHÉDRALt DE KOUEN.

On appelait ainsi des représentations de démons ou d'autres figures horribles propres à inspirer de l'épouvante; d'où le nom de masque nous est resté.

On finissait ces repas par s'enivrer à force de

pag. 564, aot. Stcph. Baluzii. — Burchardumin decretonm^ lib. 20, 2, cap. 161.

Ce documeot est trop curieux pour ne pas le rapporter id tel qu'on le trouve dans nincmar de Rheims :

« Ut nuHus presbyteroram adanniversariam dietn , vel trice- « sinuoD tertiam, vel septimam alicnjus defùncti , aut quacum- <• que vocatione ad coUectam pr&«ibyteH convenerint , se ine- * briaro prœsumat , nec precari in auiure saiictoi uni \ el ipsius ' .iiHiii )' bibere , aiit alios ad l)ibt'.ii(liim coj.'ot'e , vel se aliéna u pt'ocatioiH' infïurgilaro : iieo planions et risus inoonditos , et « fabulas ioaaes ibi referre aut cantare praesumat. Nec turpia « joca cum urso Tel tornatriril^ns ante se fàcere permittat. Nec « larvas damonum , quas vulgo lalaraascas dieont , iln anteterre « eonsenliat. Quiaboc dtabolîeuni est , et a sacris eanonibus « pririiibitum. Sed cmnhonestate et religione prandeat, et ad « tempus ad suam ecclesiam redeat. »

remmsis CapUula et CcromtHonei , cap. xit, til. Quomodo in conviviis defunctorum aliarumve collectarum [ presbyteri ] gerere se débecmt. —

Hincmar mourut en 882; la citation précédente est tirée du premier tome , page 713 , de ses œuvres, publiées en 2 vol. in-folio f par le père Sinnond.

m STALLES

boire pour l'amour des anges, des saints et de

Tame du défunt. Cette coutume était dès-lors extrêmement ancienne.

Dans le cours du xiie siècle, toutes les extravagances qui se rattachaient aux fêtes des Fous continuaient , malgré l'opposition qu'y apportaient , de temps en temps , les interprètes de la religion et du bon sens j mais la religion et ses saintes pratiques étaient confondues encore avec ce que le polythéisme nous avait transmis de plus impur ; et le bon sens et la raison, aux prises avec la barbarie et la force de la coutume, devaient, long-temps encore, rester vaincues dans une lutte inégale. Ce fut en vain qu'Innocent III, élevé au pontificat en 1 198 , fulminant contre les abus dont nous pai Ions , défendit de représenter des spectacles dans les églises et d'y introduire iles monstres de masques: telle est son expression;' ces momeries , chères à la majeure partie du clergé et au peu-

' Lib. 5 : Décrétai f tit. 1 , De tUa et honeetate clerico' mm ; cap. Cim deeorem.

i)E LA CATHÉDRALE DE ROUEN. iti

pie , semblèrent n*en devenir que plus universelles et plus difficiles à déraciner, et la féte des Fous , avec ses mascarades , n*en fut pas moins ponctuellement célébrée , au choix des églises, soit le jour de Noël , soit clans une des fêtes de Saint-Etienne, de Saint-Jean-rËvangéliste , des Innocens, de la Circoncision, de l'Epiphanie ou de Toctave des Innocens; encore ne s'en tenait-on pas seulement à cela dans plusieurs pays, particulièrement en certaines églises du diocèse de Ciiarti es , ou l'on pratiquait, de plus , quelque chose de semblable le jour de Saint- Nicolas et le jour de Sainte-Catherine. ' Cette peste morale n'attaqua pas seulement les églises sé culières, elle pénétra dans les monastères de l'un et l'autre sexe, avec tous les scandales qu'elle traînait à sa suite. Il est v rai que les couvens de nonnains furent généralement exempts des turpitudes révoltantes qui signalaient ces étranges cérémonies; mais , en revanche, les

' l>ii Tillint : Mémoires pour ierufir à VHitUM't éê la FêU

des Fous , [)ag. 2/ , édilion m-Â^.

tas STALLES

religieuses consentirent les dernières à renoncer

à la part qu'elles y avaient prise. Un savant antiquaire normand , M. l*abbé De la Rue nous eu donne la raison : c'est que « les femmes, dit-il, • tiennent davantage à leurs usages , surtout « quand ils sont divt-rtissans. » x\ussi les religieuses de la Sainte-Trinité de Caen célébraientelles la féte des I ous près de cent ans après sa suppression par le Concile général de Basle. <

Non-seulement le plus grand nombre des prélats toléraient, dans leurs métropoles , de pareilles coutumes, mais eux-mêmes y participaient quelquefois encore. Il s*en trouva dans ce nombre qui ne crurent pas compromettre la dignité de leur caractère en employant leur propre plume à la rédaction de l'ordre et du cérémonial de ces barbares Êicéties : tel fut Pierre de Gorbeuil ( de Corbolio ) , archevêque de Sens sous le pontificat d'Honoré lU , qui dura depuis 1 1227 jusqu'en i a4i • Ce prélat ne dédaigna

' Eiioit kUtcriques tur la vUU Cam, par M. Tabbé De la Rue , tom. ii, pag. 51.

DE LA CATBÉimALE DE ROUEN. i»

pas de composer VOfficium StuHorum ad usum metropoleos ac pnmatialis ecclesiœ Senonensis , manuscrit consenré à la Bibliothèque du Roi.'

L'original de ce livre était précieusement gardé dans les archives du chapitre de Sens , et les dyptiques d'ivoire dont sa couverture était enrichie représentaient des Bacchanales, Cérès dans son char, et Cybèle , la mère des dieux.'

Ce mot de Bacchanales nous reporte natu* rellement aux détails des proiaiiations et des déguisemens grotesques ou hideux dont nous avons i^it le principal objet de nos recherches.

Nous n'étalerons point ici la liste complète des églises et des villes de France dont les fastes sont souillés par ces honteux souvenirs ; nous ne ferons qu'extraire quelques images de cette longue suite de tableaux où Ton retrouve , à peu de chose près, ce que l'imagination

* Laborde , dans son Etaai iur la Mutique, tom. ii, poige aSS , dit que ce manuBcrit , format in-ift, est coté n« 1581.

* Du Tilliot : Mémoires pour servir à i'Jiittoire de la Fête des Fous , pag. 9 , édition in-4«.

peut offrir de plus trivial et de plus dégoiitant.

Ces afFreux mélanges de folies et d'impiétés avaient ordinairement lieu pendant la célébration de l'office divin , et l'autel même était quelquefois le théâtre de ces jeux sacrilèges où ronparodiait jusqu aux cérémonies les plus saintes; les ecclésiastiques y paraissaient avec des masques d'un aspect monstrueux , les uns couverts de peaux d'animaux , les autres en habits de femmes , d'insensés , d'histrions ou de pantomimes. ' Le concile de Basle nous apprend qu'en certaines fêtes de l'année , quelques personnes revêtues d'oruemens poutihcaux , avec la mitre et la crosse^ donnaient la bénédiction^ comme les évéques ; que d'autres s'habillaient en rois et en ducs , et qu'il y en avait de masquées pour représenter des jeux mimiques; ces derniers travestissemens étaient ordinairement aussi épouvantables que ridicules , et ceux qui

' Latr9 eireulttire âe f^UwherHti de Paris mue Evépteê tt aux EgHus de Ftance , en 14M.

DE LA CATUËDRAL£ DE EOUËN. m

les employaient sans porter de masques, ne manquaient pas, au inoins, de se barbouiller le visage de suie. Il s'en trouvait dans le nombre qui poussaient Timpudence jusqu'à se dépouiller entièrement nus , comme daus les Lupercales , et, dans cet état , faisaient de leur corps ^ en vociférant des chants obscènes, des mouvemens aussi honteux qu'extravagans. Enfin , les plus libertins d'entre les séculiers, ditDuTiiliot, ne manquaient pas de se joindre aux membres du clergé pour jouer aussi quelques personnages de fous en habits d'ecclésiastiques , de moines et de religieuses. Telles furent, peudant plusieurs siècles, les scènes dont tànt d*augustes basiliques étaient devenues le théâtre, notamment la cathédrale de Paris, lorsque des troupes de masques hideux, y célébraient la féte de Saint- Etienne, en commettant , dans l'enceinte sacrée, mille et mille profanations. '

> Iftffotra de la ville de Paris ; Gandoin , 1755 , tome 1 , ad annum 1198. — Mézerai : abrégé chronologique 4e VHiêtoire de France , tome 1 , page 878 , édition iii<^.

IM STALUlS

A AiUibes, eu Provence, les Cordeliers solennisaient le jour des Inooceos en se couvrant d*ornemeiii> sacerdotaux déchirés par lambeauK et mis à l'envers ; dans cet équipage, ils contrefaisaient les ious et les furieux , en poussant des grognemens comme des porcs ; ce qui , joint au soin qu'ils avaient pris de se rendre le visage épouvantable et difforme , les eût £iit prendre pour de véritables animaux. Les frères laïques, les frères cnupe-chou , et tout ce qui composait avec eux le fretin du couvent , s'associaient à cette horrible mascarade , qui, singeant les Saturnales antiques , occupait seule le chœur, où, dans ce joiu* , ni les religieux prêtres , ni les gardiens ne pouvaient mettre le pied. C'est ici le cas de rappeler de nouveau combien cet usage avait de rapport avec ce qui se passait entre les maîtres et les esclaves , pendant les Saturnales romaines.

A£vreux, on finit par introduire des masques dans la fameuse Procession noire que le clergé de la cathédrale Élisait annuellement le premier

jour de mai; cette cérémonie dépendait, dans cette ville, de la féte des Fous et des Sous- Diacres ^ Salurorum Diaconorum^

Enfin , la fameuse procession de la Féte-Dien d'Aix. en Provence, qui se célébrait avec un spectacle du même genre , encore en usage à l'époque de la révolution , n'était pas moins célèbre par ses mascarades, où l'on distinguait surtout riiorrible personnage de Judas et les quatre monstres qui figuraient les Ëvangélistes.* «c Ce que Ton dispute ie plus vivement aux « approches de cette fête » , dit un compilateur du siècle , « c'est le partage des rôles et des masques les plus ridicules. — C'est moi, dit « l'un , qui dois représenter le veau d'or ; c'est « moi , dit un autre , qui dois porter les cornes « deiMoise. i el se débat comme un énergumène

• Grossier jeu de mots allosîf à l'intempérance qui présidait à ces assemblées. — Voyez Docange : Glotêwriwm / verb. Kotênda,

» Du Tilliot donne, d'après un écrit de Neuré, adressé à Gassendi , !a description de ces divers personnages. — Voyez aussi Miilin : f^ayage dans le Midi de la France.

« parce qu'il prétend au rôle du diable, qui lui « est échu par succession. On l'entend crier : « C'est moi qui lais le diable tous les ans ; mou « père a été diable , mon grand-père a été diable, « mon bisaïeul Ta été , et enûn, de temps uumé- « morial , le diable a été représenté d'une ma- « iiière distinguée par ma famille. » '

Le Loyer , dans ses Histoires des Spectres ^ etc.» Paris , i6o5 , in-4^y page io4, accorde aux pompes religieuses où paraissaient des démons, une mention qui nous semble uiériter sa citation complète :

« 11 me souuient , dit ce savant démonogra- « phe, avoir quelques fois leu en quelques Ho- • melies de [Pierre Chrysostome , éuesque de « Rauenne , qui viuoit il y a vnze ou douze « cens ans ^ qu*és Calendes ou premier iour de « lanuier , les Payens du temps passé represen- « toient publiquement les Dieux qu'ils ado- « roient, en la plus hideuse forme qu'il leur

' NuSlUpwritiimiMÊ , i llmitatioD des NulUi oMi^eid^Anlu- Celle, S» partie, p. «8.

DE LA €ÀTHÉDaAL£ DE UOUEN. 1S9

« estoit possible : tic sot te que les Spectateurs « mesmes en auoëit horreur. Cela ne se faict « pouit parmy nous , et ne sommes tant irre- « iierens en nostre Religion, que de prophaner « rhôneur deBieu et des saincts : mais en lieu, « és leux et Processions publiques , du moins « en quelques vnes , on fait entre les Chrestiës « ioùer et marcher les diables en la forme qu'on M les peint , non pas enchaisnez , encore cela « seroît tolérable, mais déchaisnez, comme si « c'estoit au plus fort du Paganisme , et qu'on « voulust représenter des furies enragées dessus tt vu Théâtre , ou Spectacle public ; non plus « de Payens , mais de Chrestiens , qui doiuent « estre asseurez que le DiaUe a la puissance « bridée. le diray franchement auecque Chry* « sotogue que ceux qui se ioûent auecques le « Diable , ne peuuent se resiouyr auecques « lesns-Christ , et qui s'habilleront de ces simu- « lacres hideux perdent l'effigie et similitude « de Christ qui deuoit estre graué en leurs a mes. « Quelle folie , ie vous prie , que le Diable au-

< theur des Spectacles , comme le nomme Ter-

« tuliau , gaignc tant en nous, que nous le fas-

• sions seralr en figure de Spectacle lay-ntesme ?

• Que sont les Diables és Processiôs , que les

• Silènes et les Satyres qui , és pompes et Pro* » cessions de Bacchus, ce dit Athenee , faisoient « faire place f et retirer le peuple ? A quoy tels

• Diables deschai nez, autres Silènes et Satyres f « peuuent ils estre propres ? Que sert en somme « ta fig^nre du Dragon , comme toutes les autres

• masques et diableries , et principalement celles « qui se font és Processiôs , sinon pour faire « peur aux enfans, faire rire les bons côpai- « gnons et libertins , et les conduire à vn mes- « pris des sainctes Cérémonies qu'on mesle « auecques les létiit et Spectacles ? »

Ainsi les pieuses remontrances de S. Maxime de Turin , et lés censures réitérées des conciles et des synodes, combattirent vainement , pendant près de douze cents ans , ce goût bizarre qui portait nos pères à se travestir en démons, en monstres» ou du moins le plaisir qHfils

DE LA CATHÉDRALE DE ROUEN. 15i

goûtaient à voir de semblables spectacles : c'est surtout dans les xiv% xv*' et xvi*^ siècles que ces amusemens firent fureur. « Il y avoit alors » , dit Du Tilliot en parlant de la féte aux Anes et de la mascarade de la Mère-Folle , à Langres, « peu « de villes qui n'eussent de ces bouffonneries , « où Ton introduisoit des musiques ridicules; « tantôt c'étoient des ânes qui chantoient, tantôt « des singes y des renards f ou d'autres animaux^ « qui jouoient de la flûte ; tantôt on frottoit des « grils de fer avec des limes , au lieu de violons. » Qui ne reconnaît , dans ce tissu d'inepties , la plupart des grotesques qui décorent , avec les dragons et les gargouiUes, les bordures, les initiales de nos vieux manuscrits ^ et les bas^ reliefs d'une infinité d'églises gothiques, ou l*jéne çuivieUef surtout, occupait souvent une place fort apparente ?

Je ne pourrais, sans m*éioigner trop longtemps de mon sujet , retracerici les circonstances de nature différente où les déguisemens monstrueux furent, dans le moyen-âge , employés

avec un égal engouement; on y verrait, à certaines époques de la monarchie, les petits-maîtres de la cour danser, équipés en bêtes féroces , dans

le palais des rois ; les dames , nouvelles Mé-

lusines , donnant, mais telle était la mode, au derrière de leurs robes des formes simulant de longues queues de serpens. Ailleurs, elles apparaîtraient vêtues, comme à la Chine, d'étoffes chargées de tigures tle dragons et de monstres. On verrait des ours et des licornes accueillir galamment Isabeau de Bavière , à son entrée solennelle dans Paris. On plaindrait Tépoux infortuné de cette reine maudite , quand la douce voix de Yalentine ne rappelait plus le calme dans ses sens égarés , en vous figuraiit ce pauvre prince , vrai miroir de douleurs , terl assé , dans ses redoutables accès de manie , par d'épouvantables masques agitant des torches funèbres , et dont Tirruption nocturne et subite le glaçait de stupeur ; expédient exécrable suggéré par l'entraînement de ces temps barbares vers d*horribles transformations* Je pourrais ,

en y comprenant les caricatures politiques de

Pii 1 1 ! I ) pe-le-Bel contre rambitieux PionifaccVUl , décrire ces spectacles publics où des animaux feints , des géans et de hideux sauvages, amusaient le peuple par leurs grossières pantomimes. Dans cette longue catégorie de faits bizarres, on trouverait , pendant plusieurs siècles , les Égyptiens, Bohémiens ou Zingaros, hordes autonomes , cosmopolites et de mystérieuse origine, infestant l'Europe de brigaudages et de crimes, et rendant, par d'effroyables apparitions, l'accès de leurs sauvages retraites redoutable à la justice elle-même. On verrait enfin de faux démons troublant la paix des cloîtres, ou simulant dans le monde les horreurs de renfer pour y terrifier les consciences et faire couler Tor dans Pescarcelle de la fourberie Mais il est temps de me résumer , et je le fais, en déclarant de nouveau qu'à mon avis c*est dans les traditions dont je me suis sans doute trop longuement occupé, qu'il faut chercher la clef d'une foule de sujets grotesques , mons-

iM STALLES

trueui^ ou cyniques dont abondent les décorations des temples , celles de nos vieilles maisons,

et les oi uemeus de la calligraphie gothique.

Entraîné par Tattrait du sujet, je me suis»

sans doute , un peu trop détourné de mon chemin. Vy ramène avec moi le lecteur , et vais lui fisiîre passer en revue les sculptures tracées sur nos quatre-vingt-six stalles. * Qu'il ne s'effraie pas de ce nombre ; je n'abuserai pas une seconde fois si traîtreusement de sa patience ; je prends l'engagement d*être bref. Seulement, je me réserve de traiter avec quelques dévelopmens une d'elles, comme méritant une mention spéciale, autant par l'intérêt de la table que par sa célébrité au moyen-âge; je veux parler de l'aventure d'Aristote amoureux. C'est une légère concession que je sollicite du bon vouloir du lecteur.

< Il y en avait , dans Torigine , quatre-vingt-huit. — Les noméros 87 et 8$ appartiennent aux stalles supprimées , dont les sujets nous sont inconnus.

Pi. m.

DË Là cathédrale de UOLEiN. iW

PLANCHE m.

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