SUR
ANGLois, du Pont-de-l' Arche , m'a légué le soin d'écrire sa Notice nécrologique. Depuis plusieurs années, il parlait de la mort, surtout de sa mort, même dans les causeries les plus joyeuses, et, chaque fois^ une recommandation énergique m'était adi:essée de ne pas oubUer la tâche que son amitié
m*itnposait. Enfin , le jour même où il fut fraj)pé du coup qui devait l'abattre , ù mes questions empressées sur sa santé, il répondit avec son accent brusque et cordial à la fois : « C/est liui : vous pouvez tailler votre plume ! »
J*ai accepté ce legs avec reronnuissance , j'en remplirai religieusement les conditions.
Je mets de coté tout Tattirail des lamentations officielles, des gëniissemens de circoustance , qui ne manquent jamais au cortège d*un mort de quelque reuommée. Les amis de Langlois, ses véritables amis, ceux qui ont suivi les progrès de sa décoinpositioii depuis l'époque déjà éloiguée où il a commencé à mourir jusqu'à ses longs jours d'agonie , n'ont pas pleuré sur sa fosse : ceux-là , le retentissement de la terre tombant sur les planches de son cercueil, les a réjouis comme le bruit du rideau que Ton ferme sur un ami harassé par les fatigues d un long et pénible voyage.
D'ailleurs , ce n'est point un éloge académique que voulait Langlois, puisqu'il m'a clioisi pour
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biographe j jc vais donc raconter tout simplement sa vie et ses travaux. Puissé-je bien faire connaître l'houime aux savaus qui n'ont connu que les œuvres; attirer sur l'artiste mort la sympathie des iudifférens trop nombreux qui ont vécu auprès de lui sansTapprécier; et surtout offnr à ses amis un portrait vivant et fidèle de celui qu'ils ont perdu !
Je laisse parler d'abord la Biographie des Contemporains.
« Langlois ( £u$tache-Hyacinthe ) , peintre ,
« dessinateur , graveur et antiquaire , iié au Pont- « de-r Arche le 3 août 1777.
« Fils d'un conseiller du Boi, ofiicier des eaux a et forets , Langlois fut destiné par ses parens à « enti'er dans la carrière achninistrative j mais sa « vocation se manifesta de bonne heui'e, et , bien- « jeune encore , tandis qu'il suivait ses étudts ordi- « naires avec succès, il se sentit un goût vif et dé- «cidé pour U s ai ts. Ces dispositions naturelles se « développèrent bientôt par les exemples d'un cé-
4 mncu.
« lèbre peintre de paysages , M. Pau de Saint* « Martin , qui était He d*intiinité avec ses parens. « Quoi qu'il en soit, Langtois neut probablement R pas été libre d*obéir à son penchant, sans la « révolution qui renversa la fortune de sa famille. K Son père se décida alors à lui laisser cultiver « l'heureuse aptitude dont il était doué.
«r Dès 1793 , Langlois vint à Paris , et fut placé « auprès de David , qui, trop occupé de son impor- 4c tance politique , n'avait , à cette époque , d*autres « élèves que deux orphelins que le gouveruemeul « avait confiés à ses soins.
« Malheureusement, un accident empêcha I^an- « glois de profiter des leçons d*un aussi grand «maître, et, au lieu d'entrer dans un atelier, il « fut désigné pour faire partie des élèves de TÉcole o de Alars. Les instructions militaires n'étaient pas et celles dont il était avide, et la profession des tt armes avait peu d'attraits pour lui. Langlois, « tout en apprenant à marcher au pas et à exécuter « la chaîne en douze temps , resta fidèle à ses pre- «mières inspirations. H consacra, à se perfec*
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«• tioaner dwa& te dessin , tous ies instans qu*il put
« dérober aux exercices du soldat f mais, prive de « guide et de conseils , il n'acquérait que de Thabi- « tude, et non du talent. £iiiiii, en 1798 , il entra « chez un habile peintre d'histoire ; et , bientôt « après., convaiacu des avantages qui résultent de « rëmulation , au sein d'une école nombreuse , il M tenta de réchauffer la bienveillance que David «c lui avait autrefois témoignée , et obtint d'être « admis parmi ses élèves..
« Mais il était dans la destinée du jeune Lan- « glois d'éprouver, dans ses études de prédilection, « le» contrariétés les plus décourageantes et les « interruptions les plus fatales. Enveloppé avec « sa famille, dans des calamités imprévues^ incar-
• céré lui-ménit: sur d'odieuses dénonciations ^ il « ne dut la liberté, et peut-être la vie, qu'à la « caution généreuse que s empressa d'offrir l!un des « plus honorables amis de son père, M. Dupont
* de l'Eure, et aux énergiques réclamations de « toute la députation de son département. Rendu « à la liberté , il commentait à reprendre ses tia-
« vaux habituels , qaaucl la conscription yint le « frapper de son arrêt alors inexorable : il lui « fallut se résigner à quitter ses pinceaux. Il partit, « servit activement d'abord , et fit ensuite partie
* d'uu conseil de guerre. Il dut à cette circons-
* tance de se rapprocher de la capitale. Pressé de «i revenir aux occupations qu'il affectionnait , il « sollicita son congé. Après de longues et infruc- « tueuses démarches , il lui fut euûn accordé par « la protection ili; 1 iiupératricc Joséphine, qui,
* dans cette occasion comme dans beaucoup d'au- 0 très, se plut à encourager les jeunes talens. « Langlois se crut au comble de ses vœux, mais M le sort, qui ne se lassait pus de le poursuivre, « vint encore déranger ses projets , en le tenant « constamment éloigné de ce foyer des arts où il « brûlait de venir achever son éducation d'artiste.
« Depuis i8o6, d habita le Pont-dc-rArclie ou « ses environs , et ce ne fut que dix ans plus tard « qu'il vint se fixer à Kouen. »
Ces deux dernièies ligues nécessitent une expli-
catiou. A 1 époque où elles iureut écrites , ou ne pouvait en dire davantage : Langlois vivait. Voici le sens caché sous le laconisiue de ces deux ligues : Langlois quitta Te Pont-de-rAi^che [mnip fuir la misère!... mais la misère marclia devant lui f et ce fut. elle qui , la première, accueillit l'artiste à son entrée à Kouen.
Cependant, Langlois était alors daus toute la force de l'âge et du talent. Son goût passionné pour les arts et les antiquités s'accrut et se perfectionna •au milieu de nos merveilles archéologiques. Il s'éprit d*amour pour cette ville , oii le moyen-âge ofire à l'admiration de ^antiquaire de si nombreuses et de si splendides rehques. Depuis les chefs-d'œuvre les plus majestueux jusqu'aux plus modestes débris , son crayon, son burin et sa plume furent consacrés à sauver de l'oubli toutes les pagesde notre belle histoire monumentale. A cette époque , les productions de Langlois , inconnues à ses concitoyens , acquirent une grande valeur en Angleterre ; ses opinions archéologiques y Itirent d'un grand poids. £n(in, sa renommée était telle.
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que les étrangers de distinction , les savans anglais
surtout, voyageant dans la Normandie, regardaient comme leur premier devoir d'aller saluer Tarli^te qui contribuait dcjii si puissamment à son illustration. Le célèbre Mackensie, Fun des premiers dessinateurs (raiitK|aités de TAugleteiTe , venait lui-même, à Rouen, apporter ses admirables dessins à Lauglois , afin que le dessinateur normand les animât de quelques-uns de ces personnages si spirituels et si vrais, qui lui échappaient avec une facilité si correcte et une si heureuse inspuation.
Mais, tandb que Langlois jouissait au-dehors d'une haute considération et d'une célébrité méritée, pouvons-nous penser, sans rougir, à l'état dans lequel le trouvaient les admirateurs de son talent , lorsqu'ils venaient le visiter dans sa patrie adoptive !
Après avoir caché son indigence au fond des quartiers les plus retirés et les plus tristes de Rouen , Langlois avait fini par louer le logement dans lequel il est mort. Cétait dans ce giand
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couvent de la Visitation de Sainte-Marie , si désert, si glacial, si mélancolique, que le pauvre artiste était venu s'abriter, avec ses sept eiiiaus et sa femme j Pour arrivera lui, il fallait entrer alors par la porte qui donne sur le cloître. On ti aversait une galerie humide et ruinée; c'est celle où Ton voit aujourd'hui notre beau Musée des Antiquités. Au bout de cette galerie, un escalier en bois, a jour, et rappelant exactement ceux qui se dressent à la porte des moulins à vent, conduisait dans un grenier poudreux et délabré. Cette inunense antichambre était occupée par une nombreuse faniille d'oiseaux domestiques , qui se dérangeaient à peine pour laisser arriver les visiteurs jusqu'à la porte d'un cabinet de travail, seul recoin à peu près habitable dans ce vaste local ou se croisaient tous les vents. Le cœur se serrait horriblement en enti*ant dans cette pièce. Des objets d'ai't d'un grand prix, de riches et curieux manuscrits, étaient jetés pêle-^méle sur la table , sur la cheminée, sur les chaises, par terre. Lorsque c'était l'hiver, et que, gelé par la bise, vous
étendiez votre main sur le poêle de fonte , te fer glaçait votre main , car il n'y avait pas de feu. Pas de feu non plu» dans la cheminée : vous voyiez s*agiter le châssis couvert de papier en lambeaux , qui cachait la tristesse de ce foyer désolé ; les déchirures dont il était criblé laissaient échapper des bruits étranges, des grelottemens plaintifs, des cris étouffés. C'étaient ses pauvres petits enfans qui couraient se cacher dans cette retraite , à Tarrivée d'un étranger, comme des souris dans leur trou^ car ils étaient tout nus !.... Et, au milieu de cette scène poignante , vous apparaissait un homme plein de grandeur, de stoïcisme et de sérénité. Son érudition était si profonde , si variée, si impertui"bable, son imagination si vive et si colorée, sa parole si animée, si pénétrante, qu'il vous avait bientôt fait oublier le froid et sa misère , comme
11 les oubliait lui-même. £t vous sortiez émerveillé, admirant cet homme , et Taimant , Taimant de tout votre cœur; et quelquefois, cet homme si plein de verve, de gaîic, de bonhomie et de tendres sentîmens, n'avait pas mangé depuis plusieurs jours!
Tandis que Langlois «tait ainsi abaïulonnë à la lujsère^ par Tindifférence de ses concitoyens , voici ce qu*eu pensaient les étrangers.
DiUlia, que Ton ne peut pas accuser d avoir flatté les artistes et les savans français , disait : « J'avoue que je fus très heureux d'ubteuir le dcs- «c sin de Langlois pour quai*ante francs. y> (L'étui et le couteau de poche de Diane de Poitiers). « C'est « un dessin d'un fini précieux , et qui paraît être « d'une grande fidéhté. Certainement l'artiste Lauff glois mérite un autre sort : il est tout à la fois « l'orgueil el la honte de la France, Ce qu'il a fait « pour Rouen devrait lui donner le libre accès de « la table de tous les restaurateurs de la Norman- « die, et il devrait être servi en vaisselle plate. »
Dawson Turner écrivait : « Mes lecteurs se jointe dront à moi» je pense, pour remercier M. Ijanu ^lois de ses dessins » ( un chapiteau de Saint- Georges et son développement ) , « et verront avec « satisfaction son esquisse du bas-relief accoiupa- « gnée d'une esquisse spirituelle de Ini-méme. La
V Normandie n a pas de plus ardent admirateur de « 6Ci> autiquitésy ui persouue à qui elle doive plus: «de reconnaissance pour les avoir recherchées.^ « dessinées et publiées. Mais y à la hotUe de Houen , « ses travaux ne sont pas remarqués» Tous les « obstacles, cependant , que lui a suscités le « duruin « pauperies opprf^rmm », n'ont pas été capables de porter atteinte à son esprit d'indépendance. « Il continue courageusement à illustrer les anti- « ques monumens de la Normandie ; et je promets aux antiquaires ([ui visiteront cette contrée , « qu'ils éprouveront un grand plaisir à parcourir « son porte-feuille. »
J*ai le regret de n*avoir pas un mot à dire pour laver notre pays de la flétrissure que l'indignation des écrivains anglais lui a imprimée. Langloîs n*était ni inconnu ni méconnu à Koueu. On savait fort bien que Langlois existait, et on n'ignorait pas qu'il était un artiste très distingué et un archéologue du premier ordre. Seuiemeut , on ne voyait pas , et on ne voit pas encore bien clairement de quelle
Digitiz
\itilité peut être un ai*tiste, à quoi peut servir uu ^vant. Cela viendra-t-tl?
Au reste , la misère était une eimen»ie avec •laquelle Langlois avait fini par vivre en assez bonne intelligence. Il ne s'apercevait guère de sa présence que lorsqu'elle lui avait enlevé son dernier morceau de pain. Mais il avait une autre ennemie plus redoutable^ et c'est celle-là qui, aprè» l'avoir poursuivi saa.% relâche pendant quamnte années y a iini par épuiser son énergie et le frapper à mort.
Je me vois forcé d'aboi'der un sujet délicat que j'aurais voulu éviter : il m'eût été plus commode de me taire ; mais je me reprocherais mon silence comme un crime. La vie et la mort d'un homme comme J^anglois doivent être, non pas un mystère^, mais une 1( ron. Je suis donc obligé de dire que X^aiiglois a eu Tirrépai^able malheur de ne jamais connaître les saintes joies de famille qui remplacent tout et consolent de tout. Trop heureux encore si son infortune se fût bornée à la privation de ces douces et précieuses jouissances ; mais par quoi ont<-elles été remplacées ? Je vais raconter.
iÀ iWfiCt
Un homme qui a prodigué pendant quinze ans à I^nglois tout le dévouement de l'amitié la plus tendre, grimpe un soir dans sa chétive retraite, pour faire, à celui qu'il appelait son père et son maître, sa visite accoutumée. Langlois Taccueille avec sa cordialité habituelle. La conversation s'engage, animée, joyeuse comme à l'ordinaire, et se prolonge jusqu'à onze heures et demie. Alors seulement, et au moment de le quitter, l'ami croit lire une expression de souffrance sur la physionomie de Langlois j son front est soucieux., son regard éteint, a Qu'a vez-vous ? » n'était pas une question qu il lut toujours prudent d'adresser à Langlois, qui épanchait facilement ses joies mais gardait discrètement ses douleurs. L'ami n'eut cependant pas le courage de retenir cette question; et Langlois, après quelques moniens d'Iiesitation, lui rcpoudit ; <c Nous n'avons pas mangé depuis deux jours ! » et ses enfans déguenillés se mirent à pleurer. Vite quelque argent fut donné, afin que cette triste iauidle se procurât à l'instant même du pain chez le boulanger le plus proche. Mais, le lendemain
by CoOgle
matin, lorsque Taini, navré de chagrin, revint a|}-
porter au pauvre Laiigiois des consolations et de nouveaux secours, la personne qui s^ëtait chargée, la veille , d aller chercher du pain pour lui et pour ses enfans affamés , n'était pas encore de retour : elle ne reparut que le jour d'après, sans argent et sans pain !
I^anglois, au milieu de sa détresse, avait cependant quelques amis qui lui faisaient ouhlier Tindifférence du public h son égard. Ces amis, affligés du dénuement dans lequel croupissait le malheureux I^nglois, faisaient tous leurs efforts pour le . soulager; mais ce n'était pas chose facile. Faire accepter directement un secours à Langlois , même à titre de prêt, il ne fallait pas y songer; deux ou trois de ses plus intimes jouissaient seuls de ce précieux privilège, qu'il ne leur permettait que bien rarement d'exercer. Sa vieille vertu romaine se révoltait à l'idée de recevoir un argent qu^il n'était pas sûr de pouvoir rendre; et l'on a vu qu'il moumit philosophiquement de faim, lui et ses enfans , plutôt que de faire entendre à ses amis
des plaÎDtes qui auraient eu Tair d'une demande. Ils étaient donc obligés de recourir aux ruses les plus ingénieuses, pour éluder les refus que leur opposait sa rigide susceptibilité. C'est ainsi que l'Université, qui était alors propriétaire de Sainte- Marie, ajaiiL disputé à sou localairc le galetas qu'il y occupait , sous prétexte qu'il devait quatre termes de son loyer, une souscription lut laite, les termes furent payés, et le reste de l'argent déposé dans une boîte sur la cbeuiinéc de Langlois, sans que jamais il ait su contre qui il devait se fâcher.
Parmi les personnes qui appréciaient le talent
et les connaissances de Langlois, il faut citer, eu première ligue , M. de Kergariou , alors préfet de la Seine-Inférieure. Cet administrateur se plaisait fort dans la conversation de notre artiste , mais il n'eu jouissait pas souvent : Langlois, bien loin de fatiguer M. le préfet de ses viâtes, ne se rendait même pas auprès de lui lorsqu'il y était appelé pour quelques travaux archéologiques, il avait pour cela de bojiiics raisons : Tallreux délabrement de sa garde-robe lui interdisait, non seulement
sua LANGLOIS. If
les visites, mais même la clarté du jour : ses iiabils ne pouvaient absolument sortir que par la nuit la plus obscure. Ceux qui prenaient intérêt à lui, et qui savaient combien pouvaient lui nuire ces refus dont il se gardait bieu de faire connaîtie le véritable motif, résolurent d'y porter remède. Un beau jour Laugiois trouve , dans sa chambre, étalé sur la seule chaise qui la meublât, un magnifique babillenient noir complet. De dire combien il fallut de prières, de négociations et de mensonges pour le décider à revêtir ce costume , je ne m'en charge pas. Enfin, le voilà parti pour la préfecture, élégant , pimpant, luisant , rasé, brossé, peigné comme il ne Vavait jamais été , et comme il ne l*a été que bien rarement dans sa vie. L'entrevue fut on ne peut plus agréable : Langlois revint enchanté de , M. de Kergariou, et tout heureux d'avoir des travaux à faire. Ce fut à cette époque qu'il entreprit sa belle collection de dessins des monumens du département de la Seiue-Iuférieure , collection qui est un de ses plus importans ouvrages et qui lui a été payée si bon marché. Jusqu'ici tout est pour le mieux.
A (|ueUj[ues jours de là, Langlois se prépare à reoouveler sa visite ; il faut qu'il se rende à la Préfecture, il est demande par le préfet. Mais, quand il voulut mettre son costume , la pièce la plus essentielle lui manqua. L^habit et le gilet étaient encore là; le reste avait disparu! Ijanglois, brisé, anéanti, désespéré, demeura chez lui, et ne demanda même pas ce qu'était devenue la partie absente de son beau costume noir. £t si vous me le demandiez, moi que l'indignation suffoque , je vous répondrais qu'elle avait été vendue, et que ce n'était pas pour avoir du pain !
£ncore un récit qui rappellera le pauvre astronome Messier, membre de l'Académie des sciences, dont la destinée a eu tant de rapports avec celle de Langlob.
En 18^49 Langlois fut nommé membre de l'Académie de Rouen. L'Académie, iière de Tbonneur qu'elle venait de se faire, attendait avec impatience l'entrée dans son sein d'un talent aussi élevé, et comptait sur cette sc^ennité pour ronipre la mono*
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tonic (ie ses séances hebiloinadaires. Cependant) plusieim vendredis se passent et on n'entend pas parler du nouvel élu! Pourquoi doue Langlois ne répondait>41 pas mieux aux avances de l'Académie? C'est que, pour aller se taire recevoir à rAcadémie^ il ne suffit pas d*âtre un homme de mérite , ce n'est pas assez que d'élaborer un beau discours de réception , il faut encore avoir des souliers, et c'est préciscuieut ce qui manquait à Lauglois. Quelques académiciens de ses amis, voulant faire cesser ie scandale de sou absence, vont, un jour de séance, le chercher pour l'emmener avec eux. Force fut au récipiendaire d'avouer son excuse* En sortant, ces Messieurs glissent à quelqu'un l'argent nécessaire pour acheter des souliet^ à leur confrère, sans que celui-ci se doutât de rien , et le vendredi suivant ils reviennent le prendre, bien sûx's cette fois que le corps savant ne sera pas exposé k un nouveau désappointement. Mais le seul changement qui se fût opéré dans la chaussure de T^anglois , c'est qu'elle était un peu plus mauvaise qu a leur première visite. Pour des souliers neufs, point!
11 ne se doutait même pas qu'ii en eut été question. Les académiciens exaspérés, ne pouvant pas sup« porter Ticlée d'un nouveau retard, allèrent chercUer un fiacre 9 et enlevèrent Langlois« qui fit son entrée à rAcadémie avec de vieilles pantoufles.
Cette circonstance a été racontée de trois manières difTéreiiliîs : outre l'histoire de l'Académie, les uns parlent d*un voyage archéologique à S.- Georges-de-i]o( lier ville , les autres d'un dîner offert par une notabilité scientifique de Londres; mais cela prouve seult ment que Langlois manqua très souvent de souliers ^ et la moralité est toujours la mcme.
Je livre sans commentaires à la sagacité du lecteur ces trois faits que j'ai choisis parmi cent autres plus affligeans encore ; ils suffiront pour faire deinner tout ce que Langlois, dans sa vie intime, a souffert d'angoisses et de tortures. Je n ai soulevé qu'un coin du rideau qui cachait son intérieur , maïs un coup d'ceil rapide a pu pénétrer jusqu'au fond. Vous savez maintenant pourquoi 1 iiounne
SUR £.-U. LANGLUIS. SI
k plud labui leux et le plus infatigable était si souvent sans ressources; vous comprenez sa misère >
à côté de sou travail !
Tout ce que Langlois a fait maîgré les entraves que lui opposait sa pauvreté , malgré , les découragt-mens que lui causaient ses chagrins de famille, est vraiment prodigieux. Je vais passer en revue ses innombrables travaux.
Langlois avait pour devise : Un peu de toutj rien en somme. Jamais devise ne fut plus modeste et plus vraie à la loi^. Langlois savait beaucoup de tout y son érudition était d'une variété éblouis* santé. Avec une facilité miraculeuse et une sagacité presque infaillible , il possédait une mémoire qui ne laissa jamais rien échapper de ce qu'il avait vu j lu ou entendu. Malheureusement, pendant sa vie aventureuse j Langlois ii avait pu recevoir une éducation suivie et bien ordonnée. Sa bibliothèque, Cïomposée de livres précieux, , de volumes dépareillés, de lambeaux de manuscrits, rangés ou
plutôt empilés au hasard ^ sans méthode , saut prévoyance , était une image fidèle de son érudition. Il y avait y cependant , cette différence qu*tl lui fallait quelquefois plusieurs jours pour trouver ^ dans sa bibliothèque ^ le livre dont il avait besoin, taudis que sa docile menioii*e , lorsqu'il avait recours à elle , lui répondait, à l'instant même, avec une netteté parfaite et uae fidélité scrupuleuse , sur quelque sujet qu'il l'interrogeât. Aussi était-il, pour ses amis , la plus sûre et la plus commode des bibliothèques. Au contraire de oes savaus égoïstes qui exploitent habilement, au profit de leur vanité , la découverte du fait le plus insignifiant, de la date la plus douteuse, il prodiguait è tous les trésors de sa science* Avec son aide, le plus ignorant [devenait savant; et le plus savant n*eût pas osé livrer à l'impression la moindre page sans avoir consulté Langlois. Il n'y a pas un ouvrage publié en Normandie, ou sur la Normandie, qu'il n ait enrichi de quelque note intéressante, de quelque document curieux, de quelque piquante remarque. Langlois avait une manière de travailler
parfaitement en harmonie avec le décousu de son
éruditioa; elle était assez étrange pour que j'entre dans quelques détails* Jamais il ne lui est venu dans ridée de faire un volume , quoiqu'il en ait ùdt plusieurs* Voici comment il procédait : une miniature de manuscrit, uu vitrail d'église ^ un monument gothique lui plaisait; il en faisait le dessin et bientôt la gravui*e. Sur cette gravure^ il hrochait une note, sans s'occuper de chercher d'autres matériaux que ceux qu il avait dans la tête. Plus tard une nouvelle gravure , quelque nouveau document sur le même sujet, lui arrivait : il ajoutait des notes à sa note, et ces bucoliques^ comme il les appelait , partaient pour l'imprimerie. Ou lui envoyait les épreuves : nouvelles notes f nouvelles gravures, nouveau texte , non pas ajouté ^ mais intercalé dans le premier travail » qui était alors coupé eu viogt morceaux soudés tant bien que mal les uns aux autre» , au moyen d'additions qui finissaient pai' devenir b^ucoup plus considérables que le texte primitif. Àprès avoir subi trois ou quatre fois^ ou vingt fois, ce remaniement dia-
boliquc , au grand désespoir de Timprimeur, la note se changeait en une énorme brochure ^ et Ténorme brochure en un fort agréable volume j le tout embarrassé de trois ou quatre génératious de notes dont les trois quarts auraient fort bien pu entrer dans le texte, et la moitié du dernier quart être supprimée sans inconvénient. J aiigiols n'a pas publié une œuvre qui n*ait été en&ntée par ce monstrueux procédé. Cependant les uu\ rages de Langlois sont remplis d'intérêt. Quoique son style un peu fanfaron soit loin d'être un modèle de coi^ reclion et de goût , ce qui s'explique facilement, parce que la plume n'était 4U un accessoire pour l'artiste et quHl n'en a jamais &àt que la très hunible servante de son burin, il y a, dans tout ce qu'il a écrit, quelque chose de nerveux, de pittoresque et d'incisif, qui le place infiniment audessus de tous nos savans vulgaires. Langlois a donné, le premier, en Normandie, l'exemple de rendre l'archéologie amusante; et ce n'est pas sa faute si un aussi bon exemple u a pas trouvé d'imitateurs.
SUR K.-a. LÂAGLOIS. j»
Langlois n*a jamais pu travailler, le jour, deux heures de suite. Tout le monde ^ connu ou iacounUy était le bien venu dans son cabinet toujours ouvert. Pendant ces dernières années surtout , il était devenu tellement populaire , (|ue les visiteurs s*y succédaient presque sans interruption; et il était bien rare qu'il n'en eût qu'un à la fois. Toutes les classes de la société se donnaient rendez-vous chez lui. Un jour Lan^ois, que quittait un haut fonctionnaire ^ un personnage considérable, voit entrer un monsieur modestement vétu. Les traits de cet étranger portaient l'empreinte d'une douleur pro* fonde : il venait, en effet, prier Langlob décomposer une épitaphe pour la tombe de sa femme qu'il avait eu le malheur de perdre quelques jours auparavant. L'artiste rendait service à tous ceux qui avaient besoin de lui , sans jamais leur demander •« qui êtes-vous ? » U promit donc que Tépitaphe serait prête pour le lendemain. Le monsieur se retira pénétré de reconnaissance; et, quand il fut sorti , Langlois apprit que ce monsieur n'était autre que le valet du bourreau. Le lendemain Tépitaphe était
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faite. La voici telle qu'on peut la lii'e au cimetière , inscrite sur une humble croix :
• Giogît Françoise-Marguerite V***** , épouse « de Charles-Constaat- Adolphe C**^*. Sapatieuce « et sa résignation furent éprouvées par dix-neuf a mois des plus cruelles souttrances; elle passa de « cette vallée de misère dans un monde meilleur ^ « âgée seulement de 3o ans et dix mois^ le 4 « avril i833« Son mari, dans sa douleur soli- « taire, te supplie, ô passant ! d'accorder à « celle qu*îl pleure le secours dont toi-même « auras bientôt besoin : celui de la prière. •
On serait tenté de s^emporter contre ceux dont
les importunités détournaient de ses travaux un artiste qui en avait si grand besoin; mais comment se fâcher lorsque lui-même ne se fâchait pas ? Le Uàt est que Langlob était enchanté d'être dérangé. Il aimait a causer, à s'épaiitlier, à raconter ; et, s'il avait quelque bon récit à ùàre , quelque bonne boutade à lancer , le premier arrivant en profitait. C'est même cette facilité qui a autorisé
SUR E.-U. LANGLOIS. SfiT
une fouie de sots à s intituler les amis intimes de LangkMs. Au reste, Langlois jouissait de la pré-' cieuse faculté de pouvoir travailler, comme s'il eut été seul 5 au milieu des conversations qui se crot* saient autour de lui , et auxquelles U prenait toujours une part fort active. Cependant il n'était réellement tranquille que lorsque toutes ses conaaîssances donnaient y et îi travaillait beaucoup la nuit, ce qui n'a pas peu contribué à éteindre sa vue -et à ruiner sa santé.
Avant d'aller plus loin , jetons un coup d'œil sur ce qu'il a fait.
La première publication de Langlois est inti* tulée : Recueil de quelques vues , sites et monU" mens de France, et spécialement de la Normandie et des divers costumes de ses habitons* Kouen, 1817 y de l'imprimerie de F* Mari. — Cet ouvrage devait se composer d'un grand nombre de livraisons. La première seule a paru; elle contient vingt pages de texte et buit gravures de monumens et de costumes de la Normandie.
Notice sur tincemlie de la Cathédrale de Bouerit occashnné par la foudre le iS septembre iSaa, et sur l' Histoire monumentale de cette Église, Rouen, i8a3, Frédéric Baudry , imprimeur. — Celte Notice n'était d'abord qu'un rapport au Roi y que JVf de Bernis, archevêque de Rouen, avait demandé à Ijanglois. Plus tard, on lui suggéra l'idée d'en faire un volume , pour lequelr on réunit 453 souscripteurs. 11 est orné de cinq gravures et d'une lithographie, qui représentent avec une fidélité rare l'aspect général de l'église au moment de l'incendie, et les détails de la flèche qui a été détruite. Lorsque ce volume fut publié, M** de Remis était mort. Langlois, reconnaissant des bontés que ce prélat avait eues pom^ lui , dédia son livre à la mémoire de M'' de-Bernis.
Essai /iistorique et descriptif sur tAbbay^e de Fonienelle ou de Saint- H aiidrille, Paris, 182^, imprimé par Tastu. — Ce Uvre très remarquable, qui conserve au souvenir des Noniiaacis un de nos plus beaux établissemens religieux que la barbarie et la cupidité ont détruit et vendu en détail, a
SUR E.-fl. LANGLOIS. a»
«u le sort le plus malheureuic. MM: Tastu et Henri
Gaugaiu s'étaient associeb pour Timprimer à cinq cents exemplaires : c^était un cadeau qu'ils voulaient offrir à Langlois. M. Tastu fit les frais de Timpression, M. Henri Gaugain fournit le papier, et chacun d'eux n'accepta eu paiement qu'un seul exemplaire. . Mais cette action généreuse n'eut pas le résultat qu on en attendait. Par suite de circonstances bien fâcheuses^ Tédition entière s'est trouvée abandonnée et gaspillée à Paris, et un petit nombre d'exemplaires seulement ont échappé au désastre. Cette édition contient des détails sur le château et l'abbaye de Yalmont et sur l'église de Sainte-Gerfcrude ^ qui va disparaître . avec tant d'autres nx>numens précieux , car son propriétaire l'a vendue , dit-on , à condition qu'on la démolirait. Ce volume y publié avec un grand bixe, est orné de seize gravures. Plus tard, en Langlois donna FEssai sur Saint- Wandrille , avec neuf plan* ches, à l'Académie , qui, retranchée derrière son règlement, fit queUjues façons pour en enrichir son Précis. £n id34 j un tirage à part de cent
exemplaires, avec tme addition de trois ptaoches ^ fut offert à Langlois par M. Nicétas Periaux.
Essai historique et descriptif sur la Peinture sur verre ancienne etmodemej et sur les Fitmux les plus remarquables de quelques Monuinens français et étrangers , sui»i de la Biographie des plus célèbres peintres-verriers. Kuuen , 1 832 ; Edouard Frère, éditeur. — Ce Yolume a commencé par être un tout petit Mémoire de quamute-huit pages avec cinq planches, publié dans ie recueil de la Société d'Émulation en iÔa3. On sait par quel procédé il a grandi, en neuf ans, de manière à devenir un volume de trois cents pages orné de sept planches. Une partie de ces sept belles gravures, qui représentent les plus beaux vitraux de Rouen, sont de M^** Espérance T^nglois. Cest dans ce volume que Langlois a employé pour la première fois la jolie série de lettres grises dessinées par lui, et gravées par Brevière, que Ton a revues depuis dans plusieurs autres ouvrages.
Je ne ferai qu*indiquer rapidement les publications dont Langlois a doté les Recueils des So-
ciétés savantes, les Revues et les Journaux. Je commence par la Société d'Emulation ^ qui est la mieux partagée.
i8ai. — Mémoire sur la Calligraphie des Manuscrits du mq/en-dge, — Deux planches. — Tiré à part.
1 824. — Notice sur le tombeau des Énetvés de Jumiègesj et sur quelques décorations intérieures des églises de cette Abbaye. — Trois planches. — Tiré à part.
1827. — Notice sur les bas-reliefs des Stalles de la Cathédrale de Rouen, sur t ancien poème intitulé : le La/ dArisiote^ et sur son auteur Henri dAruLely , trouvère normand. — Une planche. — Tiré à part.
1828. — Mémoire sur des tombeaux galloromains découtferts à Rouen dans les années 1827 et 1828. — Deux planches. — Tiré à part en 1 829, — Cette notice , moins complète , avait été publiée dans les Mémoires de la Société des Antiquaires de Normandie , tome de 1 827*28.
l83i . — Note sur les anciennes forteresses de
52 iNOTICE
Rouen , particulièrement sur celle appelée le Fieux-Chdteau. — Avec une gravure de M'*" £s* pérance Langlois.
i853. Rouen au XVP siècle , et la Danse des Morts du cimetière Saint-Maciou, — Sept planches.
— hymne à la Cloche. — Cette composition originale, illustrée d'un fort joli dessin de Langlois gravé en bois par Brevière, a été publiée en deux éditions. La première, tirée à laa exemplaires seulement y en i832, est devenue si rare qu'elle se paye aujourd'hui 20 à fr. La seconde n'est que le tirage à part de la Société d'Émulation.
i833. — Discours sur la Féie des fous et les Déguisemens monstrueux au mojren-dge. — Lu à la séance publique de i833 , Langlois étant président de la Société. — Tire à part.
— Notice sur Mad. DesbordeS'Valmore* — Avec portrait.
— Notice sur M, Brunei — Avec portrait.
— Notice sur Rêver. — Avec portrait.
1 836. — Souvenirs de t Ecole de Mars et de 1794* — Avec une gravure. — Tiré à part.
Maintenant vient le tour de TAcadémie y et ce
ne sera pas loug. £n 1829 , Langlois fit insérer, dans le Précis, une Notice sur Marquis ^ et ce fut tout, avec les débris de ï Essai sur Haint- Wandrille , dont il a déjà été question. La réception qui fut faite à cette deruière œuvre refroidit singulièrement Langlois pour l'Académie , sur le compte de iaqueiie il osa même quelquefois s'exprimer avec une grande irrévérence. Il ne lui a rien donné depuis, à moins que le reste n'ait échappé à mes recherches.
Langlois a écrit plusieurs articles pourla A^ifi?
de Rouen :
t833. — La Feste aux Normands , historiette accompagnée de deux belles gravures au trait des vitraux de l'église Saint-Jean. — tiré à part.
1834*'"- Notice sur la Fontaine de la Croix-
de-Pierre^ écrite à propos d'une gravure de M. Polydès Langlois.
Digitizcû by CoOgle
i^'à^. Notice sur rjbbaye de SaitU-Amand, — Tiré à part avec une gravure formant le fleuron du grand titre ^ et représentant la cheminée de la chambre de Guillemette d'Âssy.
f835. — Remarques sur les Miniatures et Ornements calligraphiques des Manuscrits de t antiquité et du moyen-âge. — Quatre planches.
— Le Curé des Bruyères, — Tiré à part.
— La Croix de Sablier. — Tiré à part.
En i83i , la Ttevue Normande publia un article de I^anglois : Remarques sur ^ancien état des arts dans Rouen , et sur f École de dessin de cette ville,
Langlois a fait aussi quelques feuilletons pour le Journal de Rouen, un , entre autres , intitulé : De la spoliation et du dégdt des Alonumens reli~ gieux. Il fit insérer encore dans le même journal sa réponse à une lettre de M. Raymond , sur les antiquités de la Normandie.
Dans la curieuse Histoire du Privilège de Saint" Romain y àe M. A. Floquet, publiée en i833,
SLR £.-U. LANGLOIS. Z9
Langlois a mis des Remarques sur la Châsse de SamURomain^ vulgairement appelée la Fierté»
Langlois peut revendiquer une importante collaboration au supplément du Glossaire de la Langue romane, par Roquefort. Un exemplaire de cet ouvrage , acquis par M. Mancel , libraire distingué de Caen^ et chargé de plus de douze cents notes manuscrites de Langlois , offre , en outre y une indication précise de la part qu'il a prise à la rédaction du supplément : ce soul les initiales «£.-H. L. » inscrites en marge de tous les articles qui sont de lui. Parmi un grand nombre de mots , on remarque les suivans : Bagaudes , Brace,Buen, Coignole^ Cognon, Cou/ine, Craneçuiny Créquier^ Dague tie miséricorde^ Détinée^ DormÀion^ Effraie y Engoiisser, Envier^ Escou/le^ Estorer^ Excitateur^ Fierté ^ Frarin^ Giùet ^ Horion <i etc. Dans la rédaction de ces articles, on reconnaît facilement la manière de Langlois, et tous se rapportent aux objets de ses études , ou touchent par quelque point à la Normandie. Les
notes dont cet exemplaire est couvert sont absolument inédites et donnent un prix infini à l'acquî* sition de M. Mancel.
La Bibliothèque publique de Rouen possède aussi un autographe précieux de Langlois; c*est un catalogue des Manuscrits , écrit en entier de sa main.
Langlois a eu la faiblesse de faire beaucoup de vers f mais il a eu eu même temps le bon esprit de n'en publier que fort peu. Je n*ai trouvé de lui que trois pièces imprimées , et encore sont-elles fort courtes :
Le CJidteau de la Salinière , publiée dans la Rame de Rouen de iSSS^ et deux autres , insérées dans le Kecueil de la Société d'Emulation : j4ux Mânes de nui Mère , élégie ( i8aa ); Le Pourceau à la table du Lion , fable ( 1 83o ).
Si Ton n'avait de Langlois que Télégie aux mânes de sa mère^ on pourrait lui reprocher d'avoir été trop avare de ses vers. Et, vraiment, des stances élégiaques de Langlois sont chose
assez rare pour que je cherche à tirer celles-ci
Digitiz
sua E.-H. LANGLOIS.
«Tun oubli qu^elles ne méritent pas. Le lecteur
ne pourra lire sans être ému cette expression chaleureuse de l'amour filial le plus tendre et le
plus sincère :
Sous ce triste gazon, pàle et défigurée.
Tu don, sensible mère , objet de mon amour.
Pénétrez , pleurs brâlans, dans sa tombe sacrée ;
Rt'ciiauffez-y le seiii qui me donna te jour.
Tombez, perles du ciel, pure et douce rosée; Darde , brillant soleil , tes rayons créateurs ;
Et que ma tendre mère, à mes pieds déposée , S'élance encor vers moi sous Timage des lieu t s.
La froide mort , hélas! a-t^lle éteint la flamme
Que ton cœur, ô ma mère^ alimentait pour moi !
Non , quaiid iiiènie aux humains Dieu n*eùt pas donne i aine,
De ce don immortel il eût payé ta foL
Tu fournis dans les maux ton utile carrière ,
En faisant des heureux , étraniïère au bonheur.
Ail ! putï..ses-lu goûter , (iaiis eelte humble poussière,
Un calme à qui le monde avait fermé ton cœur l
Il te regrette peu, ce monde où l on oublie Le juste infortuné du moment qu'il n*est plut i
Mais TAi^diaqge éclatant, sur les tables de viCr Aux yeux de l*Éteniel a gravé tes vertag.
Pour moi , snit que la nuit cède au jour pr^s d'érlorc^ Soil que Tuinltre, à son tour , nous ramène la nuit , Plein d'une aimable erreur, je crois te voir encore. Souriant à ton fils , tendre les bras vers lui.
Que dis-jc ? P»i' nies yeux tu revois la lumière ;
Ton caui LdL dans mon cœur , tu parles pai lua voix ; Et dans mon être, enfin, oii tu renais entière, Tu cesseras de vivre une seconde fois.
Hais, quand la voix du Christ au jour viendra nous rendre ^ Si je sors avant toi des bras du noir sommeil , Avec quels doux transports j^amasserai ta cendre , Pour liâter le moment de ton joyeux réveil !
Enfin , les dames f[ui , aujourd'hui , se conten-^ tent de faire chanter leurs âlles^ doivent se sou* venir d'avoir chanté autrefois une romance ayant pour titre : Le bon moine Odomar , ou le Diable à daifvaux , fabliau du XIP siècle. Langlois est Fauteur des dix couplets de cette légende mise en musique , et de la gravure qui en décore le frontispice.
SUR E.-ll. LAxNGLOIS. 99
Après avoir énumété les travaux littéraires de iianglois , je passe à ses dessins et à ses gravures, qui auraient dû même avoir le pas sur ses écrits. £n effet , c'est surtout comme dessinateur et graveur d'antiquités qu'il s*est acquis une grande répu* tation. L'un des pregiiers , en France , ii comprit et étudia le gothique; Tun des premiers il s'appliqua à rendre avec fidélité les merveilles des arts du moyen-âge. Ce fut là son plus beau talent , sa vocation véritable. Depuis quelques années , sans doute , Langlois a été surpassé ; mais on ne peut lui oter , ni le mérite de la priorité , ni l'honneur d'avoir été long-temps sans rivaux.
C'est en copiant quelques objets du Musée des Monumens fiançais que Langlois commença à s'exercer comme dessinateur d'antiquités. U racontait quelquefois y et alors il était de fort mauvaise humeur, qu'une copie du tombeau de Dagobert , faite par lui dans ce Musée ^ lui fut achetée et parut quelque temps après sous un nom autre que le sien.
U me serait impossible de donner un relevé à
40 KOriCE
peu près exact de tout ce que Langlois a gravé
et dessine , et le soin de réunir et <îe classer soir œuvre de graveur est d'ailleurs confié à M. André Pottier, qui s'en acquittera mieux que qui que ce soit y et surtout beaucoup mieux que moi. Je dois donc me borner a iiieiiie lapidement sous les yeux du lecteur tout ce que j'ai pu recueillir sans grande peine , tout ce qui m'est tombé sous la main ; cela suffira pour remplir le but que je me propose , celui de donner une idée générale des travaux de Langlois.
D'abord , il a contribué à l'illustration d'un grand nombre d'ouvrages publiés dans notre province ■ y
■ Detenptiim hUtarique 4e la Cathéêrale de Moum, psr Gilbert. Rouen ^ 1816, J. Frère, éditeur; 1857, Edouard Frère , éditeur. La fsçade de ta Gafhédrale. DeiBin de la
même église , vue du coté du Nord.
Le Chanecnnier jFYançais* Aouen, 18.., Lecréae-Labbey, éditeur. — Un dessin gravé en bois par Brevière.
Deeeription kittorique dee Maiems de liwten. Paris,
1821 , (Je rimprinierie de Firmin Didot. — Outre la part trè» légère que Langlois a prise à la rédaction de ce vuliiinc, il l'a enrit lii de 17 planches , parmi lesquelles on remarque surtout celles qui représentent Thôlel du Uourgtherouldc. Un sapplé-
SUR £.-fl. LANGLOIS.
et dont toutes les gravures sont faites sur des sujets tirés de cette Nomnandie qu'il aimait tant et qui
ment à cet ouvrage va bientôt paraître , avec quelques nouvelles gravures de Langlois.
Dner^Hon histoHqw âe V église Samt-Oum , par Gilbert. Rouen, iSVl, J. Frère , Iibraire-édit«nr. — Une vne d« Saint-
Ouen. Le tombeau de Berneval et de son élève , par Ali'" Espérance Langlois.
jinnuaire agricole du département de la ^ne^Infèrieure^ eu Étremeeauw CuH&Dateurêj par M. Guerard delà Qoesnerie. Rouen , 1838, de rimprimerie de F* Marie , éditear. —
L'Agriculture unie au Commerce , sous la protection de la Paix.
IfeieriptUm de la itatue fruele en bronze doré Iroutée d lilleboime ; par Rêver. Rouen , ig5E5. Evreux , 1824. — Une gravure de la statue et une lithograi^e de détails.
Notice sur la vie et les écrits de flohert Jf 'ace^ par Frédéric PInquet. IUmicu , 1824, J. Frère, libra ire-éditeur. — Robert Wacc otfrant ie Roman de Rou à Henri H.
Alaîdn Blanchard^ eitoifen de Houeny tragédie en trois actes, par Dopias fils. Rouen, i89ft, imprimerie de Nieélas Pénaux. «-^ Une aeène , dessinée et gravée par Langlois.
Le Jioman de Bou. Rouen, 1827 , Edoiiard Frère, éditeur. — La bataille d'HasUngs. Le baptême de Rollon.
Eeeai hUtorigue et deteriptifsw l'ÉgUee et VAÏiba/ge de S9mt-Georgee-4e'SochervUle y par M. A. Deville. Rouen, iWy de rimprimerie de Nicétas Pénaux.— Abside de Téglise
le lui rendait si peu. U a encore exécuté une foule
de gravures pour des livres imprimés à Paris, et
et aa magDifique culnUe-Ianipe , gravés en bob par Bieviére, sor les dessins de Langlois.
Guide du f oyageur au Havre ^ par J. Morlent. Rouen, 1827, Ed. Frère, libraire. — Encadremeot d'un portrait de François Vue de la place Louis XVI, graviie , et les figures dessinées par Langlois,
le$ BueoHquei de FirgUe, traduites par M. A. Derille. Eouen» imprimerie de Nicétas Periaux. — Un beau frontispice : le portrait de Virgile entouré d'attributs.
Itinéraire de fa Xormanétie, par Louis du Bois. Caen, 1898 , Mancel , libraire-éditeur. ~ Une vue méridionale de Bouen.
, Notice sur la statue pédestre en marbre blanc trouvée à Lillebonne le 51 mai l.St2<Sj pat- Kmmauuel Gaillard. Koiien, 1829, impi iiiiet ic de ^ticétas Periaux. — Deux planches gravées par Langlois.
JOiitaire de JumUgee^ {nr M. C.-A. Dediayes. Rouen, 1839, F. Baudry , împrinieur du Roi. — Six planches dessinées et gravées par Langlois et sa fille H"* Espérance.
i oyage historique et pittoresque du Havre à Bouen, sur la Seine , par J. Morlent. Rouen, i82d, £d. Frère, libraire. — Le château de Tancarville.
Pont de Meauxde Bouen / Ùbeervaiione eur Vimperianee de sa eoneerwÊtkfndtmt la placée qu'il occupe, par M. Dupont-
même en province , pour des Almanachs des Grâces^ des Muses, etc., etc., qui ne pourrout être re-
Boisjoavin. Roneo, 1899, imprimerie de Nicétas Pénaux. — Une vue de Rouen ^ prise de la porte Grand-Pont.
Fragmens littéraires de lady Jeanne Grey , traduits en français par Edouard Frère. Rouen, 1832, chez Éclouard frère. — Uu portrait de Jeanne Grey , gravé par Langlois d'après HoUiein.
mtiQiredu PrU)ilég» â$ Savutt-Homam^ par H. A. FloqaeC. Ronen, 1855, E. te Grand, éditeur. —Cet ouvrage, ouire
trois planches dessinées et gravées au trait par M»« Espérance Langlois, est encore illustré de deux belles frises et de neuf charmantes lettres grises , dessinées par Langlois et gravées en bois par Breviére.
Qmteê ptqfulmret , préjugéê , patoU , noma de (Ieti4?, de rammâitsement de Bayewt , lecueinis et publiés par Frédéric Pluquet. Rouen , 1834 , ÉdouaM Frère , éditeur. — la
Fée d'Argoiiges ; le Chanoine de Cambremer , gravés en boïs par Brevière , d'après les dessins de Langlois.
Tomibeaux dê ta Cathéênae de ilouen , par M. A. Heville. Rouen, 18S5 et 4857, Nicétas Periaux, éditeur.'^ Six planehes par un* Espérance et M. Polydès Langlois, et deux portraits, Georges d^Amboise et Alavoine , dessinés et grayés par Langlois.
Glossaire de la Langue romane , par J--B.-B. Roquefort. 1808. — Dessin du frontispice.
MêkMx 0t CMsf deê Poètn fimçaUM deê Xi^-Xf^* tîéefaa, publiés par Bsrbaaan. Nouvelie Adition, augmentée
cueillies que très lentement , et jamais d'une manière absolument complète.
La première gravure qu'il ait faite pour Rouen est la façade de la Catliedrule, de la Description de Gilbert. Ce fut en 18169 en venant prendre le dessin de cette planche, qu'il forma le projet de se fixer à Rouen oii il espérait vivre moins pauvre et moins malheureux que dans sou pays natal.
Outre les nombreuses gravures annexées à ses articles , on trouve encore , dans le recueil de la Société d'Émulation ^ et dans le Précis de PAcadé*
de deux volumes iaédits, par Méon. lS08-â5. — Six dessins ^ dont un gravé par lui.
jÉtOiquîtéê de Vnom^ par le comte Wlgrin de Taillefer. 18S1-96. — Douze planches inniuarto de monumens d-'aati«
quités.
Monumens français inédits^ par Willemia. — Lauglois a fourni à eet immense ouvrage environ douze gravures et nu nombre coosidérable de dessins que Willemin a gravés luiménie*
Musée (les Monumens français , publié par M. Lenoir. — La suite de Psyché ( vitraux d Kcouen ) : quiuze planches.
'NcHee iur du AwHqvUéê Irowvées à CoOiff/ par M. Lévy. Séance publique de 18i9.-'Une planche de médailles.
SUR E.-H. LA.\GLOIS.
mie de Rouen % plusieurs planches de Laiiglois, qui prêtait souvent le secours de sod talent à ses collègues.
Notice tur quelques Jntiquitét obtemées d Dreux; |iar À.'L. Marquis. Séance publique de — Une plandie
de Langlois* Deux planches de M"* Espérance Langlois.
Notice sur diverses Antiquités de la ville de liouen ; par M. De la Quérière. Séance publique de — Un panneau de boiserie du xti" siècle.
lîapport sur le jour de ta naissance de Pierre Corneille,'
par M. P. -A. Conitulle. Séance; publique de 1828. — Les maisons de Pierre et de Thomas Corueille.
IHêtertaHon tur le$ portraiti de Françaie ei Henri f^U; par M. De la Quérière. Séance publique de 18S8. » Les médaillons de François I» et de Henri VU! , de Pb6tel
du Ijourgtheroulde.
Notice twr ta dUatation de la pitrre ; par M. DesUgny. Séance publique de 1838. — Une planche de machines.
Séance publique de 1859. — La Statue de Pierre Corneille.
1 VAtaàmà» 4e$ PaUnods; par M. A.-G. Ballin. Précis de 1854. — Face et revers des médailles données en prix par TAcadémie de PImmaculée Conception , de 1771 à 1789.
Rapport tur let mémoiret ew^Offét au concourt pour let prix reiaiift d Jowvenet, Précis de 1856. — Un portrait de lourenet.
4« NOTICli
Parlerai-je de toutes les gravures détachées ^ des pochades, des diableries qui sont sorties de la tcte excentrique de Langlois et que son burin a reproduites? Tout le monde connaît la fnse si belle de composiiioi) , par laquelle il a paraphrasé ces vers de J.-B. Rousseau :
« La foule des humains est un faible troupeau Qu'effroyable pasteur le temps chasse au tombeau. »
Mais tout le monde ne sait peut-être pas qu'il a traduit aussi ^ pai' une autre frise, ces mots de l'écriture : « Vanitcu vaniiafum , ei omnia vanU tas ! •» Dans cette traduction d'une énergie tant soit peu cynique, Tartiste a choisi, pour représenter toutes les classes de la société , le moment oii elles accomplissent un acte dont la nécessité vient nous rappeler chaque jour que tous les humains sont égaux devant la nature. Cette leçon d'humilité a paru assez curieuse à un amateur dont le nom est malheureusement iresté inconnu, pour qu'il ait volé à Langlois le cuivre sur lequel elle était gravée. Un marchand d'estampes du passage Vi-
SUR £.-fl. LANGLOIS. 47
Vienne en est devenu propriétaire» et Ton peut en voir des épreuves dans son étalage, avec cette inscription : • Gravure rare. »
Cette frise rabelaisienne devait être suivie de
trois autres j et ces tjuali e planches , où se serait développée la même idée philosophique , auraient formé un petit œuvre complet. Des trois dernières, une seule fut esquissée ; elle reproduisait , dans toute leur crudité , les origines des principaux ordres de chevalerie, de la Xoison-d'or, de la Jarretière, du Bain, etc.
Langlois a eu aussi la gloire d'occuper, vers le commencement de ce siècle , une place distinguée derrière les carreaux du célèbre Martinet. On connaît de lui une dixaîne de scènes populaires qui amusaient fort les curieux, et se taisaient estimer des amateurs par une grande vérité d'observation et uue exécution fort spirituelle, quoique peut>être un peu forcée.
Enfin , il a fait , pour vivre, beaucoup de gravunes de pacotille. Une immense xpiantité de bâtons
de sucre de punîmes et de pots de confitures, out été répandre , dans toute la France et à l'étranger, des vi^iieltes de Langlois <j[ui aniinuient leurs élégantes enveloppes. Il a gravé encore un grand nombre d eLi(j[uettes, de factures, de lettres de change y de cartes d'adresses , et il y apportait au* tant d'application et de conscience que s'il se lut agi d*une œuvre du plus haut intérêt. A une époque où la lithographie n avait pas encore envahi la première page de toutes les publications légères, lianglois ne dédaignait pas de mettre des sujets gravés sur les romances à la mode.
M. Polyclès Langlois et mailame Bourlet de la Vallée (Espérance Langlois) ont aujourd'hui un talent assez individuel et assez connu, pour que je puisse rendre à leur père la grande part qui lui appartient dans les gravures que ses enfans ont exécutées avec son aide , et dont il a voulu leur laisser toute la gloire.
Le nombre des dessins de Langlois est incalculable; et leur valeur est attestée par le fait suivant.
sua E..H. LANGiOIS. 49
Dans un des voyages que Mackensie fit à Kouen ,
|)uia- apporter à Laugluis des dessins de moDUmens dont celui-ci devait tracer les personnages ^ il lui en pi cseula un que remplissait en entier une église gothique d'un fini précieux. Langlois lui dit en riant , avec l'accent le plus réjoui de sa gi*osse voix : « Oïl diable voulez-vous que je flanque mes « bons-honniies , tarcear? « Aussitôt Mackensie : a Attendez ! » et saisissant un morceau de gomme élastique, Tartisle anglais effaça la moitié de sa belle église y pour faire une place nette où les bonshommes de Langlois pussent se promener à leur aise.
Beaucoup des dessins de Langlois représentent des monumens de la Normandie, et surtout de Rouen, réduits à des proportions microscopiques; Langlois n*a pas été égalé pour la finesse , l'élégance et la netteté, dans ces mignonnes compositions qui font tenir une immensité dans une carte. Beaucoup aussi retracent des scènes fantastiques. C'était dans ce dernier genre ([ue Langlois
excellait \ son imagination déréglée aimait à s'ëlan-
50 iNOTiCE
CCI' bien loin tics réalités île ce inonde si l l iste pour lui ; et la pauvre folle négligeait trop souvent le ciel pour aller au sabbat. Donc , les démons, les sorcières, les larves 9 les gargouilles, sont mis en scène dans les créations infernales de Langlois , avec une vigueur, une verve et une originalité toute dramatique et saisissante. Au reste , ces compositions , quelque extravagantes qu^elles pa* raissent, cachent presque toujours une idée morale ou religieuse. Voici , par exemple^ le sujet d*un de ses dessins les plus bizai*res. Un voyageur attardé passe, à minuit , au clair de lune, devant un gibet abondamment pourvu. Saisi de frayeur , il pique son cheval qui l'emporte au grand galop; mais les cadavres accrochés aux lourches patibulaires se raniment , détachent leurs colliera de fer , sautent légèrement à terre et poursuivent ie cavalier épouvanté. « Les morts vont vite ! » ils l'ont atteint, dépassé ! L'un monte en croupe derrière lui , Fautre se cramponne à la queue de son cheval qu'un troisième louette à tour de bras; tous l'entourent et l'obsèdent , et étalent à ses yeux leurs
SUR Ë.-H. LâNGLOIS. si
membres décharnés , leurs cous serrés encore par la fatale corde , et \eurs figures de pendiift ! Cependant f le pauvre voyageur ne tardera pas à se rassurer j car le courage lui vient du ciel ^ sous la figure d'un ange qui va chasser ces terribles apparitions.
Langlois exécutait avec une rare perfection les dessins à la plume imitant la gravure. Il a achevé , en ce genre , des pages d'une vaste dimension et d'un incontestable mérite. Je dois rappeler surtout son grand dessin représentant une Scène du nioyen-a^e , qui fut brûjé dans Tincendie de la cour Martin en t8a3 , chez un graveur où il était dépose en garantie d'une dette de peu d'nnportance. Le croquis de ce beau dessin est conservé dans l'œuvre de Langlois que M. André Pottier s'occupe de rassembler pour la Bibliothèque. Il a fait aussi la Barque de Caron , et il a été prendre la téte du nocher infernal sur les épaules d'un savetier du Pont-de-l' Arche. On cite encore , comme une de ses créations les plus étranges ^ une allégorie du Génie de la iiénolution.
tfS NOTICE
Langlois aimait beaucoup les allégories , et je ne piiîs me dispeuser d'eu décrire une à laquelle est arrivée uoe singulière aventure.
La scène se passe dans une caverne , je ne sais trop pourquoi. Une affreuse ogresse , reine de ce noir séjour, est occupée à dévorer des enfans. Quoique toujours mangeant, le monstre est toujours affamé ; mais sa provision incessamment renouvelée ne diminue jamais , car il a un actif et impitoyable pourvoyeur : c*est Taigle impérial qui lui apporte sa pâture ! Quand logresse a sucé les chairs de ses victimes , elle amuse une hyène qui est à ses pieds, en lui jetant leurs os à ronger. On ne pouvait peindre la Conscription en traits plus vigoureux et plus ressemblaus. L'artiste y satisfait d'avoir caricaturé Togresse insatiable qui avait voulu le dévorer aussi, se contentait de montrer son dessin et refusait pmdemment de le vendre, quoiqu'on lui en eût offert jusqu'à six cents francs et qu'il ne fût pas signé. Mais Liinglois avait beau faire, il était écrit que sa sanglante satire arriverait à son adresse. Un de nos peintres les plus cé*
Digitizcû by CoOgle
lèbres en était dépositaire , lorsque Napoléon vint visiter son atelier. Il prit fantaisie à l'Empereur de feuilleter quelques cartons de dessins, et, par un liasard auquel , dit-on, le peintre ne fut pas toutà-fait étranger , il commença précisément par celui où avait ctc glissée la caricature de I^nglois. Napoléon n*eut pas besoin de la regarder par deux fois pour en saisir le sens; il repoussa le carton, tourna le dos et s'en alla sans dire un mot.
Une autre production de I^nglois eut un sort li és brillant. Dans les premières années de l'empire, il fut chargé, par l'impératrice Joséphine, de composer les orneineus d'une robe magnifique. Cette robe , exécutée sur les dessins de Langlois , coûta cinquante mille francs , et fut envoyée en cadeau à la reine d'Espagne.
Il y aurait une anecdote à raconter sur chacun
des dessins de Langlois , dout toute la vie n a été qu'une suite d'anecdotes qui ne sont malheureusement pas toutes réjouissantes comme celle par laquelle je vais finir. Langlois trouve , dans un vieux, vieux manuscrit, une feuille de parchemin
que le temps et les vers avaient jaunie et rongco ^ mais qui u'of&ait nul vestige d'écriture. Obéissant machinalement à son instinct , il trace sur ce véliu un dessin du moyen-âge , et t^crit au-dessous quelques vers de son invention , en caractères et en style gotliiques. Le dessin était inexplicable et les vers incompréhensibles ^ mais c'était un chef^ d'œuvre de calligraphie : les vers et le dessin semblaient avoir été tracés sur le vélin neuf et avoira flotté, avec lui, sur i'abinie des temps» pendant quatre ou cinq siècles. Le calligraphe^ en regardant son ouvrage, conçut la pensée d'une insolente mystification; et bientôt un énidit de Paris reçut la iaulaisie de Laiiglois , (]ui la lui recommandait comme une rareté bibliographique dont sa sagacité s'était vainement fatiguée à chercher l'explication. Cette explication ne se fit pas long-temps attendre, et Langlois s'empressa de raconter à tout venant, en accompagnant son récit d'un rire homérique, que Tun des corps les plus sa vans de France avait assigné une date fixe et trouvé un sens clair et précis à son dessin et à ses vers. Je ne sais mime
SUR t.-H. LANGLOIS. »3
si l'on n'affirma pas de quel manuscrit perdu cette page avait dû être détachée! fiien avant cette aventure, Langlois avait commencé à ne plus voir les savans ni les corps savans par leur coté grave.
Langlois était crunc grande fôconditc et travaillait presque sans cesse , mais ses dessins sont €pai*|)illés dans les portefeuilles , les album et les cabinets des amateurs, et surtout de ses amis à qui il les prodiguait avec une générosité extrême, il nous est seulement resté de lui une précieuse collectioD ; c'est celle que la Coniniission départementale des Antiquités conserve dans ses cartons. Dans cette collection se trouvent reproduits une grande partie des monumens qui ont fait la gloire et la splendeur de la Normandie , et dont quelquesuns n'existent plus que dans les dessins de Langlois. Les plus iiMportans sont ceux ou 1 on retrouve Tensemble et les détails des abbayes de Saint- Wandrille, de Fécamp, de Jumièges, de Saint- Georges-de-Bocherville; de l'église de Moulineaux; des ruines de Lillebonne, etc., etc. Il serait à dési-
ïJH NOTICE
rer que tous ces travaux ne fussent pas perdus pour la mémoire de Ijanglois , et qu'on les tu^t de robscurité des cartons, pour leur donner la publicité qu'ils méritent.
D'ailleurs, il ne s est pas borné à dessiner les monumens de nos contrées ; il a encore puis^ samment contribué à les restaurer, à les conserver. C'est sous sa direction que l'on a rétabli toutes les parties détruites ou détériorées du tombeau de Georges d'Aroboise dans la cathédrale, et il était cliargé de la restauration des verrières de cette immense basilique ^ qu'il avait étudiée jii.s(|ue dans ses détails les plus minutieux. C'est d'après ses conseils et sur ses instances que le département s'est décidé à faire l'acquisition de la belle Salle capitulaire de S.-Georges-de-Bocherville. Lorsqu'il s'agissait de combattre pour arracher au marteau des vandales quoique chef-d'œuvre du temps passé , Langlois poussait le courage jusqu'à la fureur; son ardeur réchauffait les plus tièdes ; sa ténacité lassait les plus obstinés. On a vu les bonnes femmes , et même les jeunes et jolies femmes de Moulineaux^
SUR E.'H. UNGLOIS. «7
lui baiser les mains pour le remercier d'avoir prë^ serve de la destruction leur vieille église. C'est Langlois qui a restauré les vitraux de Saint-Ouen^ et si, comme oïi Fassure, cette merveille de Tarchitec^ ture gothique est mise au nombre des moaumeus nationaux y et à ce titre entretenue et terminée par le gouvernement , ce bienfait sera dû encore à Langlois, car il est l*anteur de Féloquent et savant mémoire qui a été adressé au ministre à ce sujet. En un mot, son exemple, ses leçons et son enthousiasme expansif, ont fait naître et propagé chez nous , le respect pour les momimens anciens et le goût des arts du moyen-âge.
Langlois avait un grand talent pour les gouaches. Les connaisseurs font grand cas de ses tableaux de chasse et de ses scènes d'hiver, dont plusieurs sont conservés à Rouen dans les cabinets de quelques gens de goût. M. le baron £lie Liefebure possède une très belle gouache de Langlois. Cette page, d'une assez grande dimension , représente la visite du duc d'Ângoiiléme au château de Canteleu^
plusieurs personnages sont des portraits fort res* sembians.
Parmi ses aquarelles , on cité , comme un morceau très remarquable , une Tentation de saint
Antoine,
\j3l miniature a été long-temps son gagne-pain. M. Baudry » imprimeur, en qui Langlois a toujours trouvé le meilleur des parens et le plus généreux des amis, possède une miniature de lui, que Ton peut citer comme un chef-d'œuvre , et qui prouve à quelle hauteur il pouvait s'élever.
Quoique Langlois fût élève de David, il peignait très faiblement à lliuile. Aussi n'a-t-îl guère exercé son talent dans ce genre que pour faire des enseignes. Que Langlois n*a-t-il pas fait! I9ous pouvons indiquer aux curieux celle d'un équarrisseur de la rue d'Ememont.
Langlois, pour se créer des ressources, cherclia à tirer parti de sa position à Rouen , et mit quelquefois son talent au service de l'industrie rouennaise, dont le dessin est un des auxiliaires les plus
SUA E.m. iANGIX)lS. 80 '
indispensables. Mais , outre que , comme artiste y il avait beaucoup de peine à se pl^er aux exigences des manufacturiers qui mettent tout leur art à satisfaire le mauvais goût des consommateurs ^ les rapports de Langlois avec queiques milustriels ont été de nature à ne lui inspirer qu'une très faible sympathie et un deâir très modéré d'avoir avec eux d'intimes relations. Toici ce que je lui ai entendu raconter bien des fois , et toujours avec un assaisonnement très relevé d'épi thètes, d'exclamation» et de sarcasmes , dont il perçait impitoyablement de part en part les masques qu'il nommait , et que je ne nommerai pas.
Un jour, Langlois n'avait pas uu sou, ce qui lui arrivait assez fréquemment. Par extraordinaire ^ ce jour-là, il s'avisa de s eu apercevoir et de songer à se procurer de Targent. Il prend son crayon,, dans un moment de verve , croque une belle esquisse de dessin pour meuble, et la fisiît offrir à un febricant renommé. Celui-ci, enchante du croquis, indique à Langlois quelques modifications, et convient avec lui que le dessin terminé lui sera payé
ffO NOTICE
cinq cents francs. Notre artiste se met à l'ouvrage ,
travaille nuit <.;t jour, et va tout tiioiiiphaiil porter son chef-d'œuvre à celui qui le lui avait acheté d'avance. Mais, 6 désappoiiiteinent ! voiia que le dessin n'est plus bon; il y a ceci, il n'y a pas cela, et mille autres raisons! Langlois, qui avait beaucoup plus étudié les églises gothiques que les fabriques modernes , et les héros morts que les industriels vivans, fut tout abasourdi de ce revirement, 1 innocent qu'il était! Cependant, par pure bonté d*ame , et afin qu'il n'eût pas perdu son temps et sa peine , on lui offrit trois cents francs de son àemn défectueux. Alors il comprit! Après une lutte bien courte enti e sa détresse et sa dignité , celle-K^i l'emporta. L'artiste froissa son dessin, le jeta au feu, et sortit les mains vides et la tête haute. Langiois n'entendait rien à la triture des affaires , et l'industrie n'était pas son fait.
Néanmoins, on voit encore, dans toutes les campagnes de la France , des lits ornés de rideaux dont les sujets ont été dessinés par Langiois, et qui ont obtenu le succès le plus populaire.
I^a lithographie a trouvé dans Lauglois un de ses premiers adeptes. Mats ses essais n'ont pas été lieureuxy et il n*a pas suivi les rapides progrès qu'a faits cet art. On a de lui des portraits , des antiquités, des vues, etc., qui out, coiaiiie tout ce qu'il a produit* le méiite du dessin, mais auxquels manque coiiipiètement ce qu'on appelle le métier.
Je vais terminer ce catalogue fort peu raisonné
des travaux. île Lauglois , par les ouvrages qu'il a laissé à ses amis le soin de faire publier après sa
mort. Us sont au nombre de quatre.
1° Mémoire sur les bas-reliefs des slaUes de la Cathédrale de Rouen* — Quand ce Mémoire a paru, en 1837 j dans le Recueil de la Société d'Emulation, il n'était que de vingt-six pages avec une seule gravure. Depuis, Langlois , aidé de ses eufans^ a dessiné et gravé les quatre-vingt-six stalles de la Cathédrale. M. A. Deville, que ses longues et patientes recherches dans les archives de notre église métropolitaine ont rendu possesseur de précieux matériaux sur ce sujet , s'est offert avec
euipresbemeiit pour achever le texte qui doit accompagner ces curieuses gravures. Ce volume est
devenu la propriété de M. Micétas Periaux.
ao j\fotice sur le l'ombeau des Énervés de Ju^ miéges. — Tirée à part après sa publication dans le Recueil de la Société d'Emulation de 1 824 1 cette notice est totalement épuisée. Lauglois avait le projet d'en faire une seconde édition , en y ajoutant le M/stère des Énen^cs , qu'il avait fait copier sui' le manuscrit de la Bibliothèque royale. Ce projet va être exécuté par M. Ed. Frère.
S* Mémoire sur la Calligraphie des manuscrits du moffen^âge, — Langlois a publié deux articles sur la calligraphie. Le pi*emier, inséré dans le i^ecueîl de la Société d'Emulation de i8ai > était enrichi d'une belle gravure représentant un B majuscule copié d un manuscrit du xi® ou xii^ siècle, de la Bibliothèque de Rouen ^ il a été tiré à part «n une brochure que Ton ne peut plus trouver. Le second a paru daus la Kas^ue de Rouen de i835 ; c'était le premier, refondu avec un grand nombre
d'additions , et acoompagoé de quatre gravures inédites. Ce second mémoire n*a pas été tiré à part. Langlois voulait y réunir un travail fort long sur les livres d'heures imprimés du commencement du xvi^ siècle, afin d'en former un ouvrage complet. L'exécution en a même été commencée, pub arrêtée. Elle va être reprise et mise à fin par M. Frédéric fiaudry.
4** Ld D<mse des Morts. — Cet ouvrage est le plus considérable qu'ait jamais fait Langlois. Il a pris naissance dans une description de Rouen au Xf^l* siècle j avant les ravages des calvinistes. Une promenade fantastique à travers notre vieille ville ressuscitée, conduit Langlois dans un cimetière. La vue des tombeaux lui rappelle le néant de toute chose et fait envoler son rêve. Alors il saute à pieds joints de l'illusion dans la réalité , et tombe au milieu de l'aître de SaiuL-Maciou. De la description des tombeaux et des sculptures du cloître il la danse macabre , il n'y avait qu'un pas. Langlois, qui venait d'en franchir bien d'autres, franchit celui-là sans ia moindre difficulté j de sorte qu'étant
parti pour une promenade dans Rouen, le voilà anivéy par un chemin qui lui semble tout naturel , à Dijon , à Baie , à Lubeck , etc.; et il s*engage dans une dissertation ex-prof esso sur la danse des morts} et cette dissertation fait pnscbément à elle seule le double de la promenade dont elle n'est qu'un appendice.
On a vu ce premier travail publié dans le recueil
de la Société d'Emulation de iSSa , avec sept planches.
Dès cet instant, la Danse des Morts préoccupa presque exclusivement Lîinglois, et il fut décide qu'un hors-d'œuvre bizarrement rattaché à une fantaisie de peu d'importance , deviendrait son œuvre capitale et son plus beau titre de gloire. Il a fait, pour sa Danse êtes Morts , plus de soixante gravures, sans compter les lettres grises, les frises et les culs-de-lampe. Le texte est à peu près fini, et c'est M. André Pottier que Langlois a chargé en mourant de mettre en ordre les matériaux de son plus bel ouvrage.
Quant aux planclies qui ne seraient qu'ébau-
SUR E.-U. LANGLOIS. 6tt
chëes y aux dessins qu'il faudrait encore graver ,
M . Poljclès Lauglois n'a voulu laisser a personne l'honneur de terminer Tœuvi^e de son père, et l'on
sait avec quelle habileté il pourra remplir la tâche qu'il a ambitionnée.
M. Frédéric Baudry s'est également chargé de
faire paraître ce magnifique volume ; ce sera sans contredit la plus belle publication qui ait jamais été faite à Rouen. '
J'ai essaye de rassembler les travaux ëpars et morcelés de Langlois, afin que Ton pût apprécier leur ensemble, caituler leur importance, assigner à leur auteur le rang élevé qui lui appartient parmi les artistes nui ixiands , et accorder au récit de sa vie, que je vais continuer, tout l'intérêt que mérite cet homme remarquable.
Tout ce qu'a lait Langlois, au milieu de sa pauvreté et de ses souffrances , est miraculeux } mais
■ M. E. Le Graod a acquis la propriété de VIneendie de la Cathédrale. Gomme an le volt, les imprlmenra et les libraires de Rouen se sont disputé rhonneur de pablier les ouvrages de Lauglois.
66 iNOTlCE
il a fait des choses bien })liis belles encore que ses meilleurs travaux : ce sont ses bouues aclious. Gomment Langlois^ qui man(|tiait si sduvent d'argent pour lui-même, neu mauquait-il jamais pour les autres? Cest ce qm' je ne saurais e\|)li(|iier. Mais j'en appelle à tous les mallieureux. qui oui eu recours à lui ; ont-ils trouvé jamais sa main fermée? Que de misères ont été soulagées , que de cliagrius ont été consolés, dans cette triste demeure qu habitaient et les chagrins et la misère 1
On se souvient que, il y a treize ans, la tcte d'un ouvrier révolté roula sur Téchafaud , offerte en sacrifice à la sécurité de notre industrie. La veuve de cet infortuné , mère de trois enfans et enceinte, se trouva réduite a la mendicité. Ce ne fut pas h la porte des riches et des puissans qu'elle alla frapper : elle vint trouver Langlois. L'antiquaire n'avait rien et ne pouvait rien ; mais la charité sincère est toujours riche et puissante. 11 écrivit aux Tuileries , et un grand personnage le chargea aussitôt de faire parvenir ses bienfaits à la veuve de l'ouvrier , en lui recommandant le plus
profond mystère , parce que « la décence ne lui permettait pas de récompenser la révolte. «
Voici la lettre de remerciement écrite par Lan-
glois à M. le comte de B**** , dont le nom tut seul prononcé dans cette affaire :
« l'ai reçu , ce matin , par l'obligeante entremise « de M. F****, la lettre que vous m avez fait Thon- « neur de m'adresser , et les noo francs que vous « aviez la bonté de faire passer à la femme R**^. « Elle était précisément à Rouen aujourd'hui , et « je me suis empressé de lui remettre ces fonds ^ « en me conformant scrupuleusement aux pniit dentés instructions que renfermait votre lettre. « Je n'entreprendrai point de vous rapporter ici « toutes les bénédictions que cette maliieureuse « vous a souhaitées en recevant cette somme ^ mais « je dois au moins m'acquitter de la promesse que « je lui ai faite de vous remercier mille et mille « fois en son nom. Veuillez , Monsieur le Comte, « ne pas trouver étrange que je joigne mes actions « de grâce aux siennes. Aujourd hui , moins que
68 iNOTlCË
« jamais , la fortune ne me permet pas de foire « des heureux; mais, en me rendant rintermédîaire c« d'un acte de bienfaisance , vous m'avez fait ou- « blier^ pour un instant, mes bien vieux et bien
« cuisans chagi iiis, et c'est ce dont je ne puis trop « vous exprimer ma gratitude. *
Cependant ^ si quelques gens, et il y en aura , disaient que Langlois était Thomme le plus iiargneux, le plus ombrageux, le plus irritable, le plus susceptible , le plus cynique et le plus emporté qu'il fut possible de voir, ces gèns-là seraient dans leur droit , et ce ne serait pas moi qui oserais les conti^ire, car Langlois était souvent tout cela. Sa iievlé , aigrie par le malheur, eut quelquefois toutes les faiblesses de Vamour-propre. Convaincu de sa supériorité , il n*eût pas cédé , pour un empire , un pouce de sa taille. L'abaissait-on, il se grandissait ; Télevait-on , il s'humiliait. Conduit à la défiance par de cruelles déceptions, dans un mot, un geste, une démarche de celui qu il avait pris en grippe, il croyait découvrir les ramifications d'un noir complot ourdi contre luij et alors il
SUR £.-n. LANGLOIS. 69
était implacable. Jamais arme ne fiit plus cruelle
que Tironie acérée dont Lauglois décliirait ceux qui avaient eu le malheur de le blesser , fôt-ce sans le vouloir. Mais ce u'était là que le côté artificiel de son caractère, et si les souvenirs irritans de tout ce qu'il avait souttcrt lui inoiitaicnt quelquefois à la tête y et s'exhalaient en emportemens et en ëpigramines, jamais ils ne descendaient dans son cœur. Le cœur de Langlois, sans rancune et sans fiel , était Tasile des plus tendres comme des plus nobles sentimens. C'est à ceux qui ont causé familièrement avec lui pendant ces longues veillées qu'il aimait tant à prolonger, qu'il est donné de savoir tout ce que Lauglois avait de bon, de sincère et d'affectueux dans le caractère.
La conversation de Langlois, infiniment supérieure à ses écrits, était une des récréations les plus attrayantes et les plus instructives que ses anus pussent goiiter. Il fallait le voir dans Tintimité : alors il devenait le plus amusant et le meilleur des hommes ; et sou défaut de n'avoir rien de classé dans la tête et de posséder toute sa science en anec-
dotes f se changeait en une inappréciable qualité.
La touinuie joviale et satirique de son esprit , son imagination colorée ^ sa mémoire encyclopédique , son cceui- si facile à éiiiouvoii' , rendaient ses récils pleins de piquant, d'attrait et de douces émotions. Pénétré d'un respect religieux pour tout ce qui lui rappelait son pays et sa famille , on le voyait souvent I au milieu de l'anecdote la plus drolatique ^ s'attendrir et se fondre au souvenir de quelque scène tle son enfance.
La correspondance de Lauglois y qui était très étendue et très active, avait les mêmes qualités que sa conversation, mais avec quelque chose de plus élevé dans la forme et de plus mélancolique.
Ce fut en 1828 que Langiois sortit cnfîu de l'état précaire dans lequel notre ville ingrate l'avait laissé pendant douze longues années , et dont elle n'eut pas même l'honneur de le tirer.
Le treize octobre , la place de professeur de dessin à i .bcole municipale devint vacante. Langiois fut aussitôt désigné par la voix publique
comme celui à qui elle appartenait de droit. D'activés démarches furent faites en sa faveur : l'Archevêque , le Préfet écrivirentles recommandations les plus pressantes à M. le marquis de Martain ville, alors maire -de Rouen. Les Sociétés savantes dont Langlois faisait partie , adressèrent à ce magistrat des demandes collectives , et de vives sollicitations particulières furent faites auprès de lui par quelques-uns de leurs membres. Tous ces efforts, en faveur de notre malheureux, artiste , vinrent se briser contre la détermination irrévocablement arrêtée de M. de Martaiu ville , qui avait promis la place ! Langlois n'avait plus qu'une planche de salut ; i année précédente. Madame la duchesse de Berry était venue à Rouen; elle avait voulu visiter les nombreux monumens de notre ville ; et comme , pour lui rendre cette promenade agréable et pour répondre aux questions multiphées qu'elle ne manquerait pas de faire, il fallait qu( l([iu; chose que ne pouvaient donner, à ceux qui Tentouraient, ni leurs richesses, ni leurs titres, ni leurs dignités , on avait eu recours au pauvre I^anglois.
7ft NOTICE
La princesse, peadant cette longue promenade , avait été enchantée de l'esprit , du savoir et de l'allure un peu sauvage de son guide ; et elle lui avait juré qu'il pouvait compter sur sa protection, si jamais il en avait besoin. Langlois , fort maladroit courtisan de sa nature, n'avait répondu qu'en s*inclinant, quoiqu'il eût grand besoin du crédit de la princesse au moment même où d\e le lui offrait.
Il se souvint pourtant de cette promesse et en parla à ses amis. Ceux-ci le pressèrent , et il se décida à écrire à Madame la duchesse de Berry.
Langlois ne reçut pas de réponse! Il avait perdu tout espoir et prenait déjà son parti , se gourmandant intérieurement d'avoir compte, un seul instant , sur les promesses des princes , lorsque Ton apprit que la duchesse de Berry était à Rosny. Un ami de Langlois le rencontre, — c'était M. Desti* gny, — et lui dit qu'il faut aller , sans perdre un moment , parler à la princesse. M. Destigny ne s'amuse pas à écouter les excellentes raisons que Langlois lui donnait pour se dispenser de ce
SUR E.-1I. UNGtOIS. 75
voyafTc ; il le prend au collet , le traîne à la diligence , le pousse dans le coupe , moule après lui ; et, fouette cocher ! les voilà partis. C'était le seul moyeu de décider Langlois à celte démarche d'où dépendait son avenir.
Arrivés à Rosny, les solliciteurs furent reçus de la manièi'e la plus gracieuse , et Langlois revint avec une lettre de ta duchesse de Berry pour le maire de Kouen, et un joli croquis du château , que notre artiste avait fort tranquillement dessiné en attendant une audience , laissant à M. Destigny le soin de s'inquiéter pour lui du résultat de son entrevue avec sa protectrice. Il iallait que cette lettre, oii les intérêts de Langlois étaient chaleureusement défendus , fût bien convaincante ou bien impérative^car, peu de jours après, M. de Martain ville envoya à Langlois sa nomination , accompagnée toutefois de quelques mots qui dispensaient complètement le nouveau professeur de toute reconnaissance envers le maire qui l'avait nommé.
Avec sa nouvelle position , commença pour Lan-
glois une véritable ère <le bonheur. Ses modiques
cmoluiiieus suffisaient pour lui assurer son pain quotidien, et c'était beaucoup! Depuis lors, la pauvreté remplai^a clicz lui la misère j et, a[)rès tant de mauvais jours , la pauvreté , pour Langlois ^
c'était ropulence.
G>mme professeur, Langlois a laissé dans le
cœur de ses élèves des sentinieiis de vénération et de reconnaissance qui ne s'effaceront jamais. A Texemple des maîtres du nioyen-age , ii avait pour ses apprentis une affection toute paternelle, et ceux qui montraient (Quelques dispositions devenaient à l'instant ses enfans chéris. Ce n'était pas seulement des leçons de dessin qu'il leur donnait : toute sa science , tout son argent, quand par hasard il en avait , luut son crédit étaient à eux. Son active sollicitude entourait les jeunes talens qu'il avait Ibrniés, et les soutenait pendant toute leur carrière. C'était surtout à ceux qui n'avaient pas le moyen de le payer, que Langlois prodiguait les soins les plus affectueux , les leçons les plus atr tentives. Nous pourrions citer , entre cent , une
SUR E.-H. UNGLOIS. 7»
intéressante jeune fille à qui la .position de s^s paréos ne laissait entrevoir qu'un avenir de tristesse et de privations. Langlois l'adopta pour élève ; eUe avait de l 'intelligeDce et de la tacilitc : il en fit en peu de temps une excellente maîtresse de dessin, et lui créa un avenir. Puis k jeune, maîtresse tomba malade et vit cet avenir compromis ; mais Langlois était là, et, pendant toute la maladie de sa protégée ^ il alla courir le cachet pour elle. Or, sachez que la fierté d!artiste de Langlois n'avait jamais pu s'assujétir à aUer donner des leçons en ville , même à l'époque où cela eût pu lui faire gagner le pain qui lui manquait.
Un de nos plus ingénieux écrivains a dit qu'il ne concevait pas de biographie sans portrait. £n effet, c'est faire un peu trop fi de notre guenille, que de dédaigner absolument la forme qui enveloppait de hautes et brillantes facultés. On aime à savoir dans quel logis habitait une belle intelligence, et l'étude de l'extérieur d'un homme remarquable n'est dépourvue ni d*intérêt, ni d'utilité. Je dirai donc que Ijangloîs, dans sa jeunesse, était
un fort bel liomme. Ses traits fins , ses yeux vifs , sa bouche un peu dédaigneuse et caustique , portaient Tempreinte de son esprit , de sou intelligence et de sa noble Berté. Sa structure était si parfaite, que David, son maître, le fit poser pour le Bo' mulus de Padmirable tableau des Sabines» Sa main , dont les doigts effilés semblaient s ajuster si naturellenient à un cravon ou à un burin , était si élégante et si potelée , qu'un pemtre de Rouen , faisant le portrait de Langloîs, crut devoir la défigurer pour la rendre vraisemblable j ce que Langlois ne lui a jamais pardonné et ne lui pardonnera pas plus dans Tautre monde que dans celui-ci. Nous l'avons vu, dans ces derniers temps, beau et imposant vieillard, son vaste fix>nt caché sous une foret de cheveux blancs; et son extérieur plein de dignité était bien en harinouie avec les idées élevées qu'il avait sur Tart et sur la mission de lartiste. Enfin, Langlois avait hérité de ses ancêtres une force athlétique ; c'était même le seul héritage qu'ils lui eussent laissé ; et il était taillé, comme on dit , pour vivre cent ans.
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Mais quelle constitution assez robuste eût résiste, sans être altérée, à tout ce que Langlois avait souffert ! Durant sa longue lutte contre son mauvais sort , Langlois avait été terrassé plusieurs fois. Alors, vaincu, abîmé, le malheureux s'abandonnait à de cruels accès d'iiypocoudrie. Ces pliases de profond découragement se prolongeaient quelquefois bien loug-temps, et ou Ta vu rester neuf mois entiers cloîtré dans sa chambre sans en franchir le seuil. A peine quelques amis fidèles pouvaient'ils arriver jus(|u'à lui ; et, c haque soir, il leur faisait ses deruiers adieux, comme s'il n^eut pas du les revoirie lendemain. Sa misanthropie fut même poussée à un excès qui passe toute croyance. A son arrivée à Rouen, il vécut, par rapport au monde , comme un véritable sauvage; sa retraite était si absolue, sa vie si cachée, qu'il n'était connu que de réputation ; persomie ne l'avait vu. Ce fut au point qu'un fripon eut l'impudence de se faire passer pour lui, et lit de nombreuses dupes, sous la sauve-garde du nom honorable qu'il avait usurpé. £n£n , ciwait-on que cet effronté coquin
78 iNOTlCE
put jouer impunément ce rôle pendant trois aus , tant Langlois était étranger à tout ce qui se passait autour de lui ! En apprenant les nombreuses escroqueries que sa réputation de probité avait permis à son Sosie de commettre, Langlois, au milieu de sa colère, fut très flatté du crédit qu'il obtenait sans s'en douter; mais il ne s'en servit jamais.
Après ces crises , son moral soulagé par quelques mois d'afïaissement et d'inactivité, reprenait toute sa verdeur et tout son courage , et Langlois rentrait dans la vie alerte et dispos, et recommençait à combattre avec une nouvelle énergie la destinée qui lavait un moment abattu.
Enfin il devait succomber! Deux ans avant sa mort, il fut atteint d'un de ces accès d'amère tristesse. Sa porte était fermée à ses amis les plus intimes; il restait des journées entières sans parler ; il ne travaillait plus, et son intdligence défaillante ne trouvait de stimulant que dans la lecture des romans les plus vulgaires et les plus grossiers que puisse fournir un cabinet de iecture. Cet accès fut
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long et terrible, car le puuvre Laoglois ne s'en releva jamais.
Les frontispices qui ornent les Évangiles et Vimi' tation de Jésus-Christ » de l'édition de Curmer, sont ses derniers dessins publiés. Le dernier service qu'il ait rendu à la ville a été de prendre Tintériin de la direction du Musée pour TExposition de 1 83^ . Déjà sa démoralisation était complète, et sa vue affaiblie ne lui permettait de lire , qu'à Taide d*une ioupe, les épreuves du catalogue des tableaux exposés.
A cette époque , M. le duc et M"* la duchesse d'Orléans passèrent à Rouen , et Langlois fut désigné pour les accompagner dans quelques-unes de nos églises. C'était la dernière fois qu'il devait voir cesmonumens des arts , objets de son culte et de son amour. Dans la chapelle de la Vierge de la Cathédrale, comme il montrait aux illustres visiteun» ces magnifiques tombeaux, dont il dirigeait avec tant de goût et d'ardeur la restauration, Madame la duchesse de Meckiembourg lui demanda quelle main
sacrilège avait déiigure par îles mutilations le chefd'œuvre de Jean Goujon ; et l'artiste , distrait , obéissant à sa rancune cojiUc les barbares, i[ue cette question venait de réveiller , répondit brusquement à la princesse protestante : « Madame , «t ce sont les protestans qui ont fait cela ! »
Le a août y après une journée tragitatioii excessive, l^aaglols assista au grand dîner des princes. Pressé de sortir de cette foule dans laquelle il était mal à son aise , il s'échappa bientôt, et alla respirer Fairdans le jardin. A ce moment, frappé comme par la foudre, il cessa tout-à-coup d'y voir : le malheureux fut ramené chez lui aveugle !
Dès-loi*s son agonie commença. '
Je ne me sens guère le courage d'assbter de
nouveau , en vous les racontant , aux derniers jours
' Je ne puis m'enipêcber de rappeler l'expression pleine de bonheur dont M. Cazavan s'est servi dans l'article où ii a si bieo résumé Texistcnce de Langlois, le lendemain même de sa mort. Après avoir parlé de la cécité dont venait d'être frappé Langlois , « qui avait entièrement vécu par les yeux et par l'ame, » ii ajoutait : « son ame n*a pu se faire à l'idée de ce veuvage : elle s'est envolée ! » ( Journal de Boutn du 30 septembre 1837. )
SUR E.-U. LANGLOIS. Si
(le J^uglois. Le spectacle de ce vieillard , appelant la mort qu*U redoutait , repoussant tous les secours , uayaut plus foi eu rien, pas même dans les soius , la sollicitude et les laitues des amis dévoués qui rentoLiraient , fut un cruel et désolant 8pectacle.! Lui seul croyait à sa fin prochaine. « Xe vais mourir ! 1^ c'était tout ce qu'il répondait à ses amis , lorsque , confians en sa robuste constitution , ils clierchaieut à le rassurer, comme ils étaient rassurés eux-mêmes. Aux médecins qui voulaient le sauver, il disait : « Je veux mourir! » C'était là, en effet y toute la maladie de Langlois.
Ses derniers momens furent affreux ! Son ame ulcérée renferma tout en elle-même. Craignant, s'il écoutait son cœur , qu'on ne prît son attendrissement pour de la faiblesse, il s'imposa un rôle terrible , et il fa joué avec un déplorable courage. Ses efforts pour paraître ferme aboutirent à le rendre dur et uijuste; les epanchemens les plus sincères , les soins les. plus affectueux n'obtenaient de lui qu'un ricanement d'incrédulité ou des pa-
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rôles amères ; bientôt personne n'osa Tapprocher ! U ne dooDa pas un souvenir à rien de ce qu'il avait aimé pendant sa vie ; au premier mot son aine eût débordé. Impatient de quitter la vie , tremblant d apprendre ce que c'est que la mort , ses terreurs se trahissaient par cette recommandation que nous lui avons entendu répeter tant de fois y avec la voix retentissante de l'homme le mieux portant : « Ail ça! faites attention , quand vous m'enterrc- « rez 9 à ce que mon cadavre soit bien refroidi ! « Cest que , si je me réveillais entre quatre « planches, je ferais un triste monologue! v Les lecteurs qui ont connu la phraséologie cynique du pauvre Langloîs , devineront facilement quelle expression devrait remplacer le mot que nous avons souligné.
Mais toute cette inflexibilité n'était que factice, «t son cœur fut le plus fort au moment suprême. Du a 5 au 26 septembre , Langlois avait eu vingtquatre heure» de la plus horrible agonie. Le 29 ^ il allait beaucoup mieux, et ses amis rassurés, au
sua E.-H. lANGLOIS. »
moins sur riminmence du danger, se retirèrent
à dix heures du malin poiu" prendre quelque repos. Mais, à onze heures, Langtois, chez qui rien ne faisait présager une crise iatale, tomba tout-àcoup en faiblesse dans les bras de sa belie-lilie qui était seule avec lui , et s'écria : « Que n'ai-je « auprès de moi un de mes amii ! »
Ce fut son dernier soupir.
Une fois Langlois mort, la population de Rouen
lui a témoigné une sympathie et lui a rendu des honneurs dont la moitié eût suffi pour le faire vivre. Son convoi, véritable résumé de son existence , fut un pêle-méle de toutes les conditions et de toLtes les fortunes; et c'était une chose toucliante que de voir tant de gens que tout sépara dans le monde, réunis dans la douleur la plus sincère qui ait jamais accompagné un mort à sa dernière demeure.
Les restes de Langlois ont été déposés au Cimetière Monumental , dans une fosse que lui a
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accordée la ville où , vivant , il avait eu tant de peine à trouver un abri. Langlois repose à l'endroit même qu'il avait choisi quelques mois auparavant pour son ami Marquis. Une souscription est ouverte, et Von espère qu'elle donuera le moyen de lui élever un monument digne de ses travaux; la tombe de Tantiquaire regardera le vieux Rouen et ces prodiges du moyen-âge qui s'élancent audessus des brouillards où se cacbe notre égoïste mesquinerie. La ville s'est inscrite pour mille francs en tête de la liste des souscripteurs. M. le marquis Lever a souscrit pour cinq cents francs, et M. Henry Barbet , maire de Kouen , pour cent francs. M. David le sculpteur a fait mieux encore: non seulement ce généreux artiste donne à la souscription un médaillon en bronze pour le monument, mais encore son ciseau, qui immortalise tout ce qu'il touche , va sculpter le buste en marbre de son ami Langlois ^ pour le Musée de Kouen.
Jjanglois n'a laissé d'autre fortune^ à sa nom-
SUR UNGLOIS. M
breuse famille , que ses ouvrages ^ sa bibliothèque
et les curiosités artistiques quoii lui envoyait de tous côtés y comme à l'homme le plus digue de les comprendre et de les posséder. Son cabinet, rempli de choses extrêmement curieuses, de livres rares, de manuscrits, de pièces historiques, eût été d'une bien plus grande valeur encore , sans les nombreux larcins qui l'appauvrissaient journellement. I/însoudance de Ijanglois était telle , que la porte de sa maison n'a jamais été fermée. Il s'en fiait à la délicatesse de ses connaissances, et il avait grand tort. Paimi les objets qu'il gémissait d'avoir perdus, se trouvaient une magnifique Coutume de Nor* mandie manuscrite , un manuscrit écrit en entier de la main de Madame de Maintenon, le rosaire de saint François de Sales, etc., etc. Peu de temps avant sa mort, comme il se promenait dans le 'Musée des Antiquités, les larmes lui vinrent aux yeux en reconnaissant , appendue au mur, son épée de racole de Mars, qu'il conservait comme une relique et cpi'on lut avait dérobée. Après avoir passé par plusieurs mains , elle était tombée dans celles
d*un brocanteur, auquel M. DevUle l'avait adietée, ne se doutant guère de son origine !
Quelque peu importans que soient les titres qui
ont été conférés à Langlois , auprès de ceux qu'il t'est acquis lui-même, nous ne devons cependant pas omelUe tju'un grand iiouiljie de Sociétés sayantes se sont disputé Thonneur d'illustrer de sou nom la liste de leurs membres. Langlois était membre des Sociétés des Antiquaires de Londres , d Lcosse , de France , de la Normandie et de la Morinie; de la commission des Antiquités de la Seine-Inférieure et de celle de l'Eure. Nous avons 4^ dit. qu'U faisait partie de l'Académie et de la Société d'Emulation de Rouen. Les Sociétés savantes d'Ainiensy Boulogne, Mons, Saint-Omer, JDf antes , Metz ^ Ëvreux , Caea , comptaient J^angloîs au nombre de leurs correspondans.
Sur le cercueil de Langlois, porté par ses élèVës,
brillait la décor ation de la Légion-d'honneur j cette distinction dont nul ne fut plus digne, après avoir
été long-temps refusée à son habit rapé , à ses
manières brusques et à sa rude franchise ^ lui fut «nfin accordée le 3o a^nl i835.
Ma tâche est terminée. Quoique le passé soit irréparable y il est do moins consolant de penser que Langlois va recevoir après sa mort les honneurs qui ont manqué à sa vie , et que Rouen gardera éternellement la mémoire de son génie et de ses malheurs.
La pubhcation de son grand ouvrage sur la
Danse des Morts ira exciter, pour l'artiste et Tarchéologue normand , les regrets et la sympathie de
toute l'Europe savante.
Son œuvre de graveur, composé de près d*un millier de pièces, sera un inappréciable monument élevé à sa gloire dans notre Bibliothèque.
Le tombeau dont ses concitoyens vont cou^frirses, restes, consolera «on çmbre du long abai^O)\. où ils Vont laissé.
Enfin • SCS' ' tinrits , reproduits 'par trdis ' arinit)»^ seront? religieusement conservés. '
u NOTiCË
Le beau portrait de M. Deiacluze , offert au Musée par la famille , nous montrera Langlois vivant, dans toute la iorce de l'âge mur, avec toute ranîmation de sa mobile physionomie, et se litrant aux travaux qui ont illustré son nom.
Dans le buste de M. David , Tartiste apparaîtra rayonnant de toute sa gloire. Cest ainsi que nous le montrerons avec orgueil aux étrangers.
Mais nous, nous ses amis, nous ses élèves , uouâ qui avons vécu avec lui, nous qui avons vu de près et sa détresse et l'élévation de son ame , ce ne sera pas là seulement que nous nous arrêterons : nous irons au fond du Musée, dans le recoin où est diacrètement déposé l'admirable plâtre dont Peliegrin a pris l'empreinte sur le cadavre même de Langlois : là nous contemplerons notre ami mort, notre vieux maître couché sur la poussière ; nous compterons autour de la tete du grand artiste les pièces de cet oreiller que le moulage a si naïvement modelé ; et , devant tant de talent, tant de nobles pensées, tant de généreuses inspirations s'éteignant sar cet
sua E.-H. LANGLOIS. 89
oreiller de misère, toutes nos illusions tomberont , et nous comprendrons ce que c'est (jue la science et les arts en province!
Ch. Richard.
CuiJtait eum In ecdesiii pIdl»U, et in Cathedra aeniorom landent eum.
Pl. I.