A JEANNE
Près de toi, ce matin, Jeanne, chacun s'empresse ; On te choie, on t'embrasse ; et ceux que tu chéris, Pour te manifester leur joie et leur tendresse,
Ne peuvent jus trouver de mots assez fleuris.
Dès l’aurore, ou t'a mise en belle robe blanche‘: Tu devrais te sentir radieuse ; et, pourtant, Ton front si doux, si pur, ainsi qu’un lys qui penche,
S’incline tout rêveur sous son voile floitant.
Je comprends : aujourd’hui, les choses de la terre Ne sauraient captiver ton oreille ou tes yeux : Tremblant er recueilli devant le grand mystère,
Ton cœur se ferme au monde et s'ouvre pour les cieux.
ar rie
Ah! c'est que, tout à l'heure, à la lueur des cierges, Au parfum de lencens, au bruit des saintes voix, Tu vas rompre le pain des anges et des vierges,
Et recevoir ton Dieu pour la première fois !
Ton Dieu, le Dieu de tous, le Tout-Puissant, le Maître Devant qui le eivl même hésite épouvanté, Le Roi, le Saint des saints !... Et ton cher petit être
S'emeut d’effroi devant l'anrguste majesté,
Tu frémis en songeant que Parbitre du monde,
Que le souverain chef qui commande en vainqueur
Aux étoiles des cieux comme aux gouffres de onde,
Jeaune, dans un instant, va descendre en ton cœur.
Dieu, pour toi, c'est celui qui d’un mot peut dissoudre
Et plonger au néant des milliers d’univers ;
C’est le mont Sinaï tout couronné de foudre ;
C’est le grand Juge au seuil des firmaments ouverts.
Eufant, détrompe-toi! Ne tremble pas ; espère! Dieu n'est pas seulement le puissant créateur ; S'il est le souverain, il est aussi le père ;
llus encor que le Maître, il est le bon Pasteur.
Il s’éprend de pitié devant sa créature ; Les humbles sous son aile ont toujours un abri ; C’est la grande bonté planant sur la nature,
L'universel amour sur son œuvre attendri !
Pour son immensité tu n’es pas trop petite :
Bergers et potentats à ses yeux sont pareils ; S'il créa l’astre, il fit aussi la clématite ;
Le brin d'herbe pour lui vaut le roi des soleils,
Il a fait le printemps, la lumière, les roses, Le vol de l’hirondelle et le chant du bouvreuil ; Et c'est lui qui, charmante entre toutes ces choses,
Fait luire en ce moment cette larme en ton œil. *
Rassure-toi; Jésus est un Dieu doux et tendre ; Il aime à se pencher sur tous les cœurs fervents ; Et puis, n’a-t-il pas dit — heureux qui sait l'entendre :
— Laissez venir à moi tous les petits enfants ?
A genoux! ne crains rien ; souris : la faute d'Eve, Pour ta sainte candeur Dieu l’efface aujourd'hui ;
Car la Communion, c’est un coin qu’il soulève
Du voile qu'elle a misE entre la terre et lui,
Et quand il descendra sur ta lèvre profane, Que tu t’épancheras dans son doux entretien, Prie un peu pour celui qui voudrait bien, Ô Jeanne, L'aimer avec un cœur aussi pur que le tien !
Louis FRÉCHETTE,
15 avril 1890.
(Rep oduction réservée.)