‹ Stances. Précédées d'une noticeChapitre 1 sur 19 · A PARIS · texte numérisé non relu

A PARIS

Chez SANSOT, Libraire, rue de l'Eperon, 7

près le départ des carrosses

d'Orléans

MCMXI

Tous droits réservés.

Cette figure de Jean de Lingendes ne se laisse deviner qu'en profil perdu. Elle nous apparaît, à peine, dans du lointain, voilée de mystère. Et elle n'en est pour cela que plus attirante.

Ce que nous voyons de lui, c'est qu'il fut une âme ardente et passionnée, un cœur d'amant, marqué pour tous les délices, toutes les tortures, ému par la femme, de si intense façon qu'il nous émeut encore. Mais, pour le reste, dès que nous touchons au réel, tout fuit, ou presque tout. En quelle année naquit-il? Quel temps vécut-il à la cour, et quel temps dans sa province? Que fit-il de sa vie, si ce n'est ses vers? Il mourut jeune, dit-on, mais ce fut à quel âge, et quand exactement? Autant de questions se posent, qu'il y a un subtil plaisir à ne pas trop vouloir, une irritante satisfaction à ne guère pouvoir résoudre. On aime à le garder dans ces incertitudes, comme à ne pas avoir un portrait de lui. Cela le laisse mieux dans une sorte d'atmosphère de rêve, indécise, flottante, estompée de brume, qui lui convient.

Et combien ce secret désir va être favorisé par le simple fait que, si peu qu'on ait parlé de lui, il faut

Jean de linûendëS

éliminer à peu près tout ce qui fut conjecturé sur son compte.

Le premier qui ait accordé à Jean de Lingendes quelques pages de notice, c'est l'abbé Goujet, tome XIV de sa Bibliothèque Françoise, paru en 1752, soit à bien un siècle et demi de distance. Vers ce temps, Moréri, Bayle, ont trois ou quatre phrases vagues. En 1843, ^^^^ sa Bibliothèque Poétique, VioUet-le-Duc encadre de cinquante lignes une ample citation de deux cent cinquante vers. Ces mêmes vers, et guère plus, permettent à Paul Mantz un article qu'insère L Artiste du 1" mars 1850. Plus tard, M. Ernest Bouchard, de Moulins, commet au sujet de son compatriote du xvii* siècle, mainte étourderie, dans son livre sur les Poètes Bourbonnais, publié en 1870; et, là, puis en diverses notes que l'on retrouve si l'on feuillette de 1871 à 1875 le Bulletin de la Société d'émulation du département de l'Allier, il annonce qu'un de ses amis, le docteur Avisard, de Moulins également, prépare depuis longtemps une édition des Œuvres complètes. Que cette édition n'ait jamais vu le jour, non plus que l'étude « définitive » qui l'eût accompagnée, on ne saurait du tout le regretter, tant MM. Avisard et Bouchard semblent constamment engagés sur des voies perfides. A leur remorque vint Prosper Blanchemain [Bulletin du Bouquiniste, I "" décembre 1 87 1 ) : s'il montre moins d'insuffisance en matière bibliographique, pour ce qui est de la biographie il se laisse entraîner par eux à ne point tenir assez la bride à son imagination romanesque. Un chapitre encore, peu significatif, de : Antoine de Laval et les écrivain:^ bourbonnais de son temps, par H. Faure. — L'énumération, brève, doit être complète, négligé une dizaine d'allusions purement littéraires.

Ces historiographes de Jean de Lingendes le font communément naître en 1580. Ils n'en savent rien. De qui le sauraient-ils? Ils prêtent ce dire au premier d'entre eux, qui s'est gardé d'avancer quoi que ce soit de tel. « Il n'est pas certain, remarque uniquement l'abbé Goujet, que le sieur de Lingendes fût déjà au monde en cette année-là, ou du moins qu'il fût en âge de pouvoir se produire... » S'il faut entendre en clair français que Goujet hésite entre ces deux termes: le poëte est né après 1580; ou bien: le poëte a sensiblement moins de vingt ans en 1580^ — la marge est considérable. On écarte volontiers la dernière alternative. De Lingendes n'a pu naître vers l'yô'^ ou 1565, s'il est mort jeune vers 1616. Il y a lieu, pour cette raison, de revenir aux environs de 1580; mais à nul moment Goujet n'a fixé la date que l'on répétera comme d'après lui. Seul, Viollet-le-Duc fit exception. Il catalogue: « Jean de Lingendes, né en 1586... » Sur quels documents peut-il s'appuyer? Sur aucun, que l'on sache. Il est possible qu'il ne fasse qu'interpréter à sa façon l'hypothèse initiale: après 1580. La première édition du poëme : Les Changements de la Bergère Iris est de 1605. De Lingendes, né en 1586, aurait publié son œuvre avant ses vingt ans, l'ayant écrite au plus tard dans sa dix-neuvième année. Rien d'impossible. Il restera à voir si certains détails que l'on sent précisés par ses vers n'apportent point un peu d'invraisemblance, sans cependant venir en objection formelle.

Mais en 1604 il y a déjà des stances de De Lingendes, huit en quatrains et quatre en sixains, dans un livre de prose, une espèce de traité médical dont suit au long le titre : Les Bains de Bourbon-Lancy ET Larchanbaut, de I. Auberi, Bourbonnais, Docteur en médecine, Médecin de Monseigneur le Duc de

Montpensier. Au Roy. Chez Adrian Perier, rue S. lacques, MDCIV. Ces vers ne sont pas très bons ; ils sont d'une main bien jeune; ils sentent leur écolier, en leur excès de rhétorique mythologique. Un auteur n'était pas autrement difficile dans l'accueil de liminaires destinés à vanter son ouvrage. Pourtant, Jean Aubery, ailleurs salué Médecin ordinaire du Roy et premier de la Royne et Intendant des Bains de Bourbonnois, serait-il allé demander l'apostille d'un enfant de dix-huit ans au plus ? L'écart avec Les Changements n'est, c'est vrai, que d'un an ; mais un an, pour ceci, doit compter.

Puis encore De Lingendes met un sonnet en tête du Recueil des Œuvres Poétiques de I. Bertaut. abbé d'Aunay et premier aumosnier de la Royne. Seconde édition,.. M.D.CV ; un sonnet en tête du Recueil de quelques Vers amoureux. Edition derrdere... M.D.CVI, du même Bertaut. Cette fois il s'agit d'un personnage de marque, futur évéque, et qui n'est point, comme Aubery, le compatriote de De Lingendes. De Lingendes, s'il n'a pas vingt ans, peut-il donc avoir approché, fréquenté le prélat, l'homme de cour.^ C'est de quoi nous tenter de nous éloigner de la date que proposait Viollet-le-Duc, en nous rapprochant de 1580, en remontant, au besoin. Car même s'il atteignit la quarantaine, est-ce que l'on ne pourra plus dire que Jean de Lingendes est mort jeune?

« Il mourut assez jeune en 1616 », dit l'abbé Goujet. — « Il mourut jeune en 16 16 », appuie Moréri. Et plusieurs à la suite. — « Il mourut très jeune en 1 6 1 6 », amplifie un bibliographe moderne, Edouard Tricotel. On admire la fluctuation autour du mot: jeune. Mais sur la date point de divergence, et Goujet n'avait pas cru devoir hésiter. C'est qu'il tenait, cette fois, une indication contemporaine. En

JEAN DE LINGBNDBS

1616 parurent Le» Epistres d'Ovidk traduites en prose par les sieurs Du Perron, De La Brosse, De Lingendes, Hedelin... A Paris, chez Toussaincts du Bray... V Extrait du Privilège du Roy porte cette date: Donné à Paris le douziesme Aoust 161$, et au bas se lit cette mention : Achevé d'imprimer le trentième tour de luillet /6/6, Mais d'abord, au recto du feuillet, figuraient une épigramme latine et deux quatrains français : Sur le trespas de l'Auteur decedé sur l'impression de son livre. L'Auteur, c'est-à-dire De Lingendes, à qui l'on doit la majeure partie des traductions et qui présente l'ensemble dans une dédicace : A la Royne Mère du Roy. et dans un : Advertissement aux Lecteurs. Donc entre le 12 août 161 5 et le 30 juillet 16 16 se circonscrit l'époque de la mort de Jean de Lingendes. Le flottement reste de onze mois et dix-neuf jours : il serait en quelque sorte inharmonique ici que cette nouvelle obscurité ne se produisît pas. Une forte probabilité va nous incliner bientôt vers l'automne ou l'hiver de 1615, de préférence au printemps ou à Tété de 1616. Il était par conséquent fatal que le dernier millésime, le plus douteux, fût adopté.

Et c'est là toute la biographie jusqu'ici fixée, — avec cette notion encore, que, né à Moulins (ou près de Moulins, il sied d'introduire cette restriction), le poëte était de la même famille qu'un habile Jésuite et un prédicateur disert. L'un de ces deux là, c'est le Père Claude de Lingendes, né le 2 septembre 1591 (oh! nous marchons cette fois en terrain ferme), reçu Jésuite le 20 mars 1607, mort le 12 avril 1660, après avoir été Recteur du Collège de Moulins, Supérieur de la maison professe de Paris et Provincial de France, et après avoir eu maille à partir avec M. Pascal. L'autre, c'est Jean Riquetel de Lingendes, qui fut en 161 9 précepteur

du Comte de Moret, qui prononça, le 29 octobre 1 637, l'oraison funèbre du Duc de Savoie et, le 22 juillet 1643, à Saint-Denis, celle du roi Louis XIII, fut consacré évêque de Sarlat le 14 décembre 1642 et évêque de Maçon le 1 1 novembre 1650, et mourut le 2 mai 1665, âgé de quatre-vingts ans.

Écoutez, toutefois : — « Jean de Lingendes, dit l'abbé Goujet, étoit cousin d'un autre Jean de Lingendes qui fut nommé évêque de Maçon... » — Tallemant des Réaux, parlant dans une de ses Historiettes de « M. de Mascon, cy devant M. de Sarlat», le donne comme « le nepveu de Lingendes le poète » et cite « son cousin le Père de Lingendes ». — A propos du même évêque, Bayle écrit: « Le poète étoit son cousin... » — Moréri s'avance moins: « Jean de Lingendes étoit parent de M. de Lingendes, évêque de Maçon, et du Père de Lingendes, Jésuite... » — Mais Prosper Blanchcmain: « Le P. Claude de Lingendes était le frère cadet du poëte ». A ce coup, voilà qui est net; et nettement négligeable ! Restent les autres degrés. Oncle.' Mais à la mode de quel pays ? Cousin? Non pas germain de l'un ni de l'autre. Parent ! tel est le terme auquel il est très sage de s'en tenir. Et c'est encore un écheveau qui ne se laisse pas débrouiller.

Les Lingendes étaient une famille ancienne du Bourbonnais. Il advint cependant que plusieurs de ses membres durent, en 1646, former instance pour obtenir du roi des Lettres de réhabilitation de noblesse. La procédure est à la Bibliothèque Nationale, perdue en un recueil qui porte, aux Manuscrits, la cote: F./r. 4/79. C'est le document le plus riche que l'on possède sur Thistoire de la famille.

Il y est exposé que, l'an 1300, un Guillaume de Lingendes qualifié damoysel, damoyseau ou domicellus, fit hommage pour des fiefs au comte de

Clermont, seigneur de Bourbon ; que tous ses « successeurs » continuèrent à vivre « noblement, jouyr et user des privilèges de noblesse, portans les armes pour le service des Roys, sans faire aucun acte desrogeant à noblesse, jusques à Jean de Lingendes, le père duquel s'estant endebté et engagé par les mauvaises rencontres des guerres où il avoit continuellement servy, tout son bien fut vendu, de sorte que ledit Jean, estant pauvre sans avoir aucun des fiefs de noblesse qui' avoient esté possédés par ses prédécesseurs et sans aucun bien pour soustenir sa noblesse, fut obligé d'exercer un office de judicature de notaire... » Cet événement peut se placer juste au milieu du xv" siècle. Le Jean de Lingendes en question se maria en 1467, eut un fils, Anthoine, qui fut lui aussi notaire et de plus procureur fiscal, qui prit femme en i 501 et eut pour rejeton un autre Jean de Lingendes. Ce dernier, sieur de Pouzeux et, d'après l'acte, « noble homme, escuyer, conseiller du roy, lieutenant gênerai criminel en la sénéchaussée de Bourbonnois », paraît, à en juger par tant de titres, avoir à peu près restauré l'ancienne splendeur de la race. Il meurt avant i 580, laissant quatre enfants mâles : — Jean, « advocat au siège presidial » ; — Anthoine, « premièrement secrétaire de la Royne de Navarre et depuis de la Royne Louyse femme et ensuite veuve de Henry Troisiesme » et « receveur des aydes et tailles et trésorier du domaine de Bourbonnois» ; — Pierre, « intendant des Roynes Elisabeth femme de Charles IX* et Louyse femme de Henry III« et douairière de Bourbonnois », et « président trésorier en la généralité de Moulins » ; — enfin Michel « lequel estant cadet avec peu de biens a fait quelque temps le négoce afin de pouvoir subvenir à sa famille ». Et en effet, sur son contrat de mariage

signé en 1587, il est « Marchand bourgeois de la ville de Moulins ». Nouvelle « desrogeance » plus grave que celle de l'ancêtre qui se fit notaire. Mais l'une autant que l'autre entraînait l'inscription sur des rôles d'impôts : c'est là le fait matériel qui nécessite la « supplique » de 1646 où l'un des « suppliants » est l'évêque de Sarlat, aîné des trois fils de Michel.

L'acte nous désigne ainsi quelques-uns des « parents » contemporains de l'enfance de « Lingendes le poète » ; mais il ne contient, malgré qu'on y énumère une trentaine de contrats de mariages, achats ou ventes depuis 1300, rien qui le concerne, même de loin. Cela s'explique, puisque, lors de la demande en réhabilitation, il est mort depuis trente ans, sans un descendant que puissent intéresser les « Lettres de Relief », En outre, de son vivant peut-être n'a-t-il guère été touché personnellement par les déchéances, la seconde en tout cas. La famille est fort nombreuse ; elle semble s'être vite ramifiée à l'extrême. A quelle branche, autre que celle de M. de Sarlat, qui n'est point du tout la principale, doit-on le rattacher Ml serait trop beau que quelque indice permît d'en élire une ! Pas un mot dans toute la paperasserie de 1646. Pas une ligne non plus des innombrables pièces cataloguées aux « Inventaires sommaires » des Archives de l'Allier, — que l'archiviste, M. Flament, a bien voulu — et je l'en remercie ici, infiniment — fouiller et compulser pour me rendre service.

Si, pourtant. Voici qui touche Jean deLingendes, ou quelqu'un qui lui fut proche.

Dans le Registre B. 736 des « Insinuations de la Sénéchaussée de Bourbonnois »», figure, en date du 20 octobre 16 16, une donation mutuelle entre vifs « par Toussaint de Chantelot, escuyer, sieur de

JEAN DE LINGENDBS I^

la Roche, et Marguerite Gascon, sa femme, fille de noble René Gascon, sieur de la Murette, commissaire de l'artillerie de France, veuve de Jean de Lingendes, secrétaire de la chambre du Roy et de Monseigneur le Duc du Maine...» Puis, le 25 janvier 161 7, confirmation de cette « donation par Marguerite Gascon, veuve de Jean de Lingendes, à son second mari, de tous ses biens meubles ou immeubles... » Puis encore, dans un autre Registre (B. 739), le 11 décembre i63i,« Testament de Marguerite Gacon, femme de puissant seigneur messire de Chantellot. » Marguerite Gacon, « appréhendant d'être prévenue de la mort durant le cours des maladies qui régnent », nomme ses héritiers universels, par moitié son mari Toussaint de Chantsilot et la fille de son premier mariage, Catherine de Lingendes; celle ci n'aura que la nupropriété de la moitié qui lui revient, tant que vivra Toussaint de Chantellot.

Enfin c'est un peu de lumière. Mais de lumière triste.

Ainsi Maiguerite Gascon a été aimée d'un poëte, et d'un poëtt d'âme aussi vibrante que fut Jean de Lingendes. J l'a épousée, elle a eu de lui une fille, dont on n'a pius trace après ce testament qui, lorsqu'elle a qukize ans, la déshériterait presque, si autrement il n'apparaissait comme une atténuation des donatiors antérieures. Et à peine Jean de Lingendes n'sst plus, qu'elle court à de nouvelles amours, à dei noces nouvelles avec ce Chantelot qui sait si biei se faire avantager et que cela ne rend pas plus sympathique. Mais Jean de Lingendes sera vengé, dî même façon. Au Registre suivant (B. 740) s'ins:rit, le 20 février 1634, le second » mariage de messire Toussaint de Chantelot, chevalier de l'ordre du Roy, vicomte de Glené, avec

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damoiselle Renée de la Brosse et de Sazeret ». Celle qui vite oublia fut vite oubliée.

Du moins ces pièces apportent-elles quelque présomption au sujet de la mort du poëte. Si pressée que fut Marguerite Gascon, elle dut cependant attendre plusieurs mois. Elle est déjà, le 20 octobre 1616, et peut-être pas de la veiUe, épouse de Toussaint de Chantelot. Il n'est donc guère admissible que Jean de Lingendes soit mort cet:e même année. L'événement recule à une date assez voisine de ce 12 août 161 5 où, l'impression du livre probablement déjà commencée, le libraire Du Bray obtenait privilège pour « Les Epistres des Heroïdes tirées d'Ovide ».

Mais sur le mariage de Jean de Lingendes, son âge alors, sa filiation, pas plus de renseignement là qu'ailleurs. S'en cache-t-il un quelconque en telle liasse, relique d'une lointaine paroisse, épave d'un greffe disparu ? A quoi bon remuer tant de poussière ! La vie d'un homme au surplus n'est pas une affaire d'état-civil. Ce qu'il faud'ait, c'est le voir agir, aimer, souffrir. — Il semble eue le poëme desCHANGEMENS laisse parfois percer une intention autobiographique.

Philène se présente lui-même, sommairement : « 7« suis d'Arcadie, et les Jlos Du clav Ladon tiennent enclos Les prez où mon père demeure ». Il se tait sur sa première enfance et saute d'un bond aux années adolescentes : « De seize ani mon âge on contoit Lors qu'auprès de Pize on vartoit Pour bon maistre de la Musette Et pour bien instruire la voix D'Arain, qu'une nymphe des bois Du cieu Pan conçut en cachette. — On disait merveille de luy, Et je croy quencor aujourd'hui/ Sa gloire parle monde vole ; Vn si grand renom m'appela Et mon père m'envoya /à, Pour apprendre en si bonne escdle, »

JBAN DE LINGENDES 1$

Ici M. Bouchard se hâte de traduire : « A seize ans, il fut envoyé en Italie, près de Pise. » Eh! non, aucune ville italienne n'est en jeu. Nous sommes en Arcadie, et n'en sortons guère. De Telphusse, que baigne le Ladon, à Pize en Elide, il y a certes moins de chemin que de Moulins sur l'Allier à Bourges, par exemple, où le savant Duaren enseigna le Droit, sinon la Musique; mais ce fut de 155 i à 1559, et l'application se dérobe.

D'ailleurs, à Pize, Philène s'occupe de mieux que d'études : « Car V Amour qui me conduisait, dit-il, Et mes désirs favorisoit Dans mes yeux semblait toujours estre {et voilà sans doute un portrait de De Lingendes plus ressemblant que la peinture que nous consentions à n'avoir pas). Me comblant alors de cest heur Que par le nom de serviteur Vacqueroys le pouvoir de Maistre. — J'en aimoy qui m'aimoient aussy... » Ce dernier trait n'est-il pas exquis? — Le stage dura trois années. « Heureux en amours si plaisansyje coulay le cours de trois ans Qui fut le terme de l'absence Qui me détint hors de nos bois Où me rappela maintes Jois Celuy qui me donna naissance. » Philène cède enfin aux injonctions paternelles, et « Meilleur fils que fidelle amant », se résout à quitter Lisis, une maîtresse qui avait à peu près réussi à le fixer. Le chagrin de se séparer d'elle est tel qu'il tombe malade. Une fièvre « Retournant de trois en trois jours » l'opprime « sept mois ». De retour au pays natal, une nymphe nommée Cilize l'allait « captiver », lorsque, « à l'impourveu », il rencontre la Bergère Iris.

Iris a quinze ans ; elle eut déjà une petite intrigue avec un « ingrat », Lycaste, qui l'a délaissée « par quinte ». C'est elle qui remarque Philène, et le recherche sans qu'il y prenne garde. « Cinq mois se passèrent ainsy », mais un jour enfin Philène

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demande à l'Amour que tant de soupirs perdus pour Lisis, Cilize, et autres, lui soient tous rendus « Et qu'Iris seule en soit maistresse ». Une mutuelle tendresse fait vivre Iris et Philène « Autant amoureux que contens » jusqu'à l'heure malencontreuse où la mère d'Iris, « trop bonne parente. Voulut aller voir ses parents Qui pour lors estoient demeurons Sur les derniers hors d'Erimante. » L'Erymanthe, issu de la montagne et de la forêt de ce nom, est, comme le Ladon, un affluent de l'Alphée, le fleuve d'Arcadie. Et il y a dans les vers de De Lingendes un souci d'exacte géographie, quoique transposée, qui donnerait assez à entendre qu'il ne fait que mettre en œuvre des souvenirs personnels. On a pu remarquer d'égales précisions en chronologie ; les seize ans de Philène à son départ pour Pize, les trois ans qu'il y séjourne, sept mois de maladie, cinq mois pour qu'il réponde aux avances d'Iris. Et trois années encore vont appartenir à ces amours, qui lui coûtent tant de pleurs, « Pleurs, hélas! si pleins d'amertume Qu'en trois ans mon œil a versés. » On peut compter: le voici à ses vingt-trois ans révolus lorsqu'il entreprend de raconter à deux bergers apitoyés l'histoire de ses malheurs, c'est-à-dire qu'il commence à écrire son poëme. Et le poëme pourra paraître en 1605, si Jean de Lingendes a vingtcinq ans à pareille époque.

Nous avons laissé Philène se lamentant du départ d'Iris, Quel homme sachant « Combien une Fille tst muablen peut espérer qu'il retrouvera sa maîtresse telle au retour qu'avant de la quitter.^ Pourtant quand Iris reparaît, il n'est point de tendresses ni de caresses qu'elle ne prodigue. Mais il se trouve une bonne petite amie, Clorille, pour avertir Philène que son Iris « fait bien de la belle » à l'intention d'un autre berger. Iris a surpris le colloque. Non

Jean de LifioENDEô

sans un peu d'embarras, elle vient se plaindre que Clorille ait bavardé et que Philène l'ait écoutée. Puis, ne pouvant tout nier, elle avoue que Charis lui ait dit « beaucoup de paroles », mais qu'elle tient pour autant de contes. Elle ne peut empêcher qu'on la courtise, mais elle jure de n'en être point touchée. Philène ne saurait lui faire l'offense de ne pas la croire; il ferme Toreille aux avis qui lui viennent de toutes parts. Et, un beau matin, il trouve Iris assise trop près de Charis, dans « un pré De mille fleurons diapré. » Fou de désespoir il va se rendre ermite en des solitudes sylvestres. Iris, le sachant en si déplorable état, s'est reprise de passion et, vaincue par la douleur, finit par s'aliter. C'est l'ambiguë Clorille qui s'entremet à rapatrier les deux amants. Elle amène Philène dans la chambre d'Iris... « Alors de son lict m'aprochant Et sur le chevet me penchant. Je mis ma teste près la sienne; Elle, tirant un de ses bras Tout esmeu de dessous les dras Me mist sa main dedans la mienne. » La voyant si faible, il n'ose guère l'entretenir. Pourtant il risque une question timide... « Lui voulant parler De la cause de mon martyre Touchant les amours de Charis, Me respondant d'un seul souris. Elle ne m'en voulut rien dire. » Ah! sourire de Joconde, qui lui montre bien que sa maîtresse s'est « parjurée. » Et bientôt il apprendra qu'Iris est fiancée et sur le point d'épouser Charis, Il retourne chez l'infidèle, qu'il trouve en train de lire « Les regrets que Didon faisait De son amant abandonnée », — ironie qu'il ne laisse pas de savourer. Iris tente de se disculper. Si elle a consenti à cet hymen, ce n'est que pour obéir à l'impérieuse volonté de sa mère. Elle lui conseille de l'oublier. Il n'est plus dupe! « Quitte moy, prens un autre amant. Non pas par le pouvoir contraire De ta mère.

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ains par ton défaut : Fay le donc, non puis qu'il le faut. Mais bien puisque tu le veux faire. » 11 se répand en imprécations, puis, brusquement, il prend Iris dans ses bras; et, en un long baiser, un doux soupir lui atteste qu'elle l'aime encore « dans l'âme ». Des jours passent; on parle moins du funeste mariage. Iris lui envoie, quand le hasard les met en présence « Des œillades de repentance ». Ils se rencontrent au bal, et c'est elle qui le vient inviter. Entre deux danses, elle lui jure que c est lui seul qu'elle veut, lui promet de ne pas être à un autre; lui, bien qu'abusé tant de fois déjà, se persuade ((A ces paroles menteresses ». — Mais Charis n'avait fait que s'absenter pour régler ses affaires. Il revient, et en trois jours tout est fini pour Philène.

Le dénouement s'offre à nos yeux, il faut l'avouer, un peu cru. Tombé « en frenaisie », Philène s'introduit, par quel moyen, ce n'est pas expliqué, dans la chambre des nouveaux mariés; et là, il se pénètre de son infortune, avec un peu de ce que, cent cinquante ans plus tard, l'on nommera le sadisme. « Charis, déplaisir esperdu, Baisant, dans ses bras esiandu, Sa bouche faicte d'une rose, Repaissoit son heureuse main, Bien souvent dessus son beau sein Et bien souvent sur autre chose... »

Il y a dans toute l'histoire beaucoup trop de réalité pour qu'elle n'ait pas été vécue. Il est difficile de douter que Philène ne soit Lingendes. Iris, qui est-elle? Aux premières stances le poète fait hommage de son œuvre à celle qu'il va chanter. « ...Iris, s'il te plaist. Tu recevras telle quelle est Ceste Histoire de mon martyre, Et tu me lairras espérer Que me l'ayant faict endurer, Tu prendras plaisir de le lire. » Or, lorsque le petit volume parut, on put voir au-dessous du titre la dédicace: A la Princesse de Conti. Là dessus MM. Bouchard

et Avîsard de conclure qu'Iris n'est autre que la belle Louise de Lorraine qui, justement cette année 1605. épousa le Prince deConti. Et Prosper Blanchemain les félicitera d'une si adroite découverte. Il ajoutera même que De Lingendes dédia son poëme à la princesse « après lui avoir voué un amour qui peut-être eut son jour de triomphe et de joie, mais que suivirent de longues amertumes. » C'est vite dit! et il n'en faut pas croire un mot. Si De Lingendes a raconté là une aventure de jeunesse, à ce moment de sa vie assurément il n'a pas quitté Moulins. Lui supposer une galanterie en si haut lieu, n'est qu'une hypothèse gratuite. Iris, dans le poëme, a quinze ans quand Philène en a vingt; cela ne correspond nullement à l'âge que l'on attribuerait à la princesse qui, née en 1577, a toutes chances pour être l'aînée de Jean de Lingendes, en tout cas pour ne pas être de cinq ans plus jeune que lui. D'autres particularités sont là pour convaincre que l'idée de transposer cette histoire d'amour dans un autre monde et sur un autre mode est de tout point chimérique. S'il n'est pas littérature pure, le récit doit être pris pour ainsi dire au pied de la lettre. Tout s'est passé ainsi qu'il est dit, et Iris est une jeune Bourbonnaise dont nous ignorerons toujours le véritable nom. Elle est charmante d'ailleurs, cette petite, qui est coquette, qui ment et trompe, si délicieusement. Ou plutôt, ce n'est pas cela; c'est qu'elle aime bien l'un, en ayant des faiblesses pour l'autre, et que son cœur saigne de ne pouvoir les garder tous les deux pour elle. Et de l'avoir su camper ainsi, Jean de Lingendes mérite déjà d'être adoré comme un de ces poètes à qui rien de la femme n'est étranger.

Son poëme terminé, Jean de Lingendes en laissa circuler des copies. L'une d'elles fut retrouvée en

no JEAN DE LINGENDES

1875 par Prosper Blanchemain chez un libraire parisien qui lui-même l'avait achetée, à Lyon, d'un « marchand de bric-à-brac. » Où est-elle, maintenant que les livres de Blanchemain sont dispersés? Le manuscrit s'intitulait : LaGynegyrie représentée PAR LA BERGERE Iris. Ce mot de Gynegyrie, que l'on traduira : le naturel changeant de la femme, est bien encore d'un très jeune homme dont la tête reste farcie de grec. Le poëte simplifiera, francisera son titre, lorsqu'il confiera ses vers à l'imprimeur.

Dans l'encadrement d'un frontispice gravé par Léonard Gaultier se disposèrent capricieusement ces mots :

Les I Changementz | de la bergère | Iris. | A | La Princesse | de Conti 1 Par J. de Lingendes.

Avec privilège du roy \ 160^.

A Paris | chez Tous- \ sainctzdu Bray \ au palais, en la | galerie des \ prisonniers.

Le livre eut-il du succès. Non pas, dès l'abord, un très grand succès de vente, puisqu'il faut attendre près de dix ans avant de voir une seconde édition. Mais à partir de ce moment, et pour une période notable, les réimpressions se succèdent: en 1614 et 16 18, chez le même Toussaint du Bray; en 1614 et 161 5 (quelquefois il n'y a qu'un rajeunissement du titre), à Rouen, par Claude Le Vilain; en 1618, à Tournon, par Claude Michel (cette fois d'un mignon format in-24. le reste étant petit in-12); en 1618 encore, à Lyon, iouxte la coppie imprimée à Rouen; enfin, en 1623, chez Mathurin Henault, rue Clopin, devant le petit Navarre. A chaque fois grossit le nombre des pièces liminaires, dont la liste la plus complète offre les noms d'Honoré d'Urfé, H. Fagot, Motin, Infrainville-Touvant, DeVoyon, De Nancei, Auberri, Berthelot, D'Avity, de Corlieu, Moysson. Il y a, en tête, la dédicace en

prose A très haute et puissante, Madame Louyse de Lorraine princesse de Conti, dont le ton cérémonieux {votre Nom Auguste, qui par vos vertus estant immortel...) rend décidément impossible l'hypothèse de Blanchemain, et un sonnet A Elle-mesme, insistant encore sur ces « vertus ». A la fin prennent place successivement plusieurs pièces détachées que l'on verra ici, et, en 1614, édition de Rouen, une Complainte de Leandre. Ce morceau est d'une faiblesse telle, d'une si médiocre correction, que cela donnerait à penser que l'auteur n'a pas mis ses soins à l'édition et que l'imprimeur, contrefacteur peut-être, n'a annexé cette Complainte que de son propre chef et d'après une copie d'une authenticité douteuse.

Sous toutes ces formes le livre est d'une insigne rareté. Il mériterait d'être remis au jour, car l'œuvre, malgré des longueurs, est charmante.

Elle se divise en cinq chants et compte 478 sixains, soit 2868 vers de huit syllabes.

Quelle part d'originalité, dans la forme, doit-on faire à Jean de Lingendes ? Le Sireine d'Honoré d'Urfé est aussi en sixains octosyllabiques. Avant les éditions cataloguées de 161 1 et 1618, on en connaît, vaguement, une de i6o6; y en eut-il une antérieure.^ personne ne l'a jamais vue. Un manuscrit qui est à la Bibliothèque Nationale porte ces indications: Chambéry, 24 novembre 1596; Virieu le Grand, i*"" juillet 1599. Mais ces dates n'ont pas plus de valeur absolue que la date qu'on pourrait assigner au manuscrit de La Gynégyrie. On incline à accorder la priorité à D'Urfé. A l'époque approximative'où nous nous plaçons, il n'a point encore le prestige de la célébrité, puisqu'il ne publiera qu'en 1 6 1 o Le Premier Livre de L'Astrée ; toutefois il a, vis à vis de Jean de Lingendes, posture de

maître bien plutôt que de disciple. Puis Le Sireine est une imitation assez directe de La Diana de George de Montemayor dont Les Changements se souviennent moins, mais se souviennent encore. D'Urfé est donc le plus près du modèle; et, selon SCS biographes, l'œuvre serait de sa toute première jeunesse.

Au surplus, quand même De Lingendes aurait, avant D'Urfé, fait emploi de la Stance, cela ne nous mènerait qu'à une autre controverse. Goujet s'inscrivait en faux contre cette assertion du Dictionnaire de Trévoux : « Les Stances n'ont été introduites dans la Poésie française que sous le règne de Henri III, en 1580. Jean de Lingendes est le premier de nos poètes qui ait fait des Stances. » Goujet a facilement raison : ici l'on a surtout raison quand on signale l'erreur d'autrui. Voici la définition que le rédacteur de Trévoux donne de la Stance : « C'est un certain nombre réglé de vers graves et sérieux, qui contiennent un sens au bout duquel il se fait un repos... On les appelle en effet Stances de l'italien Stanza qui signifie demeure, parce qu'à la fin de chaque stance, il faut qu'il y ait un sens complet. Ce que le Couplet est dans les Chansons, la Strophe dans les Odes, les Stances le sont dans les Poèmes épiques ou en matières graves et spirituelles. »> Il est évident que cette définition en beaucoup de points ne vaut pas le diable ! Passée en France, la forme italienne n'a plus servi pour des œuvres de très longue haleine et ne s'est point confinée dans le caractère philosophique ou religieux. Et certes on n'avait pas attendu pour l'inaugurer chez nous cette année 1 580 où, sans doute, Jean de Lingendes n'était pas, comme dit Goujet, « en âge de pouvoir se produire ».

Mais le nom de De Lingendes restera attaché au mot : Stance; d'abord parce qu'une chose une fois dite se répète éternellement; puis parce qu'il a écrit de belles stances (et cela suffirait, et cela devient justice); enfin parce qu'il n'a écrit, à trois ou quatre sonnets près, uniquement que des stances, tant en ses œuvres éparses qu'en son roman pastoral.

Avec la publication des Changements de là bergère Iris, De Lingendes faisait son entrée dans le monde des hommes de lettres et des beaux esprits, quittait son pays natal pour la grande ville. Il n'y arriva pas sans patronage.

M, Faure, dans sa revue des illustrations bourbonnaises contemporaines d'Antoine de Laval, avance que le poëte fut « soutenu par le gouverneur Gilbert de Chazeron >. Il ne dit pas où il a pris cela. Aucune trace n'en reste dans les stances, les préfaces ou dédicaces, ni dans les autres documents certains, où se retrouvent au contraire tous les noms qui vont suivre. La vérité est que Jean de Lingendes ne dut guères, à Moulins, rencontrer de protecteurs. Moulins était le douaire de la veuve de Henri III, la Reine Louise, qui y mourut en 16 10, dans des pratiques d'une dévotion excessive, exclusive de toute idée de fêtes et d'éclat. Mais, toute proche, la petite cour de Nevers était des plus brillantes. Le Duc, Charles de Gonzague-Clèves, italien par son père, avait épousé en 1599 une princesse de quatorze ans, Catherine de Lorraine, fille du Duc de Mayenne, celui-là qui fut l'adversaire de Henri IV. Et, cette même année 1599, il avait marié sa sœur Henriette au frère aîné de Catherine, à Henri de Lorraine, héritier en 161 1 du titre de Duc de Mayenne, ou, comme l'on disait alors usuellement, de Duc du Maine.

Une sœur cadette de la Duchesse de Nevers, une autre fille du gros Mayenne, réclame sa place ici. C'est Renée de Lorraine, « ceste belle Renée » comme l'appelle Jean de Lingendes, cette « Madamoyselle du Maine » à qui il adressera des vers. Elle était née en 1587 ; elle fut sur le point d'épouser, en 161 1, le Prince de Condé. Bassompierre, dans ses Mémoires, expose : « que M. le Prince estoit prest à se marier, qu'il n'était pas expédient d'allier hors de France, et qu'il n'y avoil plus de fille pour luy que Mademoiselle du Maine et Mademoiselle de Montmorency qu'il pust espouser ; que le Roy ne seroit jamais conseillé d'aucun qui aymast son service de le marier avec Mademoiselle du Maine, par ce que les restes de la Ligue estoient trop puissans encore pour les accroistre d'un tel chef... » Le grand mariage manqué, Renée se rabattit sur Mario Sforce, Comte de Santa- Fiore et Duc d'Ognano. Elle fut, avec la Duchesse de Longueville, l'amie intime et favorite de la Reine Anne d'Autriche, prit part aux intrigues contre Richelieu, fut exilée par le terrible Cardinal, et alla mourir à Rome.

Mais, vers 1606, elle n'avait pas vingt ans. Elle ne songeait qu'à être belle, qu'à lire les vers où Jean de Lingendes brûlait pour elle un pur encens, et parfois, entre autres passetemps, à s'intéresser aux travaux du poêle. Quand en 161 5, il songe à publier ces Epistres d'Ovide qui parurent après sa mort, l'année suivante, De Lingendes donne cet « Advertissement aux Lecteurs ; 11 y a dix ans que ces Epistres furent commencées pour le contentement de deux Princesses à qui il m'eust esté bien difficile de les pouvoir refuser. Et comme je vis que le premier essay ne leur estoit point désagréable, je pris le courage et l'envie de hasarder le

JEAN DE LINGENDES dÇ

reste avec dessein de les achever, comme je fis il y a plus de six ans. » L'une des deux Princesses ne peut être que Mademoiselle du Maine, si l'autre est ou bien la Duchesse de Nevers ou bien la Princesse de Conti.

Louise-Marguerite de Lorraine, Princesse de Conti, était la cousine germaine d'Henri, de Catherine et de Renée de Lorraine. Elle était fille du Duc de Guise, le vainqueur de Dormans, petitefille de celui qui défendit Metz et reprit Calais. Tallemant des Réaux est dur pour elle : « Mademoiselle de Guise, dit-il, se gouverna de sorte qu'il n'y avoit que le Prince de Conty capable de l'espouser ; c'estoit un stupide. » Il prête à la belle un nombre infini d'amants, cite ce mot de son frère à qui elle adressait quelque remontrance : « Ma sœur, je ne joueray plus quand vous ne ferez plus l'amour. » Mais Tallemant des Réaux est un tel médisant ! On a vu que Prosper Blanchemain tenait à ajouter un chapitre à l'histoire galante de Mademoiselle de Guise. Bien plus, il veut que ce soit elle que visent ces Stances à Silvit, dont on aimera la libre allure et que le Cabinet Satyrique inscrira sous la rubrique : Stances sur une jeune courtisane... Il vaut mieux reprendre les Historiettes pour y découvrir ce bout de phrase, cette fois tout à la louange de la Princesse et qui sans doute caractérise mieux ses rapports avec De Lingendes: « Elle assistoit les gens de lettres et servoit qui elle pouvoit ».

La Princesse de Conti, le Duc du Maine qui fit du poète son secrétaire afin de lui assurer un traitement, le Duc et la Duchesse de Nevers, Mademoiselle du Maine qui probablement fut celle qui le présenta à la Reine Marie de Médicis, — tels sont ies grands pçrsonnages dang l'intimité de qui vécut

Jean de Lingendes, tantôt à Nevers et tantôt à Paris. — A ces noms il faut en ajouter un autre, de moins haute volée, celui de la Vicomtesse d'Auchy.

Tallemant des Réaux va se charger encore de nous la présenter, à sa façon : « Elle n'avoit rien de beau que la gorge et le tour du visage. Elle avoit un teint de malade et ses yeux furent toujours les moins brillans et les moins clairvoyans du monde... Tous les auteurs et principalement les poètes estoient reçus à lui en conter. Lingendes fit des vers sur sa voix... Malherbe, nouvellement arrivé à la cour, estoit le mieux avec elle... C'estoit un amoureux un peu rude. Il a avoué à Madame de Rambouillet qu'ayant eu soupçon que la Vicomtesse d'Auchy (c'est Caliste dans ses œuvres) aimoit un autre Autheur et l'ayant trouvée seule sur son lit, il luy prit les deux mains d'une des siennes, et de l'autre la souffletta jusqu'à la faire crier au secours. Puis quand il vit que le monde venoit, il s'assit comme si de rien n'estoit. »

Voilà bien Malherbe ! Mais qui est l'autre Autheur ? On a comme une tentation de penser que ce pourrait être De Lingendes, et Prosper Blanchemain peut-être n'hésiterait pas à l'affirmer. De Lingendes n'apparaît-il pas bien plus aimable que le tyran des mots et des syllabes ? Ce qui est certain c'est qu'ils ne s'entendaient guère, Malherbe et lui, soit à cause de quelque chose de semblable, soit et plutôt pour une raison purement littéraire. « Lingendes, selon Tallemant, Lingendes qui estoit pourtant assez poly, ne voulut jamais subir la censure de Malherbe, et disoit que ce n'estoit qu'un tyran et qu'il abattoit l'esprit aux gens. » Ce qui n'était pas si mal dire !

Et, à ce moment, Jean de Lingendes, vis à vis de Malherbe, dressait gloire contre gloire.

JEAN DE LINÔENDfcâ ^7

Il y a quatre pièces de lui dans : Le Parnasse

DES PLUS EXCELLENS POETES DE CE TEMPS, A PartS,

chez Mathieu Guillemot, lôoy, recueil publié par D'Espinelle. Ce sont : Le martyre et la constance de Thyrsis ; — Cloris se défend contre Dorinde de la mort d'Alcidon dont elle estoit accusée ; — // permet à sa Dame d'en aimer d'autres pourvu qu'il n'en sache rien; — Les Vanitez de Floride esprouvant sa puissance sur son miroir.

La troisième de ces pièces n'est pas signée, probablement à cause de son audace : plus tard il osera l'avouer. Ces Stances A Sylvie, c'est sans doute le chef-d'œuvre de Jean de Lingendes. Quel poëte (oublions, par grâce, Ovide et la pénultième élégie de ses Amours) a jamais jeté, plus vibrant, le cri de la passion pour une femme même indigne, a jamais poussé si haut le lâche soupir qui accepte tout, pourvu que la coupe d'ivresse ne soit pas retirée, a jamais laissé ainsi surprendre une joie malsaine et louche à en boire jusqu'à la lie. Et, en même temps, quel mauvais rire d'insulte et d'ironie !

La quatrième pièce : Les Vanitez de Floride, n'a paru que dans ce recueil de 1607. Il semble que le poëte l'ait rejetée. Et pourtant, pourquoi cette sévérité? Ne contient-elle pas un beau dessin lyrique, accentué d'un trait qui revient trois fois en cerner le contour; « Elle disait... y>}

Dans le Nouveau Recueil des plus beaux vers DE ce temps, a PariSy chez Toussaint du Bray, i6og, publié par De Rosset, Jean de Lingendes donne, avec les trois sur quatre des pièces précédentes, quinze pièces nouvelles.

On va les lire à peu près toutes. Quelques-unes doivent nous arrêter.

Les stances Pour la naissance de Monsieur le Duc

2Ô JBAN bE LINGENDÈâ

de Rethelois ne figurent pas dans ce choix anthologique. A cause de leur caractère comme officiel, et bien que non sans mérite. Le Duc de Rethelois est le fils, né en 1606, du Duc et de la Duchesse de Nevers.

Elégie pour Ovide mise au-devant de ses Métamorphoses traduites par M. Renouard. Si les Stances A Sylvie sont le chef-d'œuvre de De Lingendes dans l'ordre passionnel, VElegie pour Ovide est son chef-d'œuvre dans l'ordre lyrique, c'est-à-dire si l'on considère la splendeur de la forme, l'ampleur de l'inspiration, la belle venue des stances. Colletet en a dit que De Lingendes « à force d'imiter Politien, se rendit plus poly que Poliiien luymesme. » Il y a en effet sur ce sujet une Elégie latine de Politien dont De Lingendes a pu s'inspirer, mais qu'il a hautement dépassée : d'un charbon, il a fait un diamant. Colletet ici s'est laissé amuser d'un cliquetis de mots; et quiconque, après lui, a répété, en généralisant, un peu sottement. De la traduction en prose des Métamorfhoses par Renouard, qui se réimprima jusqu'en 1658, on ne connaît pas d'édition antérieure à 161 5. Cependant le titre de la pièce, en 1609, spécifie : mise devant.., et non : pour mettre devant... Et d'ailleurs un opuscule du même Renouard, paru dès 1610, est la suite de cette traduction, déjàpubliée : c'est Le Jugement de Paris, en tête de quoi se lisent huit jolis vers de De Lingendes.

Responce au Cartel de Floriodorant qui soustenoit le Desdain des Dames... Pour le halet des Amoureux vestus de vent... Pour le halet des Dieux marins... De ces trois pièces, une seule est reproduite ici. Et fallait-il perdre du temps à rechercher ce que purent être ce Tournoi et ces Ballets? Le plus clair c'est que le voilà poëte de cour. Talle-

mant parle quelque part de vers de De Lingendes chantés par Mademoiselle Paulet au Ballet de la Reine, en 1609 : mais ces vers-là. nous ne les avons pas, ou bien, ceux que nous avons, il n'est pas sûr que ce soient les siens.

Par ces dix-huit pièces du Nouveau Recueil DES PLUS BBAUX VERS, voîci Ic groupement des Stances que nous possédons de Jean de Lingendes foncièrement constitué. Il sera reproduit, intégral ou partiel, dans une vingtaine de Recueils collectifs de poésies du xvii* et du xviii« siècles. Parfois il y a des variantes. Dans une édition scientifique, il faudrait les indiquer minutieusement. Mais il ne s'agit ici que de présenter un poète sous le jour le plus favorable. N'est-il pas légitime de choisir, uniquement, la leçon qui semble la meilleure, en adoptant de préférence le texte de 1609, qui fut vu ou revu par l'auteur ? Une fois seulement, pour les Plaintes de Tirsis, il a paru curieux d'opposer deux formes successives.

C'est donc, avec Les Changements de la Bergers Iris, le gros du bagage littéraire de Jean de Lingendes II ne s'y ajoute plus qu'une longue Ode à la Reyne, de 330 vers, sur la mort de Henri IV. Rappellerons-nous en outre les vers à Jean Aubery, les deux sonnets à Bertaut, la pièce liminaire du Jugement de Paris ? Et puis encore faut-il mentionner, pour être à peu près complet, que, dans les Œuvres du feu sieur de Mont-Gaillard, Paris, 16 ro, De Lingendes mit un sonnet sur la mort de cet auteur, et quelques stances d'un Tombeau de feu messire de Galles seigneur du Mestrail ; que, dans le Tombeau db Catherine DE RoHAN, Paris, i6og, on trouve six sixain» de lui ? Cela fait, il ne reste plus à parler que d'une chanson.

D'une chanson : Si c'est un crime de V aimer... dont longtemps on ne connut que le premier couplet cité dans le Recueil dit de Barbin, où il est suivi de ce commentaire : « Cette chanson plût si fort à Monsieur le Cardinal de Retz, qu'il la fit repeter plusieurs fois à Lambert qui la chantoit devant luy ». M. Avisard qui, au dire de M. Bouchard, avait recueilli « avec une patience de bénédictin l'oeuvre complète de De Lingendes » — projet où même il avait été précédé par le très intelligent Lefebvre de Saint Marc, dès le xviii' siècle, puisque celui-ci parle d'une édition des Poésies de De Lingendes, qu'il a « rassemblées» — M. Avisard sur ce point n'était pas plus avancé que le Recueil de Barbin. En effet, M. Bouchard n'a toujours sous les yeux que ce couplet, ou ce « re>» frain », et ne peut, « par conséquent », dit-il, reproduire que lui. Et c'était bien la malchance acharnée contre De Lingendes. Heureusement, guidé parProsperBlanchemain,onpeut retrouverla chanson complète en ses trois stances dans le Nouveau Recueil des plus beaux vers mis en chant, publié bien trop tard pour que l'on puisse tenir compte de la date.

Deux mille vers environ, et c'est tout. Et plus rien après 1611, époque où la traduction des Epistres d'Ovide était achevée. Le poète, ayant subi quelque mécompte, attristé, malade, avait-il, temporairement au moins, renoncé à la carrière des Lettres ? Gardaitil en portefeuille d'autres vers, dont il faut que nous regrettions la perte? Il était revenu à Moulins, pour s'y marier avec Marguerite Gascon, — et pour y mourir.

Ni de son vivant, ni après sa mort, la gloire ne gâta De Lingendes. Pourtant il est quelques suffrages. On a vu celui de CoUetet : « Plus poly que Politien

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luy-mesme » ! Boileau le félicite d'avoir, en compagnie de Bertaut, Malherbe et Racan,« attrapé dans le genre sérieux le vrai génie de la langue française. » On voit que Boileau n'avait rien lu de lui, ce qui le dispense, comme toujours, d'y comprendre quelque chose. L'éloge tombe à côté, mais c'est toujours un éloge, et qui a une valeur d'opinion publique. Le seul écrivain qui ait parlé à propos — il est vrai que c'était une femme — c'est Magdeleinede Scudéry quand elle accorde à ses vers « un air amoureux et passionné qui plaira à tous ceux qui auront le cœur tendre. »

Un air, et plus que l'air, amoureux et passionné, tout est là ! Plus cette petite chose : le Lyrisme.

Quand on aura lu VElegiepour Ovide, qu'on lise Tristesse au Jardin, par exemple, de cet admirable et adorable Théodore de Banville qui a sa statue sur une place de la ville de Moulins. Est-ce que l'on ne sera pas frappé d'une étrange similitude d'accent, d'une pareille spontanéité heureuse et naturelle à dispenser à profusion, dans la strophe ou la stance, la lumière et la sonorité ? Ne reconnaîtra-t-on pas une indéniable parenté mystérieusement transmise à travers les temps entre ces deux fils de même race et de même pays ? Et l'on songera que les rives de l'Allierpeuvent, honneur à ne pas dédaigner, revendiquer deux grands poètes au lieu d'un.

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