‹ Stances. Précédées d'une noticeChapitre 12 sur 19 · LE MARTYRE ET LA CONSTANCE DE THIRSIS · texte numérisé non relu

LE MARTYRE ET LA CONSTANCE DE THIRSIS

Thirsis près d'un ruisseau de ses larmes troublé, Tirant du fond du cœur maint souspir redoublé, D'un pasle teint de mort ayant la face peinte, Faisoit ainsi sa plainte :

Après tant de désirs à de feux si constans, Je vois bien que tu veux que la perte du temps Que j'ay mis à t'aymer, soit encore suivie De celle de ma vie.

Mais puisque pour finir un si cruel tourment Il ne me reste plus qu'à mourir seulement, Pour sortir tout d'un coup d'un malheur si funeste Faisons ce qui nous reste.

O toy, fille du Ciel^ belle Mère du jour A qui l'œil de Cephale a fait sentir l'Amour, Tesmoigne, claire Aurore, à ma Nymphe cruelle Comme je meurs pour elle.

Puisque les vains souspirs de ma longue amitié, A l'ingrate Daphné n'ont peu faire pitié, Ayant perdu le temps je perds encor' la vie Pour l'avoir bien servie.

Car puisque pour sortir d'un si fascheux tourment J'ay tenté tous moyens fors la mort seulement. Essayons pour guarir d'un mal qui nous molestt Le moyen qui nous reste.

O toy, fille du Ciel, belle Mère du jour A qui Vœil de Cephale a fait sentir l'Amour, Tesmoigne, claire Aurore, à ma Nymphe cruelle Comme je mêurs pour elle.

Ainsi disoit Tirsis, quand l'Aurore annonceant Le retour du Soleil sur les monts paroissant, Avec un vaze d'or plein de perles liquides Rendoit les prez humides.

Echo qui fit entendre & cognoistre sa voix A Daphné qui faisoit un bouquet dans les bois La fit toute frémir rendant son ame atteinte Et d'amour & de crainte.

Et luy faisant tourner les yeux de ce costé Où Tirsis immoloit sa vie à sa beauté, L'amour & la pitié luy donnèrent envie De luy sauver la vie.

Ainsi disoit Thirsis quand l'aurore annonçant Le retour du Soleil sur les monts paroissant, Semoit dans l'air serain de l'or avec des roses Entre ses dois escloses.

Echo qui fit ouyr ceste dolente voix A Daphné qui faisoit un bouquet dans un bois, La fit frémir de peur, rendant son ame atteinte De pitié par la crainte.

Lors tournant le regard de ses yeux radoucis Où l'appeloit la voix du mal-heureux Thirsis, La pitié de sa mort dont elle eust eu le blasmc, Luy mit l'amour dans l'âme.

Aussy quand elle vit un cousteau dans son poing, S'avanceant à grand pas & s'escriant de loing, Attans, mon ûœur (dit elle), une autre recompence Est deuë à ta constance.

Tirsis, tournant la teste & voyant acourir Geste ingrate beauté qui le faisoit mourir, Chut pasle à la renverse, ou ravy d'alegresse Ou pasmé de foiblesse.

Hclas ! que devint elle, en voyant son Amant Estendu comme mort, sans poux, sans mouvement Et ressemblant les fleurs quand l'hyver, ou l'orage Leur ont fait quelque outrage.

Et voyant un cousteau tout nud dedans son poing, Laissant tomber ses fleurs et s'escriant de loing. Attends, Thirsis (dit-elle), une autre recompense Est deuë à ta constance.

Thirsis, tournant la teste et voyant accourir Sa Daphné, dont la voix l'empeschoit de mourir, Chut pasle à la renverse, ou ravy d'allégresse Ou pasmé de tendresse.

Quand Daphné fut venue elle vit son amant Qui tiroit à la mort, sans poux, sans mouvement Et semblant une fleur alors que la tempeste Luy fait pancher la teste.

70 8TANGES DE JEAN DE LINOENDBS

Tel estoit, quand la mort eut fermé ses beaux yeux, Ce mignon tant aymé des Nymphes & des Dieux Qui couché sur des fleurs dont il accrut le nombre Fit l'amour à son ombre.

Cette bergère alors se jetta dessus luy, Ne sçachant s'il falloit en cest extresme ennuy Secourir son berger pour le faire revivre, Ou mourir pour le suivre.

Ainsi vit on Venus embrasser ce chasseur Qu'un lict incestueux fit naistre de sa sœur Quand le sang que versoit sa blessure mortelle Fit une fleur nouvelle.

Telle se peut on feindre, en semblable douleur L'amoureuse Daphné sans voix, & sans couleur, Sembler toute mourante, ou plustost de la sorte Qu'on l'eust peu croire morte.

Lors attachant ses yeux immobiles sur luy.

Ayant le cœur serré de regret et d'ennuy,

Elle se laissa cheoir tremblante et désolée,

Sur son Thirsis coléc.

STANCKS DE JEAN DE LINOBNDES 7t

Car ne sachant du tout quel remède choisir, Elle baisoit Tirsis, mais helas ! sans plaisir, Et comme on peut baiser une personne ayméc Au cercueil enfermée.

A la fin le poussant & luy serrant la main, Ha (dit-elle) Tirsis, en l'appelant en vain, Est il vray quen mes bras il fuisse estre possible Que tu sois insensible ?

Hé ! pourquoy m'as tu dit autrefois si souvent Quavec un seul baiser je te rendroy vivant^ Si te baisant sans cesse, & mourant sur ta bouche Tu nés plus qu'une souche.

Et ne sçachant du tout quel remède choisir Elle le rebaisoit, mais helas sans plaisir, Taschant par ses baisers plains d'amoureuse ttamc De luy redonner l'ame.

A la fin le poussant et rappelant en vain, Et sur ses yeux mourans passant sa belle main, Vis dHcelU^ 6 Thirsis, et si tu ne veux vivre, Attens, je te vais suivre.

Mais pourquoy m'as tu dit autrefois si sauvant Qu'avec un seul baiser je te rendroy vivant Puisqu'en t'en donnant mille, helas, quoy que je face. Je te sens tout de glace.

Mon cœur, ouvre les yeux, parle à moy, mon berger^ Ou ta Daphné croira, que tu fus mensonger. Et que sans jugement elle fait ceste plainte Pour une ame si feinte.

Las ! Tirsis^ tourne au moins ton regard devers moy Pour voir mes tristes yeux qui fondent dessus toy^ Quau moins avant ta mort ta bouche me console D'une seule parole.

Lors Tirsis recouvrant ses sentimens perdus Secouru par les pleurs qu'elle avoit espandus, Ouvrant & refermant sa pesante paupière Eut peur de la lumière.

Tu disais quen ni'oyant souspirer seulement, Les rochers et les bois prendroyent du sentiment. Es tu plus insensible aux souspirs de ma bouche Qu'un marbre^ ou une souche»

Thirsis, ouvre les yeux, parle à moy, mon berger, Ou ta Daphné croira que tu fus mensonger Et que sans jugement elle fait cette plainte Pour une ame si feinte.

Las, mon cœur, tourne au moins ton regard devers moy Pour voir mes tristes yeux qui pleurent dessus toy. Qu'au moins avant ta mort ta bouche me console D'une seule parole.

Geste Amante qui vit ce premier mouvement En l'œil de son Berger ouvert si lentement En reprenant sa plainte, Helas ! Tir sis ^ (dit elle) Voy Daphné qui t'appelle^

Las ! si tu vis encor, comment sans me parler Sens tu dedans ton sein mes larmes s'escouler ? Au moins pour m'en donner une preuve nouvelle Voy Daphné qui t'appelle.

Helas ! & s'il est vray que malgré ma rigueur Ta flame ait conservé sa première vigueur^ Si ton ame en retient encor quelque estincellc Voy Daphné qui t'appelle.

Lors Thirsis recouvrant ses sentimens perdus Secouru par les pleurs qu'elle avoit espandus, Ouvrit et referma sa pesante paupière Trop foible à la lumière.

La Bergère qui vit ce premier mouvement En l'œil de son Thirsis ouvert si lentement En reprenant sa plainte, Helas ! Thirsis ^dit elle) Voy Daphné qui Rappelle.

Las ! si lu vis encor, comment sans me parler Sens tu dedans ton sein mes larmes s'escouler Au moins pour m'en donner une preuve nouvelle Voy Daphné qui t'appelle.

Tirsis, oyant la voix & le nom de Daphné, Se voulant relever rechut tout estonné, Descouvrant d'un souspir sa vie à son Amante Dessus luy languissante.

Enfin se souslevant avec un peu d'effort Et r'entr'ouvrant les yeux avec un doux transport, Il vit & reconnut la Nimphe qu'il adore Qui le baisoit encore.

Geste Amante à ce coup le voulant redresser Se courba toute à terre afin de l'embrasser, Et luy se relevant la retint embrassée Contre le sein pressée.

Helas ! et s'il est vrai/, Thirsis, que dans ton cœur Les fiâmes de mes yeux soient encor en vigueur, Si ton atne en conserve encor quelque estincelle Voy Daphné qui t'appelle.

Thirsis, oyant la voix et le nom de Daphné, Se voulant relever rechut tout estonné, Descouvrant d'un souspir sa vie à son Amante Dessus luy languissante.

Geste Amante à ce coup le voulant redresser Se courba toute à terre afin de l'embrasser Et luy se relevant la retint embrassée Contre le sein pressée.

Alors sans plus songer à leurs ennuys passez Ils se tindrent long-temps doucement embrassez, Succeants par des baisers leurs âmes sur les roses De leurs lèvres dcscloses.

Tirsis en longs souspirs cncor un coup pasmé Par un si court malheur heureux et bien aymé Reçut ainsi d'amour la chère recompense De sa longue constance.

Lors oubliant tous deux leurs ennuis escoulez Ils se tindrent muets bouche à bouche colez Suçants par des baisers leurs âmes sur les roses De leurs lèvres descloses.

Thirsis en longs souspirs cncor un coup pasmé ! Par un si court malheur heureux et bien aymé Reçut ainsy d'amour la chère recompense De sa longue constance.

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TX'où vient que sans effort j'ay rompu tous mes fers *^ Et que le souvenir des maux que j'ay souffers

Me paroist un mensonge ?

Je ne tiens plus Fillis pour l'astre de la Cour, Et ses perfections ne me semblent qu'un songe

Non plus que mon amour.

Maintenant j'en ay honte en ne la voyant pas Avec cette douceur & ces divins apas

Qui la rendoient si belle.

Au contraire je voy que ces charmes sont faux, Et que tant de beautez que j'admirois en elle

Sont autant de deffaux.

Le Soleil ni l'Amour ne sont plus dans ses yeux. Elle n'a plus d'attraits, dont j'ay creu que les Dieux

L'avoient si bien pourveuë.

Aussy tout estonné je sors de ma prison. Et confesse qu'Amour m'avoit osté la veuë,

Pour m'oster la raison.

Autrement qui croiroit que sans aveuglement J'eusse peu si long-tems vivre si constamment

En ce honteux servage, Et que dans ces liens où j'estois enfermé Mon cœur eust si long-tems enduré cest outrage

S'il n'eust esté charmé ?

Je me veux mal pourtant des pleurs que j'ay perdus Et de tant de souspirs laschement despandus

Pour si peu d'importance, Et veux dés-maintenant en horreur d'un tel jour Qu'on me voye à jamais pleurer de repentance

D'avoir pleuré d'amour.

Je veux en oubliant mes premières douleurs Que pour ce seul regret la source de mes pleurs

Désormais soit ouverte Bien que je doive encor oublier cest ennuy Et m'esjouïr plustost de ceste heureuse perte

Que je fais aujourd'huy.

Aussy bien je connoy que j'ay creu sans raison Que la mort seulement m'ouvriroit sa prison

Où j'estois misérable, Je le connoy vrayment, & pour mon reconfort J'esprouve qu'un despit n'en est que trop capable

Sans courir à la mort.

Car si tost que mes yeux ont esté découverts, Mes fers en mesme instant se sont tous entr'ouverts

Sans faire résistance ; J'ay foulé par desdain ces lacs où j'estois pris, Et ce qu'un autre Amant eust fait par inconstance,

Je l'ay fait par mespris.

Adieu donc, ô Fillis, c'est le vouloir des Dieux Qui m'ostent le bandeau qui me couvroit les yeux

Que je vous abandonne Recevez cest adieu que je trouve si doux Et prenez ce congé, puisque je vous le donne

En le prenant de vous.

Quant à moy, maintenant sans peur de m'abismer Je me riray des vents & des flots de la Mer

Assis sur le rivage, Et verray de bon cœur quelque esclave trompé Hériter de ma chaisne, & mourir au servage

Dont je suis échappé.

Mais ne vous vantez plus de ma captivité. Car la gloire du joug que mon cœur a porté

Vous doit estre interdite, Mon seul aveuglement vous en oste l'honneur Et ce que vous pensez avoir eu par mérite

Vous l'eustes par bon heur.

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