CLORIS SE DEFFEND
contre Dorinde, de la mort d'Alcidon, dont elle es toit accusée
TXoRiNDE, croiriez vous qu'en la fin violente ^^ D'un Berger insensé,
Accusant ma froideur jamais je me repente De ce qui s'est passé.
C'est bien injustement que je suis poursuyvic De la mort d'un Amant,
Autant déraisonnable en finissant sa vie Que vous en m'en blasmant.
Car bien qu'il l'ait finie après l'avoir traisnée Si long-temps en langueur,
Il en faut accuser son amour obstinée Et non pas ma rigueur.
Et vrayment sans raison je me vois accusée
De l'avoir tourmenté, Quand vous dites sa peine avoir esté causée
D'avoir veu ma beauté.
S'il a receu du mal à cause qu'il l'a veue
Accusez en ses yeux, Et s'il en faut blasmer ceux qui m'en ont pourveue
Accusez en les Dieux.
Que s'il est mort d'amour, c'est en vain qu'on estime
Que je devois l'aymer, Et qu'en le dédaignant je fisse quelque crime
Dont on m'ait peu blasmer.
Car si j'ay deu l'aymer par ce qu'on l'oyoit plaindre
Qu'il vivoit sous ma loy, On m'oblige d'aymer tous ceux qui pourront feindre
D'avoir du mal pour moy.
Par les souspirs menteurs & par les larmes feintes
Des Bergers de ce temps, Les Belles aujourd'huy seroient toutes contraintes
De les rendre contents.
Bien serois je coulpable & la cause certaine
De son mal advenu, Si par quelque promesse en sa poursuitte vaine
Je l'eusse entretenu.
Mais sçachant qu'à ses feux mon œil servoit d'amorce
Lorsque je l'avois veu, Je ne le voyois plus si ce n'estoit par force
Ou bien à l'impourveu.
Aussy croyois je bien que son premier martyre
Commençoit à guérir, Quand je sceus qu'il vivoit depuis qu'il me vint dire
Qu'il s'en alloit mourir.
Ingrate (me dit-il) pour f avoir bien servie
Adorant ta beauté, Je vois bien qu'à la fin tu m'osteras la vie
Après la liberté.
Le mal qui mafoiblit me contrainct de me rendre
Après un long effort, Et mes fiâmes des-ja s'estouff'ent dans leur cendre,
Et meurent par ma mort.
Ce grand feu dont V ardeur me sembloit incurable
N'a plus tant de vigueur^ Et mon sein n'est plus rien qu'un tombeau déplorable
Des cendres de mon cœur.
Ta rigueur en est cause en me forçant d'esteindre
Mon mal par mon trespas.
Puisque tu fuis l'amour, que mesme tu veux feindre
De ne cognoistre pas.
Tes beaux yeux, ô Cloris^ te le feront cognoistre
Si tu prens ton miroir, Car c'est dedans tes yeux que je le vis paroistre
Lors que je t'ozay voir.
De tels mots Alcidon continuoit sa plainte
En pensant m'esbranler, Alors que le désir de voir sa flame esteinte
Me fit ainsy parler.
Encor que ta douleur esmeuve par tes larmes
Les rochers d'alentour^ En vain tu fais combattre avec de telles armes
La pitié pour l'amour.
Puis que tu sçais le mal que mon œil te peut faire
Aprens a me laisser, Voyant que je me cache en ce lieu solitaire
De peur de te blesser.
Fuy l'ingrate Cloris dont l'ame est plus sauvage
Que les Dains quelle suit, Et pour vivre en repos esloigne ce visage
Dont la beauté te nuit.
Tu naurois pas senty la flesche envenimée
Dont ton cœur est espoinct, Si f eusse aussy bien peu m'empescher d estre aymée,
Comme de naymer point.
N'espère donc jamais qu Amour te puisse rendre
De mon ame vainqueur, Quoy quil soit dans mes yeux, je sçay bien me deffenù
Qu'il ne passe en mon cœur.
Car le mal qu'il t'a fait & dont je te voy plaindre
En t'en prenant à moy M'a fait haïr sa flame & ma tousjours fait craindre
De tomber sous sa loy.
Avec de tels discours pouvant finir sa peine
S'il eut voulu guérir, Je luy pensois ester ceste espérance vaine
Qui le faisoit mourir.
Mais il croyoit qu'Amour ayant sur moy victoire
Le secourroit un jour, Et moy d'autre costc je ne pouvois pas croire
Qu'il deut mourir d'Amour.
Aussy n'aurois je point de blasme de sa perte
S'il eut creu mes propos, Et ceste place icy ne seroit pas ouverte
Pour recevoir ses os.
Blasmez donc Alcidon de sa persévérance
Sans m'en donner le tort, Cognoissant sa folie en sa longue constance
Aussy bien qu'en sa mort.
Et l'accusant tout seul de la fin de sa vie
Qu'on veut me reprocher, Sçachez qu'aux furieux la mort est une envie
Qu'on ne peut empescher.
^\ Dieux 1 qui vit jamais d'Amant si déplorable. ^■^ Ny de si rude essay d'une ferme amitié, Que celuy qui me rend d'autant plus misérable Que je me rends moy mesme indigne de pitié.
Car voyant tous les jours que la beauté que j'aime Fait dessein sur Aminte afin de l'engager, Au lieu de le chasser je le conduis moy mesme Et l'invite à me nuire au lieu de m'en vanger.
Et par compassion voyant son ame esprise D'un bien que je pourrois luy faire abandonner, Pour luy mieux tesraoigner que je le favorise. Je m'en prive moy mesme à fin de luy donner.
Las ! que croira l'Amour du tourment que j'endure, Si non que ceste feinte est un crime en effet. Et qu'en causant mon mal je luy fais une injure D'avoir si mal usé du bien qu'il m'eivoit fait.
STANCES DE JKAU DE LINCENDES 87
Il le croira vrayment, voyant que je désire Un bien que sa faveur m'avoit fait acquérir, Et me reprochera de souffrir un martire Dont il avoit permis que je pusse guérir.
Car en pouvant guérir je fais tout le contraire, Et ce qu'un autre Amant outré de passion Feroit par desespoir en semblable misère, Je le fais par respect & par discrétion.
Mais après tant d efifort la rage qui m'emporte En me comblant l'esprit de honte & de regret. Me blasme qu'en souffrant une douleur si forte Je me monstre insensible en faisant le discret.
Et qu'en cet accident si plein de violence Et qui semble outrager ma fîdelle amitié, Cet injuste respect si plein de patience Est digne de mespris plustost que de pitié.
Il est vray, mais ce mal est cause de ma gloire, Et bien que justement je m'en puisse douloir, Pour empescher ma plainte, il me suffit de croire Que celle qui le veut m'oblige à le vouloir.