‹ Stances. Précédées d'une noticeChapitre 6 sur 19 · ELEGIE POUR OVIDE · texte numérisé non relu

ELEGIE POUR OVIDE

Mise au devant de ses Métamorphoses traduites par M, 7{enouard

/^viDE, c'est à tort que tu veux mettre Auguste ^^ Au rang des Immortels,

Ton exil nous apprend qu'il estoit trop injuste Pour avoir des autels.

Aussi t'ayant banny sans cause légitime

Il t'a désavoué, Et les Dieux l'ont souffert pour te punir du crime

De l'avoir trop loué.

Et vrayment il falloit que ce fust un barbare

De raison despourveu, Pour priver son pays de l'esprit le plus rare

Que Rome ait jamais veu.

Et bien que la rondeur de la terre & de l'onde

Obeyst à sa loy.

Si devoit il juger qu'il n'avoit rien au monde

Qui fust si grand que toy.

Mais ny ton nom fameux jusqu'aux bors d'où l'Aurore

Se levé pour nous voir, Ny tes justes regrets, ny tes beaux vers encore

Ne peurent l'émouvoir.

0 combien s'affligea la Déesse d'Erice

Des plaintes que tu fis.

Et de voir un Tyran faire tant d'injustice

Au maistre de son filz I

On tient qu'à ton départ* les filles de Mémoire

Se vestirent de dueil, Croyant que ce mal-heur alloit mettre leur gloire

Dans le fond d'un cercueil.

Le Tibre, de regret quittant sa robe verte,

Publia sur ses bors Qu'il n'avoit jamais fait une si grande perte

Qu'il en faisoit alors;

Et qu'il eut moins d'ennuy lors qu'en la Thessalie

La fureur des Romains Versa le meilleur sang de toute l'Italie

Avec ses propres mains.

Ses Nymphes qui souloient s'assembler à la Lune Pour chanter tes beaux vers.

Le laissèrent tout seul, pour suyvre ta fortune Au bout de l'univers.

Çâ STANCES DE JEAN DE LINÔENDES

Et je croy qu aussy-tost qu'en laissant son rivage

Tu te mis dessus l'eau, Toy mesme tu les vis durant tout ce voyage

Autour de ton vaisseau.

Tu ne les vis pas seul, les Scites qui les virent

En furent esbahis.

Et nous ont tesmoigné comme elles te suyvirent

Jusques dans leurs pais.

Eux qui n'ont rien d'humain que la forme de l'homme,

Les voyans en ces lieux, Croyoient avec raison qu'on eust banny de Rome

Les hommes & les Dieux.

Ce fut lors que leur ame autrefois impassible

Et sans nulle amitié, Apprit en leur escole à devenir sensible

Aux traits de la pitié.

Et que leurs yeux nourris de sang & de carnage

En se rendans plus doux Se sentirent mouillez, & trouvèrent l'usage

De pleurer comme nous.

Mesme on vit qu'en ce temps leurs roches se fendirent En t'oyant souspirer,

Et qu'en s'amolissant leurs glaces se fondirent Afin de te pleurer.

Mais lorsque la pitié vit les roches contraintes

De prendre un cœur de chair Tu sçeus qu'un seul Auguste insensible à tes pleintes

En prit un de rocher.

Hé ! comment veux tu donc qu'oubliant des exemples

Si pleins de cruautez, Nous vantions sa clémence, & lui donnions des temples

Qu'il n'a point méritez?

Romps plustost les autels eslevez à sa gloire,

Et les employant mieux Oste luy le Nectar que tu luy faisois boire

A la table des Dieux.

Et n'attens plus de luy, ni de ton innocence

Ce que tu t'en promets; Aussi bien le climat où tu pris ta naissance

T'a perdu pour jamais.

Car les Dieux irritez ne se peuvent résoudre

De rendre ce bon-heur A ce pays ingrat, plus digne de la foudre

Que d'avoir cet honneur.

On dit que l'Amour mesme en fut cause en partie.

Tant il eut de pouvoir, Et qu'il vint tout exprès au fond de la Scitie

Te le faire sçavoir.

O ! qu'il estoit alors bien changé de visage,

Et de ce qu'il estoit Quand tu prenois le seing de luy monstrer l'usage

Des flesches qu'il portoit.

Il n'avoit plus ses traits, il n'avoit plus ses armes,

Son arc, ny son flambeau, Heureux si simplement pour essuyer ses larmes

Il eust eu son bandeau.

Tel le vit on jadis quand sortant de Cytere,

Ayant les yeux ternis, Et le poil tout poudreux, il vint trouver sa mère

Qui pleuroit Adonis.

Celuy qui sans pitié l'eust peu voir de la sorte

Que tu le vis alors, Pourroit voir d'un œil sec le cercueil où Ton porte

Son père entre les morts.

Mais outre sa douleur en sa face despeinte

Qu'il ne pouvoit celer, Il paroissoit cncor' qu'une secrette crainte

L'empeschoit de parler.

Car se voyant nommer l'auteur de ta misère

II n'osoit t'approcher, Et craignoit justement tout ce que ta colère

Luy pouvoit reprocher.

Tu recognus sa crainte & luy faisant caresse

Pourchasser son ennuy, La pitié t'empescha d'augmenter sa tristesse

En te plaignant de luy.

Aussy ce doux accueil luy rendant le courage

Il reprint ses esprits, Pour te conter ainsy le sujet du voyage

Qu'il avoit entrepris.

Mon Maistre, te dit-il, sçachant combien je t'ayme

Par zèle & par devoir^ Tu peux juger de l'aise, à du plaisir extresme

Quej'ay de te revoir.

Mais si je viens si tard en ceste solitude

Oit Von t'a confiné, C'est la peur seulement, & non l'ingratitude

Qui m'en a destourné.

Car depuis ton exil tu m'as tousjours fait craindre

De m' approcher de toy Le Ciel m' estant tesmoin qu'il ne t'oyt jamais plaindre

Sans te plaindre de moy.

Comme si, recherchant par une plainte injuste

D'avoir du reconfort, Tu pouvois excuser la cruauté d'' Auguste

Pour m'en donner le tort.

Toutes fois si tu crois la vengeance capable

D'adoucir ton ennuy, Je ne refuse point de me dire coulpable

De la faute d'autruy.

Mais las ! si sans courroux tu vois dans mon visage

Combien je suis changé, Quel tourment me peux tu désirer davantage

Pour estre mieux vansfé ?

Ne te suffit il pas de sç avoir que ma gloire,

Mourant de jour en jour^ Est reduitte à tel point que je n'oze plus croire

D' estre encore V Amour?

Et qu^ayant négligé durant ta longue absence

Les traits que je portois, Voyant ce que je suis, je pers la souvenance

D' estre ce que j'estois?

Tu vois que j'ay perdu les marques immortelles

Que je soulois avoir, Et que je ne me suis réservé mes deux œlles

Que pour te venir voir.

Ne pense pas pour tant que ces ruisseaux de larmes

Qui coulent de mes yeux, Te vueillent conjurer de me donner des armes

Pour aller dans les Cieux,

Car je viens seulement en ce f>ays sauvage

Pour estre plus content, Et t'oster le désir de revoir le rivage

Où le Tibre t'attend.

Mais Rome en t'oubliant se rend si fort ingrate^

Que les loix du Destin Te lairroyent plustost voir ou le Gange, ou VEufrate,

Que le fleuve Latin.

Fay donc ce qu'il ordonne & puisque c'est la France

Qu'il t'a voulu choisir, Permets que la raison foste la souvenance

De ton premier désir.

Est de fait quaujourd'huy la France est embellie

De tant de doux esprits Que selon ton mérite elle rend V Italie

Digne de ton mespris.

C'est là que le Soleil ne voit point naistre d'homme

Que l'on puisse blasmer D'ignorer ce bel Art que tu fuonstrois à Rome

Pour sçavoir bien aymer.

Leur cœur est si sensible & leur ame si prompte

A recevoir ma loy, Qu'ils me font desdaigner les Autelz qu Amathonte

A V eu faire pour moy,

Les Dames d'autre part y sont si bien pourveûes

De grâces & d'apas^ Que mesme allant au Ciel après les avoir veûes

Le Ciel ne me plaist pas.

Mais entre ces beautez tu verrois aparestre

Ce bel Astre Lorrain, Que là France adora quand elle le veit naistre

Sur les rives du Clain.

Toy mesme en regardant ceste belle RENEE

Qui n'a rien de mortel., Tu pourras avouer que la ville d'JEnée

N'eut jamais rien de tel.

Telle estoit ta Daphné quand tu la fis si belle

Que son œil me ravit, Et força le Soleil de courir après elle

Aussy tost qu'il la vit.

Aussy quand je la voy son bel œil me consume.,

Et me semble si beau.

Que pour le voir tousjours j'ay perdu la coustume

De porter mon jlambeau.

C'est elle qui respand dessus les bors de Seine

Cette douce poison Qui se coule dans l'ame, & lui fait prendre en haine

Les loix de la raison.

Mats la rare beauté dont elle est si vantée

Par tout cest Univers^ Ne se verra jamais bien dignement chantée

Si ce n'est par tes vers.

Quitte donc tes Romains que ton ame charmée

Ne fait que souspirer^ Pour voir ceste Princesse à qui ta renommée

Te fait tant désirer.

Va trouver les François où le Destin Rappelle

Pour finir ton malheur,, Et quitte de bon cœur ta langue maternelle

Pour apprendre la leur.

Cependant RENOUARD t' offrant une retraite

En ce lieu bien- heureux, Te promet sa faveur, & d'estre l'interprète

De tes vers amoureux.

C'est celuy dont la plume aujourd'huy me fait croire

Qu'il eust eu soin de moy, Si le Ciel qui t'avoit réservé ceste gloire

Ueiist fait naistre avant toy.

Et que pourras tu craindre ayant la cognoissance

D'un Esprit si parfaict.

Et pour qui les neuf Sœurs se plaisent plus en France

Quelles n ont jamais faict?

Ainsi disoit l'Amour, quand tu luy fis responce

Que n'ayant plus de chois Tu suivois le Destin, & la douce semonce

D'un peuple si courtois.

Viens donc heureusement acquiter ta promesse

Où la France t'attend Et ne diffère plus de voir une Princesse

Qu'Amour te loiia tant.

Viens voir tant de beautez, dont le Ciel qui l'adore

A voulu la doiier, Pour les loiier toymesme & pour m'aprendre encore

Gomme il les faut louer.

Page 1