ELEGIE POUR OVIDE
Mise au devant de ses Métamorphoses traduites par M, 7{enouard
/^viDE, c'est à tort que tu veux mettre Auguste ^^ Au rang des Immortels,
Ton exil nous apprend qu'il estoit trop injuste Pour avoir des autels.
Aussi t'ayant banny sans cause légitime
Il t'a désavoué, Et les Dieux l'ont souffert pour te punir du crime
De l'avoir trop loué.
Et vrayment il falloit que ce fust un barbare
De raison despourveu, Pour priver son pays de l'esprit le plus rare
Que Rome ait jamais veu.
Et bien que la rondeur de la terre & de l'onde
Obeyst à sa loy.
Si devoit il juger qu'il n'avoit rien au monde
Qui fust si grand que toy.
Mais ny ton nom fameux jusqu'aux bors d'où l'Aurore
Se levé pour nous voir, Ny tes justes regrets, ny tes beaux vers encore
Ne peurent l'émouvoir.
0 combien s'affligea la Déesse d'Erice
Des plaintes que tu fis.
Et de voir un Tyran faire tant d'injustice
Au maistre de son filz I
On tient qu'à ton départ* les filles de Mémoire
Se vestirent de dueil, Croyant que ce mal-heur alloit mettre leur gloire
Dans le fond d'un cercueil.
Le Tibre, de regret quittant sa robe verte,
Publia sur ses bors Qu'il n'avoit jamais fait une si grande perte
Qu'il en faisoit alors;
Et qu'il eut moins d'ennuy lors qu'en la Thessalie
La fureur des Romains Versa le meilleur sang de toute l'Italie
Avec ses propres mains.
Ses Nymphes qui souloient s'assembler à la Lune Pour chanter tes beaux vers.
Le laissèrent tout seul, pour suyvre ta fortune Au bout de l'univers.
Çâ STANCES DE JEAN DE LINÔENDES
Et je croy qu aussy-tost qu'en laissant son rivage
Tu te mis dessus l'eau, Toy mesme tu les vis durant tout ce voyage
Autour de ton vaisseau.
Tu ne les vis pas seul, les Scites qui les virent
En furent esbahis.
Et nous ont tesmoigné comme elles te suyvirent
Jusques dans leurs pais.
Eux qui n'ont rien d'humain que la forme de l'homme,
Les voyans en ces lieux, Croyoient avec raison qu'on eust banny de Rome
Les hommes & les Dieux.
Ce fut lors que leur ame autrefois impassible
Et sans nulle amitié, Apprit en leur escole à devenir sensible
Aux traits de la pitié.
Et que leurs yeux nourris de sang & de carnage
En se rendans plus doux Se sentirent mouillez, & trouvèrent l'usage
De pleurer comme nous.
Mesme on vit qu'en ce temps leurs roches se fendirent En t'oyant souspirer,
Et qu'en s'amolissant leurs glaces se fondirent Afin de te pleurer.
Mais lorsque la pitié vit les roches contraintes
De prendre un cœur de chair Tu sçeus qu'un seul Auguste insensible à tes pleintes
En prit un de rocher.
Hé ! comment veux tu donc qu'oubliant des exemples
Si pleins de cruautez, Nous vantions sa clémence, & lui donnions des temples
Qu'il n'a point méritez?
Romps plustost les autels eslevez à sa gloire,
Et les employant mieux Oste luy le Nectar que tu luy faisois boire
A la table des Dieux.
Et n'attens plus de luy, ni de ton innocence
Ce que tu t'en promets; Aussi bien le climat où tu pris ta naissance
T'a perdu pour jamais.
Car les Dieux irritez ne se peuvent résoudre
De rendre ce bon-heur A ce pays ingrat, plus digne de la foudre
Que d'avoir cet honneur.
On dit que l'Amour mesme en fut cause en partie.
Tant il eut de pouvoir, Et qu'il vint tout exprès au fond de la Scitie
Te le faire sçavoir.
O ! qu'il estoit alors bien changé de visage,
Et de ce qu'il estoit Quand tu prenois le seing de luy monstrer l'usage
Des flesches qu'il portoit.
Il n'avoit plus ses traits, il n'avoit plus ses armes,
Son arc, ny son flambeau, Heureux si simplement pour essuyer ses larmes
Il eust eu son bandeau.
Tel le vit on jadis quand sortant de Cytere,
Ayant les yeux ternis, Et le poil tout poudreux, il vint trouver sa mère
Qui pleuroit Adonis.
Celuy qui sans pitié l'eust peu voir de la sorte
Que tu le vis alors, Pourroit voir d'un œil sec le cercueil où Ton porte
Son père entre les morts.
Mais outre sa douleur en sa face despeinte
Qu'il ne pouvoit celer, Il paroissoit cncor' qu'une secrette crainte
L'empeschoit de parler.
Car se voyant nommer l'auteur de ta misère
II n'osoit t'approcher, Et craignoit justement tout ce que ta colère
Luy pouvoit reprocher.
Tu recognus sa crainte & luy faisant caresse
Pourchasser son ennuy, La pitié t'empescha d'augmenter sa tristesse
En te plaignant de luy.
Aussy ce doux accueil luy rendant le courage
Il reprint ses esprits, Pour te conter ainsy le sujet du voyage
Qu'il avoit entrepris.
Mon Maistre, te dit-il, sçachant combien je t'ayme
Par zèle & par devoir^ Tu peux juger de l'aise, à du plaisir extresme
Quej'ay de te revoir.
Mais si je viens si tard en ceste solitude
Oit Von t'a confiné, C'est la peur seulement, & non l'ingratitude
Qui m'en a destourné.
Car depuis ton exil tu m'as tousjours fait craindre
De m' approcher de toy Le Ciel m' estant tesmoin qu'il ne t'oyt jamais plaindre
Sans te plaindre de moy.
Comme si, recherchant par une plainte injuste
D'avoir du reconfort, Tu pouvois excuser la cruauté d'' Auguste
Pour m'en donner le tort.
Toutes fois si tu crois la vengeance capable
D'adoucir ton ennuy, Je ne refuse point de me dire coulpable
De la faute d'autruy.
Mais las ! si sans courroux tu vois dans mon visage
Combien je suis changé, Quel tourment me peux tu désirer davantage
Pour estre mieux vansfé ?
Ne te suffit il pas de sç avoir que ma gloire,
Mourant de jour en jour^ Est reduitte à tel point que je n'oze plus croire
D' estre encore V Amour?
Et qu^ayant négligé durant ta longue absence
Les traits que je portois, Voyant ce que je suis, je pers la souvenance
D' estre ce que j'estois?
Tu vois que j'ay perdu les marques immortelles
Que je soulois avoir, Et que je ne me suis réservé mes deux œlles
Que pour te venir voir.
Ne pense pas pour tant que ces ruisseaux de larmes
Qui coulent de mes yeux, Te vueillent conjurer de me donner des armes
Pour aller dans les Cieux,
Car je viens seulement en ce f>ays sauvage
Pour estre plus content, Et t'oster le désir de revoir le rivage
Où le Tibre t'attend.
Mais Rome en t'oubliant se rend si fort ingrate^
Que les loix du Destin Te lairroyent plustost voir ou le Gange, ou VEufrate,
Que le fleuve Latin.
Fay donc ce qu'il ordonne & puisque c'est la France
Qu'il t'a voulu choisir, Permets que la raison foste la souvenance
De ton premier désir.
Est de fait quaujourd'huy la France est embellie
De tant de doux esprits Que selon ton mérite elle rend V Italie
Digne de ton mespris.
C'est là que le Soleil ne voit point naistre d'homme
Que l'on puisse blasmer D'ignorer ce bel Art que tu fuonstrois à Rome
Pour sçavoir bien aymer.
Leur cœur est si sensible & leur ame si prompte
A recevoir ma loy, Qu'ils me font desdaigner les Autelz qu Amathonte
A V eu faire pour moy,
Les Dames d'autre part y sont si bien pourveûes
De grâces & d'apas^ Que mesme allant au Ciel après les avoir veûes
Le Ciel ne me plaist pas.
Mais entre ces beautez tu verrois aparestre
Ce bel Astre Lorrain, Que là France adora quand elle le veit naistre
Sur les rives du Clain.
Toy mesme en regardant ceste belle RENEE
Qui n'a rien de mortel., Tu pourras avouer que la ville d'JEnée
N'eut jamais rien de tel.
Telle estoit ta Daphné quand tu la fis si belle
Que son œil me ravit, Et força le Soleil de courir après elle
Aussy tost qu'il la vit.
Aussy quand je la voy son bel œil me consume.,
Et me semble si beau.
Que pour le voir tousjours j'ay perdu la coustume
De porter mon jlambeau.
C'est elle qui respand dessus les bors de Seine
Cette douce poison Qui se coule dans l'ame, & lui fait prendre en haine
Les loix de la raison.
Mats la rare beauté dont elle est si vantée
Par tout cest Univers^ Ne se verra jamais bien dignement chantée
Si ce n'est par tes vers.
Quitte donc tes Romains que ton ame charmée
Ne fait que souspirer^ Pour voir ceste Princesse à qui ta renommée
Te fait tant désirer.
Va trouver les François où le Destin Rappelle
Pour finir ton malheur,, Et quitte de bon cœur ta langue maternelle
Pour apprendre la leur.
Cependant RENOUARD t' offrant une retraite
En ce lieu bien- heureux, Te promet sa faveur, & d'estre l'interprète
De tes vers amoureux.
C'est celuy dont la plume aujourd'huy me fait croire
Qu'il eust eu soin de moy, Si le Ciel qui t'avoit réservé ceste gloire
Ueiist fait naistre avant toy.
Et que pourras tu craindre ayant la cognoissance
D'un Esprit si parfaict.
Et pour qui les neuf Sœurs se plaisent plus en France
Quelles n ont jamais faict?
Ainsi disoit l'Amour, quand tu luy fis responce
Que n'ayant plus de chois Tu suivois le Destin, & la douce semonce
D'un peuple si courtois.
Viens donc heureusement acquiter ta promesse
Où la France t'attend Et ne diffère plus de voir une Princesse
Qu'Amour te loiia tant.
Viens voir tant de beautez, dont le Ciel qui l'adore
A voulu la doiier, Pour les loiier toymesme & pour m'aprendre encore
Gomme il les faut louer.