LE POÈTE
Il a connu I oubli des tortures anciennes :
La cicatrice est sèche où son cœur a saigné.
Au tout-puissant appel de deux magiciennes ,
La Jeunesse et la Foi , — la vie a regagné Le lambeau de so?i cœur par le mal épargné.
Pourquoi faut-il , hélas ? qu'à toutes les souffrances, Comme un aigle intrépide au clair soleil levant , S’envole son désir crédule aux espérances ?
Il chante ses projets, — et V écho décevant Répercute ses chants emportés par le vent.
Vous suppliant sans trêve , Illusions chéries,
I)e verser à sa soif l’or de votre liqueur,
Dans les bois de V Amour éphémère et moqueur, Il cherche des buissons pleins d'épines fleuries Afin d’y déchirer le reste de son cœur.
Puis, en 1885, futpubliée « Posa Myslica », livre bien supérieur comme facture au précédent et complètement affranchi de toute influence extérieure. Ce devaient être ses derniers vers.
Au moment où l’on pouvait croire que son génie allait se déployer
dans toute son envergure, le poète replia ses ailes. Il lui fallait autre chose. L'heuredesa vocation interne, la seule vraie, celle que tout homme apporte avec lui en naissant, était venue pour Stanislas de Guaita, longuement mûrie et préparée par tout ce qu’il avait fait jusqu’alors. C’est vers la science qu'il dirigeait désormais ses pas, non plus la science de l’école qu'il avait, ainsi que l’art, abandonnée pour toujours — le fleuve retourne-t-il jamais à sa source ? — mais vers l’auguste Science des Mages, à laquelle il allait consacrer son merveilleux talent d’écrivain. unissant l’un à l’autre dans une synthèse définitive. Le monde occulte lui était enfin apparu, découvrant l’infinie variété de ses perspectives avec, au centre, la fulgurante nuée qui dérobe aux profanes le sommet de la colline sainte, où se dresse la Citadelle des Adeptes, qui renferme le Secret du Monde.
En effet, peu avant la publication de « Itosa Mystica », Stanislas de Guaita avait rencontré quelques jeunes hommes très ardents, avides scrutateurs de mystère, avec lesquels il s'était lié d’intimité : Albert Jhouney, Paul Adam, initié à la pratique magique par un prêtre des environs d’Arras, Joséphin Péladan, dont le père et le frère avaient poussé fort loin leurs études de ce côté, furent bientôt ses compagnons d’armes.
Déjà, suivant en cela l’exemple des hôtes de l’hôtel Pimodan, il avait demandé à l’opium, au hachisch leurs rêves et leurs enchantements. Mais maintenant ces excitants ne suffisaientplus. Deux voies s’ouvraient devant lui : la magie et la mystique.
Or la mystique cadrait mal avec son étonnante activité, le choquait, lui paraissant, avec raison d’ailleurs, une méthode incomplète. Inclinant vers la véritable tradition rosicrucienne, il estimait très-justement que, pour faire un homme total, il fallait savoir alterner la voie active et la voie passive, unir la pratique à la théorie. Aussi écrira-t-il plus tard, en 1892, sur la garde du rarissime ouvrage de l’abbe Fournié(l), exemplaire provenant de la bibliothèque du baron de Guldentubbé et aujourd’hui en notre possession, ces quelques lignes, jugement trèssûr qu’il porte sur Louis-Claude de Saint-Martin :
« Ce livre de l'abbé Fournie est le seul critérium qui nous reste des « doctrines originales de Marlinès de Pasqually , que Saint-Martin a « notablement dénaturées , en les filtrant à l'usage des hommes de désir. (2) « Les a-t-il améliorées ou corrompues en les dénaturant ? Thaï is the « question »
Cette sévère et mordante ironie décèle le fond de la pensée de Stanislas
(1) Ce que nous avons été, ce que nous nom ne> cl es que nous deviendrons, par PIERRE fournie. Londres, 1801, in-8°.
(2) Les mots en romaines sont soulignés dans la note manuscrite autographe.
de Guaita ; ailleurs il traite môme Saint-Martin de « 'Philosophe de Pontoise. » Dans un autre endroit, il traduit par Societas Jesu les initiales S.I., derrière lesquelles s’abritent et se dissimulent ces prétendus « hommes de désir; » car il les connaissait bien, ne les ayant que trop fréquentés, et son appréciation ne varia jamais à ce sujet, quoi qu’aient pu dire ceux que cela gênait.
C’est la magie, ses rites, ses symboles et son cérémonial qui le captivèrent et lui donnèrent le moyen de son ascèse. 11 fit bientôt des expériences, auxquelles son tempérament se prêtait étrangement, mais qu'il est inutile de rapporter ici. Deux fois même, il s’éleva, dit-on, par l’extase, jusqu’aux premiers instants de la création, et l’origine du mal lui fut montrée. Il entendit, au premier jour de la semaine génésique, la parole séparatrice qui créa le Tartare et y précipita les Anges
rebelles à l’assimilation de I’aur, la lumière L’esprit encore tout
pénétré de ces visions, il traça le plan de son œuvre future, édifice d’une architecture hautaine qui, bien qu’inachevée, survit à son auteur dans la beauté forte de ses admirables proportions. Il voulait frapper au cœur le principe du mal, tel qu’il se dresse, monstrueux, au fond de son formidable repaire.
De même que l’Apocalypse et maints autres ouvrages kabbalistiques, le Serpent de la Genèse est basé sur les vingt-deux clefs du Tarot, se constituant de trois septaines et d’un prologue. Ce prologue, intitulé « Au Seuil du Mystère », est, pour ainsi dire, le pronaos, l’atrium du temple maudit, et forme à lui seul, en un premier volume, un tout complet. C’est un résumé de la tradition occidentale, une brève analyse des principaux ouvrages occultes, accompagnée d’uneimportante notice historique sur les adeptes qui les écrivirent. Quoique déjà très-remarquable, il ne peut se comparer aux deux premières septaines, « Le Temple de Satan » et « La Clef de la Magie Noire » , parues à six années d’intervalle, en deux énormes in-quartos, contenant tout ce qui peut être énoncé sur ce redoutable mystère, et pour lesquelles son fidèle ami Oswald Wirth dessina de si extraordinaires pentacles. Il est impossible de donner à ceux qui n’ont pas lu ces ouvrages la moindre idée de l’énoi me labeur qu’ils coûtèrent à leur auteur. Littérateurs et occultistes trouvèrent ample moisson à glaner. Aussi n’eut-il point à attendre bien longtemps pour être plagié de la belle manière. Cela le touchait peu, étant plutôt, par nature, porté à l’indulgence.
Un exemple :
Un occultiste américain, du nom de Peter Davicjson, l’avait outrageusement pillé dans un petit livre « Le Gui de Chêne et sa 'philosophie », publié en Amérique deux années après que le Temple de Satan eût paru en France. Stanislas de Guaita n’en fut pas marri outre mesure.
Il se contenta d’insérer à la page 516 de « La Clef de la Magie Noire », une note conçue en ces termes légèrement railleurs :
« Nous ne fûmes pas médiocrement flatté de relire, sous la signature du « plus haut officier de l'H. B. of L., des pages entières de notre Serpent de « la Genèse, tome I, textuellement traduites, sans la moindre mention d’em- « prunt. — Quoi qu’il en soit de cette méthode américaine de silencieuse « appropriation des idées et même des phrases glanées sur autrui, nous « nous sommes retrouvé en si excellente compagnie, qu’il y aurait ingrati- « tude à nous plaindre. »
Ce fut la seule punition qu’il infligea, dédaigneux de toute autre, à cet impudent démarqueur; mais nous devons ajouter que cela n’a découragé personne.
Quelqu’un a dit (1), en parlant de Stéphane Mallarmé ; « Assurément personne ne fut plus incapable de « faire de la littérature. » Cette louange ne saurait certes mieux s’appliquer qu’à Stanislas de Guaita. Loin de s’abaisser jusqu’à rechercher les suffrages de la foule, il avait une conscience trop haute de la noblesse et de la grandeur de l’artiste et du savant, et surtout de leur mission, pour jamais prostituer sa plume. Laissant à d’autres le soin de composer une multitude de petits bouquins, soi-disant révélateurs de l’occulte, il s’attacha à édifier un monument durable. Chaque mot, chaque phrase, avant d’être couchés sur le papier, étaient pesés à leur véritable valeur ; de là provient le sentiment de clarté et d’unité qu’on éprouve en lisant son œuvre. La forme est toujours adéquate à la pensée, et il serait difficile, peut-être impossible, d’en retrancher ou d’y ajouter quoi que ce soit.
Tout ce que les siècles passés avaient élaboré sur les arts mystérieux, il se l’était assimilé et le retenait avec une facilité qui tenait du prodige. C’était une encyclopédie vivante. Aussi son opinion faisait-elle autorité parmi les familiers de son rez-de chaussée de l’avenue Trudaine. Rencontrait-on l’un d’eux, l’immédiate question surgissait: « Vousavez vu Guaita? Qu’a-t-il dit? »
Tous les problèmes d’ordre métaphysique ou cosmogonique, il se faisait fort de les résoudre, et on ne le prenait jamais au dépourvu. C’est pourquoi on lui apportait toutes les difficultés possibles à trancher, et il se prêtait aux interrogatoires de ses amis avec une bonnegrâce et une urbanité charmantes. Et bien souvent le bruit d’ardentes contro verses éveillait les échos de son appartement d’ordinaire si paisible. Que de fois ce point brûlant de la subjectivité ou de l’objectivité de l’univers fut discuté chez lui ! Il fallait l’entendre soutenir la thèse de l'objectivité, étayant son argumentation sur maints auteurs favoris,
(1) M. Camille Mauclair,
principalement sur Khunrath, dont il possédait un exemplaire magnifique, riche de ses douze planches intactes, annoté d’un bout à l’autre de sa propre main.
D’ailleurs il lisait admirablement, et il le savait. Et c’était joie pour ses amis quand, pour appuyer une assertion, il prenait dans la bibliothèque le tome de l’auteur révéré. Des phrases qui, jusqu’alors, avaient passé inaperçues à nos yeux, prenaient, proférées par sa voix au timbre clair qui rythmait avec une conscience certaine, une signification nouvelle et inusitée.
Il avait réuni une extraordinaire collection de livres sur les sciences occultes. Les ouvrages les plus rares sur l’alchimie, la magie, l’illuminisme, il les possédaittous en des éditions princeps, grands de marges, intacts, toujours revêtus d'une reliure adéquate au contenu du volume, non par manie de bibliomane, loin de là, mais, parce qu’artiste et savant avant tout, il estimait que la forme devait être digne de la pensée. (Jn trait le peindra tout entier :
Un de ses trois ou quatre exemplaires de la « Kabbalci denudata » était incomplet des premières feuilles. Il recopia de sa main les pages manquantes, sur du papier du même format ; puis, avant de remettre le volume à son relieur, désirant que cet exemplaire ne le cédât en rien aux autres, il y inséra un dessin à la plume, exécuté par Oswald Wirth et dont nous ne pouvons nous dispenser de donner la description : D’une coupe remplie d’une eau cristalline surgissent trois visages d’une admirable sérénité. Et ces trois visages ne constituent pourtant qu’une tête unique, coiffée d’une tiare turriculée à trois étages et surmontée du symbole crucial. Ce triple visage, en se mirant dans l’eau d’où il émerge, produit un reflet, une image qui sourit à son créateur, représentant ainsi le mystère du « beræshith ». C’est ainsi qu’il rendit cet exemplaire encore plus précieux peut-être que les autres.
En outre, sur les feuillets de garde de tous ses livres il avait annoté chacun d’eux, les résumant et les analysant pour ainsi dire en quelques lignes, travail colossal qui les rend inestimables pour les philosophes aussi bien que pour les collectionneurs.
Sur tous les murs de son cabinet de travail, du plancher au plafond, rangés dans un ordre harmonieux, ces incomparables volumes étageaient la splendeur de leurs reliures, aux ors patinés par le temps. C’est là seulement, au milieu de ces pics aigus de la pensée humaine que se plaisait son génie. C’est là aussi que nous aimons à nous le figurer, feuilletant quelque merveilleux manuscrit qui, demain, au gré de la Providence en laquelle il avait foi, ira enrichir la bibliothèque d’un de ces penseurs qui sont tous frères devant la Science infinie...
René Philipon,
Pans , 19 juillet 1899.
pi. ir.
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Ex-libris de St. de Guaita